LE TRIOMPHE DE MITTERRAND.

Vendredi 3 juin 2011 // L’Histoire

Les moins jeunes d’entre nous s’en rappellent comme si c’était hier. Souvenirs de liesse pour les uns, d’inquiétude pour les autres. Il y a déjà 30 ans que François Mitterrand devenait le premier président de gauche de la Ve République, et le seul jusqu’à ce jour...

5... 4... 3... 2... 1... Sur l’écran d’Antenne 2, Jean-Pierre Elkabbach, flanqué d’Etienne Mougeotte, égrène les ultimes secondes avant l’instant fatidique. Le présentateur vedette cache mal sa déconvenue. On le sait proche de la majorité sortante et, dans quelques jours, sa carrière à la télévision va connaître une longue parenthèse... 20 heures précises. Dessiné en gros pixels, sur fond tricolore, le visage du nouveau chef de l’Etat apparaît lentement. En commençant par un vaste front dégarni. Pour ménager le suspense. Giscard, Mitterrand ? Tous deux partagent une même calvitie. Mais l’attente ne dure guère. « François Mitterrand est élu président de la République », lâche enfin EIkabbach d’une voix sépulcrale, ou peut-être simplement conscient de vivre une page d’Histoire. Mougeotte répète l’information en précisant : « Estimation CIl-Honeywell Bull : 51,7%, Valéry Giscard d’Estaing :48,3% ».

Après quelques minutes de stupeur, dàns les rues de toutes les villes de France, ce sont des explosions de joie et des concours de klaxons. En ce dimanche 10 mai 1981, le « peuple de gauche » laisse éclater son allégresse. Dans les cafés, on débouche le champagne. Des inconnus s’embrassent, dansent, sans retenir leurs larmes. Depuis 23 ans, ils attendaient leur revanche. Lionel Jospin invite aussitôt les Parisiens à fêter cette victoire place de la Bastille, où la foule entonne la Carmagnole. Tandis que Pierre Mauroy, bientôt Premier ministre, reprend lé slogan du Front populaire : « Vive la vie ! », Jack Lang, dans une envolée lyrique, célèbre ce jour où « la France est passée de l’ombre à la lumière ». Herbert Pagani composera même un hymne officiel - « France socialiste, puisque tu existes, tout devient possible ici et maintenant ! ».

Mais toute médaille a deux faces, et près de la moitié des Français ne partage pas cette liesse spontanée : c’est un « peuple de droite » qui n’est pas seulement composé de riches bourgeois et de privilégiés. L’Union soviétique, qui vient d’envahir l’Afghanistan, emprisonne ses dissidents au Goulag et tient l’Europe de l’Est sous sa botte, reste encore une super puissance nucléaire. L’alliance des socialistes avec le parti communiste déchaîne les pires fantasmes. Certain voient déjà les chars russes descendre les Champs-Elysées ! Ils craignent le spectre de la grève générale et une collectivisation massive. La « vague rose » ne risque-t-elle pas de se transformer en raz-de-marée rouge.

C’était mal connaître François Mitterrand qui, à 65 ans, vient enfin d’atteindre l’apogée d’une longue carrière politique, l’aboutissement d’un destin aux flamboyants méandres. « On ne peut rien contre la volonté d’un homme », confiera-t-it bien plus tard. Ce destin, il s’ouvre le 26 octobre 1916, dans une famille conservatrice et catholique de Jarnac, en Charente. Le grand-père de François était chef de gare, son père ingénieur puis patron vinaigrier. Lui, poursuit de brillantes études de droit et de sciences politiques, fait ses armes au sein d’un mouvement nationaliste proche des Croix-de-Feu et de la Cagoule, flirte avec le royalisme. La guerre le retrouve à Vichy, ou il mène un double jeu et jette les bases d’un réseau de résistance. En 1943, il passe dans la clandestinité, épouse Danielle Gouze, l’une de ses jeunes camarades de combat, participe au gouvernement de la Libération. Onze fois ministre sous la IVe République, il demeurera fidèle à l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, le petit parti de centre gauche qu’il a fondé en 1946.

Lorsque de Gaulle revient au pouvoir en 1958, Mitterrand se campe en opposant numéro un et dénonce sans relâche le « coup d’Etat permanent ». En 1965, sous l’étiquette de candidat unique de la gauche, il met le Général en ballottage. Déstabilisé après mai 1968, il ne tarde pas à rebondir et, au congrès d’Epinay, en 1971, prend la tête du nouveau Parti Socialiste. L’année suivante, il signe le programme commun de gouvernement avec le PCF et les Radicaux de Gauche. Battu d’une courte tête en 1974 contre Giscard d’Estaing, Mitterrand rompt avec les communistes, rassemble ses forces et formule « 110 propositions pour la France ». De nouveau face à Giscard « l’homme du passif » affaibli par la crise économique et les scandales de la fin de son septennat, Mitterrand incarnera « la force tranquilles » un slogan imaginé par le publicitaire Jacques Séguéla. En 1981, renforcé au second tour par l’abstention complice de Jacques Chirac, le leader socialiste l’emporte finalement et avec lui une France qui rêve d’un avenir meilleur...

A 22h20, de l’hôtel de ville de Château-Chinon, dont il est maire depuis 1959, le nouveau Président prononce sa première déclaration publique. Le ton est solennel, le verbe ample, dans la grande tradition de l’art oratoire. D’entrée, les Français savent qu’ils ont affaire à un authentique homme d’Etat qui, en dépit de sés choix idéologiques, saura transcender les clivages partisans : « Cette victoire est d’abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, forces de création, forces du renouveau, qui se sont rassemblées dans un grand élan national, pour l’emploi, la paix, la liberté, thèmes qui furent ceux de ma campagne présidentielle et qui demeureront ceux de mon septennat. Elle est aussi celle de ces femmes, de ces hommes, humbles militants pénétrés d’idéal, qui dans chaque commune de France, dans chaque ville, chaque village, toute leur vie, ont espéré ce jour où leur pays viendrait enfin à leur rencontre. A tous, je dois et l’honneur et la charge des responsabilités qui désormais m’incombent. Je ne distingue pas entre eux, ils sont notre peuple, et rien d’autre. Je n’aurai pas d’autre ambition que de justifier leur confiance. Ma pensée va en cet instant vers les miens, aujourd’hui disparus, dont je tiens le simple amour de ma patrie et la volonté sans faille de la servir. Je mesure le poids de l’histoire, sa rigueur, sa grandeur. Seule la communauté nationale entière pourra répondre aux exigences du temps présent. J’agirai avec résolution pour que dans la fidélité à mes engagements, elle trouve le chemin des réconciliations nécessaires. Nous avons tant à faire ensemble, et tant à dire aussi. Des centaines de millions d’hommes sur la terre sauront ce soir que la France est prête à leur parler le langage au’ils ont appris à aimer d’elle ».

Le 21 mai, après la passation à I’Elysée, François remonte la rue Soufflot au milieu d’une foule enthousiate malgré pluie en rafales pour allers se recueillir au Panthéon, déposant des roses rouges sur les tombes de Jean Jaurès, de Jean`Moùlin et de Victor Schoelcher. Une manière de sacre républicain, aux accents de l’Hymne à la joie de Beethoven. Dès le lendemain, le présidept prononce la dissolution de l’Assemblée nationale. Les élections des 14 et 21 juin donneront une majorité absolue au Parti socialiste. Durant deux ans, Mitterrand et son équipe tenteront de « changer la vie », dans l’euphorie d’un précaire « état de grâce » Abolition de la peine de mort, réduction du temps de travail, abaissement de l’âge de la retraite, droits des femmes, contribueront à faire évoluer la société française.

Quant aux mesures économiques volontaristes, nationalisations et blocages des prix, elles ne tarderont pas à se heurter au mur des réalités du marché. Dès 1983, la « Rigueur » sera à l’ordre du jour...

Répondre à cet article