Lu dans France Catholique.

L’intellectuel Ratzinger.

Version non relue par l’auteur.

Lundi 30 mars 2009 // La Religion

On n’a peut-être pas relevé suffisamment la situation singulière de l’intellectuel Ratzinger dans le débat allemand, tel qu’il se déroule depuis plusieurs siècles. Il pourrait pourtant nous renseigner sur les sous-bassements de certaines polémiques actuelles. Dans la conférence prononcée à l’université de Ratisbonne le 12 septembre 2006, Benoit XVI, en centrant sa réflexion sur les rapports de la raison et de la foi s’est principalement intéressé à trois crises de la pensée, qui concerne directement l’histoire de l’Allemagne. Il s’agit d’un programme de déshellénisation, c’est-à-dire de rupture d’avec l’héritage philosophique de la Grèce, qui a d’abord concerné Luther et la Réforme. La sola scriptura s’énonce comme un refus de l’enfermement philosophique de la parole biblique. Le kantisme avec la fin de la métaphysique de l’être se situera dans le même sillage. Seconde étape, celle de la théologie des dix-neuvième et vingtième siècles symbolisée par le seul nom de Adolf von Harnack. Même refus du dieu des philosophes pour ne retenir que le retour à Jésus, homme simple et interprète d’un message moral philanthropique.

La théologie est ramenée à une discipline purement scientifique  ; il ne s’agit plus que d’histoire, telle que la discipline se définit alors. La question philosophique de Dieu est alors évacuée et l’on ne garde du christianisme qu’ « un misérable fragment ». Cela vaut aussi pour l’homme coupé de ses interrogations fondamentales. La troisième et dernière étape concerne le débat contemporain sur la pluralité des cultures qui obligerait, selon certains, à revenir au simple message di nouveau testament, pour que le christianisme puisse s’inculturer dans les autres aires culturelles sans leur imposer un bagage philosophique qui ne leur conviendrait pas. La troisième étape est peut-être moins spécifiquement allemande, mais elle coïncide trop bien avec les conceptions d’Harnack pour qu’on ne discerne pas un lien direct de parenté ou de subordination. Par ailleurs on ne doit pas oublier - ce que le Pape ne dit pas à Ratisbonne, mais qu’il doit avoir à l’esprit - à savoir la volonté de fabriquer un christianisme spécifiquement germanique. Ce qui suppose non seulement sa déshellénisation mais aussi sa déjudaïsation. Harnack, spécialiste de Martion est lui-même imbu de marcionisme.

Lorsqu’on veut comprendre le problème de beaucoup en Allemagne avec Joseph Ratzinger, il faut avoir tout cela en tête, qui d’ailleurs apparaît dans la polémique anti-ratzingérienne de Kurt Fasch publiée par Le Monde et dont j’ai déjà longuement parlé/dénonce « l’éloge d’une stérile raison de style grecque, laquelle n’a d’ailleurs jamais existé et s’oppose à la plupart des penseurs chrétiens qui depuis Duns Scot (1268-1308) opèrent une séparation nette entre philosophie et théologie ». Il faut quand même être gonflé pour prétendre au pays d’Albert le Grand et de Heidegger que la raison grecque n’a jamais existé/omet de préciser aussi que le pape a lui-même parler de la coupure « volontariste par Duns Scot à l’encontre de l’intellectualisme augustinien. La transcendance et l’altérité de Dieu sont placés si haut que même notre raison et notre sens du vrai et du bien ne sont plus un véritable miroir de Dieu, dont les possibilités abyssales, derrière ces décisions effectives, demeurent pour nous éternellement inaccessibles et cachées. À l’opposé, l’Église catholique a toujours tenu bon sur la notion d’analogie affirmée par le quatrième concile du Latran. Même si les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, il y a possibilités d’atteindre un Dieu qui se révèle par son logos dans la création. Saint Paul parlait déjà de logiké latreia, « un culte qui est en harmonie avec la parole éternelle et notre raison (cf.  : Rm 12,1) ».

Balthazar dans son dialogue avec Barthes avait marqué fortement la différence catholique sur ce point. Il avait lu Przywara, le grand jésuite allemand qui avait aussi instruit Edith Stein sur cette grande question. Qu’on le veuille ou pas, l’Allemagne est divisée profondément depuis la Réforme, et les querelles philosophiques demeurent aujourd’hui prégnante dans la culture la plus contemporaine. Habermas pourtant proche de Joseph Ratzinger sur des points essentiels s’est démarqué du discours de Ratisbonne  : « fides quarelens intellectum »- autant la quête de ce qui est raisonnable dans la foi est la bienvenue, autant ne me paraît être d’aucun secours la volonté d’écarter de la généalogie de la raison commune aux non croyants et aux croyants de toutes les religions, bibliques ou non, les trois vagues de déshellénisation qui ont contribué à forger la compréhension moderne d’elle-même à laquelle est parvenue la raison séculière Jürgen Habermas, Entre naturalisme et religion, Gallimard, 2008). Le kantisme résolu du philosophe allemand explique largement son point de vue. Mais ce kantisme même trouve son site originel dans l’Allemagne du nominalisme et de la Réforme.

Si je récapitule brièvement les semaines où j’ai confié ici-même mes réactions face à l’incontestable crise qu’a vécu notre Église - et qu’elle continue à vivre - je suis obligé de conclure à une épreuve spirituelle, ressentie avec des intensités diverses, des appréhensions diverses, à l’aune de responsabilités contrastées, la plus forte étant celle du Saint-Père lui-même. Est-ce à dire qu’au-delà de toutes les controverses, les prises de position, les oppositions parfois frontales, il y aurait lieu d’entreprendre une autre lecture de tout cela, qui serait précisément spirituelle  ? Je le pense, sans être sûr de pouvoir la mener comme il conviendrait. J’ajoute que par lecture spirituelle je ne songe pas uniquement à une sorte d’examen personnel d’un chacun devant Dieu, mais aussi çà une exégèse théologique où les mises en perspectives historiques, l’analyse précise des enjeux du moment, seraient fortement sollicitées. Et puisque le Concile Vatican II se trouve au centre de tout, comme un objet d’identification, de refus, il serait peut-être opportun d’y revenir, afin de savoir de quoi on parle, loin des allusions proclamées sans beaucoup de discernement.

La dimension de combat personnel n’est pas à minorer. Quelqu’un comme moi est obligé de la considérer avec quelque attention à cause de l’engagement qu’une telle crise suppose et qui ne va pas sans emportement et sans passion. J’ai été à l’école de maîtres qui ne répugnaient vraiment pas à la polémique, et il m’en est resté quelque chose. Un jour, en une occasion un peu officielle, le cardinal Lustiger m’a même amicalement reproché d’y céder parfois. Il est vrai qu’en d’autres occasions il m’en remerciait plutôt et il lui arrivait de regretter trop de réserves (pas nécessairement de ma part, mais quand même) lorsque l’Église était secouée, la crise actuelle ayant eu des précédents. On l’oublie un peu vite… Je ne crois pas qu’il y ait une bonne « mesure de la polémique », même si certaines invectives nous sont interdites. L’essentiel est l’esprit qui l’inspire et qui devrait se distinguer par le refus d’un emportement, d’une complaisance qui trahiraient la cause que l’on sert. Ce n’est qu’un aspect de l’examen qui s’impose. Car les questions inhérentes à cette crise nécessitent, encore une fois, un examen sérieux de la situation de l’Église dans le monde d’aujourd’hui, étant entendu que ce monde étant lui-même une immense énigme. Enfin, l’habitude qui s’est créée d’en appeler sans cesse à Vatican II ne saurait se réduire à un pur réflexe, à une sorte de tabou pieux qui dispenserait d’y aller voir de plus près. Il y a d’ailleurs un gros risque  : celui d’une dévalorisation du Concile après qu’il eut été survalorisé. Je pressens un travail considérable dont il faudrait esquisser le programme. Exemple : Gaudium Spes serait à réécrire pour une bonne part, étant sauve la partie la plus doctrinale, rédigée d’ailleurs à l’initiative de Mgr Wojtyla, un des rares évêques à avoir perçu,, sur le moment, la mise au point théologique qu’exigeait la mutation des rapports entre l’Église et la civilisation. Déjà, sur le moment, il y avait vive opposition entre l’optimisme historique de l’épiscopat français et la conception plus tragique de l’épiscopat allemand. On était encore dans l’euphorie largement partagé des trente glorieuses et la perspective d’un développement indéfini s’imposait en harmonie avec toute une idéologie du progrès. Il est d’ailleurs possible que l’encyclique sociale annoncée et retardée corresponde à cette nécessaire correction de trajectoire où le défi écologique serait pris en compte, avec l’effondrement d’un système économique qui n’a fait que suivre la chute du système soviétique. Même la philosophie politique est à reprendre à partir d’un réexamen de la problématique maritanienne qui a inspiré tout le catholicisme social d’une grande partie du vingtième siècle. Et de ce point de vue, en dépit de travaux essentiels sur lesquels il faudra s’appuyer, il faudra refonder et explorer de nouvelles voies.

Je suis heureux de pouvoir enfin disposer à ce propos, de la traduction française (réalisée par les soins de Sœur Cécile et de la regrettée Jacqueline Rastoin, ce qui me touche beaucoup) du premier ouvrage de William Cavanaugh intitulé Tortures et Eucharistie (Ad Solem. Théologie).

J’avais déjà lu d’autres textes de ce théologien laïc américain  ; ils se rapportaient tous à cet ouvrage inaugural composé dans le climat de la dictature d’Augusto Pinochet au Chili. Le contexte particulier de cette période et de la culture propre au catholicisme latino-américain n’enferme pas l’essai de Cavanaugh dans une contingence qui nous serait étrangère à nous autres français ou européens. Bien au contraire, la référence maritanienne y est centrale, étant commune à toutes les sensibilités qui l’interprètent selon leur tropisme, de droit, de gauche, ou du centre. Et l’impasse décrite nous renvoie à nos propres difficultés, notamment à l’effondrement de l’action catholique, qu’il me semble avoir compris avec une netteté nouvelle.

En deux mots, pour William Cavanaugh, la question est celle de la dissolution de l’Église comme corps eucharistique réel dans la sécularisation et sous le joug du système étatique tout puissant. L’emploi abusif de l’expression « corps mystique » a abouti à cette déréalisation dont la conséquence était l’effacement du corps eucharistique dans l’indifférenciation de l’unique corps social maîtrisé par la puissance publique. Cette dernière ne pouvait admettre, par ailleurs, l’existence de corps distincts d’elle-même, ne reconnaissant que les seuls individus. Dès lors, que pouvait bien devenir une action catholique, privée de légitimer propre et qui n’inspirait plus qu’à des engagements civiques se réclamant de la seule sécularité  ? La vague inspiration chrétienne qui subsistait ne pouvait plus suffire à maintenir l’existence d’associations appelées par des idéologies souvent étrangères à la foi. Yves Flaucat me fait remarquer à ce propos que la trop célèbre distinction de Jacques Maritain entre « agir en chrétien » et « agir en tant que chrétien » s’est trouvée dénaturée la fin de la référence explicitement chrétienne aboutissant à l’extinction de l’inspiration évangélique.

Je sais bien que l’analyse très rude, que Cavanaugh opère en s’attaquant à des tabous contemporains comme la laïcité aujourd’hui largement intégrée par les chrétiens eux-même, qui, parfois en remettent dans la célébration de la bien heureuse sécularité. Mais on ne fera pas l’économie d’un examen sérieux qui reprend le fil même de la philosophie politique de Maritain  : « bien qu’il souhaite, écrit Cavanaugh, purger le langage des droits de son fondement libéral et situé son inspiration dans l’évangile, ces évangiles qui courent le danger d’être supplantés, s’il n’est plus mentionné explicitement dans le discours publique. De même qu’un langage d’immigrés se mourra s’il n’est pas parlé en dehors de la maison, de même le langage chrétien finira par cesser de fournir « l’inspiration » pour le langage des droits tant qu’une telle inspiration restera enfermée à l’intérieur de l’âme humaine. » Cavanaugh prévoit que c’est ce qui s’est passé au Chili pour le catholicisme et je ne suis pas loin de penser que la même chose a eu lieu chez nous. On ne se convertit pas impunément au langage séculier, parce qu’on finit par adopter sa philosophie. N’est ce pas ce qui s’est passé pour bon nombre de militants chrétiens dont l’engagement séculier a finit par épuiser la sève chrétienne  ? Je sais bien qu’il est presque scandaleux d’imputer pareil glissement à la pensée de Maritain, lui-même si profondément évangélique jusqu’à la mystique. Un véritable saint laïque. Mais je ne suis pas sûr non plus que le vieux Jacques revidivus n’accorderait pas beaucoup de points à son intrépide critique. D’ailleurs le maritanien sérieux qu’est Michel Fourcade n’est pas loin de le dire explicitement dans la post-face qu’il donne à cette traduction de Torture et eucharistie.

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