L’histoire, selon Pierre Chaunu.

Mardi 1er décembre 2009 // L’Histoire

Lorsque Pierre Chaunu faisait cours à l’université de Caen ou à la Sorbonne, les étudiants accouraient comme aimantés et fascinés par un professeur hors du commun. Par son savoir bien sûr, mais aussi sa conviction. Que l’on partage ou non ses idées - et beaucoup les refusait - on était obligé d’admirer cette intelligence en marche, cette élocution qui montait.

Crescendo à mesure que la démonstration atteignait le cœur des certitudes d’un homme qui, à la fin, transformait sa chaire en tribune. Il était comme cela, Pierre Chaunu, la passion incarnée. Le paradoxe voulait que ce croyant qui revêtait aussi la toge du prédicant fût aux antipodes du fidéisme. Ne se définissait-il pas comme un héritier des Lumières, ne renonçant à aucune des exigences de la Raison ? Comme historien, il avait choisi la plus scientifique des méthodes d’approche, puisqu’il privilégiait la quantité, la lecture chiffrée du passé, celle qui s’ordonnait en séries mesurables.

Mais, loin d’aboutir à une conception scientiste ou matérialiste, cette histoire - la plus moderne - est celle qui nous rend proche des soucis et des interrogations de notre humanité : la vie, l’amour, la mort. Comme Marrou et Ariès, Chaunu ont été le théoricien et le philosophe de sa propre discipline, mais il a donné une inflexion très particulière à sa réflexion. Car s’il est en empathie évidente avec l’un et l’autre sur l’essentiel, il insiste beaucoup sur le caractère scientifique de la recherche historique au vingtième siècle. Mieux vaut le citer pour s’en convaincre : « Cette histoire scientifique qui prolonge les séries statistiques, qui fournit des systèmes du passé, des explications cohérentes et gratifiantes, cette histoire au présent constitue un atout, pour tous ceux qui ont une responsabilité dans la décision... » Ou encore : « Oui, l’histoire, la vraie, l’histoire scientifique qui mesure, qui pose, qui compte, qui organise le passé dans des modèles explicatifs cohérents, accrochés au présent, cette part importante de la connaissance ne peut rester en friche. » On note l’insatisfaction après qu’a été affirmé l’indubitable progrès de la connaissance. C’est que, selon Pierre Chaunu, on n’a pas encore ou du moins pas assez, tenu compte du formidable matériau humain acquis par la recherche, notamment du fait de l’élaboration des sciences humaines, en économie par exemple.

 La preuve en est l’indifférence qui règne dans les milieux dirigeants en matière démographique. L’histoire des séries s’est chargée de montrer au jeune historien dépouillant les richesses des archives de Séville la primauté absolue du développement des populations dans le passé de l’Amérique hispanique. Ainsi rejoint-il le pionnier qu’a été Alfred Sauvy dès avant la guerre ? Fort des certitudes acquises, il va interpeller, au-delà des dirigeants des États.

L’opinion publique : « Jamais dans l’histoire, l’on n’aura observé un effondrement de fécondité comparable et sans raison vraie apparente, à celui qui atteint sans qu ’on puisse entrevoir, encore, le fond du gouffre, depuis 1962 -1964, et depuis 1966 - 1968, à un rythme presque uniformément accéléré, presque tous les secteurs les plus développés du monde. » On ne voit pas le décrochage qui se produit dans le monde développé, parce qu’on est obsédé par l’explosion démographique du tiers-monde. C’est le sauve-qui-peut : La terre va vers le surpeuplement ! Chaunu affirme lui que le véritable motif de crainte réside ailleurs.

Dans le déclin de la croissance occidentale. On s’aperçoit trente ans après combien il avait raison. Par une sorte d’ironie grinçante du sort, ce sont aujourd’hui les deux puissances économiques émergentes de l’après-guerre après qu’elles eurent subi la plus grande défaite militaire, qui sont aujourd’hui rattrapées par le déficit de population. L’Allemagne et le Japon en sont venu à un tel processus de vieillissement que celui-ci est irréparable et qu’il va irrémédiablement affecter leur économie. Ceux qui ont lu Chaunu dans les années soixante-dix ne peuvent s’en étonner. La peste blanche a produit ses effets. C’est le conservateur Chaunu qui a été le plus prospectif, à l’encontre des progressistes de tous poils qui n’y ont vu que du feu. La raison en est peut-être que les sciences humaines ont ce caractère particulier d’associer techniques et acuité du regard et que ce dernier juge et pèse les éléments avec des paramètres philosophiques et moraux.

De ce point de vue, l’auteur de La mémoire de l’éternité a toujours été sans complexes. Il a toujours affirmé avec une superbe insolence ses convictions, dans l’ordre politique ou dans l’ordre religieux. On pourrait même dire que cet universitaire qui enseignait en même temps à la Sorbonne et à la faculté de théologie protestante d’Aix-en-Provence, poussait le non-conformisme jusqu’à prêcher le dimanche dans son temple au bord de la mer en Normandie, là où il repose en attendant la Résurrection.

Lorsque Marcel Gauchet et Paul Yonnet suivaient avec la plus grande attention les cours de l’historien à Caen, ils étaient idéologiquement très loin de lui. Ils n’en étaient pas moins persuadés qu’ils étaient initiés à un registre du savoir d’autant plus intéressant qu’il s’éloignait du marxisme alors très largement partagé. Pourtant, il se prévalait de la même intention scientifique. S’il s’éloignait de plus en plus vertigineusement de tout matérialisme historique, c’était pour explorer, tout aussi rationnellement d’autres domaines refoulés par le scientisme. Chaunu fait accéder le quantitatif jusqu’à des phénomènes encore plus importantes « Acceptations joyeuses, refus panique, empressements ou réticences religieuses devant le sacrement, respect plus ou moins sérieux des abstinences sexuelles, tout ou presque peut se lire, se deviner, se savoir, à travers une lecture sérielle des registres paroissiaux. »

Formé à l’école des Annales, proche de ce prestigieux aîné qu’était Fernand Braudel, Pierre Chaunu aura tracé sa voie originale dans le champ extraordinaire de l’historiographie contemporaine. Il aura contribué à nous faire aimer le passé pour tout ce qu’il a de grand de fécond, avec une sensibilité qui touche l’aventure humaine dans son ensemble. Pour l’auteur de Séville et l’Atlantique, il n’y a personne d’oublié, même à l’échelle du temps le plus long. Jacques Bonhomme a la même dignité qu’Alexandre le Conquérant. Cette aventure est pleine de sens, il vaut la peine qu’on la poursuive jusqu’à son terme. Mais pour le faire comprendre, il faudrait réentendre l’élan prophétique du professeur extraordinaire qu’il fut et demeurera pour la postérité.

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