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L’homosexualité et le Sida

Mardi 29 novembre 2005, par Paul Vaurs // Santé

Les liens amoureux et sexuels entre personnes de même sexe peuvent être ritualisés, condamnés, marginalisés ou tolérés, leur présence dans toute société, jusque dans celles qui les nient avec le plus de force, confirme en fait l’universalité de ces « pratiques ». Tout comme leur sort social, leur désignation a profondément varié selon les époques, et le terme d’homosexualité, d’origine médicale, qui recouvre communément leur réalité actuelle, ne date que du XIX° siècle. Ce mot et le savoir qu’il supposait n’en ont pas moins préparé et peut-être même provoqué, en Occident, la singulière prise de conscience d’un grand nombre d’hommes et de femmes. Ces deniers, sont parvenues, en l’espace d’une centaine d’années, à faire reculer peu à peu dans leurs sociétés les discours pathologiques, policier et moraliste, au profit d’une reconnaissance de l’orientation sexuelle comme d’une liberté fondamentale de la personne. La question de l’homosexualité n’est donc pas compréhensible si elle est détachée de l’histoire plus générale de la constitution du sujet dans la civilisation occidentale, qui trouve son aboutissement dans la notion d’individu libre, pensé à la fois comme citoyen et comme personne.

De ce point de vue, elle peut être rapprochée de trois autres questions qui elles aussi ont été posées en termes d’émancipation, de reconnaissance plénière de droits, à partir de la fin du XVIII° siècle : la question noire, la question juive et la question des femmes. Ces quatre questions, qui ont emprunté chacune, des chemins bien différents au cours des deux siècles suivants, se retrouvent en effet dans la contestation d’un ordre ancien des choses qui a perduré, voire encore prospéré, malgré les proclamations de principe inspirées des Lumières. Un ordre fondé sur des discriminations visant la race, la religion, le sexe et les mœurs des individus, sur l’idée d’une loi au seul service de l’homme blanc, chrétien et père de famille. Il n’y a pas lieu ici de rappeler les multiples épisodes qui marquèrent chacun de ces combats, dont aucun n’est aujourd’hui vraiment terminé, puisqu’il s’agit dans chaque cas de lutter contre des haines et des préjugés qui ne cessent de renaître au gré des événements. Il faut seulement souligner le fait que, pour ce qui est de la question homosexuelle, le tournant principal de son histoire, marqué par ses premières victoires symboliques et juridiques, ne s’opère en Occident que dans le dernier tiers du XX° siècle, à la fin des années 1960, au point qu’il est possible de scinder cette histoire en deux époques, avec pour ligne de fracture le tournant « 1968-1969 ». Retracer, en nous arrêtant à l’Occident, les grandes lignes de cette histoire, est tout l’objet des développements qui suivent.

Les multiples approches de la question

Singulière, cette histoire mérite d’être retracée, mais elle englobe tellement d’aspects qu’aucun savoir constitué ne peut prétendre en rendre compte à lui tout seul. Il faut mesurer combien cette histoire, qui reste très largement à écrire, n’est pas, en tout cas, une histoire spécifique. Elle est par nature interdisciplinaire. Elle concerne l’histoire de la vie privée, l’histoire du droit et des châtiments, l’histoire des femmes, l’histoire de la médecine et de la santé, l’histoire de la psychiatrie, l’histoire de l’art, enfin, pour reprendre l’expression de Michel Foucault, l’histoire de la sexualité. Il faudrait donc à la fois forger des techniques historiques nouvelles pour la construire et emprunter aux différentes disciplines existantes pour espérer progresser, sans parler de la faiblesse des sources.

Certains auteurs, conscients de ces difficultés, ont délibérément choisi des approches limitées aux sources les plus évidentes. Une possibilité, classique, fut de suivre l’évolution des discours sur l’amour entre personnes du même sexe à travers la littérature et la philosophie.

Une histoire a pu alors être esquissée qui conduit, en philosophie. Du Banquet de Platon (IV° siècle av. J.-C.) À l’Essai sur la pédérastie de Bentham (1785, publié seulement en 1982), et, en littérature, des poèmes d’Ovide à ceux de Verlaine et de Rimbaud, en passant par les vers cryptés de Villon et les Sonnets de Shakespeare (1609) ; ou encore, pour le XX° siècle, de Maurice de E. M. Forster (1914, publié seulement en 1971) aux Garçons de Montherlant (1969), des textes féminins de Colette, de Gertrude Stein ou de Virginia Woolf jusqu’à l’Alexis de Marguerite Yourcenar (1929), sans oublier les récits à clés d’Aragon, ou encore Incidents, journal intime de Roland Barthes (1987).

Une autre façon d’envisager l’histoire de la question depuis le monde ancien jusqu’au monde moderne est de la suivre sous l’angle des « amitiés particulières ». Une réflexion sur « l’homosexualité qui ne dit pas son nom » de l’Antiquité au XIX° siècle doit faire une grande place à ces figures de légende. Et, en la matière, les exemples ne manquent pas, que ce soit le couple mythologique formé par Zeus et Ganymède ; les guerriers Achille et Patrocle dans L’Iliade ; les amants devenus héros de la démocratie athénienne, les tyrannoctones Harmodios et Aristogiton (l’adulte et l’éphèbe) ; L’empereur Hadrien et son amant grec, l’esclave Antinoüs. Pour l’Europe après 1500, citons le roi de France Henri III et ses « mignons », et les nombreuses figures princières ou royales auxquelles s’est longtemps bornée l’historiographie : Louis XIII ; Monsieur, frère du roi Louis XIV ; Frédéric II de Prusse ; enfin Louis II de Bavière, le plus tourmenté de ces personnages ambigus.

Vers 1970, c’est à cette époque que le terme d’origine américaine « gay » est apparu en France, il a remplacé le mot extrêmement cruel et insultant de PD. Francisé (le journal Gai Pied) ou non (la marche annuelle de la gay pride), c’est un terme non péjoratif qui connaît une forte diffusion à partir de la fin des années 1970. Il a été construit en opposition au terme américain straight (droit, régulier). Les termes américains queen (folle) et surtout queer (bizarre) sont moins répandus en France, mais attestent à la fois de l’influence américaine en matière d’homosexualité et de l’importance encore attachée par les homosexuels à la manière de se nommer eux-mêmes.

L’homosexualité, comme sentiment d’appartenance à un groupe déterminé, n’est pas une constante transhistorique. Longtemps elle n’a pas existé en tant que telle, ni comme mot, ni comme vécu, ni bien sûr comme identité. Confondue sous l’Antiquité avec l’amitié, la bisexualité ou la pédérastie (qui avait alors une valeur positive), elle n’est dénoncée et définie que peu à peu avec le christianisme, et n’est véritablement nommée qu’au XIXe siècle. C’est cette évolution qui sera retracée à grands traits dans les développements qui suivent.

L’Antiquité grecque et romaine.

Pour comprendre les pratiques homosexuelles dans l’Antiquité, l’une des portes d’entrée les plus passionnantes reste l’ouvrage classique de l’historien Kenneth J. Dover, Homosexualité grecque. Au-delà de ses mérites et de l’érudition de son auteur, ce livre a la particularité d’être un exercice utile de démystification d’une période longtemps considérée comme un « âge d’or » de l’homosexualité. Certes, Dover et de nombreux autres auteurs après lui, notamment Claude Mossé et Paul Veyne, mettent bien en lumière l’existence de rapports sexuels fréquents entre individus de sexe masculin dans l’Antiquité. Et lorsqu’on voit sur un vase un jeune homme donner un lièvre à un garçon, c’est bien d’un cadeau d’amour qu’il s’agit ; ou quand un garçon caresse le menton d’un autre, c’est bien d’une proposition dont il est question. Toute une littérature évoque d’ailleurs l’amour des garçons, depuis Platon (Le Banquet, Phèdre), jusqu’à Plutarque (Dialogue de l’amour). Mais Dover montre très bien qu’il y a une grande différence entre le rapport sexuel avec une personne de son sexe et la situation qui consiste à « aimer » le même sexe. Dans la société grecque classique, les rapports charnels entre individus de sexe masculin étaient très codifiés et très hiérarchisés. Il y avait surtout la distinction, dans l’éthique grecque, entre le rôle actif et valorisé de l’éraste, qui prenait l’initiative de la conquête amoureuse, et le rôle passif de l’éromène, le partenaire le plus jeune, objet du désir. Pour les adolescents, la passivité était tout simplement une étape normale de leur préparation à la vie d’homme. Pour autant, il serait réducteur de soutenir que ces pratiques se justifiaient uniquement par leur usage initiatique, en tant que rites de passage dans la société des adultes. Une multitude de textes et de représentations iconographiques indiquent que dans la Grèce classique et, plus tard, dans le monde hellénisé, ces pratiques sont d’une fréquence, d’une banalité et d’une visibilité telles qu’elles ne cadrent absolument plus avec une explication rituelle. Elles disent plus simplement le statut socialement privilégié des rapports sexuels masculins dans cette civilisation d’avant le péché.

Ces relations prendront une forme encore différente dans le monde romain : des garçons libres de Grèce initiés par leurs aînés, compagnons de jeunesse ou d’armes célébrés et recherchés pour leur beauté parce qu’ils offrent un idéal de perfection au monde masculin de la cité, on passe au modèle de la puissance absolue du maître romain sur sa maison : femmes, enfants et esclaves. Toutefois, l’hellénisation de la société romaine transparaît clairement dans l’exemple célèbre de la relation d’amour entre l’empereur Hadrien et Antinoüs, l’éphèbe grec (relation magnifiée dans l’Histoire auguste au IVe siècle, dont Marguerite Yourcenar s’inspirera pour Les Mémoires d’Hadrien)

Dans tous les cas, en Grèce comme à Rome, l’homme qui désire un autre homme ne fait pas, selon Dover, une expérience assimilable à ce que nous appelons aujourd’hui « homosexualité ». L’alternative qui voudrait qu’une personne soit hétérosexuelle ou homosexuelle n’est pas alors concevable. S’il y eut probablement, comme partout ailleurs, des cas d’attachement sexuel plus intense entre certains « porteurs de barbes », ceux-ci restèrent secrets car ils n’étaient nullement encouragés par la société. Dans la vie publique, les hommes libres, qui constituaient le petit nombre des citoyens de plein droit, se devaient de rester virils et « actifs », qu’ils fussent en relation avec des esclaves, de jeunes adolescents ou des femmes. Jamais, de toute manière, ils n’excluaient les rapports avec les femmes. Les actes sexuels avec des partenaires de même sexe n’avaient donc pas une valeur exclusive et encore moins « identitaire ». C’est pourquoi on peut affirmer en ce sens que « l’homosexuel » n’existe pas dans l’Antiquité.

Comme le souligne également l’historien Paul Veyne, ce que nous savons de l’Antiquité classique témoigne non pas d’une homosexualité opposée à l’hétérosexualité, mais de « comportements » homosexuels liés à certains âges de la vie ou à certaines circonstances qui n’excluaient pas chez les mêmes individus des pratiques hétérosexuelles concurrentes.

 Ce détour par l’Antiquité est très utile enfin pour comprendre la situation actuelle qui demeure dans bien des pays du monde, et notamment dans les pays musulmans, où une telle sexualité d’initiation ou de substitution est encore fréquente aujourd’hui. Ceux qui accomplissent ces actes, dans des sociétés qui restent par ailleurs extrêmement répressives à l’égard de l’homosexualité, ne s’éprouvent pas non plus comme homosexuels.

La répression de l’Église et de l’État : Le temps du péché.

Par rapport à l’Antiquité grecque et romaine, l’établissement du christianisme à Rome marque en Occident le véritable début de la condamnation des pratiques entre hommes - laquelle devait perdurer dans l’Europe christianisée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. D’une manière globale, sous l’influence du christianisme lui-même héritier des interdits du judaïsme, une morale sexuelle beaucoup plus rigoureuse s’installe, ou du moins s’amplifie car John Boswell a montré qu’elle existait quelquefois antérieurement au début de l’ère chrétienne, notamment chez les stoïciens et les pythagoriciens : les rapports sexuels sont peu à peu limités au cadre du mariage, l’adultère est interdit ainsi que toutes les conduites non procréatrices. Cette morale chrétienne se durcit un peu plus à partir du IVe siècle, tant du point de vue des impératifs du couple (dont celui de la virginité avant le mariage) que du point de vue de la répression des « invertis » (lois romaines des IVe et VIe siècles). C’est le temps du péché.

La Bible, tout comme le Coran, condamne très fermement l’homosexualité. Dans l’Ancien Testament, les chapitres XVIII et XIX de la Genèse content l’histoire de Sodome et de Gomorrhe, deux villes détruites par une pluie de soufre et de feu envoyée par Dieu pour châtier ses habitants pour leurs péchés, résumés plus tard par la tradition chrétienne par le mot « sodomie ». Plus explicites encore sont les interdits du Lévitique, XVIII, 22 : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination », et XX, 13 : « Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable ; Ils seront punis de mort : leur sang retombera sur eux. » Dans le Nouveau Testament, seul l’apôtre Paul, dans l’Épître aux Romains, I, 24-27, condamne ces pratiques, comme signes de l’idolâtrie païenne : « C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature ; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leur désir les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes... »

Cette condamnation sera reprise par les Pères de l’Église, puis par les théologiens et les juristes. Saint Augustin et, plus tard, saint Thomas d’Aquin, seront très sévères à l’égard de la sodomie, qui tend au Moyen Âge à désigner tous les actes sexuels dénués de finalité procréatrice : Coït interrompu, masturbation, fellation, coït anal, coït entre les cuisses, bestialité.

La répression de l’homosexualité surtout masculine s’accentue entre le VIIIe et le XIIe siècle (Boswell tient le XIIe siècle pour décisif) avec la promulgation de lois contre la sodomie punie de la peine de mort. Les peines seront encore renforcées et se diversifieront par la suite, frappant les sodomites pour hérésie ou crime de lèse-majesté divine et royale à partir de la fin du XIIIe siècle. D’une manière globale, cette répression de l’homosexualité perdurera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un peu plus tard pour certains pays occidentaux. En France la dernière exécution par le feu a lieu en 1783. Si la justice réduit son zèle contre les « gens du commun » à cette époque (la noblesse n’ayant quant à elle presque jamais été inquiétée), une répression policière mêlant arrestations, chantage et fichage, prend efficacement le relais.

Sous l’influence des philosophes des Lumières, en particulier de Voltaire ; Le Code pénal que l’on doit notamment à Cambacérès, lui-même homosexuel, dépénalisent officiellement l’homosexualité en France en abandonnant le crime de sodomie. En suivant le modèle français, plusieurs pays occidentaux diminuent assez rapidement les peines frappant les homosexuels, à commencer par la peine de mort qu’ils suppriment. Cependant d’autres pays conserveront ou créeront des dispositions pénales spécifiques pour réprimer l’homosexualité. Le Royaume-Uni se montrera sévère tout au long du XIX° siècle : Une exécution capitale a encore lieu en 1835. La répression de la « débauche contre nature », adoptée par la Prusse en 1851, sera étendue à l’empire allemand en 1872 par le paragraphe 175 du Code pénal impérial, abrogé seulement en 1969. Même en l’absence de telles dispositions, d’autres formes de répression apparaissent contre les pratiques homosexuelles, y compris en France tout au long du XIX° siècle, et durant une bonne partie encore du XX° siècle.

Le XIX° siècle aliéniste.

L’apport des auteurs qui se sont penchés sur le XIX° siècle est essentiel, et parmi eux bien sûr celui de Michel Foucault dans La Volonté de savoir. Le philosophe a tenté de comprendre comment les comportements homosexuels restent des « problèmes » au XIX° siècle et donnent même lieu à des multitudes d’analyses qui constituent autant d’objets de savoir. Foucault parle de « l’entrée bruyante » au milieu du XIX° siècle de l’homosexualité dans la réflexion médicale. Ce tournant permet de faire des relations homosexuelles une pathologie et aux psychiatres de prendre le relais des prêtres et des policiers. Ils ont alors à leur disposition un mot nouveau, « homosexuel », inventé on l’a dit en 1869 par le médecin autrichien Benkert et très vite diffusé, justement, par l’intermédiaire des études médicales, même s’il reste concurrencé par les termes d’inverti, d’uranien ou uraniste.

Il serait vain de revenir longuement sur les discours médicaux du XIX° siècle qui traitent de l’homosexualité avec une insistance tournant à l’obsession et sur la multiplication des études psychiatriques qui « analysent » l’homosexualité en termes de « dégénérescence » physique et morale, héréditaire ou acquise. Dans des recensions ironiques, les écrivains Dominique Fernandez et surtout Jean-Paul Aron ont donné la parole à ces étonnants médecins et ont sorti de l’oubli cette littérature sinistre.

Un siècle de combat.

Bientôt, en effet, on voit apparaître à la fin du XIX° siècle et au début du XX° les premières revendications et les premières tentatives d’organisations collectives. Certes, la plupart de ses groupes seront clandestins ou peu développés, mais certains d’entre eux, à commencer par celui de Magnus Hirschfeld, connaîtront un succès durable et serviront de modèle (les nazis mettront un terme à son travail en Allemagne, des leur arrivée au pouvoir). De telles initiatives imprégneront durablement la mémoire collective des homosexuels avant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qui est décisif entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, c’est que les « homosexuels » arrivent désormais à se penser en tant que tels : Ils ont pris conscience de leur singularité. Entre la profusion médicale de la fin du XIXe siècle et les mouvements contestataires des années 1960, les années 1900-1950 constituent donc bel et bien une phase de transition importante. Des études plus précises sur les années 1920 et 1930 (par exemple l’étude historique de Florence Tamagne) montrent, tout particulièrement en Allemagne et en premier lieu à Berlin, les premiers signes de formation d’une « communauté » homosexuelle : la multiplication des cafés, bars, cabarets, boîtes de nuit et lieux de rencontre fréquentés exclusivement par cette communauté, l’importance de la littérature et surtout le fait que des débats théoriques et des controverses naissent, annonçant les débats d’aujourd’hui sur la question de « l’intégration » des homosexuels, par exemple au Royaume-Uni et en France. Les homosexuels commencent dès cette époque à vouloir revendiquer leur normalité.

La Seconde Guerre mondiale vient mettre un terme passager à cette « libération ». En Allemagne, la persécution des homosexuels prend un tour systématique. L’historien Richard Plant avance le chiffre de 20 000 déportés homosexuels (tous pays confondus), morts dans les camps de concentration, où leur marque distinctive était le triangle rose. En France si la répression n’est pas aussi violente, le régime de Vichy pénalise néanmoins à nouveau l’homosexualité et aggrave les peines.

Si on a fréquemment tendance à confondre homosexualité masculine et féminine (et le terme homosexuel y incite), il est impossible de mêler systématiquement les deux histoires. Pour une large part, les pratiques policières et religieuses à l’égard du lesbianisme sont fondamentalement différentes de celles qui condamnent les hommes homosexuels. Si l’homosexualité féminine a paru longtemps moins choquante que celle des hommes, c’est parce qu’on l’a entourée de silence. Depuis la poétesse grecque Sappho, vers 600 ans avant J.-C., il semble que le lesbianisme soit marqué par un grand vide : Très méconnu, peu réprimé, tardivement nommé (le terme apparaîtrait vers 1600, forgé à partir du nom de l’île de la mer Égée, Lesbos, mais serait surtout diffusé par Baudelaire dans Les Fleurs du mal) ; plus que toute autre son histoire reste à écrire.

Il y eut certes, au XIX° siècle, les « bavardages » d’écrivains comme Théophile Gautier, Daudet, Maupassant ou même Balzac, malgré son très précoce La Fille aux yeux d’or -, mais ces ouvrages ne faisaient souvent que prolonger un discours profondément misogyne. De cette manière, le silence presque total des femmes elles-mêmes redoublait celui de la loi. Pourtant, entre 1905 et les années 1960, le salon sis 20 rue Jacob à Paris de Natalie Clifford Barney, Américaine surnommée « l’Amazone », va devenir le centre d’une « agitation saphique » qui n’a pas eu d’équivalent depuis. Ces femmes volages et exaltées qui arborent vestons, cravates et monocles appartiennent à la légende.

Les écrivains de la Belle Époque qui ont « goûté à la brioche maudite » s’y retrouvent : Renée Vivien, Djuna Barnes, Liane de Pougy... Le salon ne désemplit pas jusqu’à la guerre. Radclyffe Hall (l’auteur du fameux Puits de solitude, 1928) y débarque, comme Gertrude Stein et Alice Toklas. « Je suis très capable de prévoir votre légende future, écrit Marguerite Yourcenar à Natalie Barney. [...]. On admire surtout, sans bien se l’expliquer, la durée tranquille de ce tour de force qu’est une vie libre. Je me suis dit que vous aviez eu de la chance de vivre à une époque où la notion de plaisir restait une notion civilisatrice, elle ne l’est plus aujourd’hui. » Si Natalie Barney n’a pas réussi à constituer véritablement ce que l’on peut appeler une œuvre, l’Amazone aura représenté jusqu’à la caricature le saphisme émancipateur de la première moitié du siècle.

Parmi les femmes présentes rue Jacob, Colette est certainement la plus célèbre de toutes. Son œuvre, dont la série des Claudine, aborde avec bonheur le thème des souvenirs féminins : la figure de la mère, les jardins de l’enfance, les secrets d’écolières, l’arrivée à Paris, enfin la découverte des amours entre femmes. Le monde de Claudine-Colette est enveloppé d’intrigues sensuelles entre jeunes filles et entre jeunes garçons. En parallèle de l’œuvre, la vie de la romancière a illustré un modèle d’indépendance féminine marqué notamment par sa revanche sur l’appropriation indue de son talent par son mari. Aux années conjugales, où elle n’est qu’une « petite mariée villageoise », succède, après le divorce, une existence transformée : elle coupe ses cheveux, fume, s’habille en homme. Ses romans, dès lors, abordent le thème de l’incommunicabilité en amour entre l’homme et la femme. Ses amours féminines, le scandale du Moulin-Rouge en 1907, où elle embrasse publiquement sa compagne Missy (ce qui entraîne l’intervention de la police et l’interdiction des représentations suivantes), son amitié avec Jean Cocteau et Jean Marais, sa liaison avec Mathilde, puis avec le jeune fils de son second mari ont forgé une image de femme iconoclaste. Cette féminité d’un genre nouveau sera l’une des sources de son ardeur et le sel de son œuvre. Ce sera également la cause du refus, par l’Église, de son enterrement religieux en 1954. Une œuvre et une vie qui ont durablement marqué l’imaginaire lesbien.

La révolution des années 1970.

À travers le monde, l’acte de naissance de la « révolution homosexuelle » porte une date : le 27 juin 1969. Cette nuit-là, à New York, six officiers de police en civil pénètrent à l’intérieur d’un café homosexuel, le Stonewall Inn, au numéro 53 de Christopher Street à Greenwich Village. Descente habituelle, la visite se solde par quelques interpellations de travestis et une fermeture du café, tandis que des clients sont violemment bousculés. Simple routine. Ce soir-là pourtant, les homosexuels réagissent pour la première fois : les renforts de police sont accueillis à coups de briques... et de talons aiguilles. Trois nuits d’émeutes suivent. Pour la première fois, les homosexuels adoptent une attitude offensive. C’est la naissance du to come out of the closet (ou coming out, « sortir du placard »). Cet événement romantique, que l’écrivain américain Edmund White a pu qualifier de « prise de la Bastille » joue encore aujourd’hui un rôle important dans la mémoire collective des homosexuels.

Il serait caricatural de réduire toute l’histoire récente de l’homosexualité à cette date américaine symbolique. Pourtant, c’est bien à la fin des années 1960 ou au tout début des années 1970 que l’histoire bascule pour les homosexuels. Dans la plupart des pays occidentaux, des événements similaires ont lieu. En France, le mouvement homosexuel apparaît en 1971 dans une filiation post-soixante-huitarde évidente, même si les luttes homosexuelles vont suivre dans notre pays un lent processus d’émancipation : après un temps de lutte identitaire centripète, replié sur une réflexion interne, le discours évolue pour se consacrer à la défense des droits de la minorité sur un mode centrifuge quasi syndical. Une évolution qui va prendre dix ans.

Tout au long des années 1970, dans la dynamique de Mai-68 et des revendications « gauchistes » des années Pompidou, la question homosexuelle est en effet peu à peu devenue un enjeu de société. Dans un premier temps, entre 1971 et 1979, le mouvement fut politiquement situationniste, trotskiste et bientôt maoïste, mais toujours radical et minoritaire. Les luttes se cantonnaient le plus souvent aux groupes de conscience, aux lieux de paroles ou à la découverte, entre soi, de la spécificité homosexuelle.

Un trait spécifique de ce mouvement à cette époque, valable aussi bien en France qu’aux États-Unis, est sa proximité du mouvement homosexuel et du mouvement de libération des femmes. Pour s’affirmer les lesbiennes doivent d’ailleurs mener deux combats qu’elles tentent de concilier : un combat féministe pour obtenir la parole en tant que femme, un combat lesbien pour affirmer leurs droits homosexuels. Or, très souvent, les féministes refuseront d’envisager la singularité lesbienne. Cependant, comme le montre l’histoire du mouvement gay français, c’est bel et bien au sein du mouvement des femmes (M.L.F.) que les hommes homosexuels sauront s’affirmer au départ, et trouver des solidarités, avant de voler de leurs propres ailes.

Mais la rupture de 1968-1969 ne se résume pas à un vent de libération qui souffle d’Amérique. Dans les discours politiques de gauche, dans la littérature et la chanson, l’homosexualité cesse également d’être un tabou et se banalise. De nombreux établissements gays se créent. La mode évolue avec les gays et surtout l’image de l’homosexuel se virilise comme les textes clés du sociologue Michael Pollak l’ont bien montré.

Et s’il fallait un exemple de plus à cette « libération en marche », le cinéma des années 1965-1980 en serait une illustration très parlante. De Théorème (1968) de Pasolini à Sebastiane (1975) de Derek Jarman, en passant par Les Damnés (1969), Mort à Venise (1971) et Ludwig (1972) de Visconti, Love (1969) et Music Lovers de Ken Russell, ou encore Le Droit du plus fort (1974) de Fassbinder, c’est tout un art qui se met aussi au service d’une cause. Le tournant 1968-1969 est bien une rupture majeure dans les pays occidentaux.

Normalité contre rébellion.

Pour être nouveau, le débat sur l’homosexualité n’en est pas pour autant figé. Et en renouant pour une part avec des débats anciens, les homosexuels vont continuer (ils le font encore aujourd’hui) à se diviser sur la question de leur place dans la société et de leur meilleure intégration possible : rébellion ou normalité ? C’est autour de cette alternative que s’organise, notamment depuis la fin des années 1960, le débat sur l’homosexualité. Dans une filiation universaliste, une partie du monde homosexuel défend une normalisation avec ce qu’elle implique de concessions et de respect des règles de la civilité ; dans une filiation « Genet », d’autres affirment leur volonté de déstabilisation sociale et de rébellion. Deux figures, pour la France, peuvent résumer, jusqu’à aujourd’hui, l’enjeu du débat. La première est celle de Guy Hocquenghem. En 1972, à vingt-cinq ans, ce produit exemplaire de ce qu’on appellera, dans un raccourci saisissant, « la pensée 68 » (lecteur de Fourier, Reich, Marcuse et bientôt de Deleuze et Foucault), « avoue » publiquement son homosexualité, dans la France pompidolienne, à l’occasion d’une interview fracassante publiée dans Le Nouvel Observateur. Du coup, ce qui devait être un témoignage singulier prend le titre collectif de « révolution des homosexuels ». En faisant ce que, depuis cette époque, on appelle son coming out (rendre publique son homosexualité à son entourage), en racontant sa vie, mélange instable de culpabilité et de révolte - chemin classique vers les utopies révolutionnaires, Hocquenghem trace la voie d’un combat homosexuel radical.

Devenu écrivain et pamphlétaire de talent, Guy Hocquenghem va s’installer, durant les années 1970, comme le plus célèbre militant homosexuel français. À la tête du Front homosexuel d’action révolutionnaire (groupe radical homosexuel, le F.H.A.R. a été créé en 1971 et a disparu vers 1973), en multipliant les journaux provocants, comme le fameux périodique Tout ! ou le numéro mythique de « Trois Milliards de pervers », Hocquenghem sera aussi l’auteur d’une œuvre radicale déterminante (notamment les ouvrages fondamentaux que sont Le Désir homosexuel, 1972, et La Dérive homosexuelle, 1977). Ni identitaire, ni réformateur, ni alors véritablement anti-discriminatoire, le mouvement homosexuel tel que le conçoit Hocquenghem se veut révolutionnaire, refusant l’assignation des homosexuels à une identité, plus foucaldien ou deleuzien que communautaire, plus marqué par les féeries libidineuses de Jean Genet et la thématique de Pasolini que par Montherlant, Julien Green, Marcel Jouhandeau ou même Gide. À travers articles et livres, il exalte une version hors norme de l’homosexuel et combat « la modernité rassurante de l’homosexuel de 35 ans à moustache et à attaché-case, qui respire avec délices l’odeur d’after-shave » de son partenaire.

Jusqu’à sa mort des suites du sida en août 1988, Guy Hocquenghem, devenu tour à tour essayiste et romancier, saura rester fidèle à ses idées malgré la reconversion, après 1981, de la plupart de ses amis gauchistes dans le socialisme de gouvernement (ce dont témoigne encore l’un des pamphlets les plus vifs de Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, 1986). C’est son talent d’avoir su anticiper, par le seul récit de sa vie et son identification au mouvement gay, l’ensemble des espoirs, mais aussi des impasses - qui guettent l’homosexuel moderne.

Le cas français.

Au tournant des années 1980, une nouvelle phase s’ouvre en effet : les revendications se précisent et une mobilisation en termes de « droits » permet bientôt, en France en tout cas, la « dépénalisation » de l’homosexualité. Ce passage d’une culture révolutionnaire et minoritaire (lutte des classes défendue par les premiers militants gays) à une culture anti-discriminatoire (droits de l’homme) fut une évolution majeure pour le mouvement gay. Le Parti socialiste et François Mitterrand traduisent en acte leur promesse politique et, très vite, entre 1981 et 1983, la gauche va abolir toutes les discriminations légales qui, dans les textes, comportaient des atteintes, directes ou implicites, à la liberté du mode de vie choisi par les homosexuels.

En moins d’une année, François Mitterrand, Robert Badinter, Gaston Defferre, Gisèle Halimi, Louis Joinet et Jack Lang purgent le droit français de la plupart de ses archaïsmes en matière de mœurs (circulaire Defferre contre le fichage par la police, circulaire Badinter mettant fin aux poursuites du parquet, loi Quilliot qui supprime la mention pour les locataires de devoir se comporter en « bons pères de famille », etc.) ; sans pour autant substituer aux textes répressifs une législation spécifique, catégorielle ou identitaire. En cela, ils ont suivi une approche universaliste qui a pour première conséquence de « normaliser » la vie des gays, et s’inscrivent ainsi clairement dans la perspective ouverte par Jean-Louis Bory.

Paradoxalement, cette filiation universaliste et intégrationniste, les années sida vont encore la renforcer. Au début, bien sûr, l’épidémie a tout chamboulé. S’il fut alors difficile de décrypter les tensions contradictoires du mouvement gay, la valse hésitation de l’action politique et les peurs de l’opinion publique, le legs principal des années de lutte contre le sida reste néanmoins aujourd’hui la mobilisation en faveur de « droits ». L’éthique de l’association Aides (fondée en 1984) reposait initialement sur le respect du secret médical, sur le principe de dépistage volontaire, sur la défense de la vie privée et du non-jugement. Elle a fait école.

Au moment où commencent les années 1990, la question homosexuelle a donc déjà été reformulée plusieurs fois : « libération » homosexuelle, logique de droits et lutte contre le sida se combinent alors et donnent naissance à un vaste mouvement gay dont la visibilité s’est accrue tout au long des années 1990.

« L’effet sida » en fut assurément l’un des éléments de cristallisation. Sujet de désarroi, de déchirement et de polémiques violentes (qu’on se souvienne seulement du « cancer gay » dont parlait la presse en 1983, du « sida mental » que stigmatisait le journaliste Louis Pauwels en 1986 et des « sidaïques » que dénonçait Jean-Marie Le Pen en 1987), c’est dans les années 1990 que la lutte contre le sida devient une cause consensuelle : les Français sourient lorsque l’association Act Up, créée en 1989, honore l’obélisque de la place de la Concorde à Paris d’un préservatif géant, rose fluo, le 1er décembre 1993 ; ils apportent en nombre leur contribution financière lors du premier Sidaction (7 avril 1994) ; ils arborent bientôt massivement le petit ruban rouge (1994-1995) - un véritable phénomène de mode. Et si ce mouvement s’essouffle après 1996, il n’en reste pas moins une mobilisation sans précédent aux effets durables.

Cette visibilité accrue des gays fut, dans les années 1980 et 1990 (comme auparavant dans les années 1970), également culturelle. Les revendications militantes portées par les activistes ont été amplifiées par tout un mouvement culturel, qui, dans le cinéma (de Derek Jarman à Stephen Frears, de Pedro Almodovar à André Téchiné) ; dans la littérature (de Copi à Armistead Maupin et jusqu’à - quoique plus singulier, Bernard-Marie Koltès), et bien sûr dans la chanson (de David Bowie à Village People, de Boy Georges à Freddie Mercury et Jimmy Somerville, sans oublier le succès de la house music et de la techno), transforme profondément l’image des gays. Le sida fut, ici encore, l’un des thèmes centraux de cette période, depuis les chorégraphies de Bill T. Jones, jusqu’aux romans d’Hervé Guibert (À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie), en passant par le film-étendard de Cyril Collard, Les Nuits fauves, qui obtient quatre récompenses aux Césars 1993 et attire près de 3 millions de personnes durant ses six premiers mois en salles.

La culture est un résumé parlant des mutations de la société française sur l’homosexualité : Sud de Julien Green (1953), L’Étoile rose de Dominique Fernandez (1978), L’Homme blessé de Patrice Chéreau (1983), Les Roseaux sauvages de Téchiné (1994), Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau (1998)..., quelques œuvres parmi des dizaines qui accompagnent le passage de la honte à la culpabilité, puis de la culpabilité à la liberté. C’est toute une révolution qui a eu lieu.

Une révolution qui est encore plus frappante en ce qui concerne les modes de vie : qu’elles paraissent lointaines ces émissions sur l’homosexualité censurées par l’O.R.T.F., ces figures de style militantes de Jean-Louis Bory dans L’Observateur, ces petites annonces « Chéri(e) » provocantes dans Libération : Codes amoureux, pratiques sexuelles, visibilité du couple gay, les hommes et les femmes homosexuels des années 1990 ne ressemblent guère à leurs aînés. En trente ans, la libération sexuelle puis le sida ont transformé la vie des gays si profondément qu’il est difficile, à l’heure des « soirées mousse » dans les discothèques, des gogo-dancers et de la constitution du quartier gay du Marais à Paris (à partir de 1979, et surtout après 1983) avec ses bars et ses rainbow flags - le drapeau arc-en-ciel, nouvel emblème gay -, d’imaginer ce que fut la marginalité dépeinte par Gide et Genet, ce qu’ont été les mariages de complaisance ou « l’homosexualité noire », drague dure au cœur de la nuit urbaine. Désormais, l’homosexualité, qui se vit pour beaucoup comme un destin, et pour d’autres comme un choix, se banalise. Elle se vit de plus en plus « à la française », sans fierté, ni honte. Une sexualité comme une autre ?

Enfin, n’oublions pas les progrès considérables de la recherche qui commence à étudier l’histoire de l’homosexualité, ce qui était presque impensable il y a quelques années. De nombreux travaux originaux, et pas seulement au sein des toutes nouvelles gay & lesbian studies, permettent de mieux connaître la période de l’entre-deux-guerres, la vie de personnalités méconnues, ou les étapes de la libération gay dans les années 1970 et 1980. Car l’histoire de l’homosexualité est encore une histoire nouvelle. Cependant, il reste vrai que les homosexuels de la classe ouvrière, ou la condition des homosexuels dans les pays non démocratiques reste mal connue, sinon totalement méconnue.

Le succès croissant de la Gay Pride parachève ce mouvement : Anecdotique dans les années 1970 (la première date en France de 1977), marginale à partir de 1983 et dérisoire à la fin des années 1980, la manifestation de la « fierté » gay rassemble 10 000 personnes en 1993, 20 000 en 1994, 60 000 en 1995, 100 000 en 1996, 250 000 en 1997 et encore 200 000 en 1999 et 2000. Elle devient l’une des plus grandes fêtes parisienne, à la fois joyeuse et militante.

Cette banalisation du fait homosexuel s’est trouvée d’abord perturbée, et finalement confirmée, par le débat sur un nouveau projet de loi qui visait à donner un statut aux couples non mariés, hétérosexuels ou homosexuels : le Pacs (pace civil de solidarité). Affrontement politique majeur - 120 heures de débats au Parlement en témoignent en 1998-1999, la proposition de loi divisa initialement les partis politiques, comme les experts, mais finit par convaincre les Français (70 % y étaient finalement favorables en 2000). Ce fut en fin de compte une victoire du volontarisme en politique. Et du coup, la tolérance pour l’homosexualité s’est accrue au point de devenir « une manière acceptable de vivre sa sexualité » pour une majorité de Français (et pour plus de 85 % des jeunes de moins de vingt-quatre ans). Cette confirmation de la « révolution homosexuelle » que nous offrent les sondages est d’autant plus significative qu’ils suivent tout au long des trente dernières années une courbe en progression constante quant à la tolérance des Français à l’égard des homosexuels. Quatre chiffres, à eux seuls, résument ce mouvement d’ensemble. À une question de la Sofres posée régulièrement depuis presque trente ans : L’homosexualité est-elle « une manière acceptable de vivre sa sexualité ? », 24 % des personnes interrogées répondaient par l’affirmative en 1973, 29 % en 1981, 41 % en 1984 ; elles sont aujourd’hui 55 %.

Si on se limite à l’exemple français, la question homosexuelle a été reformulée plusieurs fois ces trente dernières années : au début des années 1970 lors de l’apparition de « fronts » révolutionnaires dans une perspective subversive ; une deuxième fois à la fin des années 1970 avec la lutte contre les discriminations qui frappent l’individu homosexuel, dans une logique de « droits » ; une nouvelle fois à la fin des années 1980, autour de la question du sida et de la nécessaire mobilisation contre le fléau ; enfin, une dernière fois au cours des années 1990 dans une problématique égalitaire avec le Pacs.

Droits, intégration, reconnaissance : que de chemin parcouru en trois décennies ! Certes, cette évolution française ne se retrouve pas dans tous les pays européens, ni, a fortiori, dans tous les pays du monde. Mais dans les États démocratiques occidentaux, il existe néanmoins un mouvement de fond qui vise à considérer les homosexuels comme des sujets de droits égaux et à reconnaître l’homosexualité comme un choix de vie singulier aussi acceptable qu’un autre. C’est dans cette logique que le traité d’Amsterdam du 2 octobre 1997 a introduit, au titre des principes devant guider les institutions de la Communauté européenne, la lutte contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle (art. 13). La fin de l’interdit homosexuel est l’une des dates clés des évolutions récentes des sociétés occidentales.

Le Sida.

Confrontés à une maladie nouvelle, comment devons-nous mener l’enquête qui en identifiera la cause et aboutira à un traitement ? Les progrès scientifiques et médicaux réalisés depuis une vingtaine d’années à l’occasion de l’épidémie de sida permettent de mieux appréhender la logique de la démarche scientifique, étape par étape. On constatera aussi qu’il ne suffit pas de comprendre pour soigner : les premières étapes de la recherche furent rapidement réalisées, mais on attend encore un traitement définitif ou un vaccin.

La définition même de maladie nouvelle est problématique car, pour qu’une maladie soit identifiée comme nouvelle, il faut avant tout qu’elle attire l’attention.

Le sida a pu être identifié grâce à un outil de surveillance unique, le réseau américain des Centers for Disease Control (C.D.C.). Ces centres avaient remarqué, dans le courant de l’année 1981, une augmentation de la consommation d’un antibiotique peu employé, utilisé pour le traitement d’une infection pulmonaire rare, la pneumocystose. Cette maladie ne frappait jusque-là que des personnes dont les réponses immunitaires étaient perturbées, dans des situations bien particulières : Certaines leucémies ou au cours des traitements employés lors d’une greffe d’organe par exemple.

On aurait pu conclure simplement à l’existence d’une « nouvelle » variété agressive de pneumocystose si tous les patients n’avaient été des hommes jeunes, sans traitement ou maladie connue pour provoquer un déficit immunitaire. Les chercheurs purent rapprocher les cas de pneumocystose de ceux d’autres patients souffrant d’infections inhabituelles, ou d’une forme extrêmement rare de cancer, le sarcome de Kaposi. Finalement, l’élément le plus surprenant, qui a attiré l’attention médicale et marquée les esprits était l’homosexualité des patients. Cet élément utile à la reconnaissance des premiers cas de sida ne constituait pas en lui-même un facteur biologique capable d’expliquer directement cette maladie. Il fallait donc rechercher un élément qui soit à la fois nouveau, répandu dans les communautés homosexuelles et capables de perturber le fonctionnement du système immunitaire. Le nombre de pistes possibles était fort élevé.

La signification même du terme sida, choisi à l’époque, marque cette incertitude : syndrome d’immunodéficience acquis. La traduction pourrait être « un manque d’immunité qui n’est pas héréditaire ». Une définition construite sur un manque et une négation ! La nature exacte de ce qui manque dans la fonction immunitaire reste encore mystérieuse aujourd’hui. Certes, le sida s’accompagne d’une diminution du nombre de certains globules blancs, les lymphocytes CD4. Mais cette baisse est-elle une cause ou une conséquence de la maladie ?

L’hypothèse d’une maladie infectieuse faisait déjà son chemin. Les homosexuels étaient fréquemment touchés par des maladies à transmission sexuelle, surtout lorsqu’ils avaient des partenaires multiples. Dès 1982, la description des premiers cas de sida chez les hémophiles (sujets à de fréquentes transfusions sanguines) et chez les toxicomanes par voie veineuse, et l’identification dans certains cas du patient à l’origine de la contagion permirent de confirmer l’origine infectieuse de la maladie et de préciser ses modes de transmission : le sang et les relations sexuelles. Il restait à identifier le où les agents responsables.

Le premier indice fut l’existence de cas de sida chez des hémophiles qui avaient reçu des produits sanguins filtrés. Le micro-organisme responsable de la maladie était donc plus petit que les pores du filtre utilisé : il s’agissait donc très vraisemblablement d’un virus. Tous les virus connus susceptibles d’être transmis par voie sanguine ou par voie sexuelle ont alors été soupçonnés car une variation d’un virus déjà connu aurait pu lui conférer de nouvelles propriétés pathogènes. Les virus candidats au sida se sont alors succédé en grand nombre. Citons entre autres le virus de l’hépatite B, le cytomégalovirus, le virus d’Epstein-Barr, etc.

C’est la piste des rétrovirus, responsables de certaines leucémies, que décidèrent de suivre un groupe de médecins français pour lesquels le virus devait être « exotique » (apparition récente aux États-Unis mais de nombreux cas rapportés dans diverses régions du globe : Haïti, Afrique) et pathogène au niveau des globules blancs d’où le déficit immunitaire. Cette piste eut pour immense mérite historique de mener les chercheurs jusqu’au coupable, c’est-à-dire à rechercher le virus dans les ganglions lymphatiques, parce qu’ils étaient hypertrophiés. Un ganglion suspect fut apporté à l’Institut Pasteur de Paris. Les virologistes le placèrent dans un milieu nutritif permettant la survie des cellules. À intervalles réguliers, un dosage biochimique fut effectué. Celui de l’enzyme « transcriptase inverse » dont la présence trahissait celle d’un rétrovirus. Le résultat positif de cette expérience fut publié début 1983. La présence de ce type de virus, dont le génome est constitué d’ARN, implique en effet qu’il ne puisse se multiplier dans les cellules infectées qu’après rétrotranscription (passage de l’ARN à l’ADN) grâce à la transcriptase inverse : chaque cellule infectée devient alors une machine à fabriquer des particules virales.

À partir de là, il restait à obtenir des arguments suffisants pour convaincre la communauté scientifique, bien sceptique à l’époque, qu’un virus présent dans le ganglion lymphatique d’un patient (lequel n’avait d’ailleurs pas encore le sida) était bien le virus du sida. La certitude scientifique aurait été obtenue en montrant que l’inoculation du virus (et de lui seul) est capable de provoquer la maladie. Déjà, cependant, l’existence de cas identifiés de sida transfusionnel constituait un argument très fort. La démonstration que le nouveau rétrovirus était bien le virus du sida imposait d’étudier deux groupes de personnes en nombre suffisant pour que l’analyse statistique soit valide. Schématiquement, le premier groupe, composé de personnes malades, devait permettre de retrouver le virus dans cent pour cent des cas. Le second groupe, composé de personnes en bonne santé et non exposées au risque de contamination, devait être indemne de la présence virale.

La mise au point d’un test de détection fiable du virus constituait donc l’enjeu essentiel du moment. Un enjeu scientifique, nécessaire pour démontrer que l’on tenait effectivement le virus du sida. Un enjeu économique, puisqu’un tel test pourrait être commercialisé pour le dépistage de l’infection. L’importance de ce double enjeu déclencha une controverse scientifique et juridique franco-américaine dont les multiples implications pour le dépistage du sida n’ont toujours pas été clarifiées (voir l’affaire du sang contaminé). Les premières études reposant sur ce principe et indiquant clairement la responsabilité du rétrovirus dans le sida avaient cependant été obtenues à partir de la fin de l’année 1983.

Le fait de disposer du virus du sida dans un flacon et d’être capable de le visualiser au microscope électronique n’était pas suffisant. Il était nécessaire d’analyser sa composition et, notamment, son contenu génétique. Le virus contient en effet deux molécules d’acide nucléique (ARN) susceptibles de porter une douzaine de gènes chacune. L’ensemble du message génétique porté par le virus du sida, sous la forme d’une liste informatique indigeste de 10 000 caractères, a été publié en janvier 1985. Grâce à ce travail, il a été possible de connaître avec précision les différentes protéines qui entrent dans la composition du virus. Il en existe une douzaine. Certaines, par exemple la transcriptase inverse ou la protéase, sont les cibles des médicaments antiviraux utilisés actuellement. D’autres, comme la protéine tat, les protéines internes (gag) ou les protéines d’enveloppe (Gp 120, Gp 41), sont utilisées dans la fabrication des vaccins. Il faut cependant reconnaître que la connaissance exhaustive des gènes viraux n’a pas été suffisante pour obtenir une compréhension tout aussi exhaustive de la maladie. Malgré des recherches très actives, la fonction de la moitié environ des protéines qui composent le virus reste mystérieuse et l’effondrement des défenses immunitaires des malades demeure inexpliqué.

L’analyse génétique a aussi révélé et mesuré une caractéristique essentielle du virus du sida : sa grande variabilité. Parfois, la variation est si grande qu’elle permet de définir un nouveau type de virus. En 1987, on réalisa que la divergence génétique entre le virus le plus répandu en Europe et aux États-Unis et certaines souches isolées en Afrique occidentale était très grande. Il a fallu développer un test de dépistage différent et définir deux types viraux principaux, aujourd’hui appelés virus de l’immunodéficience humaine de type 1 et 2 (VIH-1 et VIH-2). C’est à la même époque que l’on réalisa l’ampleur et la gravité de l’épidémie mondiale de sida. En octobre 1987, pour la première fois de son histoire, l’Assemblée générale des Nations unies s’intéressa à une maladie. Elle vota une résolution qui appelait toutes les nations de la planète à soutenir la stratégie de prévention du sida définie par l’Organisation mondiale de la santé.

1996, ENTRÉE EN SCÈNE DE LA TRITHÉRAPIE.

Même si des molécules susceptibles de bloquer la multiplication virale, comme l’AZT, étaient disponibles depuis plusieurs années, le progrès le plus significatif de la thérapeutique est très récent : il consiste à administrer trois médicaments antiviraux en même temps. Les molécules actuellement utilisées sont des inhibiteurs de transcriptase inverse, enzyme qui permet au virus de multiplier ses gènes, ou des inhibiteurs de protéase, enzyme nécessaire à la fabrication de nouvelles particules virales infectieuses. Même si la trithérapie a considérablement réduit la mortalité liée au sida au cours des dernières années, elle ne permet pas de guérir définitivement du sida. Les patients sont en rémission, contraints à un traitement à vie, du moins dans l’état actuel de nos connaissances.

Comment fonctionne la trithérapie ? Il faut savoir que le virus est capable de résister à un médicament grâce au hasard de ses variations. La population virale au sein d’un seul patient est suffisamment grande (de l’ordre de 1012) et diversifiée pour qu’au moins un virus soit capable de résister aux médicaments. C’est ce virus résistant, par un phénomène de sélection naturelle, qui sera l’ancêtre de la population virale à venir. Vu sa vitesse de multiplication, il peut produire, en quelques semaines, des centaines de milliards de virus résistants ! Ainsi, si l’on utilise un seul médicament antiviral, il existe à coup sûr dans l’organisme un virus capable d’y résister. Le médicament ne servira plus à rien une fois que ce variant se sera multiplié. En revanche, la variation nécessaire pour que le virus devienne résistant à trois médicaments est plus importante. De plus, en présence de trois médicaments, la multiplication virale est freinée, la taille de la population virale est réduite, et par là même le nombre d’unités virales (virions) capables de résister au traitement.

À cet égard est intervenu un élément essentiel aux progrès de la thérapeutique : l’invention d’un test biologique capable de mesurer la quantité de virus dans le sang (charge virale). Les tests de dépistage ne détectaient pas, en effet, de façon directe le virus, mais seulement les anticorps fabriqués par l’organisme en réponse à l’infection (séropositivité). Au contraire, les tests de charge virale permettent de connaître très rapidement l’efficacité du traitement et de le modifier si nécessaire. Avant de disposer de ces tests, on ne pouvait savoir que le traitement était inefficace que bien trop tard, lorsque le patient entrait en phase terminale de sa maladie. Ainsi, il fallut de nombreuses années et de trop nombreuses morts pour réaliser que la monothérapie était insuffisante. Les mesures de charge virale ont permis d’accélérer considérablement les essais de nouveaux médicaments et d’en étudier les combinaisons possibles. À ce suivi des malades, est venue s’ajouter l’identification des gîtes (ou « sanctuaires ») abritant le virus, ce qui permet d’instituer une immunomodulation visant à le débusquer.

ANNÉES 2000, UN NOUVEAU DÉFI.

La mise au point d’un vaccin préventif, c’est-à-dire capable de protéger les personnes non infectées, constitue une grande priorité de la recherche, car, dans le contexte actuel, c’est la seule solution pour juguler l’épidémie qui ravage l’Afrique et plus généralement les pays du Tiers Monde dont les moyens ne permettent pas de pratiquer la trithérapie. Selon la mission sida de la direction des Hôpitaux de France, le coût des traitements antirétroviraux dans ce pays s’est élevé en 1998 à 1 940 millions de francs. La communauté scientifique est divisée. D’un côté, les industriels de la biotechnologie défendent des essais cliniques devant mesurer chez l’homme l’efficacité des préparations vaccinales. De l’autre, les grandes agences scientifiques gouvernementales affirment que les candidats vaccins actuels sont inefficaces et potentiellement dangereux et que ces essais sont prématurés car ces vaccins ne sont efficaces que contre certaines souches virales, celles que l’on utilise au laboratoire et qui sont différentes des virus présents dans la nature. Malgré cela, les premiers essais vaccinaux à grande échelle vont débuter aux États-Unis et en Thaïlande. D’autres sont en préparation en Afrique. On peut en attendre des informations critiques pour la mise au point de vaccins réellement efficaces.

Parallèlement, d’autres voies thérapeutiques demeurent systématiquement explorées : celle des inhibiteurs de certaines protéines cellulaires qui viennent s’intégrer, comme le fait la cyclophiline, à la particule virale, ou celle des inhibiteurs de l’intégrase grâce à laquelle les gènes viraux sont multipliés. On explore encore la voie de l’évitement du processus de contamination : Inhibition de la pénétration virale dans la cellule cible par blocage des sites de fixation du virus (récepteur CD4, corécepteurs CXCR4 et CCR5) ou inhibition de la « fusion » des membranes du virus et de l’hôte.

Le XXI° siècle doit relever le plus tôt possible cet immense défi.

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