La Franc maçonnerie ! Une Société secrète ?

Lundi 10 janvier 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Institution philanthropique et société de pensée, la franc-maçonnerie (ou maçonnerie) est une association dont les membres se recrutent par cooptation, selon des rites initiatiques. Elle se fixe pour but de réunir en son sein les « hommes libres et de bonnes mœurs » qui veulent travailler à l’amélioration matérielle et morale ainsi qu’au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité. Elle se veut universelle : les vicissitudes de son histoire l’ont pourtant divisée en de multiples obédiences. La discrétion dont elle entoure ses activités et qu’elle impose à ses membres n’en fait pas, pour autant, une société secrète : elle se manifeste souvent publiquement et ses « secrets » ont été depuis longtemps révélés au monde profane par d’innombrables ouvrages. Il est vrai que cette abondante littérature, souvent polémique et mal informée, ne facilite pas toujours la compréhension des réalités maçonniques, et laisse subsister, dans l’esprit du grand public, sur la nature de l’Ordre et sur l’idéal des francs-maçons, bien des incertitudes et bien des préjugés tenaces.

Le développement de la franc-maçonnerie, et les ancêtres des francs-maçons .

Symboliquement, la franc-maçonnerie remonte à la création du monde - elle a même adopté un calendrier qui commence à cette « date », 4 000 ans avant J.-C. - et elle célèbre la construction du Temple à Jérusalem (X° siècle. av. J.-C.) comme son premier grand œuvre : la mort d’Hiram, l’architecte de Salomon, est à l’origine d’un de ses principaux mythes. Historiquement, ses origines sont plus difficiles à préciser, faute de documents. Des théories nombreuses et fantaisistes veulent lui trouver des filiations avec les sociétés initiatiques de l’Antiquité ou du Moyen Âge au sein desquelles, par les voies de l’ésotérisme ou de l’observation méthodique, des esprits évolués ou mystiques cherchaient, dans un langage symbolique, à comprendre le monde et à expliquer la place de l’homme dans l’univers.

Le haut Moyen Âge a connu, en Occident, des associations de métier, dont certaines sont peut-être héritières des collèges de l’Empire romain. Dès le XI° siècle, elles s’organisèrent en confréries ou guildes, où le savoir-faire professionnel se transmettait par cooptation et initiation, mais il n’existe aucune preuve qu’elles aient été contaminées par les sociétés initiatiques, ni même, comme certains l’ont affirmé, directement influencées par l’ordre des Templiers.

Les maçons, bâtisseurs des églises, des cathédrales et des châteaux forts, formèrent très vite un métier à part : les secrets professionnels de l’art de bâtir étaient nombreux ; les chantiers étaient des entreprises énormes pour l’époque, et la protection de l’Église, principal commanditaire des constructions, s’étendait directement sur eux. Aussi les maçons, à la fois architectes et chefs de chantiers, ainsi que leurs aides, échappèrent-ils aux servitudes seigneuriales : ils constituèrent, dès le XIIIe siècle, un « franc métier » et devinrent des francs-maçons, « franc » ayant le sens de libre et traduisant la possession d’un statut personnel et professionnel indépendant des juridictions seigneuriales et féodales. Les associations de francs-maçons, très vivantes encore au XVe siècle, entrèrent en décadence par la suite. Les causes de ce déclin furent multiples : renouveau des techniques architecturales, développement de l’enseignement écrit de l’art de bâtir, troubles politiques entraînant une récession des grands chantiers, développement des États modernes qui imposèrent une nouvelle réglementation des corporations. En France, elles semblent avoir disparu au XVIe siècle ; en Allemagne, elles végétaient.

La maçonnerie spéculative et son expansion au XVIII° siècle .

En Angleterre, les associations se transformèrent : dès le XV° siècle au moins, les loges des free maçons initièrent des personnalités du clergé, de la noblesse ou de la bourgeoisie, qui n’avaient aucun rapport avec le métier. Leur nombre alla croissant au XVII° siècle et ces « maçons acceptés » transformèrent rapidement la maçonnerie opérative en maçonnerie spéculative ou philosophique. Cette évolution correspondait à un appauvrissement de la maçonnerie traditionnelle, mais elle lui ouvrait des perspectives nouvelles. En reprenant les rites et les symboles des francs-maçons des siècles précédents, les nouveaux initiés allaient les appliquer à un nouvel art, à une nouvelle recherche. Libérée des contraintes du travail matériel, la maçonnerie allait se diviser en de multiples courants spirituels et se diviser en tendances rivales.

Femmes franc-maçonnes.

Assemblée de femmes franc-maçonnes, au Caxton Hall, Londres, 1937. Les premières loges féminines (pour parentes, amies d’hommes francs-maçons) existent dès le XVIIIe siècle sous le titre de « loges d’adoption ». Les premières loges mixtes s’ouvrent dans le dernier quart du XIXe siècle (essentiellement au Grand Orient). À la Saint-Jean d’été 1717, quatre loges londoniennes constituèrent la Grande Loge de Londres, qui se donna les pouvoirs d’unifier l’ensemble de la maçonnerie sous la tutelle de son grand maître ; sous l’inspiration d’un huguenot français, Jean Théophile Désaguliers, et avec la signature de James Anderson, elle publia le livre des Constitutions, qui sont le règlement originel de la maçonnerie moderne. Il faut noter que, dans leur première version de 1723, ces Constitutions d’Anderson jetaient les bases d’une large tolérance religieuse.

Dès lors, la franc-maçonnerie se développa rapidement en Grande-Bretagne : son histoire fut marquée par de nombreuses crises et scissions. L’opposition, en particulier, des loges « orangistes » protestantes et des loges « jacobistes » catholiques fut assez grave. D’autre part, la résistance d’anciennes loges, groupées autour de celle de York, à la volonté unificatrice de la Grande Loge de Londres ne devait cesser qu’en 1813, lors de la création de la Grande Loge unie d’Angleterre. C’est celle-ci qui substitua au libéralisme des Constitutions de 1723 le caractère dogmatique d’une révision portant sur l’obligation de la croyance en un Dieu révélé. La maçonnerie spéculative fut introduite en France par les Anglais, en 1725-1726. Elle se développa rapidement : on comptait, vers 1740, une dizaine de loges à Paris et une quinzaine en province ; en 1789, le Grand Orient de France en contrôlait soixante à Paris, quatre cent quarante-huit en province, quarante dans les colonies, dix-neuf à l’étranger et soixante-huit dans l’Armée royale, l’ensemble regroupant quelque soixante-dix mille francs-maçons. Une première Grande Loge de France, créée en 1728 et réanimée en 1735, se donna, en 1738, un grand maître français, le duc d’Antin. Après une période de confusion, le duc de Chartres, futur duc d’Orléans, devint grand maître et, en juin 1773, le Grand Orient de France fut créé sous sa tutelle.

Comme en France, la maçonnerie se répandit dans les pays d’Europe et les colonies anglaises, grâce aux initiés anglais, mais très vite ceux-ci furent en minorité dans ces loges nouvelles et chaque pays vit se constituer des Grandes Loges dont la dépendance à l’égard de celle de Londres n’était souvent que théorique. La première loge fut fondée en Russie en 1717, en Belgique en 1721, en Espagne en 1728, en Amérique (Boston) et en Italie en 1733, en Allemagne (Hambourg) en 1736. L’extraordinaire expansion de la franc-maçonnerie au XVIII° siècle entraîna de multiples rivalités internes, et de nombreux schismes déchirèrent les Grandes Loges. Ces crises de croissance s’accompagnèrent d’une diversification des tendances. Certains ateliers, plus ou moins régulièrement affiliés aux Grandes Loges, fournirent un cadre bien adapté aux diverses spéculations hermétiques de l’occultisme : tous les grands « illuminés » du siècle furent maçons, tels Martinez de Pasqually, Saint-Martin, Willermoz, Lavater, Cagliostro, Mesmer. À ce sujet, il convient cependant de distinguer, d’une part, les différents illuminismes auxquels appartiennent ces derniers, ainsi que Joseph de Maistre (1753-1821), et qui sont de tendance occultiste, « de droite » si l’on peut dire, et, d’autre part, les Illuminés de Bavière, de tendance rationaliste et radicalement progressiste, parmi lesquels on trouvera notamment des révolutionnaires français comme Bonneville et Buonarroti et les meilleurs amis de Mozart à Vienne ; ce dernier lui-même s’apparente très étroitement à eux et Beethoven semble bien, d’après les recherches les plus récentes des maçons allemands, avoir fait partie, à Bonn, des Illuminés de Bavière.

L’importante diffusion dont la franc-maçonnerie bénéficia au cours du XVIIIe siècle favorisa sa contamination par les idéaux des anciennes sociétés d’initiés comme les Rose-Croix. En France, le chevalier Michel de Ramsay contribua à lancer, vers le milieu du siècle, le rite écossais, dont le succès fut, par la suite, considérable : en particulier, il introduisit les « hauts grades » qui, acquis après ceux de la maçonnerie traditionnelle (apprenti, compagnon, maître), pouvaient permettre de poursuivre la recherche initiatique selon une mystique nouvelle et souvent discutable aux yeux de l’« orthodoxie » maçonnique. La papauté, qui avait déjà vu d’un mauvais œil les associations « secrètes » des métiers, lors même qu’au Moyen Âge elles étaient placées sous la tutelle de certaines autorités ecclésiastiques, a toujours condamné la franc-maçonnerie, depuis la bulle In eminenti de Clément XII (1738) jusqu’aux encycliques Humanum genus (1884) et Annum ingressi (1902) de Léon XIII. Les condamnations furent sans effet en France au XVIII° siècle : les ecclésiastiques furent alors nombreux dans les loges ; au XIX° siècle, elles conduisirent, dans les pays latins, à une opposition souvent très vive dont on voit mal, malgré le changement d’attitude de l’Église envers les non-croyants depuis le dernier concile, comment elle pourrait être surmontée.

En Amérique, les francs-maçons jouèrent un rôle très important dans la révolte de 1774 et la naissance de l’Union. En Europe continentale, leur influence fut très grande sur le renouveau intellectuel du siècle des Lumières ; Condorcet, Lalande, Laplace, Helvétius, Laclos, Marmontel furent initiés, ainsi que Montesquieu et le vénérable Lebreton, instigateur et éditeur de l’Encyclopédie, laquelle ne devait être à l’origine qu’une adaptation de la Cyclopaedia du maçon anglais Chambers.

S’il est exact que la maçonnerie n’a pas directement inspiré la Révolution de 1789, il n’en est pas moins vrai que les loges maçonniques françaises furent, dès le XVIII° siècle, le creuset où s’est formée, développée, enrichie la pensée politique de progrès. Et si les loges maçonniques ne furent pas toutes favorables à un changement de régime, c’est à cause de leurs attaches avec l’aristocratie et les notables. Pourtant, dans les loges, des hommes animés par le plus noble sentiment de l’humanité, parmi lesquels on doit pouvoir citer Marat, Babeuf, Lafayette, Mirabeau, Danton, Couthon, Romme, Desmoulins, se réunissaient pour se concerter, en toute liberté, sur ce qui leur paraissait être alors l’intérêt général de la nation, dont le pays ne devait prendre conscience qu’en 1792, à Valmy. De ces discussions se dégagea peu à peu une volonté sociale commune. Dès cette époque, toute l’élite rationaliste avait mis un point d’honneur à être affiliée aux loges maçonniques.

Mutations et ruptures.

Le XIX° siècle vit un progrès continu de la maçonnerie ; mais, dans le même temps, se précisèrent des tendances divergentes qui devaient aboutir, à la fin du siècle, à de graves ruptures entre les obédiences. En Angleterre, la maçonnerie devint une véritable institution de l’Establishment : ses loges, qui se répandirent dans tout l’Empire, recrutaient leurs membres dans les classes aisées, y compris à la cour et dans la famille royale ; leur activité s’étendit beaucoup plus dans le domaine de l’assistance philanthropique que dans celui de la recherche philosophique et elles se tinrent à l’écart des débats politiques et des mouvements sociaux. En même temps, la Grande Loge unie d’Angleterre, fidèle à sa doctrine religieuse et à sa vocation de puissance maçonnique universelle, chercha à imposer sa tutelle aux autres obédiences nationales, en ne reconnaissant comme régulières que les obédiences qui imposaient la croyance en Dieu et se soumettaient à son allégeance. Aux États-Unis, le développement de la maçonnerie fut aussi remarquable : aucune des Grandes Loges provinciales ne réussit à unifier l’ensemble de l’Ordre. En général, les francs-maçons américains se recrutaient aussi dans la classe des notables et restaient fidèles à l’obligation de la croyance en Dieu. Les loges devenaient de plus en plus des sortes de « clubs d’initiés ». Comme en Angleterre, la maçonnerie se manifestait au grand jour et les francs-maçons n’éprouvaient pas le besoin de cacher leur appartenance à l’Ordre.

En France, où depuis le Concordat la condamnation de la franc-maçonnerie par l’Église fut peu à peu reconnue, l’évolution du Grand Orient fut beaucoup plus liée au mouvement politique. Sous le premier Empire, la maçonnerie se reconstitua et prit un caractère presque officiel : les loges étaient en particulier très nombreuses dans l’armée. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, le Grand Orient put se développer sans incident grave. Déjà, pourtant, s’esquissait une évolution profonde : les notables de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie s’éloignaient des loges, dont le recrutement s’étendait à la moyenne bourgeoisie, voire à la petite. Les idées libérales pénétraient lentement dans les ateliers et, en 1848, beaucoup de loges, déjà gagnées au mouvement de la Réforme, saluèrent la renaissance de la République comme un succès de leur idéal. Sous Napoléon III, étroitement lié aux carbonari, le Grand Orient fut protégé et contrôlé par le gouvernement. Le recrutement de ses membres, parmi lesquels on retrouvait la plupart des grands esprits libéraux de cette période, accentuait son caractère démocratique. Les maçons français, qui jouèrent un rôle essentiel dans l’affermissement du régime républicain dès 1870, décidèrent, dans leur convent de 1877, de supprimer l’obligation de la croyance en Dieu qui avait jusqu’alors figuré dans la Constitution du Grand Orient. Le nouvel article premier de son règlement fut ainsi rédigé : « La franc-maçonnerie, institution essentiellement philanthropique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l’exercice de la bienfaisance. Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n’exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. » Cette modification n’avait pas pour but de chasser les esprits religieux de l’Ordre ni d’imposer à ses membres une philosophie rationaliste : elle n’eut pas moins pour effet la rupture définitive avec la Grande Loge unie d’Angleterre et les principales obédiences anglo-saxonnes.

Si la maçonnerie française eut, sous la III° République du moins, une assez grande influence politique, l’essentiel de son activité ne fut pourtant pas orienté vers l’action politique directe, mais vers la réflexion et l’étude : bien des projets de loi qui furent votés par le Parlement furent alors préparés dans le silence des temples. Le gouvernement de Vichy interdit naturellement la maçonnerie, dès le mois d’août 1940, et confisqua ses biens : les francs-maçons furent alors chassés des fonctions publiques et soumis à des mesures vexatoires. L’histoire de la maçonnerie fut très différente selon les pays. Persécutée en Russie par le régime tsariste et supprimée par le régime soviétique, elle fut aussi interdite en Espagne et en Italie par les régimes cléricaux. Dans ces deux pays, elle ne put se développer qu’après la victoire des libéraux et fut naturellement supprimée ensuite par les régimes fasciste et franquiste. En Allemagne, où elle s’était développée selon le modèle anglais, elle fut abolie aussi, en 1933, par les nazis.

La maçonnerie contemporaine, et les principales obédiences.

Par-delà les multiples obédiences qui la composent aujourd’hui, la franc-maçonnerie apparaît divisée en deux grandes tendances qui, malgré la communauté de leurs rites et de leurs traditions, restent séparées. La première, qui est liée aux puissances maçonniques anglo-saxonnes et se prétend « régulière », est attachée à la croyance en Dieu, « Grand Architecte de l’Univers », et se refuse, en fait, à toute recherche sociale ou politique ; l’autre, qui se réclame de l’esprit de tolérance des premières Constitutions d’Anderson, pense que les maçons doivent non seulement travailler à l’amélioration des individus, mais aussi préparer celle de la société : pour elle, la réflexion politique sereine et contradictoire a une place éminente dans le travail maçonnique. Groupées au sein de la Grande Loge unie d’Angleterre ou liées à elle par une filiation directe, les sept mille loges de Grande-Bretagne, les six cents loges canadiennes, les quatre cents loges de Nouvelle-Zélande, les deux cents loges des Indes, etc., rassemblent plus d’un million de maçons.

Aux États-Unis, on compte près de quatre millions de maçons, répartis en de nombreuses obédiences où les hauts grades sont souvent très nombreux. Il n’existe pas de puissance maçonnique unique, mais, malgré la diversité des rites, la croyance religieuse reste obligatoire. Les loges pratiquent, à de rares exceptions près, la ségrégation raciale : l’obédience de Prince Hall est réservée aux seuls Noirs. La maçonnerie nord-américaine a fortement influencé celle de l’Amérique latine. Pourtant, dans les loges de ces obédiences, un courant de plus en plus large s’est affirmé en faveur d’une maçonnerie libérale.

En Allemagne, la franc-maçonnerie, reconstituée après la chute du nazisme, se caractérise par la variété de ses rites et de ses obédiences, voire de ses tendances philosophiques et sociales. La Grande Loge unie qui les regroupe est plus une fédération maçonnique qu’une organisation centralisée : elle compte quelque quatre cents loges et trente mille maçons. En Suisse, la Grande Loge Alpina, qui est la principale obédience helvétique, est très proche de la maçonnerie anglaise. La situation de la maçonnerie italienne est très complexe : divisée en de nombreuses obédiences, souvent rivales, elle se rattache tantôt aux puissances maçonniques anglo-saxonnes, tantôt aux puissances maçonniques libérales. Les loges françaises reprirent leurs activités dès la Libération. Le Grand Orient de France, qui en compte plus de quatre cents, est de loin l’obédience la plus importante dans ce pays. Se situant à l’avant-garde de la maçonnerie libérale, il anime, avec diverses obédiences amies, le C.L.I.P.S.A.S. - Centre de liaison et d’information des puissances (maçonniques) signataires de l’appel de Strasbourg (cet appel, lancé en 1960, conviait à l’union toutes les puissances maçonniques respectueuses de la liberté absolue de conscience). Le Grand Orient se refuse à admettre la tutelle de la Grande Loge unie d’Angleterre et son interprétation dogmatique de la tradition maçonnique. Il entretient des liens étroits avec les loges libérales de l’Europe, notamment avec le Grand Orient de Belgique, principale obédience de ce pays, et avec celles des pays africains francophones.

La deuxième obédience française est la Grande Loge de France qui, née en 1894, compte quelque deux cents loges. Elle entretient de bons rapports avec le Grand Orient, dont elle ne se sépare que par des nuances de son rituel et une accentuation spiritualiste : ses ateliers travaillent sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers.

La Grande Loge nationale française, dont les membres sont peu nombreux et en majorité d’origine anglo-saxonne, est reconnue « régulière » par la Grande Loge d’Angleterre. En 1959, une scission a séparé d’elle la Grande Loge nationale française Opéra. La Fédération française du droit humain, qui est née en 1894 et dont les options philosophiques sont très proches de celles du Grand Orient, est une obédience mixte où se retrouvent des femmes et des hommes. À la Grande Loge féminine de France, née en 1952, seules sont initiées des sœurs, mais ses loges reçoivent aussi les frères des obédiences amies. Institution de libre réflexion et de défense des droits de l’individu, la maçonnerie fut de tout temps persécutée dans les États totalitaires. Elle a été interdite dans de nombreux pays du monde et, en particulier, dans tous les États dits socialistes, sauf à Cuba. Dès 1920, le Parti communiste français avait interdit à ses membres d’adhérer à la franc-maçonnerie, mais un certain assouplissement est intervenu depuis 1945.

L’action de la maçonnerie.

L’originalité de la franc-maçonnerie par rapport aux autres associations et institutions humaines tient à sa nature de société initiatique et à ses méthodes de travail. Elle n’est ni une secte - car elle n’a pas de doctrine à imposer aux autres hommes, ni un parti car elle ne cherche pas à conquérir le pouvoir -, ni une Église, car, si elle se veut universelle, son prosélytisme est limité et n’exclut aucune croyance. L’initiation, dont les épreuves permettent au profane de devenir apprenti, puis d’accéder aux grades de compagnon et de maître, revêt à la fois une signification symbolique - la renonciation aux habitudes du monde et la découverte de la « lumière » - et une valeur éducative - la préparation au langage des symboles. Il ne s’agit pas de la révélation mystique de quelque absolu ésotérique, mais, plus simplement et sagement, de l’acquisition des moyens et des instruments de la recherche maçonnique. Plus qu’une simple cérémonie de réception, l’initiation engage le maçon à se libérer de ses préjugés, à se dépouiller de ses passions et à prendre une meilleure mesure de ses forces spirituelles et morales.

L’enseignement maçonnique n’est pas celui d’une doctrine, mais celui d’une méthodologie de la connaissance par le truchement des symboles : universels et intemporels, ils peuvent aider tous les hommes à mieux comprendre le monde sans imposer de préalable idéologique. Aussi bien, pour l’essentiel, le symbolisme maçonnique est-il celui des outils : équerre, compas, règle, ciseau, niveau, levier ; des formes : triangle, étoile à cinq branches ; des nombres : 3, 5, 7, ou des lettres ; et non pas celui des œuvres, sinon celui de la pierre brute, qui doit être taillée et polie, et celui du temple, dont la construction et l’embellissement mobilisent éternellement le travail des francs-maçons.

Le secret maçonnique, si souvent invoqué comme la volonté de cacher des actions malfaisantes, s’explique d’abord par la nécessité de conserver aux travaux la discrétion indispensable à leur poursuite sereine à l’abri de l’agitation du monde ; surtout, il ne fait que traduire l’impossibilité de décrire et d’expliquer à l’extérieur une réalité incompréhensible au profane.

Liés entre eux par une solidarité de travail et une communauté de pensée, les maçons ne s’exilent pas du monde ; et, s’ils croient que l’action d’un groupe restreint peut être en certains cas plus efficace que celle des masses, leur œuvre ne répond nullement à des tendances égocentriques. En formant des hommes meilleurs, la maçonnerie tend à mieux servir tous les autres.

La cellule de base de la franc-maçonnerie est l’atelier ou la loge, réunion de francs-maçons des trois premiers grades. Les ateliers de perfectionnement sont réservés aux hauts grades. En loge, où le principe de l’égalité des frères est respecté, sont présentées et étudiées les diverses questions que l’obédience ou l’atelier met à l’ordre du jour ; y sont également prises des décisions qui concernent la vie de la loge. Cette méthode de réflexion commune, entre hommes venus d’origines sociales et d’horizons intellectuels variés, est très formatrice pour les individus et n’a guère d’équivalent dans le monde profane.

L’obédience, qui n’est en fait qu’une fédération de loges, assure la coordination de leurs travaux et leur représentation collective. Les convents, réunions des délégués des ateliers, contrôlent l’action des instances supérieures de l’obédience et fixent le cadre général de ses activités. Refuge contre l’agitation du monde profane, conservatoire de traditions dont la survivance doit être assurée, la franc-maçonnerie, comme toutes les institutions humaines, est menacée par l’évolution actuelle de la civilisation. Les valeurs sur lesquelles elle avait fondé son humanisme, le libéralisme qu’elle défendait et l’individualisme qu’elle n’a cessé d’illustrer semblent remis en cause par la société de masse et la transformation des conditions de vie de la société contemporaine, ainsi que par la complexité croissante des connaissances et des structures. Elle reste pourtant une des rares puissances spirituelles de notre temps et l’une des plus aptes à s’adapter à sa grande mutation.

Nature de l’œuvre maçonnique, et l’idéal et les symboles

Ce qui s’impose à qui veut vraiment comprendre les buts de la franc-maçonnerie, c’est l’idée centrale de construction, d’édification. Les maçons travaillent à « bâtir le Temple de l’humanité ». Autrement dit, le travail maçonnique ne prendra fin que le jour où les hommes, dans leur ensemble, auront atteint leur complet et final épanouissement ; ce terme idéal sera donc atteint lorsque la vivante « chaîne d’union » qui groupe tous les maçons sur la surface de la Terre se sera étendue à toute l’espèce humaine. Situé ainsi dans un très lointain avenir, un tel idéal est pourtant le mythe, l’idée-force qui meut et détermine tout le travail accompli par la maçonnerie dans le monde entier.

Il importe également de noter que la chaîne, illimitée vers l’avenir, apparaît comme n’ayant, dans le passé, d’autre délimitation que le point qui correspondrait à l’origine même de l’espèce humaine. C’est ainsi qu’il faut interpréter les légendes symboliques, d’une apparente naïveté, où Adam est présenté comme ayant été reçu maçon par le Père éternel à l’« Orient du Paradis ». À ce propos, Oswald Wirth fait remarquer : « C’est une manière de dire que la franc-maçonnerie a toujours existé, sinon en acte, du moins en puissance de devenir, vu qu’elle répond à un besoin primordial de l’esprit humain. »

Le travail maçonnique se fait par l’insertion de nouveaux éléments à l’ensemble ; et, tout en développant les possibilités propres à chaque « initiable », il transcende les limites de l’individu, aussi bien dans l’espace que dans le temps, puisque la vivante chaîne d’union englobe toutes les générations (passées, actuelles et futures) de constructeurs.

On pourrait, par conséquent, définir l’idéal maçonnique comme une forme d’humanisme : il s’agit d’améliorer, de perfectionner, de transformer l’être humain, de « tailler et polir la pierre cubique », comme disent les maçons. On retrouve cet idéal humaniste à travers les modalités diverses selon lesquelles les frères peuvent concevoir leur travail. Les francs-maçons travaillent à la réalisation de cet idéal d’une construction de l’humanité idéale par le moyen de leurs rites, qui mettent en action les symboles propres à la maçonnerie. Deux niveaux sont à considérer dans le maniement de ces symboles : celui des trois grades corporatifs (apprenti, compagnon et maître) et celui des hauts grades, ou degrés supérieurs au troisième. Ceux-ci se trouvent organisés selon divers systèmes appelés rites : le « rite écossais ancien et accepté » (avec ses trente-trois degrés), le « rite français », le « rite d’York » ou rite anglo-saxon, le « rite écossais rectifié », etc. Le but des degrés supérieurs est de permettre l’épanouissement graduel de la maîtrise maçonnique, en y intégrant les apports venus d’autres formes initiatiques traditionnelles, comme les Rose-Croix, auxquels se réfère le degré 18e du rite écossais ancien et accepté - portant ce nom.

Pour la franc-maçonnerie dite « bleue », celle des trois degrés corporatifs hérités des constructeurs, le symbolisme fondamental est tout naturellement celui des outils mêmes de la construction, tels l’équerre, le compas, le niveau, la règle, etc. Mais on y trouve aussi quelques symboles d’origine religieuse, biblique plus précisément : par exemple, le Delta lumineux ou triangle divin, au centre duquel est souvent inscrit le tétragramme YHVH (nom hébreu de quatre lettres, Yod, Hé, Vau, Hé). Les mots sacrés et mots de passe, d’ailleurs, sont tous tirés de l’Ancien Testament. La présence des glaives dans le rituel maçonnique semble constituer, elle, un apport chevaleresque venu se greffer plus tard sur le symbolisme corporatif des outils du bâtiment : la consécration d’un nouveau maçon par l’épée évoque, en effet, l’adoubement du chevalier. De tels symboles répondent à la nécessité de figurer par la voie analogique des réalités, des lois, des processus suprasensibles qu’il serait impossible de caractériser, de définir à l’aide des mots. « L’illumination que provoquent les symboles, écrit à ce sujet Paul Naudon, permet à la fois de saisir les différents points de vue et de les unifier en décelant l’unité qui les transcende et en faisant passer du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible, du fini à l’infini. »

Les symboles « traditionnels », dont ceux de la maçonnerie, diffèrent des signes « abstraits » utilisés par la science profane moderne. Ils sont, en effet, polyvalents, porteurs de toute une série de significations immanentes associées les unes aux autres et susceptibles d’une compréhension plus ou moins approfondie ; ils se situent à un niveau « intuitif », c’est-à-dire à un registre échappant à l’emprise régulatrice du principe de non-contradiction. Un maçon américain du XIXe siècle, A. Mackey, remarquait à propos des rites initiatiques de la franc-maçonnerie : « La lumière matérielle qui jaillit au fiat du Grand Architecte, quand disparurent l’obscurité et le chaos, a toujours été, en maçonnerie, un symbole favori de l’illumination intellectuelle que l’Ordre a pour objet de créer dans les intelligences de ses disciples ; c’est pourquoi nous avons à juste titre pris le nom de fils de la Lumière. »

Il existe une indéniable parenté, qu’il y ait eu ou non filiation directe, entre les rites symboliques de la maçonnerie et ceux des sociétés secrètes initiatiques du passé : les auteurs maçonniques n’ont pas manqué de faire des parallèles entre leur voie et les mystères antiques, ceux de la Grèce et de l’Empire romain tout spécialement. Aristote avait déjà caractérisé les mystères d’Éleusis comme obéissance à l’adage : « Ne pas apprendre, mais éprouver. » Dans l’initiation maçonnique, il ne s’agit pas du tout, non plus, d’un enseignement proprement dit, même caché. En usant d’un terme moderne, on pourrait la comparer bien plutôt à une sorte de psychodrame, destiné à agir profondément et brusquement sur le psychisme du récipiendaire, par une série d’actes symboliques chargés d’une valeur à la fois affective et imaginative ; il importe de conduire ainsi l’individu à l’illumination intérieure, qui le rendra apte à entrer en contact avec la lumière transcendante, avec ce qui « organise le chaos » psychique. L’initiation maçonnique se donne bel et bien pour but d’introduire l’ordre et l’unité dans l’être humain, d’harmoniser celui-ci en le faisant participer aux lois universelles. Il s’agit de transformer le « vieil homme » en l’« homme nouveau », libéré des inhibitions et conditionnements de l’état profane.

Les diverses conceptions du travail maçonnique

Si la caractéristique humaniste s’étend à toute la maçonnerie, l’application du programme prend des formes qui varient, selon les obédiences, depuis les obédiences « progressistes », soucieuses avant tout d’adapter le travail initiatique aux impératifs du monde d’aujourd’hui, jusqu’aux obédiences « traditionalistes », qui, à l’opposé, cherchent à sauvegarder le plus possible l’héritage symbolique et rituel dont elles sont dépositaires. Encore faudrait-il remarquer qu’en raison de l’indépendance de chacune des loges des trois premiers degrés, qui se trouvent rattachées à telle ou telle obédience, les estimations de tendance générale ne caractérisent, pourrait-on dire, que la « température générale » d’une branche de la franc-maçonnerie. Dans les pays anglo-saxons prédomine l’identification du Grand Architecte de l’Univers au Dieu personnel de la religion révélée judéo-chrétienne. Ainsi, le credo adopté en 1924 par les loges new-yorkaises professe de manière fort significative la croyance à l’existence d’un Dieu personnel et à l’immortalité de l’âme : « Il existe un Dieu unique, père de tous les hommes ; la Sainte Bible est la grande Lumière en maçonnerie, et la règle et le guide pour la foi et la pratique. L’homme est immortel. La conduite détermine la destinée. L’amour de l’homme, après l’amour de Dieu, est le premier devoir de l’homme. La prière, communion de l’homme avec Dieu, est secourable. »

Les maçons opératifs du Moyen Âge, bien loin d’être des ancêtres de la libre pensée, étaient tout au contraire des chrétiens très dévots. René Guénon et ses continuateurs ont fort bien montré le caractère tout à fait exceptionnel, dans le déroulement cyclique de l’histoire terrestre, de la période moderne qu’on sait caractérisée par la possibilité, grâce à la franc-maçonnerie et à d’autres itinéraires initiatiques, d’accéder aux vérités profondes et cachées, sans que le candidat appartienne préalablement à une voie religieuse précise. La situation normale était toujours, autrefois, de pratiquer nécessairement une religion. L’accès à l’ésotérisme - supérieur, lui, aux vérités spirituelles particularisées - n’était donc alors possible que par une voie dont les symboles et les rites s’appuyaient sur une tradition religieuse ésotérique précise (catholique, dans le cas de l’initiation corporative au sein de la chrétienté occidentale). Aujourd’hui encore, il existe des systèmes maçonniques (le plus important est le rite écossais rectifié) qui se réclament explicitement du christianisme : les travaux y sont ouverts par une prière collective au Grand Architecte de l’Univers, identifié au Verbe christique.

À l’opposé, on trouve par exemple au Grand Orient de France et dans diverses obédiences italiennes une conception agnostique de l’humanisme initiatique : sans viser à combattre les croyances et les pratiques religieuses (qui relèvent des convictions intérieures de chacun), la franc-maçonnerie se présente alors comme une voie de formation, une école de perfectionnement humain où le croyant comme l’athée peuvent librement travailler ensemble ; aussi est-il de règle d’éviter en loge toute référence à des conceptions religieuses particulières. Il existe pourtant des obédiences, telle la Grande Loge de France, où la fidélité très scrupuleuse à tout l’héritage des traditions symboliques (maintien de la formule : « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers », présence de la Bible sur l’autel des serments) n’entraîne nullement l’impossibilité d’admettre en maçonnerie des hommes rejetant le Dieu révélé des religions bibliques. On peut remarquer que l’adhésion au symbole du Grand Architecte de l’Univers n’implique pas forcément la reconnaissance du Dieu personnel et créateur du judéo- christianisme : il suffit, pour être admis au travail maçonnique, d’admettre l’existence d’un principe « organisateur du chaos », d’une Loi universelle, d’un idéal de perfection vers lequel tend l’Univers. Quant à la Bible, le « livre de la Loi sacrée », elle n’est présente dans les ateliers traditionalistes que parce que les confréries médiévales de bâtisseurs se développèrent dans la ligne de la tradition biblique. Néanmoins, derrière le sens littéral de l’Écriture sainte, il existe un ou plusieurs sens ésotériques et, par là, le symbolisme judéo-chrétien lui-même débouche sur l’universel.

Les francs-maçons d’aujourd’hui et la société française.

La franc-maçonnerie se définit elle-même comme une « société initiatique » et une « organisation philanthropique », parfois aussi comme une « structure de rencontres », une « méthode de formation », « une école où s’enseignent les doctrines morales, philosophiques et sociales qui préparent l’évolution dans le sens du progrès humain » (grand commandeur Corneloup). Quelques maçons, tel l’ancien grand maître de la Grande Loge de France, Me Richard Dupuy, préfèrent la définir par ce qu’elle n’est pas : « Ni une armée, ni une Église, ni un culte, ni un parti. » Albert Lantoine, qui fut dans le premier quart du XXe siècle membre du « Suprême Conseil de France de rite écossais ancien et accepté », disait : « La franc-maçonnerie, avec ses vérités changeantes qui suivent la fièvre des âges, est la seule religion humaine. » Aucune de ces définitions ne nous renseignant vraiment sur ce que le franc-maçon lui-même recherche dans la loge, comment s’étonner de la diversité des jugements qui sont portés sur cette institution par les « profanes » ? Interrogés par Jean-André Faucher et Achille Ricker, certains d’entre eux n’y voient que la « société secrète », ou une « confrérie de notables », un « club de pensée », une « école de réflexion », un « ersatz laïque de la religion », une « association d’arrivistes », une « contre l’Église », « l’expression du courant gnostique refoulé par le catholicisme romain » (La franc-maçonnerie, vous connaissez ?).

Une image plus diversifiée .

Avant la Seconde Guerre mondiale, les choses demeuraient plus simples. Dans les pays latins, en France en particulier, la franc-maçonnerie était vue pour ce qu’elle était (caricatures et polémiques mises à part) ou du moins pour ce qu’elle avait été « dans sa masse » pendant près d’un demi-siècle. Le rôle pilote du Grand Orient et de la Grande Loge de France dans les luttes qui amenèrent la séparation de l’Église et de l’État et consolidèrent une IIIe République menacée dès sa naissance par l’hostilité des milieux catholiques avait donné à la maçonnerie française une image de marque très typée. Pour ses ennemis comme pour ses amis, elle restait le symbole de l’anticléricalisme : rempart de la laïcité et centre d’un véritable pouvoir politique.

Or cette image est devenue floue et la réalité insaisissable. L’opinion est déconcertée lorsqu’elle entend proclamer par les obédiences : « Nous ne sommes ni un pouvoir ni une société secrète. » Cette institution serait-elle d’autant moins aisée à connaître qu’elle est plus ouverte ?

De la même manière, l’Église contemporaine offre d’elle une image complexe et trouble qui n’est pas sans effets sur la réalité maçonnique et qui embarrasse les stratèges. S’il existe encore, dans les obédiences françaises, des anticléricaux opposés à toute démobilisation laïciste, d’autres maçons pensent qu’il faut combattre le danger actuel du productivisme déshumanisant. Au combat du radicalisme pour la laïcité, naguère confondu avec celui de la gauche, ils substituent une lutte de tendance socialiste, quitte à s’y trouver aux côtés de catholiques, ce qui ajoute au trouble des premiers. Il y a aussi, surtout parmi les nouvelles générations, des maçons qui sont partisans d’un retour à la tradition symbolique et ésotérique et pour qui la politique, même au sens noble, ne doit pas trouver d’écho en loge. Ce neutralisme laisse le champ libre aux amis du pouvoir en place, lesquels peuvent au demeurant s’appuyer sur la tradition de l’acte fondamental. Au chapitre II des Constitutions d’Anderson, il est écrit, en effet, que « le maçon est un paisible sujet vis-à-vis des pouvoirs civils [...]. C’est pourquoi si un frère devient rebelle à l’État, il ne doit pas être soutenu dans sa rébellion » (il est précisé toutefois que ce frère ne peut alors être expulsé de sa loge et que « sa relation avec elle demeure indéfectible »). Ainsi, comme l’Église, la franc-maçonnerie offre-t-elle aujourd’hui une image extrêmement diversifiée, où s’affrontent et se confrontent les différentes traditions ; image d’autant plus déconcertante pour beaucoup qu’elle est moins dissimulée et, par ailleurs, moins exprimable en langage politique ou même en langage commun.

Certains francs-maçons eux-mêmes, en France du moins, marquent leur désarroi au spectacle de ce qui se passe dans leurs obédiences. Bien que le principe du neutralisme aujourd’hui revendiqué ait encore été proclamé au milieu du XIX° siècle par le Grand Orient (dont le grand maître affirmait en 1842 : « Là où la dispute politique ou religieuse commence, notre maçonnerie cesse »), il avait ensuite été oublié par des générations de « frères » mobilisés par la défense laïque et par l’action politique des années 1877-1905, qui sauva probablement la République naissante. Nombre de leurs successeurs ne comprennent pas que l’on tourne le dos à une tradition aussi glorieuse. Quant au regain du symbolisme dans les loges, il leur paraît désuet ou porteur des mêmes germes démobilisateurs que la croyance religieuse. La spécificité de la franc-maçonnerie « libérale » disparaîtra, estiment-ils, si nos obédiences s’alignent sur la tradition des loges anglo-saxonnes.

Pour comprendre cette période de transition, où les conflits qui agitent la maçonnerie troublent son image des cent dernières années, un retour en arrière est nécessaire. L’histoire de l’ordre maçonnique s’enracine dans le terroir médiéval et corporatiste des constructeurs de cathédrales, mais la maçonnerie moderne, ou « spéculative », est née à la charnière du XVII° et du XVIII° siècle en Angleterre, de l’initiative de pasteurs de l’Église réformée. Cette naissance, à elle seule, dans le contexte des relations franco-anglaises et des rapports entre les deux royaumes et la puissance pontificale, explique les déviations ou ramifications qui, dès l’origine, se manifestèrent pour s’amplifier ensuite.

Vers les années 1725-1730, la maçonnerie issue de la Grande Loge de Londres apparaît sur le continent où existent déjà (à Saint-Germain-en-Laye) quelques loges catholiques qui ont suivi les Stuarts en exil. Elle se répand rapidement sur le territoire français, passant de trois à mille loges entre 1725 et 1789 et attirant des membres de toutes les classes sociales, de la noblesse à la petite bourgeoisie et au clergé, que les condamnations romaines, et notamment la bulle pontificale In eminenti de Clément XII en 1738, n’ont pas atteints faute d’être ratifiées par le Parlement de Paris. Cette maçonnerie revêt assez vite un aspect original. Dans les loges bleues (ou symboliques), celles des trois premiers grades, elle se sécularise progressivement, tandis que les hauts grades, qui se développent rapidement, s’imprègnent d’un ésotérisme hérité des traditions occultistes, alchimistes, templières, ou du mysticisme chrétien des Rose-Croix. La sécularisation des loges bleues a elle-même été précédée, surtout à Paris, d’une poussée brève foncièrement catholique. La Révolution entraîne la mise en sommeil du Grand Orient de France, créé en 1773, et la dispersion des maçons, que l’on retrouve parmi les révolutionnaires ou dans l’émigration. De 1796 à 1877 et 1900, les loges françaises évoluent, en gros, d’une idéologie chrétienne, déiste, rousseauiste au rationalisme positiviste et laïque illustré par Émile Littré ; toutes ces tendances au demeurant pouvant exister simultanément dans les obédiences.

Pour les maçons qui se réfèrent aux principes exclusifs de la Grande Loge unie d’Angleterre, la franc-maçonnerie régulière a disparu de France en 1877, quand le Grand Orient supprima de ses constitutions l’obligation de la croyance en Dieu, qu’il avait maintenue jusqu’alors dans un rituel devenu vide de sens pour la plupart des frères. Reconstituée en 1948 sous la dénomination de Grande Loge nationale française (G.L.N.F.), cette maçonnerie « régulière » est liée à la Grande Loge unie d’Angleterre et, comme elle, continue d’exclure de la régularité les autres obédiences françaises ainsi que celles qui, dans le monde, ont des liens avec elles. Cet ostracisme, trait capital de l’histoire maçonnique contemporaine, a institutionnalisé une séparation dont les maçons de la tendance libérale ne voulaient pas, leur thèse étant généralement celle de la pluralité des traditions maçonniques.

 Le Grand Orient de France, la plus ancienne obédience européenne, estime avoir vocation de conduire cette maçonnerie libérale, qui a des prolongements sur plusieurs continents, mais il se heurte hors d’Europe aux positions dominantes des loges de filiation anglo-saxonne. Les maçons français, affirme même un des anciens grands maîtres du Grand Orient, Fred Zeller, « sont fondés à soutenir qu’ils sont les véritables détenteurs de la régularité maçonnique et que l’abandon par le Grand Orient en 1877 de l’invocation au Grand Architecte de l’Univers n’était que la conséquence logique de la philosophie humaniste des fondateurs et de leur libéralisme ». Le père Michel Riquet, jésuite, ancien déporté, s’est fait, au sein de l’Église catholique, l’avocat d’une réconciliation entre Rome et les loges « régulières », mais son entreprise est loin de recueillir l’approbation de tous ceux qui, dans le catholicisme, disposent d’une responsabilité. L’épiscopat français, en particulier, paraît hésitant devant une attitude qui retarderait ou compromettrait une évolution éventuelle des obédiences qui représentent la grande masse de la maçonnerie française et qui ont réagi très vivement aux initiatives du R. P. Riquet ; la G.L.N.F., seule concernée par celles-ci, ne dépasse pas le dixième des effectifs maçonniques de France.

Du sectarisme à la tolérance.

La franc-maçonnerie avait joué un rôle historique trop important dans les pays latins pendant plus d’un siècle pour ne pas subir entre les deux guerres mondiales, dans la péninsule Ibérique et en Italie, les conséquences de la montée des fascismes et pour ne pas souffrir, en France, de l’usure du temps. Après l’ultime épreuve de la conquête nazie et du régime vichyste, on pouvait donc s’interroger sur les chances d’une renaissance des obédiences disparues dans les pays gérés durant plusieurs années par l’ennemi idéologique. Le risque était d’autant plus grand que les armées libératrices de l’Ouest amenaient avec elles les représentants d’une tradition maçonnique fort différente et, jusqu’à un certain point, antinomique. On pouvait donc craindre (ou espérer, selon sa tendance) que le prestige du libérateur et le poids de l’argent ne donnent aux puissances maçonniques anglo-saxonnes un atout décisif pour supplanter en Europe occidentale des obédiences qui avaient refusé, naguère, de se soumettre aux critères de régularité de la Grande Loge unie d’Angleterre, et qui se trouvaient maintenant, sinon à la merci d’une maçonnerie se réclamant d’elle, du moins condamnées à un sort assez misérable. Un sursaut de patriotisme ou d’anglophobie, encouragé plus ou moins directement par le général de Gaulle, permit aux obédiences françaises de renaître puis de se développer avec l’aide financière des réparations allemandes. Trente ans plus tard, ces mêmes obédiences, rajeunies et transformées par un recrutement plus diversifié, traversées de courants divers, ont retrouvé sous des formes nouvelles une influence beaucoup moins contestée qu’autrefois. Le sens de la solidarité maçonnique notamment est mieux compris, l’accusation d’arrivisme est plus rare et les catholiques commencent à mesurer leurs propres responsabilités dans le conflit qui assombrit en France l’histoire de la République. Bien que ce conflit ait laissé aussi des traces d’intolérance du côté maçonnique, de grands progrès dans le sens de la souplesse et souvent de la compréhension ont été accomplis de part et d’autre.

Anticléricalisme et cléricalisme se font rares, tandis que le danger commun de l’idolâtrie productiviste incite au rapprochement. Qu’il revête, pour quelques-uns, les formes du collectivisme ou, pour d’autres, celles du « capitalisme de profit », ce danger menace une condition humaine et des libertés auxquelles frères maçons et chrétiens tiennent désormais au même degré. Probablement ce rapprochement eût-il été plus rapide si, au lendemain de la guerre, les obédiences françaises n’avaient été poussées, en partie par réflexe patriotique et pour sauver leur identité face aux puissances maçonniques anglo-saxonnes, à renouer avec ce qui était le plus accidentel dans leur tradition, en particulier avec l’anticléricalisme. Une position de moindre infériorité leur aurait permis vraisemblablement d’effacer dans l’opinion publique le souvenir d’une époque où la maçonnerie s’identifiait (à tort et à raison) à un pouvoir politique. Les conflits qui, depuis 1976, ont secoué le Grand Orient de France témoignent, certes, de la persistance de l’intérêt que celui-ci porte aux affaires publiques. Mais ils révèlent aussi l’existence de tendances qui se contredisent, parfois se neutralisent. On ne saurait donc voir dans cet intérêt l’équivalent d’un pouvoir politique comme ce fut le cas au début du siècle sous les ministères Waldeck-Rousseau et Combes, à l’époque où la symbiose entre le radicalisme et la maçonnerie atteignit son apogée. Dans les sanctions prises en 1976 contre l’ancien grand maître Fred Zeller, l’opinion a vu une revanche de la direction qui lui a succédé, à savoir du grand maître d’alors, Serge Béhar, qui se proclamait apolitique (mais qui représentait une tendance modérée), contre un prédécesseur socialiste qui aurait engagé l’obédience trop à gauche. La liberté d’expression de Fred Zeller et sa sévérité à l’égard de Prouteau et de Béhar, ses successeurs, pouvaient donner prise aux accusations du Conseil de l’ordre du Grand Orient. Mais la réalité demeurait si complexe qu’il est difficile d’en démêler le fil politique. Serge Béhar, en effet, devait son élection à l’influence d’un autre ancien grand maître, Jacques Mitterrand, membre comme Fred Zeller du Parti socialiste, et classé encore plus à gauche que lui.

Au convent de septembre 1977, Fred Zeller invita d’ailleurs ses amis à voter pour Michel Baroin, candidat de tendance modérée s’il en est, élu grand maître contre Jacques Mitterrand. Il est difficile, par conséquent, de situer politiquement cette obédience, pourtant généralement considérée comme étant la plus « politisée », et l’on se trouve a fortiori devant la même impossibilité pour les autres obédiences. L’élection de Roger Leray, en janvier 1979, puis celle de Paul-Henri Gourdot, en janvier 1981, tous les deux membres (ou très proches) du Parti socialiste, l’étroite concordance des objectifs politiques et économiques qui a pu être constatée entre les propositions du candidat à la présidence de la République, François Mitterrand, et la déclaration du Conseil de l’ordre du 13 avril 1981 inciteraient à modifier ce jugement. Mais ce serait probablement s’exposer au démenti des événements, tant la nature de l’éthique maçonnique se prête peu aux classifications politiques. Une seule constatation s’impose : au succès de la gauche en janvier 1981 a correspondu un regain de présence maçonnique dans les « allées du pouvoir ».

En ce qui concerne l’anticléricalisme, dont quelques incidents ont révélé la persistance, on a affaire là encore à des courants qui sont loin de recueillir l’unanimité et d’avoir la force torrentielle du début du siècle, ainsi qu’en témoigne l’épisode de la revue Brèche. Créée en 1976 par l’abbé Jean-François Six, responsable alors du secrétariat français pour les non-croyants, cette revue se trouva ensuite codirigée par son fondateur et par un franc-maçon du Grand Orient de France, Bernard Montanier. Cela valut quelques difficultés à ce dernier dans son obédience et des sanctions furent même réclamées contre lui. Mais les choses s’apaisèrent assez vite au prix d’un léger renoncement : la qualité maçonnique de B. Montanier ne figurait plus en tête de la revue. Un règlement aussi conciliant eût été impensable quelques années plus tôt et de cette affaire on retiendra surtout la « brèche » ouverte dans l’intolérance par l’entreprise conjointe d’un frère du Grand Orient de France et d’un prêtre catholique. Il reste que la question de l’école privée, parvenue à provoquer une crise politique majeure en 1984, oblige à une grande prudence quand on veut apprécier le niveau d’anticléricalisme du Grand Orient de France.

D’autres raisons, qui ont un caractère doctrinal, expliquent l’évolution de l’image qu’on peut se faire des francs-maçons. Les rites initiatiques et le recours permanent au symbolisme tendent, en effet, à devenir le trait commun des deux maçonneries : celle qui se proclame régulière, profondément déiste (la croyance en Dieu y demeure l’obligation première), et la maçonnerie d’inspiration française, qui a rompu avec cette obligation et croit à la pluralité des traditions, en se réclamant de l’esprit des premières Constitutions d’Anderson. Les jeunes maçons français de cette tendance retrouvent, en effet, le sens des symboles et redécouvrent dans les loges naguère les moins ritualistes la valeur d’une méthode que les maçonneries dites régulières continuaient d’appliquer, peut-être même avec une certaine idolâtrie. À la Grande Loge et au Grand Orient de France, notamment, on constate cet attrait nouveau pour le symbolisme ; un symbolisme qui implique la croyance minimale en un ordre universel et cosmique, en un principe « organisateur du chaos », qui donne un sens à la vie. Pour les uns, ce sens et cet ordre représentent ceux qui sont voulus par Dieu, Grand Architecte de l’Univers ; pour les autres, ils sont l’œuvre de l’Humanité elle-même. Ce qui caractérise le symbolisme maçonnique et lui confère une certaine ambiguïté, c’est précisément cette double possibilité d’interprétation. La légende du temple inachevé d’Hiram (architecte du roi Salomon), support des rites initiatiques, constitue une incitation à participer à l’achèvement d’une construction et à chercher les lois qui la régissent. Mais cette construction peut demeurer purement humaine ou symboliser l’œuvre du Grand Architecte, à l’achèvement de laquelle les maçons sont appelés à coopérer. Comme les maçons « opératifs » qui construisaient les cathédrales, les frères de cette école se considèrent comme étant les collaborateurs de Dieu dans l’œuvre de création.

De quelque façon qu’on l’interprète, ce symbolisme correspond à une tradition, celle de la « création inachevée », qui, longtemps sous-estimée dans l’Église, a cependant sa source dans la Bible et dans saint Paul. Le récent concile, dans sa constitution Gaudium et Spes, a rendu tout son relief à cette tradition en affirmant que, par son travail et ses activités au sein des groupes sociaux, « l’homme réalise le plan de Dieu, manifesté au commencement des temps, de dominer la Terre et d’achever la Création, et il se cultive lui-même ». Cette vision, sur laquelle le père Teilhard de Chardin avait appuyé ses recherches, a encore été rappelée par Paul VI le 30 septembre 1977, lorsque, ouvrant les travaux du synode, il a évoqué « la position centrale de l’homme dans la Création », son besoin grandissant de connaître « les mystères du cosmos, de la pensée et de la vie », l’importance de « sa mission transformatrice ». Ces paroles ne contredisent pas l’enseignement d’Hiram, tel qu’un maçon peut l’entendre s’il croit au principe « organisateur du chaos ». Tout semble donc préparer une réconciliation jugée naguère impossible. Néanmoins, il y a à celle-ci une limite, qui vaut pour la maçonnerie aussi bien « déiste » que « libérale » et qui tient à la nature même de la foi chrétienne. Bien que le symbolisme maçonnique le garde d’une telle tentation (le Temple, en effet, n’est jamais achevé et l’homme demeure imparfait) et même si, étant agnostique ou athée, il est mieux prémuni que Wirth ou Guénon contre l’orgueil de Faust, le maçon sera porté à croire à son pouvoir « autocréateur », attitude étrangère à la vocation du chrétien. Ce dernier, sans que cela lui interdise fatalement d’utiliser la voie maçonnique, ne peut totalement faire sienne cette croyance. D’une part, il considère plus humblement l’édification du « Temple » ou le polissage de la pierre brute (symbole qui désigne l’ascèse individuelle), du fait qu’à ses yeux Dieu est l’unique créateur, à l’œuvre duquel il ne fait lui-même que participer comme « instrument » intelligent. D’autre part, s’il se sait incapable (comme l’agnostique ou l’athée) d’achever jusqu’à sa perfection l’œuvre entreprise, le chrétien croit néanmoins à son achèvement et l’attend d’une promesse qui est sa foi. Ainsi, bien que les développements récents de la doctrine catholique puissent faciliter un rapprochement avec la franc-maçonnerie, ils ne sauraient aboutir à faire coïncider les deux éthiques, qui divergent dans leur conception du sort de l’humanité.

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