La Chine va-t-elle craquer ?

Lundi 21 janvier 2008, par Christine KERDELLANT et Eric CHOL // Le Monde

Les jeux olympiques et la troisième place en vue sur le podium de la richesse mondiale : 2008 s’annonce comme l’année de Pékin. Celle aussi de tous les dangers – économique, social, politique – pour un pays qui peine à maîtriser sa formidable croissance.

La Chine flambe. En un an, le nombre de ses milliardaires en dollars est passé de 15 à 106. La croissance 2007 du PIB affichera deux chiffres, pour la cinquième année d’affilée. L’Allemagne sera probablement dépassée : la Chine deviendra alors la troisième puissance mondiale. Pourtant, à huit mois des Jeux olympiques, Pékin ne pavoise guère, car cette explosion de richesse contribue à alimenter une autre flambée incontrôlable : l’inflation.

L’augmentation du coût de la vie provoque des émeutes dans les magasins et des manifestations dans la rue. Les foyers chinois ont du mal à s’offrir du porc, leur aliment de base. Souvenez-vous : le même phénomène s’était produit en 1988 et il avait débouché sur le mécontentement social, les protestations étudiantes et le massacre de Tiananmen. Bref, il faut d’urgence ralentir la machine. « L’exercice est délicat, explique Valérie Niquet, directrice du Centre Asie de l’Institut française des relations internationales. Le pouvoir politique ne peut pas renoncer à la croissance : en deçà de 6 ou 7% de progression annuelle du PIB, le système se bloquerait. Et la masse de population qui arrive chaque année sur le marché du travail ne trouverait pas à s’employer. Si l’espoir de lendemains meilleurs, qui tient aujourd’hui en haleine tout un peuple, disparaissait, cela engendrerait une crise sociale. » En réalité, ce sont trois crises – financière, politique et sociale – qui menacent aujourd’hui l’empire du Milieu.

Notre dossier en analyse les signes avant-coureurs : d’abord, le gonflement des bulles boursière et immobilière, proches de l’éclatement ; ensuite, le défi lancé aux autorités par les blogueurs qui créent des groupes de protestation et contournent la censure ; enfin, l’accroissement des inégalités, avec la montée en puissance des « oubliés de la croissance », ces ouvriers qui fabriquent les Barbie ou les camions de pompiers que nous déposerons la semaine prochaine sous le sapin, près de l’âtre … en espérant que, là-bas, à l’autre bout du monde, quelqu’un parviendra à éteindre l’incendie.

Christine KERDELLANT et Eric CHOL

QUAND LA BULLE GONFLE …

Un marché immobilier en folie, des Bourses aux allures de casinos, une inflation qui s’envole … L’économie chinoise, inondée de dollars, s’emballe. Pour Pékin, il est urgent de refroidir la machine. Mais rien n’est moins évident.

De notre envoyé spécial

Voilà un mois, un routier chinois, à cran après de longues heures d’attente devant une station essence dans la province d’Anhui, poignardait à mort un autre chauffeur le devançant dans la file. Quelques jours plus tôt, une émeute s’était produite dans une autre station-service de la ville côtière de Ningbo. Plus à l’ouest, un millier de camions ont été bloqués à Kumming, la « capitale des fleurs », faute de carburant. Même constat à Ezhou, ville préfecture de la province du Hubei, où les bus municipaux sont restés immobilisés plusieurs jours au garage…

Partout en Chine, l’exaspération des 50 millions d’automobilistes et routiers grandit. Le deuxième consommateur de pétrole de la planète n’arrive plus à fournir une demande toujours plus insatiable, et d’autant plus forte que les prix sont bas, Pékin contenant artificiellement ses tarifs à al pompe, dans la crainte de relancer l’inflation. Asphyxiées, les compagnies pétrolières ont réduit leurs livraisons … Créant la pénurie. Une augmentation des prix de 10% début novembre n’a pas suffi à faire disparaître les queues et de prochaines hausses sont à prévoir, au risque d’alimenter le mécontentement. Car le porte –monnaie des foyers les plus modestes est déjà à rude épreuve : en octobre, les tarifs du porc et de l’huile ont progressé de plus de 30% par rapport à 2006 !

Après cinq ans de croissance à deux chiffres (11,6% prévus en 2007), l’économie est entrée dans une zone critique de surchauffe. Et ce n’est pas l’excédent commercial record attendu cette année qui va refroidir le moteur chinois, dans lequel passe, chaque jour, plus de 1 milliard de dollars. Trop de devises, trop de liquidités, trop de prêts : la bulle chinoise menace d’éclater. Entre la flambée des prix alimentaires, le Yo-Yo incontrôlable de la Bourse et la multiplication des projets immobiliers, l’économie semble devenue incontrôlable. Au point que les hiérarques communistes se sont réunis d’urgence à Pékin, au début du mois, pour tenter d’actionner les freins. Certes, un krach paraît impensable à moins de deux cent quarante jours du lancement des Jeux olympiques. Mais, au lendemain du 24 août, date de clôture de la 29e Olympiade, la Chine pourrait bien se réveiller avec une sévère gueule de bois. Or les dignitaires entourant le président Hu Jintao le savent : la flambée des prix, en 1988 était au cœur des protestations de manifestants de la place Tinanmen pendant le printemps 1989. Deux décennies plus tard, le régime communiste veut à tout prix éviter la répétition de ce scénario catastrophe. Mais, pour préserver la stabilité sociale, il va lui falloir jeter des trombes d’eau sur les trois foyers d’incendie qui menacent d’embraser l’économie.

Premier foyer, l’immobilier. Le pilier principal de la croissance chinoise (plus de 10% du PIB) est aussi devenu une usine à fabriquer de grosses fortunes : sur les 106 milliardaires (en dollars) recensés dans le classement Hurun 2007 (ils n’étaient que 15 en 2006), près de la moitié sont issus de ce secteur. De Hangzhou à Harbin, de Chengdu à Shenzhen, ces promoteurs bâtissent des millions de mètres carrés de tours et de maisons, transformant en réalité le rêve partagé par des millions de Chinois de devenir propriétaires. Mais cette frénésie, entretenue par des flux de capitaux spéculatifs appelés hot money, a fini par former une gigantesque bulle qui menace d’exploser. En témoignent, à Pékin, ces complexes de bureaux ou d’appartements luxueux sortis de terre en quelque mois. « Une fois la nuit tombée, ces nouvelles tours restent dans le noir : elles sont entièrement vides », constate un habitant.

Deuxième dossier, tout aussi brûlant : la Bourse. Les places financières de Shanghai et de Shenzhen remontent seulement à 1990, mais depuis 2006, elles font un tabac. Lassés des maigres intérêts que rapporte leur épargne en banque, les Chinois sont de plus en plus nombreux à investir dans les actions. Ainsi, au début de cet automne, les autorités du marché ont enregistré en moyenne 200 000 ouvertures de comptes par jour ! Etudiants, retraités ou cadres : le pays compte désormais 60 millions de petits porteurs (leur nombre a doublé depuis le printemps 2007 !), qui, après le mah-jong et le jeu de go, découvrent les joies et les frayeurs de la spéculation. Grâce aux téléphones portables ou à Internet, les rumeurs se propagent en une poignée de secondes dans l’empire du Milieu, hissant les cours à des sommets sans rapport avec les résultats des entreprises. Tout un symbole le 23 août, alors que le Dow Jones piquait du nez, assommé par la crise américaine des surprimes, l’indice chinois, lui, franchissait allègrement la barre des 5 000 points. Quelques semaines plus tard, Petro-China devenait, à la faveur d’une spectaculaire introduction à la cote de Shanghai, la première valorisation boursière de la planète, devant Exxon.

« C’est vrai, al Bourse ressemble à un casino et, d’ailleurs, je ne crois pas aux analyses financières », raconte M. Zhu. Confortablement installé dans son appartement de la banlieue de Pékin, cet ancien fonctionnaire municipal, âgé de 49 ans, a pris une retraite anticipée, en 2006, pour se consacrer à sa passion. Il y a investi toutes ses économies, soit près de 300 000 yuans (28 000€). Avec de la chance, mais aussi des graphes qu’il consulte à longueur de journée sur son écran, M. Zhu a réalisé de bons investissements : son patrimoine a doublé l’an dernier. Belle performance … réalisée au détriment de toute règle de prudence. Joueur dans l’âme, il atout misé sur une seule action, une compagnie d’électricité de Shanghai ! Le 29 mai, il vendait ses titres, empochant une plus-value de 30% : le lendemain, la Bourse chutait ! Ce jour-là M. Zhu a eu du flair. Mais la prochaine fois ?

Selon Peter Morgan, économiste régional chez HSBC à Hongkong, « une forte correction touchant les marchés chinois amputerait de 4 points la croissance nationale ». un coup dur, certes, mais supportable. « L’effet ne serait pas significatif sur l’économie réelle, confirme Louis Kuijs, économiste senior à la Banque mondiale à Pékin. Mais difficile d’en conclure qu’il n’y aurait aucun impact, car les épargnants chinois seraient furieux et feraient entendre leur voix. »

Troisième et dernière bombe en puissance : le retour de l’inflation. Sans doute le point le plus sensible pour le gouvernement chinois. Signe du malaise actuel, ces quelques lignes signées par le Premier ministre, Wen Jiabao, sur son site Internet : « Les prix ont eu tendance à s’accroître ces derniers temps, et je suis conscient que même une augmentation de 1 yuan [NDLR : 1 yuan = 9 centimes] affecte la vie des gens. » Ceux-là se font d’ailleurs entendre : les manifestations sporadiques se multiplient dans le pays. Après quelques mesures ponctuelles destinées à contenir le prix du porc, les dirigeants cherchent maintenant à éviter une généralisation de l’inflation. Pour refroidir l’économie, la Banque centrale a annoncé, le 8 décembre, une augmentation – la dixième cette année – des réserves obligatoires des banques. « Le gouvernement ne prendra pas le risque de tenir sa réputation en perdant le contrôle de l’inflation », estime Pu Yonghao, chef économiste d’UBS à Hongkong.

Sans doute, mais est-il encore maître de la situation ? La récente mésaventure dont a été victime le comité organisateur des Jeux olympique à Pékin témoigne de la difficulté de la tâche. Le 30 octobre, la toute nouvelle billetterie automatique, chargée d’enregistrer les entrées, est tombée en panne. Submergé par les appels et les connexions Internet (8 millions en une heure !), le système informatique n’a pas résisté … Dans un pays de 1 300 millions d’habitants, même la mains de fer de Pékin ne peut pas tout contrôler.
E.Ch.

Sous la neige, la surchauffe immobilière

Une fois franchi le pont des deux quatre-voies enjambant la rivière gelée Songhua, Songbei – le nouveau quartier de Harbin – affiche ses ambitions : depuis deux ans, il rêve de devenir le Pudong de la Chine du Nord, du nom de la ville moderne érigée en face de Shanghai. La mairie flambant neuve de Harbin a déjà déménagé dans la zone grande comme Manhattan, tandis que le gouvernement provincial attend le feu vert de Pékin pour y ériger son futur siège. Les promoteurs, eux, ont flairé le jackpot, à l’instar de Shimao, l’un des leaders du secteur. Son patron, Xu Rongmao, surnommé le Donald Trump chinois – il est à la tête de la troisième fortune du pays, avec 7,5 milliards de dollars – n’en est pas à son coup d’essai. Après Shanghai, il a entrepris de s’attaquer à une trentaine de villes, où il bétonne des millions de mètres carrés. A Harbin, il achève la construction de la première phase de la « Shimao Riviera », soit 750 000 mètres carrés de constructions – 75 fois la pelouse du Stade de France ! – au milieu de la steppe enneigée. Ici, les immeubles de 33 étages côtoient les villas de style néoclassique, gardées par des vigiles emmitouflés dans leurs manteaux fourrés. Mais, à quelques exceptions près, les 3 500 nouveaux logements sont vides, et les allées désertes. « Nous avons déjà vendu 60% de notre programme », assure pourtant L.S.Chan, responsable du projet de Shimao à Harbin. Vrai ? Impossible de vérifier. En dépit d’un thermomètre affichant moins 15 degrés, Harbin n’échappe pas à la surchauffe immobilière.

La martingale d’un boursicoteur

Son rêve, il espère bientôt le réaliser : partir à Hongkong pour travailler dans la finance. Pour l’heure, ce diplômé chinois de 25 ans, rejeton d’une vieille famille cantonaise aisée, joue en Bourse. Avec l’aide de trois amis de Pékin, il s’est constitué au début de l’année un portefeuille d’actions d’une vingtaine de sociétés, valorisé aujourd’hui à 100 000 yuans (9 200€). Plusieurs fois par jour, Xiao Wang, cheveux mi-longs et sourire charmeur, jette un œil sur son écran d’ordinateur pour surveiller les cours. « Je me concentre sur des valeurs peu connues », raconte-t-il. Par exemple, Shanghai Juiliongshan, une entreprise de textile dont le cours a grimpé de 30% en l’espace de trois semaines au mois d’octobre. « Il est clair que si je m’en tenais à la théorie, je n’investirais jamais en Chine », reconnaît, lucide, le jeune spéculateur. Il sait que les valorisations des entreprises ne reflètent guère leurs vraies performances, mais il s’en moque : sa martingale ne repose pas sur la valeur intrinsèque des entreprises. « J’essaie plutôt d’obtenir les bonnes informations pour deviner quelles seront les actions magiques », précise-t-il. Ses tuyaux ne doivent pas être totalement percés : le portefeuille de Xiao Wang a déjà gagné 25%. Quant à la perspective d’un krach boursier, il préfère ne pas y croire. Mais pour des raisons politiques plus qu’économiques : « La plupart des petits porteurs appartiennent aux classes moyennes, dit-il. S’ils perdaient tout, la situation deviendrait dangereuse pour le gouvernement ».
 

Trois morts pour un bidon d’huile

Le samedi 10 novembre, les habitants de Shapongha, un quartier de la ville de Chongqing, au centre de la Chine, sont arrivés dés 4 heures du matin devant les portes du supermarché Carrefour. Pour célébrer ses 10 ans de présence dans la mégalopole chinoise, l’enseigne tricolore organisait des journées promotionnelles. Avec un article phare : le bidon de 5 litres d’huile de colza, proposé à 39,90 yuans (3,70€) au lieu du prix habituel de 51,40. Soit une économie de 1,50€, appréciable pour un produit de première nécessité dont le prix a augmenté de 34 % sur les douze derniers mois. A 8h30, lorsque le magasin a ouvert ses portes, la foule s’est précipitée et les soldes ont tourné à l’émeute : trois personnes sont mortes piétinées, tandis qu’on a relevé 31 blessés. Depuis, le Carrefour de Chongqing a été fermé jusqu’à nouvel ordre, et le gouvernement a banni toute vente promotionnelle. 

L’année du cochon cher

Sur les étals des halles de Shimen, à une trentaine de Kilomètres de Pékin, les têtes de cochon, soigneusement alignées, sursautent à chaque coup de hachoir. Cheng Shu Hua, les mains recouvertes de sang, fait partie de la centaine de vendeurs spécialisés dans la viande de porc présents sous la grande halle : chaque jour, cette paysanne originaire de Mandchourie écoule une quinzaine de cochons auprès des cantines et restaurants du district de Shunyi. « La viande de porc devient inabordable : le kilo coûte 18 yuans, contre 12 lors des fêtes du Nouvel An chinois, en février dernier », regrette-t-elle. En cause : la maladie de l’oreille bleue, qui a décimé au cours des derniers mois plusieurs dizaines de milliers de bêtes dans de nombreuses provinces. Et la flambée du prix des céréales, composante essentielle de l’alimentation animale. Résultat : la viande de porc, plat de base de la cuisine chinoise, a vu son prix s’envoler. En octobre, la hausse atteignait 55% par rapport à la même époque en 2006. Les dirigeants communistes n’ont pas oublié qu’il y a presque vingt ans une crise du porc avait rallumé l’inflation dans le pays, précipitant les troubles sociaux et les revendications des manifestants de la place Tiananmen, au printemps 1989. L’année du Cochon, entamée le 26 février, n’a jamais autant mérité son nom.

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