L’heure trans a-t-elle sonné ?

Mardi 3 janvier 2012 // Divers

Le mannequin Andrej Pejic - qui fait notre couverture - défile aussi bien pour les collections homme que femme. Une évolution qui va au-delà du phénomène de mode.

La beauté du mannequin Andrej Pejic n’est pas de ce monde, dit Jean-Paul Gaultier. On ne peut que lui donner raison et à double titre : parce que l’androgynéité de Pejic, éblouissante et troublante, relève d’une perfection que l’on pourrait qualifier de céleste et parce que la fascination qu’exerce sa singularité auprès des grands noms de la mode ne correspond en rien à ce que le quotidien réserve en ce bas monde aux personnes comme lui, aux spécimens comme elle.

Pour clôturer son défilé haute couture printemps-été 2011, en janvier dernier, Jean-Paul Gaultier avait habillé Pejic en mariée. En avançant vers un autel imaginaire, le mannequin auréolait son personnage de tant de sublime et de conviction que tous eurent envie de se marier avec elle, avec lui. Il subjugue les photographes les plus influents. Les couturiers les plus prestigieux se l’arrachent. Pejic, lui, profite de cet engouement et pose pour Vogue Paris ou réalise le défilé le plus raffiné qui soit, présentant indistinctement les collections masculines et féminines. Pendant ce temps, dans la rue, une telle indétermination de genre reste risquée ou, à tout le moins, objet d’incompréhension et de mépris.

Andrej Pejic est-il un produit sophistiqué du secteur de la mode destiné à attirer l’attention sur les défilés en ces temps de crise ? C’est l’avis de Michael A. Donas, directeur du boôking à l’agence de mannequins espagnole Happy Mondays. C’est un monde qui a besoin de faire sensation, de se réinventer en permanence. Kate Moss est apparue comme une alternative aux femmes Barbie tout enjambes. Les mannequins sont des produit-destinés à vendre une image, et le look androgyne Pejic correspond à ce qu’il manquait au secteur. Il tombe à pic.

Faire tomber les barrières

Ne serait-il donc qu’un phénomène médiatique de plus ? Le fait que Pejic lui-même souligne qu’il est là pour gagner de l’argent ("Je suppose que je suis un risque calculé pour le secteur, car je possède le meilleur des deux sexes : je suis cette toile blanche susceptible de prendre une charge féminine ou masculine ) incite l’artiste transgenre Del LaGrace Volcano à nuancer cette vision. C’est peut-être vrai en partie, mais quelqu’un qui s’exprime de cette façon fait preuve d’une intelligence exceptionnelle et d’une extraordinaire conscience de soi. Le réduire à un produit marketing serait nier sa personnalité.

Alors, pourquoi voit-on apparaître quelqu’un comme Pejic (ou comme la Brésilienne Lea T ou la Néerlandaise Valentijn de Hingh, deux mannequins transsexuels) précisément ici et maintenant, dans un monde en crise non seulement économique, mais aussi politique, écologique et morale ? L’Histoire montre que, dans des contextes similaires, les sociétés deviennent hostiles au changement et ont tendance à se replier sur elles-mêmes, à se cramponner à ce qu’elles connaissent plutôt que de prendre le risque.. de l’inconnu. Quelqu’un comme Andrej Pejic, qui bouscule l’une des conventions les plus établies qui soient, celle du genre, n’a pas sa place a priori dans un tel monde. Pourtant, tout le monde est à ses pieds. C’est peut-être précisément parce que, de la faille que la crise a ouverte sur un sol chancelant, il ne pouvait surgir que quelqu’un qui n’a pas besoin des mêmes repères : quelqu’un venu d’un autre monde qui incite à la rébellion et nous donne envie d’être libres, d’expérimenter, de faire tomber les barrières. Le genre, souligne De LaGrace Volcano, est le dernier bastion de notre civilisation. Et, bien que sa beauté soit inoffensive et ne menace pas l’idéal dominant - grand, mince, blond , Pejic ébranle les deux seules catégories qui permettent de classer le genre des personne$ : homme et femme. Cette identité de genre floue crée un sentiment d’insécurité évident, note l’universitaire et écrivain transsexuelle Raquel (Lucas) Platero. Notre présence, à Andrej ou à moi, provoque immanquablement un questionnement. Nous remettons en cause les concepts de normalité et l’ordre binaire établi.

L’irruption de Pejic ouvre une fenêtre sur la transsexualité. Ses propos et son image apportent une bouffée d’air frais dans un paysage bourré de préjugés. Que quelqu’un comme lui ou comme le chanteur Antony Hegarty [du groupe Antony and the Johnsons], qui plaisent à tant de monde, se disent transsexuels et parlent de l’identité de genre accroît considérablement notre visibilité, se réjouit Caria Antonelli, première députée transsexuelle de l’histoire de l’Espagne [elle a été élue en mai zou au Parlement régional de Madrid sur la liste socialiste]. `Parce que les gensfonctionnentsur des clichés, des préjugés. Lorsqu’un transsexuel cherche du travail, personne ne veut l’embaucher car on continue à être dans une image en noir et blanc, dans une logique d’exclusion. Antonelli a été choisie par l’hebdomadaire Tiempo comme l’une des 100 Espagnoles du XXI° siècle. Legrand message qui en ressort, c’est que, désormais, on respecte mon identité, ma liberté.

Aux politiques d’agir

Une sorte d’heure trans serait-elle advenue ? Tout le monde n’est pas convaincu. Espérons-le. Dans les sociétés occidentales, nous commençons à être un peu plus capables d’accepter les transsexuels, mais à condition qu’ils soient dans des espaces où ils ne nous menacent pas. Je ne sais pas jusqu’à quel point nous sommes capables de les accepter au quotidien dans notre environnement proche. Si ta prof, ta collègue de travail ou la compagne de ton frère était transsexuelle, tu n’apprécierais peut-être pas, déplore Raquel Platero.

S’il y avait des gens comme Andrej Pejic parmi les stars du football, là on pourrait parler d’évolution des mentalités. Il y a quelques années encore, les boucles d’oreilles étaient un truc de pédés ; mais, depuis que David Beckham s’est mis à en porter, il n’est pas rare de voir des pères et des fils arborer des brillants jusque sur les dents", fait remarquer le styliste Carlos Diez. Créateur de collections qualifiées d’androgynes, Diez a toujours utilisé les mêmes tissus, couleurs, imprimés et coupes pour les hommes et pour les femmes, et, dans sa boutique, il n’y a pas de rayons séparés pour les uns et pour les autres.

J’ai toutes sortes de clients, y compris des transsexuels, et dans mes défilés, outre les mannequins professionnels, ily a toujours des amis et des anonymes de tout genre et de toute orientationsexuelle ; c’est le type de personne que je côtoie au quotidien. Gautier a effectivement beaucoup contribué à la visibilité du mélange des genres, des couleurs de peau et des statuts sociaaux mais c’est aux politiques et non pas aux couturiers de s’occuper de l’intégration des transsexuels.

Répondre à cet article