LE RÈVE EUROPÈEN DE LA TUNISIE.

Mardi 15 juillet 2008 // Le Monde

Le premier des droits de l’Homme, « c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat », avait répondu le président Chirac aux bonnes âmes hexagonales qui le pressait de délivrer des leçons de morale démocratique à son homologue tunisien Ben Ali. Nicolas Sarkozy s’en serait-il finalement inspiré ?

Après avoir mis la défense des « droits de l’Homme » au fronton de sa diplomatie, la France revient des conceptions plus réalistes tant en politique, comme le disait Bainville, « ce qui est inutile est souvent nuisible ». Et, en l’occurrence, une leçon en vaut une autre. A l’accusation de violation des libertés qui lui est imputée, le pouvoir tunisien peut invoquer son bilan dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, de l’éducation et de l’émancipation des femmes.

Car la Tunisie est un cas d’école parmi les pays émergents. Dépourvue de ressources naturelles, elle a su soutenir son économie en promouvant l’enseignement et des politiques favorables aux milieux d’affaires. Au point que, selon un récent rapport de la Banque mondiale, elle serait le pays africain offrant les meilleures perspectives de développement. Elle est aussi depuis toujours un partenaire fiable de la France en Méditerranée. 1,3 million de visiteurs français s’y est pressé en 2007. Avec 22% de parts de marché, la France est aussi le premier partenaire commercial du pays.

Pas de remontrances sur les supposées violations des libertés du pouvoir tunisien donc, mais quelques gros contrats signés. La visite d’État de 48 heures effectuée par Nicolas Sarkozy se solde par une commande de 13 avions - plus quatre en option - de Tunisair à Airbus ; une centrale thermique de 400 mégawatts, soit 360 millions d’euros pour Alstom ; un accord sur la « gestion concertée » des migrations et un accord de coopération pour le développement sur le nucléaire civil. Certes, le contenu de ce type d’accord m’est jamais dévoilé et les chiffres donnés souvent contestés, mais les intentions de la délégation française étaient tout autres. Il s’agissait avant tout de « vendre » l’idée de l’Union pour la Méditerranée (UPM) qui, bien que revu et corrigé, notamment par la chancelière allemande Angela Merckel, se veut toujours l’oeuvre de Nicolas Sarkozy. Le président Ben Ali, qui aimerait faire de Tunis la capitale du secrétariat général de l’organisation, en est un partisan de la première heure.

L’UP, un projet viable ?

Le chantier suscite le même écho favorable chez les décideurs tunisiens qui l’envisagent comme un « accélérateur de projets » et espèrent bénéficier du statut privilégié de leur pays dans les relations franco maghrébines. Car le « miracle économique » tunisien reste fragile. Très dépendant de l’extérieur, le pays a dû s’engager ces dernières années dans une course à la compétitivité. Malgré des coûts de production très bas, il subit de plein fouet la concurrence de la Chine et des nouveaux membres de l’UE. Si les Tunisiens avaient le sentiment d’avoir été délaissés par l’Europe au profit de ces nouveaux membres, l’accord de libre-échange signé avec l’Union européenne, le 1er janvier dernier, est entré en vigueur sous l’impulsion française ; il concerne pour l’instant les produits industriels. Les services devraient suivre et Tunis compte sur Paris pour l’accompagner dans cette nouvelle négociation. Outre le renforcement des liens bilatéraux entre les deux pays, l’Union pour la Méditerranée est donc perçue par la Tunisie comme un moyen supplémentaire de s’arrimer à l’Europe. De son côté, la France, forte de ses excellentes relations avec les pays du Maghreb, la voulait indépendante du mastodonte Bruxellois. Elle n’a pas su, ou pu le faire. Ainsi, la récente intégration du projet dans les mécanismes européens déjà en place comme le processus de Barcelone, et donc l’incorporation de tous les Etats membres de l’UE dans cette initiative l’éloigne considérablement de ce qui avait été imaginé au préalable.

Un pays comme la Lettonie devrait faire partie de l’U P M, alors que la France rejoindrait, en contrepartie, le Conseil des pays riverains de la Baltique ! De même, son futur budget risque d’être réduit comme peau de chagrin et la présidence de cette future organisation, sous les pressions allemandes et anglaises, devrait échapper à la France.

Pour l’heure, les négociations entre les États membres de l’UE s’accélèrent afin de parvenir a un consensus final. À quelques mois de la présidence française de l’Europe, Nicolas Sarkozy espère bien reprendre la main.

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