LES ETATS-UNIS ONT BESOIN D’UN ALLIE PAKISTANAIS FORT

Mardi 14 avril 2009 // Le Monde

New Delhi

Alors même que l’administration Obama s’efforce de reprendre la main au Pakistan – un élément crucial de son approche régionale en vue de stabiliser l’Afghanistan et de vaincre les talibans -, voilà que ce pays s’enfonce à nouveau dans une spirale infernale qui rien pratiquement caduques les options qu’avait envisagées Washington jusque-là. De la même façon que la crise financière va plus vite que les solutions imaginées par les différents gouvernements, la situation imaginée par les différents gouvernements, la situation pakistanaise se dégrade à un rythme si rapide que les décideurs politiques n’ont pas le temps d’en saisir tous les développements. L’élément le plus inquiétant dans la crise en cours est l’’abscence de leadership dont souffre le Pakistan : à défaut d’un responsable d’envergure nationale, toute recherche de solution reste un vain exercice.

L’accord de paix conclu le 16 février entre les autorités et les talibans dans le secteur de la vallée de Swat – un accord qui revient en réalité à céder aux talibans le contrôle de cette vallée, située à 150 kilomètres seulement de la capitale, Islamabad, et à les autoriser à y appliquer la charia – est devenu au Pakistan un sujet explosif. Citoyens et hommes politiques religieux et de droite l’applaudissent parce qu’il instaure la paix dans la vallée, tandis que les Pakistanais de gauche le considèrent comme un recul majeur dans la bataille que mène le pays contre l’extrémisme islamiste, car il fournit un nouveau sanctuaire à Al-Qaïda et aux talibans. La vallée de Swat est précieuse pour ces djihadistes, car elle est située hors de portée des drones américains, qui ont éliminé plusieurs de leurs chefs dans les Zones tribales. Mais il est probable que les talibans ne s’en tiendront pas à la vallée de Swat. A partir des Zones tribales, ils ont progressivement étendu leur influence sur une bonne partie de la Province-du Nord-Ouest et assiègent pratiquement sa capitale, Peshawar.

Autre mauvaise nouvelle pour les Etats-Unis et l’OTAN : trois chefs talibans pakistanais jusqu’ici rivaux, qui combattent l’armée pakistanaise depuis que celle-ci s’est déployée dans les Zones tribales, en 2004, ont formé une nouvelle alliance baptisée Shura-e-Ittehad ul-Mujaheddin, ou Conseil des combattants unis de la guerre sainte. Sous l’influence du mollah Omar, le fameux responsable taliban afghan, qui dispose également d’un sanctuaire au Pakistan, cette nouvelle organisation aurait l’intention de négocier un cessez-le-feu avec l’armée pakistanaise afin de permettre aux talibans afghans, et pakistanais de concentrer leur puissance de feu sur les 17 000 soldats américains que l’administration Obama a décidé d’envoyer en renfort dès ce printemps en Afghanistan. Les militaires américains tentent actuellement de convaincre l’armée pakistanaise de former une partie de ses forces régulières aux tactiques modernes de la lutte contre-(insurrectionnelle. L’année dernière, au bout de plusieurs mois de palabres, l’armée pakistanaise avait autorisé les Etats-Unis à renouveler l’entraînement et l’équipement des unités paramilitaires de son Frontier Corps [présent dans la Province-de-la-Frontière-du-Nord-Ouest et au Baloutchistan], mais refusé qu’ils en fassent autant avec des forces pakistanaises régulières, au motif que l’Inde constituait une menace plus importante et contre laquelle il faudrait mener une guerre conventionnelle.

Pendant ce temps, les attaques des extrémistes islamistes telles que celle perpétrée à Lahore contre l’équipe de cricket du Sri Lanka, le 3 mars, ne font que causer un peu plus de tort à l’économie, qui est déjà confrontée à la montée du chômage, à l’inflation et à la fuite des capitaux. L’an dernier, le Pakistan a certes reçu un prêt du FMI d’un montant de 7,6 milliards de dollars [5,8 milliards d’euros] sur deux ans, mais les espoirs d’une aide bilatérale en provenance d’Europe ou d’autres contributeurs ne se sont pas concrétisés pour l’instant. L’administration Obama a promis au Pakistan une enveloppe de 1,5 milliards de dollars par an sur les cinq prochaines années, mais il faudra plusieurs mois avant que le Congrès américain ne débloque cet argent, et le Pakistan pourrait refuser ou être incapable de répondre aux conditions que les parlementaires américains voudront probablement imposer en contrepartie-par exemple, l’engagement à combattre énergiquement l’extrémisme.

La crise pakistanaise limite considérablement les options des Etats-Unis dans la région. Des injections massives de liquidités seraient certes essentielles pour donner au gouvernement le temps de rétablir l’autorité de l’Etat et de relancer une économie morbide, mais le véritable problème, auquel Obama lui-même serait bien en peine d’apporter une réponse, est le manque de leadership dans un pays qui est en train de vaciller au bord du gouffre.

Ahmed Rashid

 

POLITIQUE Une instabilité chronique

Les élections du 18 février 2008 avaient suscité beaucoup d’espoir, car les Pakistanais y voyaient la fin du régime de Pervez Musharraf, qui avait pris le pouvoir lors d’un coup d’Etat le 12 octobre 1999. Ils pensaient aussi que le gouvernement élu – issu de l’alliance entre deux formations traditionnellement opposées, le Parti du peuple pakistanais (PPP) d’Asif Ali Zardari et de la Ligue musulmane du Pakistan de Nawaz Sharif – rétablirait dans ses fonctions Iftikhar Chaudhury, le chef de la Cour suprême, limogé par Musharraf. Il s’agissait là d’une des promesses de campagne de Zardari. Cette coalition improbable a cependant rapidement éclaté et Zardari, devenu président le 6 septembre 2008, n’a pas tenu ses engagements ni répondu aux demandes des magistrats et de la société civile. Les tentions se sont accrues avec Nawaz Sharif, passé dans l’opposition. Mi-mars, Sharif a été placé en résidence surveillée tandis que les partisans d’Iftikhar Chaudhury entamaient une « longue marche » vers la capitale. Le 16 mars, Zardari a finalement cédé, libéré Sharif (qui n’avait pas vraiment respecté les termes de sa mise en résidence surveillée) et rétabli Chaudhury.

A cette instabilité politique chronique s’ajoute un regain d’actions terroristes depuis l’assaut donné par l’armée contre la Mosquée rouge, bastion islamiste, en plein Islamabad en juillet 2007. En moins de deux ans, plus de 1 600 personnes sont mortes dans des attentats, dont le dernier en date a frappé la ville-garnison de Rawalpindi, le 16 mars.

SWAT, LA VALLEE DE L’HORREUR

Le 16 février, les autorités pakistanaises ont signé un accord avec les talibans. Depuis, ils font appliquer la charia, et les femmes sont leur première cibles.

 

DAWN

Karachi

Ce qui est arrivé à Maria Shah, une jeune femme de Shikarpur morte récemment des suites d’une agression à l’acide, peut être perçu comme un acte de violence gratuit ; mais le degré de détermination et de perfection avec lequel la misogynie est en train de se systématiser dans la vallée de Swat, dans le nord-ouest du Pakistan, est tout simplement sans précédent. Au vu de la situation sur le terrain, l’interdiction de l’éducation féminine et les attaques lancées contre les écoles de filles n’étaient qu’un prélude à l’instauration consciente d’un système violent et sadique. La destruction de plus de 180 écoles dans la vallée laisse des milliers d’enseignantes sans revenus et 80 000 filles sans accès à l’éducation. Mais ce qui est en jeu ici, ce ne sont pas seulement l’instruction et les moyens d’existence des femmes ; aujourd’hui, les jeunes filles ne peuvent plus sortir de chez elle sans être accompagnées d’un homme de leur famille, et, s’ils ne veulent pas s’attirer d’ennuis, les couples doivent être munis de leur certificat de mariage. Les talibans de la vallée de Swat ont également annoncé que les familles ayant des filles en âge de se marier devaient les déclarer dans les mosquées pour qu’elles épousent un des leurs, faute de quoi elles seraient mariées de force, autrement dit violées.

Le gouvernement n’a pas fait grand-chose (pour ne pas dire rien) pour lutter contre cette institutionnalisation de la violence contre les femmes dans une vallée hier encore idyllique. Et, même s’il est question que des membres du gouvernement se rendent dans la région, la récente décision des autorités d’y rétablir la charia n’est pas faite pour protéger la population conte ce système despotique. Le triste sort de Bakht Zeba, ancienne conseillère régionale du district de Swat, aurait pourtant dû alerter ceux qui sont censés veiller sur la sécurité de nos vies et de nos biens. Les critiques de cette femmes de 45 ans à l’encontre des talibans ont déchaîné le courroux de ces derniers : le 26 novembre dernier, ils l’ont traînée hors de chez elle et abattue d’une balle dans la tête après l’avoir sauvagement fouettée. Située à trois heures de voiture (un peu plus de 300 kilomètres) d’Islamabad, la vallée de Swat est devenue un symbole d’horreur, et il suffit qu’on se dise que la situation ne peut être pire pour qu’une nouvelle série d’actes insensés vienne ternir notre optimisme. Le récent décret sur l’obligation de déclarer les filles en âge de se marier est vraiment inacceptable. Allant encore plus loin que leurs homologues afghans, les talibans de la région y expriment clairement leur mépris à l’égard de tout ce qui relève d’un comportement civilisé. C’est à se demander si la charia pourra suffire à assouvir leur soif de violence.
Jusqu’où faudra-t-il aller dans l’horreur pour que les gens comprennent que ce qui a commencé dans la vallée de Swat – une région très stable, notez bien – pourrait se propager dans le reste du pays ? Les femmes de Swat ont déjà vécu suffisamment d’atrocités ; si l’on ne parvient pas à stopper la tendance qui s’est emparée de la vallée, celle-ci gagnera du terrain et constituera une menace pour la survie d’au moins 50% de la population du pays, c’est-à-dire toutes les Pakistanaises, aussi bien portantes et respectables soient-elles. Les récents meurtres de femmes à Kohat [en février dernier], la déclaration ordonnant aux femmes de Quetta de porter le voile [en décembre 2008], sans oublier, bien sûr, le retranchement dans la Mosquée rouge d’Islamabad des prétendus exécuteurs de la loi de dieu [en juillet 2007] n’étaient pas des actes isolés. Swat apparaît aujourd’hui come l’aboutissement de toute cette folie qui, si rien n’est fait, est vouée à redoubler. Nous, les femmes modernes et actives des grandes villes, ne pouvons plus nier ce qui risque de nous arriver.

Au lieu de soutenir et de défendre les initiatives prises par des élues locales comme Bakht Zeba, le gouvernement n’a fait qu’accroître la vulnérabilité de la population. Sous quelle forme la loi islamique va-t-elle être appliquée dans le district ? M. Hoti, le maire de Peshawar, a écarté-et encore, du bout des lèvres - l’idée que la vallée de Swat puisse devenir un nouvel Afghanistan des talibans, mais son optimisme ne parvient plus à nous rassurer. Le 14 février dernier, alors même que la politique du gouvernement contribuait à renforcer le pouvoir des militants, Karachi a été le théâtre d’une démonstration de force des « justes » qui a entraîné l’ajournement d’une soirée musicale tout à fait anodine. Les attaques à l’acide, viols et autres violences ne sont pas des actes isolés, comme certains le prétendent. La croisade des talibans de Swat contre les femmes n’est pas un mouvement issu de nulle part. Elle est liée à une certaine vision du monde, en vertu de laquelle le pouvoir doit être exercé sous une forme la plus extrême possible. Aujourd’hui, non seulement le gouvernement a quasi officiellement abandonné la vallée de Swat, mais il a contribué à isoler encore plus ses femmes. Il ne doit pas oublier que, maintenant que les talibans sont solidement – et plus que jamais – établis dans la région, Islamabad n’est plus loin d’eux.

Qurat ul ain Siddiqui

 

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