PETITES MAGOUILLES EN OVALIE

L’histoire cachée du rugby français

Sans les relations douteuses entre la Fédération Française et le régime vichyste, les Français ne suivraient peut-être pas la même passion les exploits du XV de France.

Vendredi 26 octobre 2007, par John Lichfield // Controverses

THE INDEPENDENT
Londres

La France est le premier pays non anglophone à organiser la Coupe du monde de rugby. Il y a longtemps déjà que les joueurs français ont montré qu’ils valaient largement leurs rivaux britanniques et des antipodes sur le terrain. L’organisation du tournoi est un formidable rite de passage. Elle constitue aussi une mine d’or sportive et financière potentielle, pour le rugby* en tant qu’institution culturelle.

La gardienne de ce temple, la Fédération française du rugby (FFR), s’enorgueillit d’un passé riche et souvent glorieux, un passé dont les Français sont fiers à juste titre. Mais, en dépit de toute l’exubérance de son présent, la réputation du rugby français souffre d’antécédents soucieux. Sous les mêlés et les cocottes du rugby français se dissimule une histoire moins radieuse. Une histoire qui, indirectement, a contribué à l’arrivée de la Coupe à Paris qui permet de comprendre pourquoi, s’il n’y avait pas eu la Seconde Guerre mondiale, le rugby à XV ne serait aujourd’hui qu’un sport mineur en France. Dès sa naissance, le rugby français s’est distingué par son curieux mélange de talent sublime et de brutalité occasionnelle. Dans les années 1930, l’équipe de France a même été exclue du tournoi des Cinq-Nations (alors amateur) pour jeu violent et pour avoir, semble-t-il, organisé en catimini le paiement de salaires aux joueurs. Au début de la décennie suivante, le rugby union* ou rugby à quinze* sombra un peu plus encore, grâce à l’émergence d’une forme plus prenante et semi-professionnelle du sport : le rugby à treize*. Né dans le Lancashire et le Yorkshire industriels, il fit des ravages dans le sud-ouest rural de la France, fief du rugby à XV. Celui-ci ne soit son salut qu’à l’invasion de la France par l’armée allemande en mai 1940. Certains de ses hauts responsables profitèrent de leurs bonnes relations avec le régime collaborationniste de vichy pour obtenir la mise en hors la loi de la version rivale, accusé de « corrompre » la jeunesse française. Le rugby à XV récupéra les fonds, les joueurs, les stades et même les équipements du jeu à treize, qui ne s’en remit jamais. Après la guerre, aucune compensation ne lui fut versée.

Ce n’est qu’en 2002 que les autorités françaises ont officiellement reconnu que les treizistes avaient été victimes non tant d’une monstrueuse idéologie politique que de la jalousie, des préjugés et d’une tromperie scandaleuse. Si l’histoire de cette interdiction vichyste n’a jamais été vraiment racontée en France, elle a fait l’objet, il y a quelques années, d’un excellent ouvrage, Le rugby interdit [éd. Cano & Franck, 2006] écrit par Mike Rylance, un spécialiste de ce sport. Pour tenter de comprendre comment et pourquoi cela a pu avoir lieu, il faut prendre en compte deux des grandes énigmes de l’histoire du rugby français. Pourquoi le jeu français allie-t-il ainsi une beauté époustouflante à, parfois, ou plutôt souvent, une telle brutalité ? Pourquoi, par ailleurs, ce sport s’est-il si profondément implanté dans la tradition du Sud-ouest, sans être joué à haut niveau dans le reste du pays ? On dénombre plus de 90 départements* en France, mais la sélection française de Coupe du monde vient de dix d’entre eux, pour la plupart situés dans le Sud et le Sud-Ouest. Ce sont des expatriés anglais qui ont joué pour la première fois au rugby, ou à l’une de ses formes, en France, dans le cadre du Havre Athletic Club, en Normandie. C’était en 1872. Le véritable rugby fut importé à Paris par l’English Taylors Club l’année suivante. En 1888, on recensait trois clubs dans la capitale. Dès les premières années, l’aristocratie et la grande bourgeoisie françaises s’emparèrent de ce sport, y voyant un moyen de retremper le moral de la caste des officiers après la défaite humiliante de la guerre de 1870.

Le jeu anglais, développé à partir de la tradition des grandes écoles, s’était mué en succession de rucks et de mauls interminable durant lesquels des deux équipes s’efforçaient soit de faire mettre genou à terre à l’adversaire, soit de percer les lignes rivales. Dès le début, dit-on, les joueurs français ont développé un autre type de jeu, fondé sur la course et les passes. Le 23 avril 1892, dans la revue française L’Illustration, Edmond Renoir a tenté de brosser un tableau du premier France-Angleterre. Selon lui, la principale différence entre les styles anglais et français reposait sur le fait que les Anglais aimaient plonger « leur tête dans la boue », ce qui n’était pas le cas des Français. Un des tout premiers joueurs français fut Henri Alain Fournier. Sous son nom de plume, Alain-Fournier, il a écrit Le Grand Meaulnes, roman classique sur un amour d’adolescence. Parmi sa correspondance, on a conservé des lettre adressées à des amis joueurs parisiens, où il des invitait à venir prendre part à des matchs en bord de fleuve, dans le parc de Bagatelle, entre le bois de Boulogne et une large anse de la Seine.

Selon Jean Lacouture, auteur d’une histoire du rugby français, la beauté et la fluidité du jeu gaulois (au mieux de sa forme) se sont enracinées grâce à ces premières rencontres aristocratiques dans les bois*. « Feintes, courses, esquives et accélérations naquirent d’un esthétisme élitiste, descendant des chevaliers et des tournois du Moyen Age », explique-t-il. Mais pourquoi, après avoir commencé comme un sport d’officiers à Paris, le rugby s’est-il transformé en un jeu de paysans dans le Sud-Ouest ? Lacouture y voit un « triple paradoxe ». Au Royaume-Uni, le rugby a prospéré dans la classe moyenne et supérieure anglaise, ou chez les mineurs et les agriculteurs des pays celtes. Or, en Bretagne, il n’a jamais réussi à s’implanter. Il a été introduit par J.J. Shearer, homme d’affaires écossais installé à Bordeaux. « Dans le Sud, le rugby n’a pas vraiment surgi des caves à vin, mais, en particuliers avant la Première Guerre mondiale, il sentait distinctement le bouchon », notre Jean Lacouture. Il fait remonter le développement du sport dans le Sud-Ouest à la victoire du Stade Bordelais sur un club parisien lors du championnat national de 1899. Ensuite, le rugby s’est répandu comme une traînée de poudre dans les bourgs et villages du Sud et du Sud-Ouest. D’autres historiens du rugby proposent des explications ethniques ou raciales. Ils suggèrent que les peuples basque et catalan, des montagnards rudes et musclés, étaient mieux adaptés au rugby que d’autres populations françaises. Mais si les Celtes d’Ecosse, du pays de Galles et d’Irlande se sont pris de passion pour ce sport, pourquoi pas les Bretons ?

Ce qui est incontestable, c’est que le jeu est devenu incroyablement populaire dans le Sud-Ouest et tant que manifestation du nationalisme et de l’orgueil régionaux, expression de la résistance à Paris, qui cherchait à réduire au silence la culture locale. Agé de 83 ans, l’abbé landais Michel Devert est à la retraite. Sa mémoire du rugby remonte à avant la guerre et, il y a quarante ans, il a fondé la chapelle de Notre-Dame du Rugby à Larrivière, dans les Landes. A l’en croire, c’est l’Eglise catholique qui est coupable de la fracture régionale du rugby en France. « Il y a eu une époque où l’Eglise considérait que jouer au rugby était un péché. On pensait que le jeu était trop violent, et l’on préférait le football et le basket. Dans le Sud-Ouest, il y avait une forte tradition républicaine. Beaucoup de notables ont encouragé le rugby justement parce que l’Eglise le détestait. C’est devenu une expression de la fierté locale », affirme-t-il. Il rappelle que, dans le Sud-Ouest aussi, le rugby a avant tout passionné les villages et les bourgs plutôt que les villes. Dès le début, il a été pratiqué par de robustes jeunes fermiers et viticulteurs. La force motrice n’en était pas seulement l’orgueil régional, mais la « fierté locale villageoise ». Le rugby est devenu un moyen de canaliser les antagonismes qui existaient depuis des siècles entre vallées et coteaux, villages et villages. Quelles qu’en soient les raisons, dans les années 1920 et 1930, le rugby français était devenu un sport géré au niveau national par des aristos à Paris, mais joué par des paysans dans le Sud-Ouest. Mais les aristos n’ont pas tardé à en perdre le contrôle.

La vision altière qu’avaient les Anglais du rugby, et que partageaient généralement les administrateurs aristocrates français, a été piétinée par les joueurs ruraux. S’ils ont adopté avec enthousiasma le style de passer flamboyant que Paris avait développé, l’idée de jouer pour la beauté du sport les a laissé de marbre. Pour les aficionados des campagne gasconnes, le véritable objectif du rugby, c’était de faire mordre la poussière, au sens littéral du terme, au village d’à côté. Les avantages financiers et même les primes de transfert devinrent monnaie.

Les rivalités locales à l’origine de la brutalité du jeu français

Tout comme la violence. Les arbitres se faisaient passer à tabac. On a déploré plusieurs décès. Un joueur international a même été condamné à une peine de prison avec sursis pour un plaquage haut qui avait causé la mort d’un de ses adversaires âgé de 18 ans, lors d’une demi-finale du championnat de France.

D’aucuns estiment que c’est là que se trouve l’origine de la brutalité caractéristique du jeu français. Au début des années 1930, cette violence a aussi touché les matchs internationaux, notamment contre l’Angleterre et le pays de Galles. Par ailleurs, les rumeurs de professionnalisme rampant ont contribué à mécontenter la direction internationale de la Fédération de rugby. En 1931, la France fut expulsée du tournoi des Cinq-Nations. Le rugby à XV, en tant que sport organisé, semblait fragilisé. C’est alors qu’est arrivé le jeu à XIII. Ce rival, un temps baptisé « néorugby », a déferlé sur le sud-ouest comme le discours du Martin Luther dans l’Eglise catholique corrompue du XVI siècle. C’est la guerre, et l’une des ruses les plus nauséabondes de l’histoire du sport, qui ont sauvé le jeu à XV.

Le rugby à XIII a été introduit en France par un certain Jean Galia, champion de boxe et deuxième ligne soupçonné de professionnalisme. La Fédération française l’a exclu en 1932 en s’appuyant sur des preuves relativement minces, dans l’espoir de montrer aux Anglo-Saxons qu’elle mettait de l’ordre dans son « professionnalisme clandestin ». En 1934, Galia emmena dans le Yorkshire et le Lancashire une équipe française qui n’avait jamais joué à treize. Dès la saison 1934-1935, on comptait 14 équipes dans le championnat treiziste semi-professionnel. En 1939, on recensait 200 clubs amateurs de rugby à XIII et trois grands clubs, Narbonne, Carcassonne et Brive, passaient du XV au XIII. Le rugby à XIII français était semi-professionnel. Dans le Sud-Ouest, le rugby à XV l’était aussi, mais moins ouvertement. Joueurs et fans français se sont passionnés pour le rugby à XIII. Fondé sur la course plutôt que sur d’interminables mêlées ouvertes, il épousait le style de bretteurs des Français. Avant la guerre, le jeu à XIII semblait voué à devenir la forme dominante du rugby en France. Mais il a connu un terrible revers de fortune. En août 1940 Jean Ybarnégaray, le ministre des sports du nouveau régime de Vichy, déclara : « Le sort du rugby à treize est clair : il est mort et sera purement et simplement éliminé du sport français. »

Quatre mois plus tard, le maréchal Pétain signait un décret ordonnant au XIII de « fusionner » avec le rugby à XV. Tous les biens des clubs treizistes furent saisis et, dans certains cas, confiés aux clubs de XV. Officiellement, tout cela s’inscrivait dans une volonté de Vichy de restaurer les valeurs morales de la France et de mettre un terme à la professionnalisation du sport. Mais des sports plus puissants, et tout à fait professionnels, comme le football, la boxe et le cyclisme, ont bénéficié d’un report de trois ans et n’ont jamais été inquiétés. Les recherches menées par Mike Rylance pour Le rugby interdit montrent qu’en réalité, le désir de tuer le rugby à XIII « professionnel » ne venait pas des idéologues du régime. Des pressions ont été exercées, quelques jours après l’armistice du 22 juin 1940, par certains des plus haut responsables de la FFR, étroitement liés à vichy par l’entremise du colonel Joseph Pascot, directeur des sports au ministère des Sports vichyste, qui avait joué dans une équipe de XV dans les années 1920. Un rapport sur « L’état du rugby en France », rédigé à sa demande, affirmait que le rugby à XIII, parce qu’il était « professionnel » et par conséquent contraire aux valeurs sportives dignes de ce nom, avait contribué au défaut d’ « éducation morale » qui avait permis aux armées allemandes de balayer les troupes françaises. Ce rapport était l’œuvre du Dr Paul Voivenel, président honoraire de la FFR, l’instance suprême du rugby à XV français. Rylance en conclut que le rugby à XV a profité avec cynisme du prétexte de la défaite militaire et d’une prétendue « renaissance » nationale pour assassiner le jeu à XIII. C’est exactement à la même conclusion qu’est parvenue en 2002 une enquête des autorités françaises sur le sport sous Vichy. « L’action contre le rugby à XIII a été la conséquence de mesures prises par la Fédération française de rugby à XV, qui y avait vu l’occasion de se débarrasser d’un rival dangereux », peut-on lire dans le document publié à l’issue de leur enquête. Jusqu’à ce jour, la FFR n’a toujours pas présenté ses excuses pour son comportement du temps de Vichy. Les clubs treizistes n’ont jamais été dédommagés. C’est encore aujourd’hui l’un des secrets les plus honteux du sport. Reste que le jeu à XIII est loin d’être mort en France. Il a connu quelques embellies après la guerre, et le seul grand club professionnel français, les Dragons catalans, sont arrivés en finale de la Rugby League Challenge Club à Wembley le mois dernier.

Mais la domination du rugby à XV est désormais écrasante. Il est à son tour devenu un sport professionnel et extrêmement riche. Son hégémonie ne pourra qu’être confrontée par l’organisation de la Coupe du monde en France. Ses responsables espèrent que cet événement permettra enfin au sport de se répandre dans tout le pays. Mais que pensent les professionnels et les fans su rugby à XIII de cette grand-messe quinziste longue de six semaines ? Louis Bonnery est l’une des personnalités treizistes les plus connues en France. Ancien joueur, ancien entraîneur, aujourd’hui commentateur à la télévision et président de la ligue de Languedoc-Roussillon, il affirme que « ce qui s’est passé sous Vichy ne doit jamais être oublié, ne serait-ce que pour empêcher qu’une telle chose se reproduise ». « C’est un traumatisme dont le rugby à XIII ne s’est jamais remis sur le plan moral comme sur celui de la reconnaissance publique en France. C’est peut-être en partie notre faute. Après la guerre, nous avons eu des occasions dont nous n’avons pas su profiter, comme le statut professionnel à part entière et la télévision. Mais les stigmates ont eu la ive dure. Il a fallu attendre les années 1990 pour que nous puissions nous appeler « rugby », et non plus seulement « jeu à treize »*. Cela dit, je pense que la plupart des treizistes* vont suivre la Coupe du monde avec enthousiasme. La France est un pays très chauvin. Quand une équipe joue pour la nation et le drapeau, tout le monde devient fan », ajoute-t-il. L’abbé Devert, dans les Landes, se montre tout aussi généreux. Sa chapelle est-elle ouverte aux treizistes* ? « Bien sûr », répond-il. « Elle est ouverte à tous les gens de bonne volonté, qu’ils soient catholiques ou protestants, croyants ou incroyants, et même aux fidèles du jeu à XIII. »

John Lichfield

* En français dans le texte.

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