LIBAN : LA JUSTICE OU LA PAIX ?

Mardi 22 février 2011 // Le Monde

Dans un Liban fragilisé et isolé, le gouvernement de Saad Hariri est tombé le 12 janvier à la suite d’un renversement d’alliances. Beaucoup ont dit que c’était la seconde mort de Rafik Hariri.

La chute du gouvernement de Saad Hariri était programmée depuis longtemps. Elle a été précipitée par le calendrier de la justice internationale, en l’occurrence le tribunal spécial sur le Liban (TsL), constitué par le Conseil de sécurité des Nations unies en 2007 pour juger les auteurs de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri. Le procureur canadien, Daniel Bellemare, devait remettre le 19 janvier son rapport au juge belge, Daniel Fransen, qui devrait le rendre public vers le mois de mars et procéder à des inculpations. Le Hezbollah, qui s’attend à être mis publiquement en accusation, avait demandé à Saad Hariri de désavouer la procédure Celui-ci n’ayant pas obtempéré, le gouvernement libanais est tombé.

Mais Saad Hariri espérait demeurer en place pour assez longtemps devant l’impossibilité de trouver une majorité de rechange. Le Liban aurait été sans gouvernement, ou plutôt un gouvernement chargé de gérer les affaires courantes. C’était suffisant pour passer les échéances judiciaires.

Il s’était totalement trompé. Dès le 25 jan- vier, le président de la République Michel Sleiman investissait un nouveau Premier ministre en la personne de Najib Migàti qui avait fait la preuve qu’il bénéficiait d’une majorité parlementaire. Comme le veut la constitution, il est sunnite comme Hariri. il avait d’ailleurs été réélu en 2009 député de Tripoli (Nord-Liban) sur les listes Hariri. Donc division dans le camp sunnite. Ensuite le dirigeant druze Kamil Joumblatt avait lui aussi changé de camp entraînant sept des douze députés de son parti. Les chrétiens étaient déjà partagés. Bref, la majorité a basculé.

Pourquoi cela ? Parce que plusieurs des dirigeants libanais redoutent les conséquencesdes inculpations du TSL. Le débat, comme en d’autres pays et d’autres circonstances, est entre la vérité et la stabilité, la justice et la paix. Faut-il préférer un mensonge à la guerre civile ? se demandent certains organes de presse arabes. Certains répondent Non. On aura à la fois l’impunité et la guerre. Si l’on arrête la procédure ou si on la modifie, ce qui est normalement attendu de la part du nouveau gouvernement, l’image du Liban sera catastrophique. Mais surtout le feu continuera de couver sous la cendre. Si les conditions sont à nouveau réunies régionalement, la guerre reprendra avec ou sans mandats d’arrêt internationaux.

C’est un pari auquel certains renâclent. Le « centre » dont se réclame le nouveau premier ministre a comme souvent basculé du côté de la peur. Peur du Hezbollah, peur de la Syrie, Miqati est ami de collège de Bachar el Assad, peur de l’iran, peur d’Israël. Au Liban aujourd’hui, on a peur de tout.

La France et les Etats-Unis (Chirac et Bush) ont ensemble poussé à la création de ce tribunal en 2007. Ils n’ont pas arrêté de choyer Saad Hariri. On peut leur reprocher d’avoir agi plus par solidarité familiale que par raison d’Etat. Depuis la mort de Rafik Hariri, il y a eu plus de 35 assassinats politiques au Liban qui ne relèvent pas, eux, d’un tribunal international. Chirac et Sarkozy ont commis l’erreur de trop personnaliser leurs soutiens politiques. Difficile de faire autrement au Liban, dira-t-on. Justement.

Le nouveau Premier ministre est, comme fût Hariri père, un self-made-man. 374e fortune mondiale selon le ’magazine Forbes, il ne manque ni de relations ni de crédibilité. Mais personne ne le connaît en dehors du monde arabe. A lui de trouver un juste milieu entre le TSL et les Libanais. Heureux si l’on arrive à poursuivre quelques seconds couteaux.

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