L’identité Nationale.

Jeudi 3 mai 2007, par Hilaire de Crémiers // La France

Nicolas Sarkozy a posé le problème incontestablement : « Qu’est-ce que c’est, la France ? Et qu’est-ce que c’est, d’être Français ? Il y a une identité nationale qui n’est pas réductible à une ethnie. C’est choquant ? Je dis que les immigrés, qui vont nous rejoindre doivent adhérer à cette identité nationale.., On a le droit d’aimer la France, on a le droit de la respecter Et de vouloir qu’on l’aime et la respecte, a-t-il déclaré le 11 mars Sur canal +.

Ce langage est trop amphigourique : Il évite la question de fond et demande à être précisé.

L’identité, permanence dans l’être.

Il y a, c’est dit et bien dit, une identité nationale, une identité
française. Une iden­tité se signale par des caractères qui marquent l’être
et donc son comportement et qui font que l’on est soi. Soi, en l’occurrence,
c’est être français, c’est appartenir à la nation France, pas à une ethnie,
soit. Mais il convient de garder la clarté du langage. Le mot « identité »
ne recouvre pas n’importe quelle notion. Son étymologie indique la
permanence de l’être idem : L’identité ne se conçoit que dans la continuité
 : elle est métaphysique et historique. Il s’agit des personnes, de leur
vocation, de leur communauté d’appartenance et de destin. Ou bien ce mot ne
veut rien dire.

Et donc si la question de l’identité natio­nale se pose, c’est que la France
est atteinte et dans son être et dans sa continuité. Les Français, du coup,
pareillement. Voilà ce que Sarkozy aurait dû dire et qu’il n’a fait que
suggérer. Et telle est la raison pour laquelle la ques­tion devient
prégnante : elle est vitale et elle s’impose à tous les Français et de plus
en plus, du moins à ceux qui se sentent encore français. Ce n’est même pas
affaire de sondages et il ne s’agit nullement d’une prétendue lepénisation
des esprits. C’est tout simplement un fait : les Français ont le sentiment
que leur identité leur échappe ; les étrangers qui viennent chez eux
éprouvent ce même senti­ment, pour eux. Le malaise d’identité est toujours
grave ; tous les psychiatres le savent.

Alors, le tout premier point de la ques­tion qu’il convient de régler, n’est
pas d’exiger de l’immigré dont on annonce dans la même phrase qu’il va nous
rejoindre, qu’il adhère à l’identité nationale, qu’il doit aimer la France
et la respecte ; il est plutôt, avant même de parler d’immigration, de
défi­nir ce qui fait l’être français et comment cet être français s’est
inscrit dans la durée, dans la permanence d’une civilisation qui, traversant
les âges, a gardé précisément son identité malgré les modes divers de son
expression. Cette simple affirmation suppose de connaître cette identité et
de l’aimer. Il convient donc au premier chef que la France se connaisse
elle-même, s’aime elle-même ; que les Français se connaissent eux-mêmes et s’aiment
eux-mêmes dans ce qu’ils ont été, dans ce qu’ils sont, dans leurs ouvres,
celles qui correspondent le mieux leur génie. Charles Maurras, à la fin du
XIX° siècle, avait déjà vu, ce que les hommes politiques ne voyaient pas,
que la France, à force de renier son histoire, sa pensée, sa littérature,
ses arts et son génie propre, en arriverait perdre son identité. Il incitait
les jeunes Français à retrouver le goût de leur tradition vivante et vraie
où ils puissent puiser des forces pour construire leur avenir national. Des
chroniques de ses premiers combats intellectuels et philosophiques, il avait
fait un livre au titre évocateur : « Quand les Français ne s’aimaient » pas
que le prési­dent Pompidou cita mais avec une erreur d’interprétation : ce n’était
pas que les Français ne s’aimaient pas entre eux, c’était qu’ils ne s’aimaient
pas eux-mêmes, première condition de la vie, de l’identité. Et, en effet, la
première des charités est de s’ai­mer soi-même, dans l’ordre et pour le
bien, et c’est la condition même de l’amour des autres. Le précepte
surnaturel de l’amour du prochain ne prétend pas pulvériser l’ordre naturel
qui commence par un amour bien entendu et régulier de soi-même, il le
parfait.

Il est dommage que nos politiques igno­rent tout de ces aphorismes de
saine philo­sophie et de judicieuse théologie : ils y gagneraient dans leur
compréhension des problèmes politiques. Non seulement ils ignorent les
faits, mais ils ne savent pas les interpréter. Dans leur confusion,
savent-ils même penser, puisque penser, c’est distinguer.

L’identité, amour de soi.

Toujours est-il que la France n’est pas du n’importe quoi. Le Français se
doit d’ai­mer la France, son histoire, sa civilisation, ses traditions, ses
familles, ses arts, ses productions, ses paysages, ses villages, ses villes,
sa religion constitutive, même s’il n’en est pas, ses églises, ses châteaux
et jusqu’à ses moindres toits de chaumières. Les poètes l’ont dit sur tous
les tons ; Tristes et joyeux. Pourquoi ne pas commencer par le dire aussi et
jusque dans les sphères officielles pour que ça se sache et d’abord sur les
bancs de l’Éducation nationale et ensuite dans les beaux quartiers
méprisants pour que les banlieues commencent saisir que la France a une
identité. Et que c’est, un saint et facile devoir qui rapporte infini­ment
plus qu’il ne coûte, de l’aimer avant tout, sinon plus que tout.

Il est heureux d’entendre des voix comme celles de Max Gallo et d’Alain
Finkielkraut reprendre cette antienne nationale qui ne se chantait plus. Il
est sûr qu’il s’en élèvera de plus en plus, de ces voix, et venant de
personnes qui, peut-être, en raison même de leurs origines, savent mieux le
prix de la France et éprouvent plus justement la grâce d’être français. Oui,
mieux que ces fils de bourgeois repus qui, pour réussir leurs grands
concours, ont, sur le plan des idées, repus qui, pour réussir leurs grands
concours, ont, sur le plan des idées, renié tous les éléments constitutifs
de leur être, préférant s’asservir au régime pour en vivre et en exploiter
les ressources.

Il était beau de voir Léopold Sédar Senghor au soir de sa vie pénétrer
sous les voûtes lumineuses de Saint-Étienne de Caen, la célèbre abbaye aux
hommes fondée par Guillaume le Conquérant, dont il aimait, la pure et noble
spiritualité romane, son antiphonaire à la main, s’apprêtant à chan­ter les
vêpres en latin, ce qu’il goûtait plus que tout. Car tel était Senghor à la
fin de sa vie et ne pas le dire, c’est ne rien comprendre à ce qu’il a
été -, fervent admirateur de toutes ses origines, romaine, latine, française
et, bien sûr, sénégalaise, lui qui était un prince du Sénégal et qui avait
été un chantre de la négritude.

Est-il vrai que nos hommes politiques, ceux qui exercent les plus hautes
fonctions dans notre pays, n’ont jamais ressenti le moindre mouvement de ce
qui animait un Senghor. Il paraît qu’ils l’avouent, non comme la confession
d’une faute, ou d’un manque, mais plutôt comme la secrète manie qui les a
titillés toute leur vie et dont ils se félicitent à la manière de petits
goujats ; ils s’ennuient avec la France qui n’est pour eux qu’une figure de
rhétorique politicienne ; l’art français les assomme, la romanité les
fatigue, la Grèce les dégoûte. Ils sont tout affriolés par ce qui est
étranger, ce qui s’est fait, se fait loin, très loin, le plus loin possible.
Et ils pensent que c’est cela avoir l’esprit univer­sel ! Si encore il s’agissait
de vrais aventuriers, comme il en a toujours existé, et qui donnent leur vie
à ces exotiques appétits pour étendre les connaissances et renouveler les
concep­tions de la vie et des arts mais même pas : non, ce n’est qu’un
discours qui n’exprime que la plus plate pensée où plus rien ne vaut rien à
force d’affirmer que tout vaut tout.

Le vrai problème français.

Le problème des dirigeants français et des prétendus « conducteurs » de l’esprit
français - car ils se font nos moralistes, nos exégètes et nos définisseurs
de dogmes -n’est autre que le problème de leur République, ce mot qu’ils ont
toujours à la bouche comme une invocation sacrée et qu’ils emploient comme
le synonyme de France.

Comment résoudre le problème de l’identité nationale avec ce mot qui
signi­fie, chez nous, exactement le contraire de l’identité ? Sauf à
entendre, comme certains le font, le mot République selon son étymo­logie,
et dire qu’il s’agit de l’État, mais alors, comme Bodin, comme tous nos
légistes d’autrefois, comme les meilleurs esprits d’hier et d’aujourd’hui,
il convient d’affir­mer que cette République ne saurait être garantie que
par un roi.

Sinon, historiquement, la République s’est présentée et se présente en
France comme une rupture : elle est donc le contraire de la continuité. Elle
est une abstraction, c’est-à-dire, un refus de l’histoire que, d’ailleurs,
elle condamne et dont elle ne se sert que pour condamner.

L’affirmation de son être est une néga­tion. Elle se substitue à la France
pour en nier l’existence. Elle est le rejet de l’identité ; elle est tout et
elle n’est rien ; elle ne connaît que des individus, mais elle ignore les
personnes. Voilà sa réalité métaphysique et politique. Un vide ! Adhérer à
cette prétendue identité, c’est adhérer à un néant, c’est s’engager dans une
rupture, c’est croire en rien, le rien se prenant pour Dieu et mettant sa
vacuité au-dessus de Dieu.

Cette République peut se consoler et, se disant qu’après tout les problèmes
d’iden­tité et de flux migratoires se retrouvent partout et quelles que
soient les formes de gouvernement. Mais qu’elle ne prétende pas trouver en
elle-même une réponse elle n’en a pas.

Créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale n’ajoutera qu’une
administration supplémentaire à toutes celles qui existent et qui
compliquent les problèmes au lieu de les résoudre. Sarkozy, ce faisant, a eu
le mérite de poser le problème dans son ampleur, mais, si l’on veut être
logique et aller jusqu’au bout, la première, et bonne réponse qu’il
conviendrait d’ap­porter au chaos actuel, ce serait d’avoir le vrai courage
de redonner un sens à l’histoire de France, donc d’avoir un État qui
inscrive dans la durée l’identité nationale. Vidée vient naturellement ;
pourquoi le chef de l’État en sa personne n’exprimerait-il pas cette
identité ? Certes, tous les problèmes ne seraient pas résolus, et
vraisemblablement loin de là, mais la France disposerait du premier élément
d’une réponse.

Il est de bon ton dans les débats actuels sur la nation de citer Renan. Eh,
que ne le cite-t-on dans les plus belles pages de sa Réforme intellectuelle
et morale ? Il a tout prévu des échéances républicaines auxquelles nous
sommes confrontés aujourd’hui et il avait posé ce diagnostic clair et net
« Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide ». N’est-ce
pas le pire crime contre l’identité nationale ?

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