LE RETOUR DE LA GUERRE DES SEXES.

Jeudi 24 avril 2008 // Divers

La route de l’émancipation féminine est plus tortueuse que prévu. Aux Etats-Unis, la société serait parcourue depuis le 11 septembre 2001 par une onde de misogynie. C’est du moins l’analyse que propose l’auteur féministe Susan Faludi dans un livre remarqué outre-atlantique. En Russie, explique pour sa part l’écrivain Dmitri Bykov, l’heure est à la lutte contre les clichés antimasculins qui truffent la littérature féminine. En Turquie, la question du voile donne lieu à de nouvelles analyses, qui peuvent sembler paradoxales à des yeux d’Occidentaux. Quant à la Colombienne Isabelle Santo Domingo, elle préconise avec humour de renoncer à toute revendication féministe … pour avoir la paix. Où est donc passé le sens de l’Histoire ?

Etats –Unis 

Une nouvelle ère de machisme triomphant

Les attentas contre le World Trade Center auraient-ils été détonateur d’un nouveau climat misogyne outre-Atlantique ? Le débat est lancé.

THE GUARDIAN
Londres

Quelques mois après les attentas du 11 septembre 2001, la rédactrice d’un magazine féminin britannique m’a appelé pour me commander un article sur « le sexe à l’heure du terrorisme ». Je ne voyais pas du tout de quoi elle parlait. « Vous savez, tous ces gens qui passent leur temps à coucher ensemble parce qu’ils ne savent pas combien de temps il leur reste avant le prochain attentat ». Je n’avais jamais entendu parler d’un tel comportement auparavant, ni depuis d’ailleurs, mais quand j’ai fait part de cet appel à Susan Faludi, elle hocha la tête : « Ah, oui, le sexe à l’heure du terrorisme. » Elle a ri. « Au moins, c’est amusant, souligna-t-elle. Cela n’implique pas d’aller s’acheter un rouleau à pâtisserie. »

Le jour des attentas, Susan Faludi a été contacté par un journaliste écrivant un « papier à chaud » sur le 11 septembre. Elle s’est demandé qui pouvait bien avoir besoin de son avis sur le terrorisme international, mais elle n’a pas tardé à comprendre : « Eh bien », lui a-t-elle déclaré, d’un air triomphal, « ces attentats mettent clairement le féminisme au rancard ». Les appels se sont succédés. « Quand une journaliste m’a appelée pour me demander si j’avais remarqué que les femmes devenaient de plus en plus féminines, je lui ai demandé : « Sur quelles preuves vous fondez-vous ? » Elle m’a répondu que ses amies s’étaient mises à faire des cookies. » Dans les semaines qui ont suivi, le schéma s’est confirmé. « C’était l’idée du retour du mâle, du radoucissement de la femme. L’histoire en vogue, c’était ça. » 

LES ATTENTATS ONT ETE VECUS COMME UNE HUMILIATION SEXUELLE

A l’époque, Susan Faludi travaillait à la biographie d’une militante écologiste. Mais elle a soudain « eu envie d’écrire quelque chose qui collait à ce qui était en train de se passer ». Elle a commencé à s’intéresser de plus près aux médias et s’est aperçue qu’ils regorgeaient d’articles enthousiastes sur le repli massif des femmes sur la sphère domestique ainsi que sur la résurgence d’une masculinité à la John Wayne. Craignant que ce discours n’ait pas grand rapport avec la réalité, Susan Faludi entreprit d’analyser les mobiles et les indices – ou leur absence –de cet étrange tableau réactionnaire. Le résultat constitue la trame de son troisième ouvrage, The Teror Dream. Fear and Fantasy in post 9/11 america [Rêve de terreur. Peur et fantasme dans l’Amérique de l’après – 11 septembre].

Moins un appel aux armes qu’un exercice de critique culturelle, sa thèse reste néanmoins explosive selon les critères de la pensé conventionnelle américaine. Quand Al-Qaida s’en est pris à leur pays, écrit Susan Faludi, l’humiliation ressentie par les hommes américains, impuissants devant leurs télévisions, a été vécu, de façon subliminale, à un niveau sexuel. « Au lendemain des attentats, dans tous les commentaires transparaissait la peur que l’Amérique ne manque de courage masculin. » Un article publié à Washington paniquait à propos du ‘mâle fragile et susceptible » qui avait été ébranlé « par des féministes hystériques », et spéculait, plein d’espoir : « Le mâle dominant est-il de retour ? » En dépit de la perversité de cette réaction de « fixation sur sa faiblesse » de la part d’une nation « précisément prise pour cible du fait de sa domination impériale », les médias américains sont retombés amoureux de l’homme viril, ce héros, assez fort pour défendre son pays et sauver ses compatriotes féminines.

Il fallait que les pompiers soient des super héros, que les veuves soient sans défense, que les femmes célibataires aient désespérément envie de se marier et que les mères de famille actives éprouvent le besoin de rester chez elles. Aux hommes forts de protéger les faibles femmes.

Susan Faludi a été quelque peu surprise des critiques favorables recueillies par son ouvrage aux Etats-Unis. Elle les explique en grande partie par le fait que le livre a attendu l’an dernier pour être publié : »Dans ce pays, pendant des années, il a été impossible de parler. Le 11 septembre était encore véritable vache sacrée et il était impossible d’émettre la moindre remarque cynique. »

Certains critiques ont dénoncé sa thèse, qui veut que l’événement ait été le déclencheur d’un climat misogyne. Ils rappellent que pendant cette, période, pour la première fois, les Etats-Unis ont vu apparaître sur leurs écrans de télévision une présentatrice des informations du soir, l’université Harvard s’est dotée de sa première présidente et la Maison-Blanche de sa première secrétaire d’Etat. « Franchement, je trouve ça exaspérant, riposte Susan Faludi, parce que ce livre ne parle pas de ce que le 11 septembre a fait aux femmes. Ou aux hommes, d’ailleurs. Mais plutôt de comment le 11 septembre a exposé les rouages qui font tourner notre culture. Les médias et le reste de la culture populaire ne s’occupaient pas de retranscrire les réactions des gens au 11 septembre, mais de leur faire avaler des réactions toutes faites. Par conséquent, la présence de Katie Couric aux informations sur la chaîne CBS n’est nullement une contradiction. » De plus, ajoute-t-elle : « On peut certes répéter que Condoleezza Rice occupe une position importante, mais la femme la plus célébrée à la Maison Blanche a été Karen Hughes. Pourquoi ? Parce qu’elle est rentrée chez elle. » Conseillère du président, Karen Hughes a démissionné en 2002 pour passer davantage de temps en famille, décision « sage » et « altruiste », saluée par des commentaires délirants et des titres claironnant « A la maison, personne ne vaut maman ».

« LE GENRE DE HEROS DONT L’AMERIQUE A BESOIN EN CE MOMENT »

Mais le plus frappant, ce n’est pas tant la nature rétrograde et sexiste de la fabrication des mythes dévoilée par The Terror Dream que son étendue. La frontière entre les faits et la fiction s’est diluée jusqu’à disparaître. L’hebdomadaire Time a surnommé Bush « le ranger solitaire », tandis qu’un analyste politique soulignait que sa rhétorique contre les « méchants » lui rappelait les « bang », « pan » et autres « paf » de Batman, concluant : « C’est simplement le genre de héros dont l’Amérique a besoin en ce moment ». Atteignant de nouveaux sommets d’absurdité dans l’autocitation, le Daily News écrivait, pour étayer un article sur « la tendance au repli » : « Partout dans les magazines, les talk-shows, sur les étagères des libraires, on parle de femmes mariées et actives qui quittent le marché du travail pour s’occuper de leur progéniture. » Les reportages se sont à tel point coupés de la réalité que le concept de la ‘mère sécurisante » est devenue un des fondements du discours médiatique et politique, même si le principal spécialiste des sondages du magazine time a dû reconnaître qu’il avait eu beau traquer cette nouvelle tendance démographique, « en toute honnêteté, nous n’avons pas trouvé beaucoup de preuves empiriques qui en confirmaient l’existence ».

Il est si rare de croiser une Américaine qui me semble plus désespérée que moi que j’ai un peu honte de lui faire part de l’emballement que suscite, de l’autre côté de l’Atlantique, la perspective d’un nouveau président. N’est-elle pas optimiste à l’idée de l’élection prochaine ?

« Tout au long de ma vie d’électrice, j’ai été douloureusement déçue, à commencer par la première élection à laquelle j’ai participé et qui a vu Ronald Reagan accéder au pouvoir. Certes, dons le camp démocrate, nous avons aujourd’hui une femme qui refuse de jouer les vierges fragiles et un candidat qui refuse de jouer les gros bras. Mais le mythe ne disparaît jamais vraiment, il se dissimule, c’est tout, et il va revenir en force le jour de l’élection générale. »

Je lui demande ce qu’elle entend par là : « Eh bien, partons du principe que John McCain sera le candidat républicain. On va nous bassiner avec son histoire héroïque de type qui a été capturé par les Nord-vietnamiens et qui a résisté à la torture. Déjà, ils nous parlent de ‘McCain le guerrier’. Et, du côté démocrate, quel que soit le candidat, celui-ci va se faire attaquer parce qu’il ne cadre pas dans ce scénario. Hillary Clinton sera accusée soit de ne pas être assez virile pour résister à la menace terroriste, soit d’être trop froide et calculatrice pour être une femme. Quant à Obama, il sera ce type maigrichon qui n’a pas l’air assez macho pour faire face à l’ennemi. Je crois, sourit-elle tristement, que nous n’en avons pas terminé avec ce discours.

DECCA Aitkenhead

 

LES MERES AU FOYER !

La presse américaine porte désormais aux nues les femmes maternelles et surtout dépendantes.
Extrait du livre de Susan Faludi.

THE GUARDIAN
Londres

Dans les semaines qui suivirent le 11 septembre, de nombreux dessinateurs projetèrent sur les tours jumelles en flammes deux apparitions géantes, celles d’un pompier et d’un policier de New York. Mais Virginia Hefferman, rédactrice au New York Times, fut sans doute parmi les premières à entrevoir dans les deux édifices disparus un symbole de la conjugalité : « Les Twin Towers n’étaient pas de simples symboles de la puissance économique, écrivait-elle. Côte à côte depuis près de trente ans, elles pouvaient aussi sembler romantiques, une sorte d’architecture du vivre ensemble. Et, quand la première s’est effondrée, l’autre n’a pas tardé à en faire autant, comme cela arrive aux couples mariés de longue date. »

Dorénavant, précisait Virginia Heffermaan – car c’était là thèse de sa laborieuse métaphore -, si vous ne faisiez pas partie de ces couples « mariés de longue date », le 11 septembre devait immanquablement vous faire maudire votre misérable célibat. Le revirement a été immédiat, affirmait-elle : « Dès mes premières conversations téléphoniques après la catastrophe, le changement était manifeste. Des gens qu’effrayait la seule mention du mot mariage se hâtaient de faire leur demande. Des couples séparés depuis longtemps se retrouvaient. » Les « gens » dont elle parlait étaient tous des femmes. Il y avait « Casey », qui n’avait pas parlé à son ex-petit ami depuis six mois et qui, quelques jours après l’effondrement des tours, se mit à « planifier leur mariage tout à coup ». « Liza » aussi, pour qui le mariage était un truc « qui fout les jetons, un peu sectaire, pas pour moi », et pour qui, au lendemain du 11 septembre, se faire passer la bague au doigt « est immédiatement devenu une priorité ».

L’attaque terroriste nous avait choqués au point de faire naître « une foi nouvelle dans nos valeurs les plus anciennes », décrétait l’hebdomadaire Time : l’époque était au « retour au foyer et [aux] tâches domestiques », aux « couples renouvelant leurs vœux ». Et peu importe que les femmes, dans la vraie vie, confirment ou non cette sentence, qu’elles se rendent à l’autel ou continuent de voir le mariage comme un truc « pas pour elles ». Les Américains n’avaient pas à changer de comportement : il leur suffisait de souscrire au fantasme annoncé. Ce qui comptait, c’était de restaurer l’illusion d’une Amériques mythique où les femmes avaient besoin de la protection des hommes et où les hommes réussissaient à la leur fournir.

Dans le sillage du « boom des mariages », on annonça bientôt un « baby-boom ». Le New York Magazine était à l’avant-garde en la matière : « Pendant des années, sur la liste des priorités des New-yorkaises, ‘avoir des enfants’ arrivait bien après ‘obtenir une promotion’. Mais les vieilles priorités ne sont plus ce qu’elles étaient … Depuis le 11 septembre, toutes les horloges biologiques de la ville d’un petit baby-boom ? » S’interrogeait le magazine. Impossible de le dire : il était trop tôt. D’ailleurs, seuls deux témoignages venaient étayer l’article en question.

Début juin 2002, soit neuf mois après le 11 septembre, les médias commencèrent à saluer l’avènement de cette nouvelle ère. « Aujourd’hui, très exactement neuf mois après les attentats, les salles d’accouchement se préparent au baby-boom », affirmait la chaîne de télévision CBS. Dans tout le pays, les gros titres de la presse lui emboîtèrent le pas. Fin juin, le baby-boom ne s’était pas encore matérialisé, mais les médias restaient confiants. « Le baby-boom ne fait que commencer », assurait l’Augusta Chronicle le 25 juin : « Si le boom tarde un peu, c’est juste que tout le monde ne s’est pas décidé à concevoir un enfant dans les jours qui ont immédiatement suivi le 11 septembre. » « Le baby-boom pourrait nous arriver avec plusieurs mois de retard », confirmait le Virginian-Pilot du 30 juin. A la mi-août 2002, la chaîne de télévision CNN en était encore à annoncer une vague de nourrissions qui allait déferler d’un jour à l’autre.

Mais le baby-boom n’est jamais venu. En 2003, le centre national de statistique sanitaires publia son décompte officiel des naissances pour 2002 : le taux de natalité était tombé à son plus bas niveau depuis que les statistiques étaient tenues, en recul de 1% par rapport à l’an 2000 et de 17% par rapport à 1990.

Que les vraies femmes se marient et fassent des enfants ou non ne perturbait en rien les médias qui préparaient méticuleusement leur bouquet final patriotique : la béatification de l’Américain idéal de l’après 11 septembre, une femme peu exigeante, dépourvue d’esprit de compétition et, surtout, dépendante. Non seulement elle voulait un homme dans sa vie, mais elle en avait besoin. L’image de l’épouse qui reste à la maison et dont la sécurité dépend de son homme n’avait certes pas disparu ; mais le 11 septembre était l’occasion rêvée de la faire sortir de son hibernation.

LA CHIMETE DES MERES QUITTANT LE MARCHE DU TRAVAIL

Peu après les attentats, plusieurs sondages montrèrent qu’à leur suite les Américains, hommes et femmes confondus, avaient décidé de passer plus de temps avec leur famille et leurs amis. Des conclusions rapidement revenues et corrigées pour devenir : « Les femmes veulent arrêter de travailler et regagner leurs foyers. » « Les femmes toujours plus nombreuses à décrocher », était parfaitement à l’image de ce grand écart si typique des médias : on était passé des inquiétudes des femmes au lendemain du 11 septembre à un changement de comportement à l’échelle de toute la population féminine du pays. Un « décrochage » massif était en préparation.

Mais il manquait à la prétendue tendance du retour au nid l’exemple d’une femme illustre renonçant à sa carrière. Et en avril 2002, les médias trouvèrent leur cliente : Karen Hughes, conseillère du président Georges W. Bush, annonça qu’elle rentrait au Texas pour passer plus de temps avec sa famille. Les félicitations médiatiques se firent immédiatement entendre : » Karen, vous prenez une décision que vous n’aurez jamais à regretter. Bien joué ! » Les titres des articles d’opinion exhortaient même les femme à lui emboîter le pas : « Il est parfois bon de prendre du recul », ou « Hughes démissionne pour beaucoup mieux ».

En 2003, les médias trouvèrent un nouvel os à ronger : un rapport du Bureau du recrutement montrait un recul de la proportion de femmes mariées ayant des enfants de moins de 1 an et exerçant un emploi. Il s’agissait d’un groupe très marginal au sein de la population des femmes actives et il était impossible de savoir si ces mères resteraient ou non au foyer après le premier anniversaire de leur enfant. Mais rien de tout cela n’empêcha la presse d’en tirer des titres enthousiastes, comme celui du Chicago Sun-Times : « Les ‘supermamans’ lèvent le pied ». Les mères de famille « arrêtent de travailler en nombre et sans le moindre regret’, affirmait le quotidien. Les années suivantes, les médias ont rabâché les mêmes statistiques dans d’innombrables articles, analyses télévisuelles et unes de magazines suggérant qu’un nombre spectaculaire de mères quittaient le marché du travail : leur départ était présenté comme un « mouvement croissant », concernant des « milliers », de « centaines de milliers », voire des « millions » de femmes.

Fin 2005, Heather Boushey, économiste au Centre for Economic and Policy Research, s’est penché plus sérieusement sur le déclin statistique des femmes actives ayant des enfant en bas âge. Et elle en conclut que c’était la récession économique, et non la maternité, qui l’expliquait. D’ailleurs, le recul de l’emploi était le même chez les femmes sans enfant. Mais son analyse, intitulée Are Woman Opting-Out ? Debunking the Myth [« les femmes décrochent-elles ? Détruire le mythe »], fut loin de rencontrer le même écho médiatique.

La tendance de la féminité « traditionnelle » retrouvée avait tout d’un virus résistant aux antibiotiques du bon ses et des preuves statistiques irréfutables. Elle existait dans ce royaume éthéré du mythe, où elle entretenait des rapports symbiotiques avec l’illusion d la sécurité. Le mythe de l’invincibilité de l’Amérique avait besoin de ce mirage de la dépendance féminine, de l’illusion d’un noyau familial vulnérable réclamant sa protection face à un monde menaçant.

SUSAN FALUDI

EUROPE

L’avortement en question

Avortement, non merci ». Tel est le nom de la liste menée par le journaliste Giuliano Ferrara pour les élections législatives italiennes des 13 et 14 avril prochain. Considéré comme l’un des porte-parole des « athées dévots », ces laïcs ayant fait allégeance à Benoît XVI, le bouillonnant directeur du quotidien de droite II Foglio est également l’initiateur d’une proposition de moratoire international sur l’avortement. Depuis quelques années, notamment depuis que la jadis toute-puissance Démocratie chrétienne a disparu, le Vatican et la Conférence épiscopale italienne multiplient les interventions sur les thèmes éthiques – avortement, procréation assistée, couples de fait. Dans son dernier numéro, MicroMega accuse la hiérarchie catholique d’avoir lancé une « offensive contre la liberté et l’autodétermination des femmes ». Pour cette revue bimestrielle de gauche, l’offensive a atteint « un niveau intolérable ». Ainsi, « le récent appel des gynécologues de la capitale à réanimer les fœtus hyper prématurés, même contre la volonté de la mère », vise à « transformer à nouveau le corps des femmes en ‘chose’ sur laquelle s’exerce le fanatisme religieux, en objet sur lequel exercer le pouvoir ». En Espagne, il y a un mois, le gouvernement a annoncé un décret modifiant la loi sur l’avortement de 1985, qui dépénalise l’IVG tout en l’encadrant fortement, « promettant d’établir une norme générale, applicable à toutes les communautés autonomes, garantissant l’équité, la qualité, l’intimité et la confidentialité pour chaque femme », rapporte le quotidien Público. Mais, face aux prises de position affirmées de l’Eglise, les conseillers de José Luis Rodrìguez Zapatero, président du gouvernement et candidat à sa réélection le 9 mars, assurent que « l’avortement n’est pas un thème porteur pour une campagne électorale ». A l’approche du scrutin, il semble que ni la gauche ni la droite ne souhaitent relancer le débat sur une question toujours délicate en Espagne.

En Grande-Bretagne, « la discussion sur le délai de vingt-quatre semaines pour un avortement a été ravivée par la publication de chiffres montrant une augmentation importante du taux de survie des bébés nés à vingt-cinq semaines ou moins », explique The Independent. Tandis que certaines associations antiavortement font campagne pour réduire ce délai à vingt semaines, un groupe de députés entend profiter de l’examen d’un projet de loi concernant la procréation assistée et l’utilisation de l’embryon, prévu dans les semaines à venir, pour introduire une motion abaissant le délai légal de l’avortement. Le leader conservateur David Cameron a appelé à une révision de la loi sur l’IVG, ce à quoi s’oppose le gouvernement.

La question de l’avortement divise même l’Union européenne. Fin février, rapporte The Times of Malta, lors de la dernière session de la Commission des Nations unies sur le statut de la femme, Malte et la Pologne se sont opposées à leurs partenaires européens lorsque ces derniers ont tenté d’aborder le droit à l’avortement. L’interruption volontaire de grossesse reste en effet illégale, sauf cas exceptionnel, dans ces deux pays.

 

TURQUIE

Le foulard, symbole d’émancipation ?

Le port du voile est vécu de façons diverses par les femmes turques.
Pour de nombre d’entre elles, ce morceau de tissu symbolise désormais la liberté plutôt que l’oppression, estime la sociologue Nilüfer Göle.

DIE WELT
Berlin

En Turquie, où le Parlement vient de supprimer l’interdiction de porter le foulard dans les universités, la laïcité fait l’objet d’un débat qui oppose des femmes à d’autres femmes. Un débat dont l’importance dépasse les frontières du pays car, en ces temps de bouleversements dans le monde musulman, ce sont les femmes qui construisent l’espace public démocratique.

En approuvant la levée de l’interdiction du voile, le Parlement turc [dominé par le Parti de la justice et du développement (AKP), islamo conservateur] a réveillé les passions qui ont déchiré l’opinion publique dans les années 1980, lorsque l’interdiction est pour la première fois entrée en vigueur.

Le foulard, symbole le plus visible de l’islamisation du pays, est considéré depuis trente ans comme la principale menace pesant sur la laïcité et l’égalité des droits entre hommes et femmes, deux valeurs fondamentales aux yeux des milieux turcs fidèles à l’héritage moderne et républicain légué par Atatürk. Il symbolise la piété de la personne, mais c’est aussi la manifestation publique de l’identité musulmane. Et c’est justement parce qu’il est si difficile de faire la part entre ses dimensions religieuse d’une part, culturelle et politique d’autre part, qu’il déchaîne autant les passions.

LA LAÏCITÉ NE CONSTITUE PAS L’UNIQUE CHEMIN VERS LA MODERNITÉ

Le port du voile à l’université traduit un déplacement de la frontière traditionnelle entre le privé et le public, mais il marque également l’intrusion de la religion dans l’espace public. Par ailleurs, pour les avocats du foulard, convaincus que les femmes augmentent ainsi leurs chances d’accéder à une formation de haut niveau, celui-ci permet aussi de montrer que la laïcité ne constitue pas l’unique chemin vers la modernité.

Les femmes qui prônent le port du voile se démarquent des modèles d’émancipation féministes, mais, parallèlement, elles s’efforcent de se rendre indépendantes des interprétations masculines des prescriptions de l’islam. Elles veulent avoir accès aux formations laïques afin de pouvoir s’engager dans de nouveaux modes de vie qui, loin de la répartition traditionnelle des rôles, leur permettent de créer une nouvelle forme de piété. En d’autres termes, elles cherchent des manières d’être à la fois musulmanes et modernes, en faisant évoluer et l’islam et la modernité.

Bref, la signification traditionnelle du voile islamique connaît un changement radical : ce symbole de la femme musulmane cloîtrée dans l’espace privé devient celui de la femme musulmane capable de s’imposer dans l’espace public. De stigmatisation et signe d’infériorité, il est en passe de devenir un signe de prise de pouvoir et de prestige. Et cette métamorphose constitue une double déclaration de guerre : d’une part à la conception laïque de l’émancipation féminine, d’autre part à la représentation des hommes musulmans, pour qu le foulard incarne la soumission des femmes à leur autorité.

Menées par des mouvements de femmes, les manifestations publiques dirigées contre cette loi ont montré l’autre visage des Turques, celui de la laïcité. Cette laïcité de la république d’Atatürk a souvent été attaquée comme une idéologie « venue d’en haut », étrangère – car inspirée de la laïcité* français – et imposée avec le pouvoir de l’armée. Mais, aujourd’hui, les femmes n’hésitent pas à descendre dans la rue pour la défendre comme un élément identitaire lors de manifestations qui attirent des millions de personnes et se propagent de ville en ville. On se souvient notamment de celles de l’été 2007, lorsque la candidature à l’élection présidentielle d’Abdullah Gül, un homme de conviction musulmane et dont l’épouse porte le voile, a suscité un tollé.

En faisant apparaître au grand jour les contradictions entre les courants autoritaires et les courants tolérants de la Turquie laïque, ce débat expose la laïcité à l’épreuve de la démocratie. Tandis que les tenants de la ligne dure exigent le rétablissement pur et simple de l’ancienne loi, par la force militaire s’il le faut, les libéraux, adeptes de la tolérance, se refusent à sauver la Turquie de la volonté démocratique du peuple turc à grand renfort de militarisme séculier et de nationalisme républicain. Les libéraux, qui aspirent à un renforcement des droits démocratiques et de la liberté d’opinion, ont déjà soutenu les réformes démocratiques entreprises par le gouvernement de l’AKP en vue d’une adhésion à l’Union européenne. Or tous ceux qui ont attendu une nouvelle législation sur la liberté d’opinion [notamment la suppression dans le Code pénal de l’article 301, intitulé « Humiliation de l’identité turque » et qui laisse le champ libre aux autorités pour sanctionner tout citoyen turcs sous le prétexte d’insulte à la nation] sont aujourd’hui déçus car les modifications constitutionnelles s’en tiennent pour l’instant à supprimer l’interdiction du voile.

IL REVIENT AUX FEMMES DE SURMONTER LA POLITIQUE DE LA PEUR

Même si, au-delà des considérations religieuses, la nouvelle législation entend lutter contre les discriminations à l’accès aux formations supérieures et satisfait aux normes européennes, elle n’en est pas moins entachée du soupçon et de la peur. Le soupçon qu’elle constitue un premier pas vers l’autorisation du voile à l’école, au Parlement et dans le service public. Et la peur qu’une fois légitimée le foulard ne soit imposée aux étudiantes qui n’en veulent pas, en particulier dans les universités d’Anatolie.

Si l’impact des laïcs se réduit à l’influence d’une minorité, il est à craindre que les droits des femmes soient bafoués et balayés par la vague croissant du conservatisme religieux. La montée en puissance de l’islam politique et les coutumes des pays voisins ne font que renforcer ces craintes. Et celles-ci ne peuvent être balayées d’un revers de main. Pourtant, comme en témoigne cette nouvelle tentative de modernisation autoritaire venue d’en haut, l’histoire n’est pas une question de « technique sociale ». La démocratie s’emploie à ouvrir de nouvelles perspectives par le dialogue et le débat entre des intérêts divergents entrant en concurrence. Pour être viable, elle doit toutefois renoncer à la peur et à la méfiance. Un Parlement élu démocratiquement a mis fin à l’interdiction du port du voile à l’université, soit, mais la lutte entre deux systèmes de valeurs, deux Turquie, deux catégories de femmes – celles qui portent le voile et celles qui ne le portent pas – se poursuit. Comme le rôle social des femmes est à présent indissociable de l’identité de la Turquie, c’est aux femmes qu’il revient de surmonter la politique de la peur qui nous sépare encore d’un avenir fondé sur l’égalité des droits, d’un pluralisme culturel indispensable et d’une démocratie durable. Et elles n’y parviendront qu’en définissant ensemble ce qu’elles entendent par « modernité ».

Nilüfer Göle

*En français dans le texte.

 

RUSSIE

Goujats, ivrognes, bons qu’à être plumés …

Tels sont les hommes russes, à en croire la littérature féminine et cliché occidentaux !
Pour l’écrivain Dmitri Bykov, la couple est pleine.

OGONIOK
Moscou

La guerre des sexes qu i fait rage dans la Russie d’aujourd’hui est en passe de se terminer par la victoire des femmes. Ne croyez surtout pas que je plaisante, tout cela est très sérieux. Si sérieux que, demain, il sera peut-être trop tard.

Ouvrez n’importe quel livre de littérature féminine, qu’il parle de la vie quotidienne ou de celle de la Roubliovka [quartier de la jet-set moscovite], qu’il soit satirique ou glamour : dès la première page, si vous êtes un homme, vous prendrez un torrent d’insultes en pleine figure. Ce sont plus des invectives que des menaces concrètes, des piques fines que des attaques violentes. Mais la différence est mince. A peu près comme celle qui sépare un racketteur ordinaire d’un racketteur de haute volée, délicatement parfumé.

Au fil de ces pages, vous apprendrez que les hommes ne pensent qu’à une seule chose (vous le saviez déjà, car dans la guerre des sexes c’est une thèse aussi rebattue que celle de la volonté russe de dominer le monde). Vous vous sentirez très vite traité comme l’est la Russie sur la scène internationale, parce que le discours féminin sur les hommes est globalement calqué sur l’opinion que les Occidentaux ont des Russes.

NOUS SOMMES AUSSI FREQUENTABLES QUE L’IRAK OU LA COREE DU NORD

Vous et moi sommes sales et négligés, bouffis et haletants, à 15 ans couverts d’acné, à 30 affublés d’une bedaine, à 40 impuissants et à tout âge cocus. Nous transpirons, haletons, reniflons, ne savons ni nous habiller, ni déshabiller l’autre, sommes tous mariés (quand on tente de nous passer la bague au doigt), mais ne cessons de tromper nos femmes en les abandonnant au pire moment. Nous concluons vite, pour nous endormir aussitôt … Et nous ronflons.

Après trois kilos de ces lectures, je commence à croire que nous avons raison d’agir ainsi. Nous devons tout de même avoir droit à une arme contre ce déchaînement de méchanceté ! Nous sommes incapables de nouer notre cravate, jaugeons les femmes de nos sales petits yeux lubriques quand nous apprenons que nous sommes trompés et, le reste du temps, nous prenons des cuites monstrueuses avec nos copains. Mais, lorsque les femmes boivent avec leurs copines, c’est normal, c’est parce qu’elles souffrent, et d’ailleurs c’est notre faute § Tandis que nous, nous buvons sans raison, à cause de la goujaterie naturelle qui nous caractérise. Quant à nos copains, hors de question de les emmener dans un foyer honorable. Nous sommes aussi peu fréquentables que l’Irak ou la Corée du Nord – associés à l’ »axe du mal », bref un Etat voyou. On a envie de nous virer immédiatement de toute société respectable et de nous en interdire à jamais l’entrée, mais le problème, c’est que nous avons de l’argent.

Beaucoup d’argent. Même si nous ne savons absolument pas le dépenser. Dans la guerre entre les femmes et les hommes, l’argent est l’équivalent des matières premières dans l’affrontement idéologique actuel. Si la Russie n’avait pas de pétrole, elle aurait depuis longtemps été éjectée du G8, mais, pour l’instant, il faut la supporter. Le livre de [Xenia] Sobtchak et [Oxana] Robski sur « la meilleure façon de capturer un millionnaire » [Zamouj za millionera, éd. ACT, 2007, 288p] ressembler énormément au livre de [Margaret] Thatcher et [Zbigniew] Brzezinski sur la meilleure façon de traiter avec la Russie. Il en émane un mélange de répugnance, de mépris et de jalousie. Evidemment, si nous avions de vrais managers, des partenaires pour gérer notre richesse et les bons investisseurs pour notre sous-sol, nous pourrions servir à quelque chose. Mais, bizarrement, nous choisissons toujours les mauvaises compagnes !

J’ai parcouru avec attention des dizaines de livres de littérature masculine, sans y trouver la moindre réaction adaptée. Il y aurait bien celui de Vladimir « Adolfytch » Nesterenko, Tchoujaïa [L’étrangère], un roman très bien fait, encensé par la critique et le public. Il raconte les aventures d’une épouvantable garce qui commence par causer la perte de ses sauveurs avant de déclenché une guerre entre les principaux parrains ukrainiens et de prendre la direction des opérations, sans tenir le moindre compte du malheureux code d’honneur figé que respectaient les naïfs mafieux des années 1990. On est loin de Carmen, car l’héroïne ne dégage pas une once de séduction. Et que pensez-vous qu’on lise sur la couverture ? Une citation de Boris Kouzminski affirmant qu’ »on ne peut que tomber amoureux de l’héroïne, avec ardeur et dans espoir, comme une orque aimerait un elfe ». Tu parles d’un elfe, Boria !

Les autres livres sont bâtis sur le même modèle. Pour un jugement hostile aux femmes ou du moins circonspect à leur égard, il y a vingt-cinq justifications et excuses, avec l’inévitable révérence finale : tout de même, vous êtes nos chéries, et la vie sans vous est impensable. Cela rappelle fortement la rhétorique russe lors de tous les sommets internationaux : bien sûr, nous n’acceptons de personne qu’il tente de nous faire la leçon, etc. Mais nous ne quitterons jamais la voie de la démocratie et nous vous adorons !

Toutefois, le problème est que si la Russie peut se débrouiller sans l’Occident, les hommes ne sont pas capables de vivre sans les femmes. Sans quoi ils ne supporteraient jamais le sexisme féminin et sa propagande, dont débordent les pages des innombrables Livre de chevet de la parfaite garce. Inoulia Timochenko [Premier ministre d’Ukraine] a truffé sa biographie, La Princesse orange, de déclarations ouvertement androphobes, et nous avalons tout cela sans la moindre tentative de riposte, avec attendrissement ! Allez-y, mignonnes. Encore, s’il vous plaît, traînez-nous dans la boue. Et si nous tentons de leur dire leurs quatre vérités, alors elles ont, tout prêt, un argument imparable : tout ça c’est à cause de vos complexes ! C’est parce que vous n’avez pas réussi à obtenir ce que vous vouliez, et maintenant vous cherchez une revanche, sales gamins.

PEUT-ON SURVIVRE DANS UN MONDE DE HARPIES !

Et, en effet, la Fée bleue a beaucoup évolué depuis le temps où elle se contentait d’enfermer le pauvre Pinocchio dans un débarras plein d’araignées pour le punir d’avoir tenté de se révolter ! Aujourd’hui, elle l’aurait massacré, lui expliquant, Freud à l’appui, que son nez n’avait pas poussé au bon endroit et qu’il se vengeait de sa difformité sur les femmes. Vous ne me croyez pas ? Lisez donc la prose de n’importe quelle féministe qui a découvert la psychanalyse.

Je le répète, je suis sérieux. Les choses vont trop loin. Et, tant que nous supporterons cela, coincés par le politiquement correct et répétant « Quelles merveilleuses créatures ! » les rares femmes dignes de ce nom auront de plus en plus de mal à s’en sortit dans ce monde de harpies. Elles seront perdantes, comme les rares libéraux authentiques – j’entends par là ceux qui sont attachés à la liberté et a l’honnêteté, et non au gaz et au pétrole.

Le livre de Marta Ketro (pseudonyme d’une écrivaine connue sur le Net) Souris toujours, mon amour ! M’a fourni un début d’explication. Elle écrit certes très mal (elle devrait penser plus souvent à la maxime de Bazarov : « Ne fais pas de jolies phrases »), mais j’ose à peine le dire. Des fois qu’elle imaginerait que je la désire. Je m’en tiendrai à une constatation : voici une femme intelligente, en ennemi dangereux, qui a inventé l’excuse universelle – les femmes détestent tous les autres hommes, parce qu’elles adorent le Seul et unique. Ca sonne bien. Mais hélas, ça ne dédouane en rien. On al connaît par cœur, la démagogie qui consiste à dénigrer cette Russie-là parce que nous aimons l’autre, la Vraie, celle qui n’existe pas… Ce qu’elles veulent, c’est le seul et unique qui n’existe pas, par définition, sans quoi elles n’exigeraient pas tout et son contraire, voulant à la fois un corps parfait, une tendresse fantastique, un humour raffiné, un compte en banque inépuisable, la douceur d’une tourterelle, un machisme assumé et l’intelligence d’Einstein. C’est un procédé démagogique typique, comme demander à la Russie de lutter contre la corruption.

Et, si on tente de répliquer, on devient tout de suite un grossier personnage, un misogyne, un tyran, peut-être même un antisémitisme. Si nous n’appliquons pas rapidement leurs méthodes simplistes, en laissant tomber le politiquement correct et en appelant l’avidité et la bêtise par leur nom, je ne donne pas cher de notre peau. Poutine devrait peut-être se mettre à la prose masculine ? Après tout, il ne s’en laisse pas contrer par l’Occident.

Dmitri Bykov

 

AMERIQUE LATINE

Soyons de ravissantes idiotes

Une actrice colombienne a décidé de remettre en cause, avec humour, les acquis du féminisme.
Son livre fait un tabac dans le continent.

LA VANGUARDIA
Barcelone

Le monde réel et les idéologies ne s’accordent pas toujours, surtout lorsque les idéologies naissent dans une société et sont importées dans une autre. C’est le cas du féminisme, qui fait aujourd’hui partie intrinsèque des valeurs de l’Occident, mais ne parvient pas à pénétrer dans d’autres régions du monde. L’Amérique latine est l’une de ces régions, comme le montre un livre très drôle qui a fait les délices de milliers de lectrices partout à travers le continent. Son titre : Los Caballeros las prefieren brutas [Les hommes préfèrent les connes, éd. Grijalbo]. Il s’agit d’un guide écrit avec humour, qui préconise de renoncer définitivement à toute revendication féministe et de retourner au machisme non plus par soumission ou par faiblesse, mais par pure commodité.

L’idée est simple : l’auteur, Isabelle Santo Domingo, une actrice et journaliste colombienne, a puisé différentes exemples dans sa propre vie et dans celle de ses amies – et même de ses ennemies. Et elle en tire la conclusion que, dans la lutte obstinée pour l’égalité, les femmes ont perdu beaucoup de privilèges et qu’elles s’enferrent dans une guerre contre les hommes qui, loin de leur être bénéfique, les conduit à la ruine économique et sentimentale. « Oui, je l’avoue, Eve est mon idole, parce qu’elle avait tout le temps devant elle, proclame-t-elle. Elle prenait son petit déjeuner et ensuite était libre de faire ce qu’elle voulait. Moi, en revanche, pour ne pas faire comme dan la Bible, je m’habille dans l’ascenseur, je prends à toute vitesse mon petit déjeuner au McDonald’s le plus proche et je me coiffe en conduisant, parce que je suis toujours en retard. Les femmes modernes n’ont jamais le temps de rien. »

Isabella affirme que les choses n’étaient pas si mal auparavant, et que rester à la maison, s’occuper des enfants laisser les hommes se charger des questions économiques et pratiques en général n’était pas si horrible que ça. « Ce qu’on raconte serait-il vrai ? Y aurait-il vraiment une surpopulation féminine sur la planète ? Les hommes auraient-ils vraiment avalé le bobard selon lequel il y aurait sept femmes désespérées pour chacun d’entre eux ? Demande-t-elle. Rectification : sur ces sept femmes, au moins cinq travaillent et ne veulent surtout pas épouser un homme qui pense une chose pareille. Donc il leur en reste deux. Comment s’y prennent ces deux femmes pour baisser la garde et s’installer confortablement dans un foyer ? Y aurait-il une secte de femmes conformistes ? Ou bien connaissent-elles le secret qui permet aux hommes et aux femmes de vivre ensemble sans être toujours en compétition ? »

A l’occasion de la publication de Los Caballeros las prefiren brutas, fin 2004, Isabelle, qui est aussi présentatrice de télévision, a prévenu que son but n’était pas de devenir une référence : elle a seulement voulu écrire un livre qui permette à ses lecteurs (lectrices ?) de rire de leurs malheurs et de ceux des autres en bronzant sur la plage. Malgré cet avertissement, le premier tirage a été rapidement épuisé et le bouche-à-oreille a fait de l’ouvrage un véritable succès de libraire dans toute l’Amérique latine. Et Sony vient d’en acheter les droits pour en faire une série télévisée.

Pourquoi Los Caballeros las prefieren brutas marche-t-il aussi bien ? Comment se fait-il qu’un livre qui refuse, même derrière le masque de l’humour, de poursuivre la libération de la femme, ait autant de succès ? Isabella, qui avoue être « une femme émotionnellement instable », dit dans l’introduction que son seul mérite est d’ »être allée à une fête de plus, d’avoir bu un verre de plus et d’être sortie avec un homme de plus ». « La seule autorité dont je puisse me réclamer est d’avoir vécu, d’avoir ressenti, d’avoir choisi (presque toujours mal, je l’admets), mais surtout de m’être lancée, explique-t-elle. Ce qui, après un long chemin, m’a permis de comprendre que je ne sais peut-être toujours pas ce que je veux, mais je sais parfaitement ce que je ne veux pas et ce qui ne me sert à rien dans la vie. »

IL EST FACILE DE PARLER D’EGALITE, DEAUCOUP MOINS DE SE COUCHER SEULE

Et c’est là, dans ce pragmatisme qui ne se soucie pas du politiquement correct, mais qui se fonde plutôt sur les besoins quotidiens et la nécessité d’y subvenir, que réside une bonne partie du sucés de l’ouvrage. Etre plutôt du côté des réalités que de l’idéal. Parce qu’il est très facile de faire de beaux discours, de parler d’égalité et de revendiquer des droits ou même de se battre pour les obtenir, mais beaucoup moins de se coucher seule chaque soir et de n’avoir personne avec qui partager les difficultés et le travail de chaque jour ou l’éducation des enfants.

Bien que le livre ne renie pas les avancées du féminisme, il remet en cause leur application pratique et dite aux femmes que vivre en guerre permanente avec le sexe opposé est absurde. D’autant plus que les hommes sont très simples et qu’il est aisé de les manipuler. « Avec un peu moins d’idéologie et un peu plus d’habileté, nous pourrions tous être très heureux », affirme Isabella. Elle n’hésite pas à assurer qu’il vaut mieux ne pas mettre en avant sa liberté sexuelle ou son indépendance économique, et plutôt jouer les idiotes afin que les hommes soient plus à l’aise, qu’ils aient à nouveau envie de séduire et d’être galants, et surtout pour qu’ils aient envie d’aller travailler et de gagner suffisamment d’argent pour que leur femme cesse de végéter dans un emploi ingrat.

Même si certains propos sont discutables, Los Caballeros las prefieren brutas amuse, fait réfléchir et sème dans l’esprit des lecteurs de petits conseils sur la relation de couple.

Sergio Alvarez

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