LA MARCHE HONGROISE VERS UN FASCISME CONTEMPORAIN

Samedi 14 janvier 2012 // L’Europe

Les événements qui se déroulent en Hongrie témoignent de la formation d’un fascisme contemporain. Les institutions de l’Union européenne, qui ont leur part de responsabilité dans cette situation, ne veulent ni ne peuvent intervenir. L’enjeu porte sur la capacité d’un pays de sortir de la crise en dehors des cadres fixés par le FMI et l’Union européenne, à partir de politiques d’extrême droite ou de gauche.

C’est un nouveau fascisme contemporain qui se donne à voir en Hongrie

Depuis mai 2010, dans ce pays de 10 millions d’habitants membre de l’Union européenne depuis 2004, une droite particulièrement réactionnaire est au pouvoir avec le parti Fidesz (Union civique hongroise) dont le leader est Viktor Orban, Premier ministre, après l’avoir déjà été de 1998 à 2002. Une nouvelle Constitution a été votée par le Parlement, sans référendum, dont le contenu traduit la nature fascisante du nouveau régime.

Ainsi la République a été abolie, puisque la Constitution n’est plus désormais celle de la « République de Hongrie », mais celle de la « Hongrie » tout court. C’est-à-dire un pays qui ne se définit plus par son régime politique mais par une prétendue essence éternelle. La nation hongroise, du coup, incluant les minorités hongroises d’autres pays voisins, même si elles n’ont pas la double nationalité. Le potentiel de déstabilisation nationaliste de toute la région est énorme. Le passé de ce pays est mythifié par les autorités. La Hongrie aurait ainsi une nature transcendante et non politique, faisant disparaître la notion de citoyenneté. Pour Janos Martonyi, ministre hongrois des Affaires étrangères, « Pour moi, comme pour la plupart des Hongrois, la Hongrie, c’est tout simplement la Hongrie » (Le Figaro, 7 et 8 janvier 2012).

Les premiers mots de cette nouvelle Constitution sont « Dieu bénis le Hongrois ». Ainsi, logiquement, la place de la République à Budapest a-t-elle été débaptisée, et s’appelle désormais place Jean-Paul-II… Logiquement, encore, la nouvelle Constitution appelle à défendre « la vie dès sa conception », menaçant directement le droit à l’interruption volontaire de grossesse ; quant au mariage, il ne peut unir qu’un homme et une femme.

Il n’y a plus de liberté de l’information en Hongrie depuis la loi du 21 décembre 2010, votée par 256 voix contre 87, entrée en application le 1er janvier 2011. Les médias ont été placés sous le contrôle d’un « Conseil national des médias » dont les cinq membres, nommés pour neuf ans, appartiennent au parti au pouvoir ! Ce Conseil pourra, de façon discrétionnaire, exiger des médias qu’ils corrigent des informations qu’il estimera ne pas être « équilibrées politiquement » ou « entravant la dignité humaine ». Il pourra infliger des amendes allant jusqu’à 200 millions de forints (720 000 euros) pour les télévisions et 25 millions de forints (90 000 euros) pour les journaux ou les sites Internet. Certes, les médias concernés pourront se pourvoir en justice, mais ils devront préalablement avoir publié les rectifications et acquitté les amendes exigées. Ce Conseil pourra aussi participer à la vie interne des rédactions, en exigeant qu’on lui soumette articles ou émissions avant leur diffusion, et ordonner aux journalistes qu’ils dévoilent leurs sources.

Une réforme électorale taillée sur mesure favorise outrageusement le parti au pouvoir puisqu’elle fait la part belle au parti qui arrive en tête. Le scrutin législatif sera à un seul tour, la droit de vote est accordé aux minorités hongroises des pays voisins, le découpage des circonscriptions est particulièrement favorable au parti Fidesz. Il suffira d’un tiers des voix pour se maintenir au pouvoir. L’opposition, même majoritaire, pourrait ne pas pouvoir accéder au gouvernement. Ainsi, aux prochaines élections, il est peu probable que le nouveau vainqueur dispose à son tour des deux tiers. Il aura les mains liées. C’est comme avec les traités européens : la gauche a les mains liées.

Un impôt sur le revenu de 16% pour tous a été inclus dans la Constitution. Il revient à supprimer l’impôt sur la fortune et est particulièrement injuste car frappant principalement les catégories modestes. Désormais une majorité des deux tiers au Parlement sera nécessaire pour changer la fiscalité.

Autres innovations de cette nouvelle Constitution : les sans-abris peuvent être punis de peines de prison, et la majorité parlementaire pourra faire passer ses lois sans débat !

Ajoutons que dans de nombreuses villes, les directeurs de théâtre ont été remplacés par des gens proches du pouvoir ou des militants d’extrême droite.

Ce nouveau fascisme contemporain n’a plus le visage de celui des années 30 et de la Seconde Guerre mondiale

Ce qui se passe aujourd’hui en Hongrie montre le nouveau visage du fascisme contemporain. Ce dernier n’a plus besoin d’avoir des chemises de couleur, comme les « chemises noires » du fascisme italien de Mussolini. L’image du fascisme originel de la Seconde Guerre mondiale a changé, le nouveau fascisme n’a pas besoin de ressembler point par point à l’ancien. Le risque est cependant encore plus grand que dans les années 30, car aujourd’hui toutes les expériences de gauche ont échoué, du « socialisme réel » en passant par le « modèle » social-démocrate et la « gauche plurielle » en France. Le terreau est donc beaucoup plus favorable à l’extrême droite.

On voit clairement en Hongrie les signes avant-coureurs du fascisme contemporain. Cependant, le socle commun à tous les fascismes reste le même : c’est toujours et avant tout le refus de l’égalité des individus, des « races » ou ethnies, et donc des peuples et nations, une identité nationale fantasmée et exacerbée. C’est le refus du droit d’avoir des droits. C’est alimenter l’idée que la crise est d’une telle ampleur que rien ne peut en venir à bout, sauf à revenir à une régénération et une purification nationales. C’est la version hongroise du lepénisme. Ainsi, selon Louis Aliot, le n° 2 du FN, « je ne suis pas Hongrois, mais j’ai l’impression que le peuple hongrois a voulu cela. Il a voté pour ses dirigeants et ses dirigeants ont mis en place le programme pour lequel ils ont été élus » (Le Monde, 6 janvier 2012).

Les institutions de l’Union européenne, qui ont leur part de responsabilité dans cette situation, ne veulent ni ne peuvent intervenir

La presse française, de Libération au Monde en passant par Le Figaro, se demande – ou fait semblant de se demander – pourquoi les institutions de l’Union européennes sont silencieuses face au cas hongrois. Bruxelles semblerait désarmée et son silence serait de plus en plus lourd. Libération du 4 janvier 2012 titre « Le lâche silence de l’Union européenne ». On peut lire le commentaire pathétique d’un Hongrois : « l’Europe ne nous laissera pas tomber ». Ainsi l’opposition hongroise se tourne vers Bruxelles pour tenter de trouver des soutiens. Quelle illusion !

L’Union européenne ne fera rien, comme elle n’a rien fait en 2000 en Autriche. Il s’agissait alors de protester contre l’entrée du parti d’extrême droite de Jörg Haider dans la coalition gouvernementale. La seule sanction prise a été que les fonctionnaires européens n’ont plus serré la main de leurs collègues autrichiens… Jusqu’à présent, le seul dirigeant européen à s’être exprimé est M. Juppé qui a eu ces fortes paroles : « Il y a un problème en Hongrie ».

Pourquoi ? Parce que le PPE, parti de M. Orban, est majoritaire au sein de l’Union européenne ; parce que l’Union européenne est une alliance basée sur l’économie et non sur un projet politique partagé et qu’elle ne dispose d’aucun instrument juridique pour faire plier la Hongrie ; parce que la seule chose qui intéresse les institutions européennes dans le cas hongrois, c’est le risque de remise en cause de l’indépendance de la banque centrale de Hongrie.

Le Parti populaire européen (PPE), parti de M. Orban, est majoritaire parmi les pays de l’Union européenne, il est aussi la première force du Parlement européen. Dans le PPE, il y a notamment l’UMP de M. Sarkozy et la CDU de Mme Merkel… Qui est le vice-président du PPE ? C’est Viktor Orban !

L’Union européenne est une alliance basée sur l’économie et non sur un projet politique et démocratique partagé, elle ne dispose d’aucun instrument juridique pour faire plier la Hongrie. La Commission européenne s’occupe des choses sérieuses comme maintenir la concurrence libre et parfaite, et pas du reste comme les atteintes aux libertés fondamentales. D’autant que l’Union européenne ne dispose d’aucune capacité juridique d’intervention. D’ailleurs, sauf preuve contraire, les décisions prises pour le pouvoir hongrois ne contreviennent pas aux traités, sauf pour la Banque centrale de Hongrie. Le système de l’UE n’aime pas la démocratie, il n’y a qu’à se rappeler le cas du vrai-faux référendum grec où les dignitaires européens ont hurlé à la mort !
Certes, il existe des sanctions possibles définies par l’article 7 du traité de Lisbonne. En cas de non-respect des « valeurs fondamentales » de l’UE, le droit de vote du pays concernés est suspendu au Conseil. La procédure peut s’enclencher sur l’impulsion du Parlement européen ou de la Commission, ou d’un tiers des États membres. Mais en bout de course il faudra rassembler les 26 autres pays en dehors de la Hongrie. Impossible puisque la majorité des pays de l’UE est dans le même parti que Viktor Orban. Les Verts, témoignant d’un sens aigu de la politique politicienne, y ont fait appel officiellement. Plus prudents, les socialistes ont déclaré : « il faut sérieusement l’envisager ». Cela ne mange pas de pain.

Une autre solution serait de poser des conditions à l’aide financière. Autrement dit, exiger l’annulation de certaines lois pour que la Hongrie obtienne des aides. Mais des sanctions trop lourdes auraient des conséquences désastreuses pour les banques allemandes et autrichiennes. Un effet domino se produirait alors dans la zone euro, car en Hongrie, 80% des actifs bancaires sont détenus par des banques étrangères. Ainsi, les craintes sur l’économie hongroise ont fait monter les taux en Autriche. La meilleure carte d’Orban, c’est de menacer d’un défaut (total ou partiel). N’oublions pas que pour réduire la dette, Orban a imposé des taxes de 60% sur les bénéfices des banques, des télécommunications et de l’énergie, toutes entreprises étrangères.
Il ne reste en réalité à l’UE qu’une batterie de sanctions en dehors des traités, purement symboliques, comme la condamnation verbale du Fidesz.

La seule chose qui intéresse les institutions européennes dans le cas hongrois, c’est le risque de remise en cause de l’indépendance de la banque centrale de Hongrie. L’unique décision prise par José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a été d’envoyer une lettre le 20 décembre 2011 pour s’inquiéter d’un projet de loi sur la Banque centrale hongroise. Trois jours plus tard il suspendait les négociations visant à accorder une ligne de crédit de 20 milliards d’euros à la Hongrie. Quel est le contenu de cette loi adoptée le 30 décembre 2011, à propos de laquelle la BCE a émis un avis négatif ? Le président de la Banque centrale de Hongrie ne pourra plus choisir ses adjoints, qui passent de deux à trois, et seront nommés par le chef du gouvernement. Le conseil monétaire, qui décide de la politique des taux d’intérêt, passera de sept à neuf personnes, les deux membres supplémentaires étant, comme quatre autres, nommés par le Parlement. Ces mesures sont tout à fait normales pour un pays qui voudrait recouvrer sa souveraineté monétaire. Pour les oligarques européens, le but de Viktor Orban serait d’utiliser les 35 milliards de réserves de change que détient la Banque centrale de Hongrie pour rembourser certaines dettes publiques. Et alors ?

Ajoutons qu’une autre modification de la Constitution, dont on parle moins, qui a mis en fureur les élites européennes, est que le forint est devenu constitutionnellement la monnaie hongroise, bloquant ainsi pratiquement le passage de ce pays à l’euro.

Montesquieu doit se retourner dans sa tombe ! Car pour les europiomanes, l’équilibre des pouvoirs inclut désormais l’indépendance de la Banque centrale dans chaque pays ! Pour ainsi, pour Le Monde (4 janvier 2012), la nouvelle Constitution hongroise affaiblit « les instruments de contrôle démocratique – alternance électorale, justice, Cour constitutionnelle ou Banque centrale ». On connaissait le principe de l’équilibre des pouvoirs définit par Montesquieu, entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, base de toute République, mais on ne savait pas que ce principe d’équilibre s’était étendu aux banques centrales qui devaient être, comme la Justice, indépendantes. On croit rêver ? La politique monétaire est toujours un choix politique et ne saurait être plus longtemps retirée des mains des pouvoirs publics. C’est pourquoi, au passage, la proposition faite par certains milieux de gauche d’autoriser la BCE à financer directement les États n’est qu’une fable pour faire dormir les enfants. Ce qu’il faut, c’est sortir de l’ordre monétaire libéral et se réapproprier, à l’échelle nationale, cet instrument décisif de politique économique.

Quels enjeux autour du cas hongrois ?

L’enjeu porte sur la capacité d’un pays de sortir de la crise en dehors des cadres fixés par le FMI et l’Union européenne, à partir de politiques d’extrême droite ou de gauche. Que peut faire un pays seul ? Rien, pour les oligarques européens et leurs relais médiatiques. Le paradoxe, c’est que l’extrême droite, comme devrait le faire la gauche et qu’elle ne fait pas, veut démontrer le contraire.

L’édito du Monde du 4 janvier 2012 est à cet égard emblématique. Il affirme que l’ « L’Europe ne doit pas laisser dériver la Hongrie ». « M. Orban semble avoir décidé que son pays, pourtant gravement atteint par la crise, pouvait s’en sortir seul. Il refuse de se plier aux conditions posées par le l’UE et le FMI pour accorder leur aide. Ces deux institutions ont donc suspendu les pourparlers avec Budapest. Elles ont raison. L’Europe ne doit pas subventionner un pays qui se moque de ses règles. » Tout est dit dans ces quelques lignes : il faut absolument éviter de montrer qu’il est possible pour un pays, seul, de sortir de la crise alors que l’Union européenne n’y parvient pas. Mais c’est la gauche, qui devrait tenir ce discours !

Hélas, les Hongrois gardent un très mauvais souvenir de la gauche, et notamment des socialistes héritiers des communistes. Ferenc Gyurcsany, l’ancien Premier ministre socialiste, avait reconnu avoir « menti nuit et jour pour gagner les élections » (Le Figaro, 2 janvier 2012). Ce personnage est un véritable cas d’école des régimes de l’Europe de l’Est. Après avoir été un des dirigeants des jeunesses communistes, il se reconverti dans les affaires après la chute du Mur et devient la 50e personne la plus riche de Hongrie. Le Parti communiste Hongrois (PSOH) devient alors social-démocrate et adhère à l’Internationale socialiste. Cela ne pose aucun problème à la grande majorité des dirigeants de ce parti qui étaient adhérents non par conviction mais pour faire carrière. Comme au PS ou au PCF aux heures de sa gloire.

Tout est prêt pour favoriser l’émergence de ce fascisme contemporain. Sauf si la gauche redevient la gauche !

Répondre à cet article