L’innocence perdue et retrouvée.

Jeudi 16 juin 2011 // Le Monde

La mort d’Oussama Ben Laden ne remet pas en cause les tendances lourdes de l’histoire du XXI° siècle. L’action des politiques n’en demeure pas moins capitale.

C’était évidemment faire grand crédit au fils de famille saoudien que de lui attribuer l’origine du nouveau siècle. Pas plus néanmoins qu’à l’étudiant serbe Prinzip. C’est en cela que nous avons pu comparer le 11 septembre 2001 au 28 juillet 1914. Mais autant ce dernier était-il nationaliste, autant le premier se voulait-il au service d’un califat universel. En cela il se compare plutôt aux nihilistes russes de la fin du XIX° siècle. Fin de siècle ou début de siècle ? Anachronisme dépassé ou annonce de la révolution ? L’islamisme a parfois été comparé au léninisme. Le débat n’est pas tranché.

Maintenant qu’Oussama Ben Laden disparaît des imaginaires, de celui des musulmans encore plus que du nôtre - qui le maintenons comme un épouvantail à électeurs -, maintenant que survivants et parents des victimes ont fait leur deuil, que l’on va reconstruire à Ground Zero, peut-on revenir en arrière et faire comme si cela n’était jamais arrivé ? Le grand rétropédalage de la terreur - comme on est revenu du fameux et terrifiant équilibre de terreur - et de l’islamophobie est-il possible ? Le discours sécuritaire a perdu de sa force, ce qui n’enlève rien aux services antiterroristes dont c’est le métier.

Ben Laden n’avait pas empêché Obama de gagner en 2008 - pas plus que Abbottabad ne suffira à le faire réélireen 2012. Il n’a pas sauvé les dictateurs arabes qu’il aura néanmoins prolongés d’une dizaine d’années. Il met en difficulté la ligne dure de Netanyahu. Les nouvelles générations musulmanes et américaines ont intégré la mutation idéologique. Seuls les vieux-européens n’ont su que répéter leurs rengaines sans un mot pour qualifier le changement positif.

La fin du mythe internationaliste, califal ou messianique, entraîne un retour aux nations dans l’espace musulman, mais aussi dans le monde. L’arc de crise n’est plus exactement celui qui, dans le schéma de Huntington, sépare l’Islam de l’Occident. L’architecture régionale moyen-orientale reposera désormais plus sur une conjonction ou un continuum de puissances de l’Inde - considérablement renforcée avec le discrédit pakistanais -, à la Russie, à la Turquie, à Israël et si possible à ]’Égypte de demain, comme un couvercle posé sur le chaudron constitué par l’ensemble mouvant Afghanistan/Pakistan, IranIrak-grande Syrie.

Les Européens - la France au premier rang - se voient attribuer la même responsabilité à l’égard des cinq pays du Maghreb. Quant aux Etats-Unis, ils pourront se retirer, en renfort à l’arrière, sur les marges, dans le grand sud désertique de la Péninsule arabique et du Sahel, ainsi qu’à la mer (Océan indien), mais surtout ne plus se laisser distraire des véritables enjeux qui, pour eux, se situent en Extrême-Orient, c’est-à-dire leur duopole avec la Chine. Al-Qaïda avait brouillé les frontières et confondu les priorités. On peut revenir à un partage stratégique du monde plus logique et plus fonctionnel.

Les puissances riveraines susnommées, même si elles ne sont pas à majorité musuli.- mane comme la Turquie ou l’Égypte, incluent toutes de fortes minorités qui se réclament de l’Islam : l’Inde a la plus forte communauté musulmane d’Asie. La Russie compte presque autant de musulmans que l’Europe occidentale. Les Arabes israéliens sont en majorité musulmans. Ce n’est donc pas un partage entre musulmans et non-musulmans. Reste que la pression se fera plus forte sur les trois conflits frontaliers qui perdurent le long de cette nouvelle ligne de front : le Cachemire, la Tchétchénie et la Palestine.

Même s’il n’y a aucune relation directe, la régularisation de la situation ou du statut des musulmans en Inde, en Russie et en Europe occidentale devrait permettre de banaliser ces conflits identitaires devenus résiduels. La voie serait ainsi ouverte progressivement vers une véritable évolution domestique du bouillon de culture des nations arabo-musulmanes demeurées à l’intérieur de l’arc de crise, à l’abri de ces puissances extérieures, vigilantes mais volontiers coopératives. Est-ce une vue trop candide ? Ce serait en tout cas un beau projet pour les politiques du nouveau siècle.

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