L’impasse d’Israël.

Jeudi 17 juin 2010, par Gérard Leclerc // Le Monde

Si je reviens si vite à Régis Debray, ce n’est pas parce que je veux ne pas décrocher de l’écrivain coureur de fond. C’est parce que sa lettre à un ami israélien (en l’espèce Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France) rejoint un souci lancinant, existentiel dont nous autres Français ne pouvons nous décharger sans nous renier nous-mêmes. J’en parle avec d’autant plus d conviction que j’ai vécu plusieurs mois durant en liaison avec Jérusalem, ma fille faisant un stage dans un quotidien israélien et habitant dans la vieille ville, en plein quartier arabe. Je connais donc la difficulté qui consiste à vouloir être juste et loyal envers l’État hébreu, sans cacher tous les reproches que nous inspire sa politique désastreuse à l’égard des Palestiniens. C’est presque impossible, d’autant que c’est une vérité officielle, répandue autant en Israël que dans les campus américains, que la France serait à nouveau dévorée par le virus de l’antisémitisme et qu’elle adopterait systématiquement le point de vue hostile à la cause sioniste. Il est vrai pourtant qu’il existe des interlocuteurs comme Élie Barnavi qui sont prêts à tout entendre, pourvu que le message qui leur est adressé, si sévère soit-il, serve d’abord la lucidité, c’est-à-dire le courage de l’intelligence.

D’ailleurs, Régis Debray, laisse le dernier mot au destina taire de sa lettre, qui lui répond avec autant de franchise e lui donne acte de son amicale honnêteté : « Nous avons désespérément besoin des voix comme la tienne, impatientes, âpres, grondeuses, parfois excessives, mais toujours humaines et, tout compte fait, affectueuses. Si seulement tous le contempteur d’Israël étaient à ton image... » Il ne faut pas se cacher pourtant qu’une telle bienveillance n’est pas partagée par un Claude Lanzmann (le réalisateur de Shoah) qui reproche dans Le Point à l’écrivain de manquer de tout empathie pour Israël, sa religion et sa vulnérabilité ontologique. Un universitaire israélien, Aviad Kleinberg réagit vivement dans le même magazine en incriminant un dédale fait de métaphores brillantes, d’ironie sophistiquée et, finalement de préoccupations très françaises. » C’est, il est vrai, pour mieux confirmer les avertissements du Français et pour se montrer presque plus sévère que lui « Le bateau de l’État navigue à vue, allant là où le poussent les vents du monde et un groupe très étroit de politicien cyniques et corrompus. » En somme, les préoccupations hautement philosophiques et culturelles ne sauraient mordre sur une réalité beaucoup plus prosaïque. Régis Debray aurait peut-être une idée trop exigeante du sionisme qui depuis longtemps aurait renoncé à poursuivre sa propre utopie, celle qui voulait que cette nation de pionniers ne soit pas exactement un pays comme les autres.

Précisément, pour Régis Debray, il y a deux Israël « sans doute plus mais au moins deux. Depuis toujours. Le royaume d’Israël, au Nord, et celui de Juda, au Sud, réunis en un seul par David, légendaire et courte idylle. Il y a aujourd’hui même si le second déborde sur le premier, Tel-Aviv et Jérusalem. Laïcs et religieux. Colons et anticolons. Rabin et l’assassin de Rabin. L’Israël généalogique et l’Israël vocationnel. Les deux s’enlacent et se combattent, c’est une étreinte et c’est une lutte. Jacob avec l’Ange, sur le Yabboq. » C’est un joli démenti à Claude Lanzmann, car même si l’insupportable gourmet des mots poursuit son festival d’antithèses, ce n’est jamais gratuit ou superficiel. La preuve, c’est qu’il touche là où ça fait mal, et souvent là où ça résonne profond, du côté de cet héritage biblique et de ce génie religieux que loin de dédaigner, il interroge au terme de son interpellation. La Bible est multiple et engage dans une pluralité d’itinéraires : « Pour l’heure, Abraham est mal en point, inutile de le souligner, et Moïse n’a pas le vent en poupe. C’est l’heure de Jacob. Repli sur le bunker. » On comprend, qu’une telle rhétorique irrite, mais elle est plus stimulante que paralysante. Israël n’est pas condamné à demeurer dans le piège où il s’est enfermé. Sa culture l’invite à d’autres possibles. Et là-dessus Élie Barnavi est bien d’accord, quoiqu’il ne soit pas toujours aisé de trouver l’accord entre religieux et humanistes. Le sionisme appartenait au domaine des idéologies modernes, laïcistes, suspectes aux yeux des religieux, purs témoins d’une Promesse aux antipodes d’un projet temporel et guerrier. Des recompositions se sont produites où ni les uns ni les autres ne se retrouveraient. Élie Barnavi : « Toujours est-il que le sionisme classique, porteur de ce projet, s’est épuisé à la tâche et, dans sa défroque usée, s’est glissé le néo-messianisme messianique des fous de Dieu. La rhétorique pionnière est la même, le projet est radicalement autre. » Où trouver dans ces conditions l’issue heureuse ?

Si elle n’est pas du côté des religions forcément meurtrières (une formule illustrée par Barnavi dans un essai dont je conteste l’argument de fond) et si elle n’est pas non plus aux mains de politiques impuissants, faut-il la rechercher dans l’unique Amérique et dans le miraculeux Obama ? Barnavi reproche à Debray de s’enfermer dans un essentialisme culturel qui fixerait aussi bien Israël, l’Europe que l’Amérique dans des postures définitives. Le peuple de la Promesse, disposant des trois armes absolues que sont la Bombe, la Bible et l’Holocauste, serait investi d’une toute puissance désastreuse pour lui-même, mais aussi pour les deux partenaires, ses alliés, qu’il entretiendrait dans l’indécision et l’incapacité de le forcer à changer ses méthodes. Obama saura-t-il forcer le destin en échappant à son irrésolution ? Est-ce vraiment la seule solution pratique du conflit du Proche-Orient ? Il est vrai qu’aujourd’hui, hors de pareil deus ex machina, tout paraît improbable. Cependant, Régis Debray qui s’intéresse surtout à la dimension culturaliste et religieuse, n’est pas illégitime dans sa volonté de dénouer les complexes profonds qui enferment le sionisme dans une trop évidente névrose. Ce n’est pas être ennemi d’Israël, c’est au contraire lui manifester un vigilant attachement que de poursuivre avec lui cette introspection qui nous touche nous-même au plus profond de notre être historique.

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