LES INDIENS RETROUVENT PEU à PEU LEURS TERRES.

Mercredi 18 février 2009, par Sebastian Ochoa // Le Monde

Depuis des années, de nombreux Indiens Guaranis sont victimes des pratiques esclavagistes de certains propriétaires terriens. Malgré la résistance de ces derniers, le gouvernement a entrepris de récupérer les terres.

PAGINA 12(extraits)
Buenos Aires

Le site est paradisiaque, la maison très belle, mais pas assez pour faire oublier le calvaire enduré par les Indiens sur ces terres depuis plus de cent ans. Une suite d’humiliations et de violations au mépris de droits de l’homme et de la dignité. L’estancia Huaraca est la propriété de Mario Malpartida, un « propriétaire terrien cruel », estime l’une de ses victimes, l’avocat guarani [une ethnie indienne commune à la Bolivie et au Paraguay] Ramiro Valle Mandepora. Ce grand propriétaire possède une partie des 157 000 hectares qui correspondent au Territoire communautaire d’origine (TCO) de l’Alto Parapeti, dans le sud-ouest du pays. Selon la réforme agraire mise en œuvre par le président Evo Morales, ces terres doivent revenir au peuple guarani si les enquêtes du gouvernement démontrent que les grands propriétaires réduisent en esclavage les Indiens pour bâtir leur fortune. L’Etat confisquera alors leurs terres et les attribuera aux victimes.

Dans cette région baptisée le Chaco bolivien et qui couvre les départements de Santa Cruz, de Chuquisaca et de Tarija, il y aurait selon les estimations entre 500 et 800 familles guaranies soumises à une « servitude proche de l’esclavage », comme l’a constaté la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) de l’Organisation des Etats américains (OEA) en juin 2008. La meilleure façon de les libérer est de leur rendre leurs terres. Tout au long de l’année, le gouvernement a essayé d’enquêter sur place et de contacter les Guaranis captifs. Mais, en avril, les propriétaires terriens ont résisté violemment et bloqué tous les accès aux fonctionnaires de l’Etat. Il y a même eu une embuscade, et plus de 50 Guaranis ont été blessés. Mais, après plusieurs mois de tentatives infructueuses, le vice-ministre des Réformes agraires, accompagné d’unités spéciales de la police, a finalement pu entrer dans la zone.

Ramiro Valle est le conseiller juridique de l’Assemblée du peuple guarani (APG), une organisation indienne qui, depuis 1996, réclame 10 millions d’hectares pour son peuple. L’Etat a fini par accepter de leur octroyer 2 millions d’hectares, notamment dans l’Alto Parapeti. En mars, Ramiro Valle a participé à une réunion avec les propriétaires rebelles, qui bénéficient du soutien de la préfecture, des mairies et de toutes les autorités locales. Au cours de cette réunion, ils ont cherché à discréditer le nouveau texte constitutionnel portant sur la réforme agraire. Ils expliquent que la Bolivie allait devenir un pays communiste et que le droit de succession serait bafoué. Ils prétendaient que la gestion du pétrole, des ressources naturelles et de l’eau allait passer aux mains du peuple guarani.

L’ETAT VEUT CONTINUER A METTRE LA PRESSION

A la suite du « grand accord national » entre les forces politiques qui a permis, en octobre, d’organiser un référendum constitutionnel, le gouvernement a repris le contrôle du pays, notamment de la partie orientale. Il a donc décidé de régler une bonne fois pour toutes le problème du Chaco et a ordonné la détention de deux propriétaires terriens impliqués dans les violences d’avril. Le 20 novembre, des fonctionnaires du ministère de la Réforme agraire et des dizaines de policiers ont pénétré dans l’Alto Parapeti. Ils ont investi la propriété de Ronaldo Larsen, un citoyen américain soupçonné de maintenir 15 familles guaranis en esclavage.

« Vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai ressenti dans la maison de ce gringo, après tout ce qu’il nous ont fait subir, a expliqué l’un d’entre eux. Le contraste entre le luxe de la propriété de Larsen et la misère des Guaranis était choquante. » La police n’a rencontré que les paysans. Le jacuzzi, le zoo privé et les 15 000 hectares de propriété étaient vides. Ronald Larsen aurait quitté la Bolivie.

A l’instar de Mario Malpartida, ces hommes réduisent depuis des décennies les communautés indiennes en esclavage, achètent et vendent des terres avec les Guaranis inclus. Ils ont tout simplement pris la poudre d’escampette. Certains se sont réfugiés à Santa Cruz, où leurs proches ont manifesté sur la grande place contre les « violation s du gouvernement ». Actuellement, trois haciendas ont été réquisitionnées dans la région. Et les enquêtes continuent dans la municipalité de Camiri. Elles devraient être terminées d’ici la fin du mois de décembre. En Janvier, elles continueront dans les villes de Cuevo et Langunillas, qui font également partie du TCO.

LES REVENDICATIONS LEGITIMES DES COMMUNAUTES INDIENNES.

Les propriétaires terriens qui se présentent comme des victimes accusent les autorités de toutes sortes d’infractions. Certains vont même jusqu’a dire qu’ils ont été torturés par la police. Ils ont comme porte-parole le président de la Confédération des éleveurs boliviens (Congabol), Guido Nayar, qui fut ministre de l’Intérieur du dictateur Hugo Banzer Suarez. « Je réfute ces allégations. Ce sont les latifundistes qui ont eu recours à la violence pour éviter les enquêtes », leur rétorque Alfredo Rada, le ministre de la Réforme agraire. En avril 2008, après avoir expulsé de leurs terres les représentants du gouvernement, les grands propriétaires ont commencé à payer « leurs » Guaranis 30 bolivianos [3,30€] la journée de travail, qui compte généralement quatorze heures. Avant le mois d’avril leur rémunération était prétendument de 15 bolivianos par jour ; si l’on peut parler de rémunération … En effet, les patrons ont l’habitude de payer leurs travailleurs en nature : nourriture quotidienne et linge de rechange une fois par an. Et, comme ce sont les propriétaires qui fixent les prix, les Guaranis sont constamment endettés. A leur mort, ils lèguent leurs dettes à leurs enfants.

Les Indiens qui exigent le respect de leurs droits les plus élémentaires sont mis à l’écart. Si les serviteurs ne sont pas dociles, les patrons les expulsent de la propriété et font ainsi l’économie d’éventuels conflits juridiques. Selon le gouvernement, l’avancée des enquêtes dans l’Alto Parapeti va pousser de nombreux propriétaires à se débarrasser des Guaranis qu’ils maintiennent en captivité [des tumeurs font même état de disparitions suspectes]. « Je n’ai jamais été à l’école », témoigne Andrea Cerezo Bejarano. La jeune femme était cuisinière à la Villa Mercedes, une hacienda récemment inspectée. « Mon père est né et mort ici. J’ai vécu au sein de la communauté indienne jusqu’à l’âge de 15 ans, jusqu’à la mort de ma grand-mère. Ensuite, mon père m’a prise avec lui à l’hacienda. Il a demandé du tissu au patron parce que je n’avais pas de vêtements. A cette époque, ils nous donnaient le tissu et l’on se débrouillait. Au lieu de mettre le tissu sur le compte de mon père, le patron l’a mis sur le mien. Et j’ai commencé à travailler pour payer ma dette. Je n’ai jamais su combien je devais. Je n’ai jamais vu d’argent. »

Souvent, les Guaranis vont travailler dans d’autres haciendas où ils peuvent être – chichement – payés en espèce. « Alors les patrons nous disent : « ’Pourquoi vous ne partez pas pour de bon ?’ racontent-ils. Mais nous venons d’ici, c’est notre terre. Nous voulons une terre pour nos enfants, pour nos petits-enfants ».