La Chine a renoué avec son histoire.

Jeudi 2 septembre 2010 // Le Monde

PÉKIN fêtait le 1er octobre 2009, les soixante ans de Zhonghua Renmin Gongheguo « État populaire de l’harmonie commune de la Chine », cette dernière étant saisie comme Zhonghua « Éclat constant ». Le nom officiel de la Chine populaire, au vrai assez parlant, ces soixante ans, nul, dans la presse occidentale, n’en a dit mot. Les images que nos télévisions ont données de cette fête : des aunes. Comme si la Chine avait dessein de conquérir le monde par les armes ! Si peu qu’ils montrent ou disent de la Chine, nos médias révèlent surtout la totale ignorance dont ils souffrent. N’aurait-il pas été judicieux d’expliquer, par exemple, pourquoi la commémoration de ces soixante ans ? « Soixante » ne symbolise rien pour nous. Pour le Chinois, c’est un « siècle », au sens du latin saeculum, « une génération humaine ». Quand Deng Xiaoping disait dans les années 1980 « Il nous faudra soixante ans pour atteindre à un développement de puissance moyenne », il disait « une pleine génération » et ses compatriotes comprenaient : « Nos petits-enfants mesureront le prix de nos efforts ».

Cette fête sexagésimale, revient à montrer au monde que c’est la Chine de toujours qui célèbre son « siècle » d’indépendance retrouvée, laquelle lui a permis « pays vieux et jeune à la fois » comme le dit en février dernier Wen Jiabao, à Cambridge - de renouer avec sa longue histoire quatre millénaires tout en marchant vers un « avenir rouge » non pas « socialiste », mais « heureux ». Le rouge, en Chine si sensible à la puissance des images, est couleur de bonheur... au prix, bien sûr, du travail si inhérent à la nature des Chinois. La Chine qui fête ces soixante ans a renoué non seulement avec son histoire, mais avec la réalité planétaire dont son Empereur et ses sages avaient prétendu se retirer, à la fin du XVe siècle, pour cultiver « sans effort inutile et tout naturellement » son éclat et sa grandeur !

LE MANDAT DU CIEL.

En Occident, la « révolution chinoise » de ces soixante dernières années semble n’avoir été perçue que de façon abstraite, au travers d’« absolus » : marxisme d’abord qu’elle aurait appliqué, « droits-de-l’hommisme » ensuite qu’elle bafouerait. On n’y a jamais considéré le peuple chinois, milliardaire en histoire, en hommes, et ses usages millénaires. Or, la Chine est une réalité humaine à la personnalité formidablement typée ! On ne saurait s’intéresser à son sort (et au nôtre, en cela qu’elle est devenue un interlocuteur incontournable) sans avoir une idée, sommaire au moins, de son identité. Le peuple chinois aurait à subir les ordres d’un « gouvernement totalitaire » ? Faux, il répond, à son gré, aux exigences d’un gouvernement autoritaire et paternaliste comme il l’a toujours fait, sauf période de troubles graves, souvent insensés, où la main du pouvoir frappe dur, « saignant le poulet pour effrayer les singes ». Le monde chinois après un « siècle » effrayant (1912-1976), retrouve son ordre. Le montre une médaille frappée à l’occasion de ce jubilé médaille en or pour les riches, en plastique pour les autres : on y voit les visages de Mao, de Deng, de Jiang Zemin et de Hu Jintao. Mao, c’est le démiurge inspiré : il soulève le peuple contre la dynastie qui a perdu le « mandat du Ciel » et prétend instaurer un ordre millénariste souvent nommé « Grande Paix » (Taiping) : son pouvoir est sans limite, n’étaient les rivalités entre ceux qui l’entourent. Deng, c’est celui que les événements encore troublés ont conduit à succéder au démiurge et qui, renouant avec la réalité, ramenant une certaine prospérité, permet à l’Empire de reprendre son cours millénaire. Dès lors la dynastie est en place, pour deux ou trois siècles (?), les empereurs se succédant selon la légitimité restaurée. Jiang et Hu sont les produits de cette légitimité : le Parti communiste (5% de la population de qualification universitaire et professionnelle toujours plus poussée, comme les mandarins d’avant-hier) les a nommés, chacun à deux reprises pour un mandat de cinq ans : Jiang a « régné » de 1992 à 2002, Hu réélu en 2007 devrait achever son mandat en 2012, puis, comme son prédécesseur, se retirer « derrière le paravent », ainsi que le firent les quelques « Fils du Ciel » qui jadis jugèrent opportun d’abdiquer...

SOYEZ SOLIDAIRES.

La volonté du peuple dans ce système ? Aujourd’hui, comme il y a 2 500 ans, la Chine en connaît les limites politiciennes. « Quand le gouvernement a des principes, parlez droit et agissez droit ; quand il est sans principe, agissez droit, mais parlez prudemment » (Confucius, Lunyu, xrv, 3). C’est à l’aune de cette formule qu’il convient de juger la « conversion », hier, des Chinois à la « pensée mao-zedong », leur conversion aujourd’hui à « l’économie socialiste de marché ». Shakespeare pourrait répondre à ce que le Chinois de base pense du discours officiel : « Words, words, words » ! Étant entendu, que si ces mots ne pèsent pas excessivement sur les esprits et laissent tout un chacun ménager sa vie comme lui-même et les usages en cours le permettent, le discours officiel glisse, chacun n’en retenant, à la limite, que ce qui peut le flatter ou l’arranger ! Le discours dit « prenez des initiatives », il y a des millénaires que tout Chinois compte d’abord sur ses initiatives pour vivre, voire survivre simplement ; le discours dit « soyez solidaires » ; Le Chinois songe à ses proches, à ses voisins, à l’aide qu’il peut leur apporter contre un juste retour des choses ; le discours vante la « Grande Chine », le Chinois sent son orgueil national stimulé. Il se sait du peuple le plus ancien et le plus nombreux de la planète initiative et solidarité en sont renforcées Par ailleurs, existe cette autre réalité millénaire que rappelle Confucius : « Qui n’occupe pas de place au gouvernement, n’en discute pas la politique » (Lunyu, viii, 14) !

SEMPER IDEM.

J’étais en Chine à la veille des festivités. À Pékin, préparation formidable dont celle d’armements de facture désormais nationale qui concourent donc à la fierté et à la cohésion des Chinois. Une menace pour le monde ? Vous n’y êtes pas : L’armée est un « dragon » dont la vocation est de terrifier « fantômes et démons en quête d’un mauvais coup » ! Dans toutes les villes petites et moyennes, des fleurs jaunes et rouges dans tous les massifs, à tous les carrefours, et sous toutes les formes reconstituées : éléphants, dragons, tigres... Exception de première grandeur, Shanghai ! On y prépare l’Expo universelle de 2010, la réalité et ses contraintes semblent l’y emporter sur le symbole, et l’intérêt sur la solidarité des cœurs ! Nombre de particuliers, toutefois, collaborent au « soixantenaire », par un lot de fleurs rouge et or, voire une banderole : « 60 » ou Zhonghua... Mais images et festivités, ici, préparation de l’Expo, là, concourent à l’essentiel, à l’« aura » chinoise selon la volonté du pouvoir et des Chinois qui vont du même pas. Voyez Confucius, encore, Lunyu, xii, 7. « Zi Gong interrogea Confucius sur l’art de gouverner. Le Maître répondit : "Celui qui gouverne doit avoir soin que les vivres ne manquent pas, que les forces militaires soient suffisantes, que le peuple lui donne sa confiance ". Zi Gong dit encore : "S’il était absolument nécessaire de négliger une de ces trois choses, laquelle conviendrait-il de négliger ? Les forces militaires répondit Confucius. "Et s’il était absolument nécessaire d’en négliger encore une seconde, dit Zi Gong quelle serait-elle ? Les vivres, répondit Confucius, car de tout temps les hommes ont été sujets à la mort, mais si le peuple n’a pas confiance en ceux qui le gouvernent, c’en est fait de lui ». Les armes sont là, les vivres se multiplient La confiance ? Voyez les Chinois... Ils vivent, leur gouvernement se devant, comme le disait Wen à Cambridge, de « sauvegarder la dignité et la liberté de chacun, en sorte qu’il, ou elle puisse prétendre au bonheur au prix d’un peu d’ingéniosité et de beaucoup de travail ». La Chine a bien renoué avec son histoire et demeure elle-même ; elle peut fêter l’événement !

Répondre à cet article