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L’épreuve totalitaire.

Mardi 18 janvier 2011, par Bertrand RENOUVIN // L’Europe

On dénonce le totalitarisme. On plaint ses victimes. On déplore son retour dès que se manifeste une quelconque forme d’autoritarisme. On cite George Orwell... Les références classiques, le discours compassionnel et les appels à la vigilance sont sympathiques. Mais ils ne permettent pas de comprendre la genèse, le mode de fonctionnement et l’idéologie des régimes totalitaires européens qui font l’objet d’un livre décisif de Marcel Gauchet.

Bertrand Renouvin lui consacre deux articles.

Camps de concentration, tyrans déifiés, foules fanatisées : on croit tout connaître du totalitarisme. Le livre que Marcel Gauchet consacré à cette épreuve nous fait découvrir les lacunes de nos connaissances et les faiblesses de notre compréhension d’un phénomène difficile à définir. Pour ma part, j’avais sous-estimé le rôle matriciel de la Première Guerre mondiale et quasiment ignoré l’expérience mystique alors vécue par de très nombreux combattants. Les terrifiants souvenirs des Poilus et la lecture d’Erich Maria Remarque me portaient à penser que seuls quelques esthètes préfascistes s’étaient complus dans les combats.

Or c’est aux deux sens du terme qu’il y eut apocalypse : la guerre fut une catastrophe inouïe mais aussi, apocalypsis, une révélation. L’individu mobilisé entre dans une communauté sacrificielle, participe à une mystique collective dont les plus pacifistes (Stefan Zweig) conserveront la nostalgie. Se révèle aussi l’efficacité des États, capables de mobiliser les enthousiasmes et d’organiser la production de guerre - ce qui explique que le conflit, prévu pour quelques mois, ait pu durer si longtemps. Ce socialisme et ce collectivisme pragmatiques, transcendés par une religiosité héroïque, marqueront les esprits. La guerre est à tous égards une révolution.

Mieux connu - du moins pour les générations qui ont grandi dans un climat marxiste le travail de l’idéologie. Pendant la Belle Époque de la bourgeoisie libérale, le socialisme réformiste s’affirme avec une force croissante en Allemagne et en France. Il aurait exprimé l’idéologie dominante si la guerre n’avait pas éclaté. Celle-ci favorise les bolcheviques, formés par Lénine qui s’appuie sur la radicalité marxienne mais s’oppose aux marxistes allemands (Bernstein, Kautsky) au nom d’une révolution étrangère au projet de Marx : ce n’est plus le dépérissement de l’État qui est effectivement visé mais la prise en main de l’appareil d’État afin qu’il serve à l’instauration du socialisme.

Marcel Gauchet souligne aussi l’importance de la logique impériale en Russie, en Allemagne et en Italie. Le bolchevisme sauve l’empire russe, que le stalinisme organise de manière autarcique sous la forme du socialisme dans un seul pays - enrichi par le messianisme spirituel de la Rome orthodoxe. L’Allemagne vit quant à elle dans la nostalgie du Saint Empire, réactivée par le nazisme pour forger, selon son idéologie, la nouvelle nation allemande. L’Italie cultive le souvenir de la Rome antique qui inspirera sa politique expansionniste... « L’activation de cet héritage commun [l’Empire] est au azur des phénomènes totalitaires. Il est à la source de ce que leur inspiration a de plus énigmatique. La religiosité séculière qui les anime ne se conçoit pas en dehors de lui ». Une religiosité qui s’affirme dans la négation des religions traditionnelles mais qui fabrique un opium du peuple d’autant plus puissant qu’il est massivement pris comme remède à la « sortie de la religion ».

Bien entendu, au début des années vingt, ceux qui vont engendrer des systèmes totalitaires croient à ce qu’ils disent (le communisme, la race allemande etc.) mais ne sont pas conscients de la dialectique qui conduit du libéralisme au socialisme d’État, de l’individualisme au militantisme sacrificiel et à la politisation totale de la société, de la non-religion à la religiosité, de l’effondrement des hiérarchies traditionnelles au culte du Chef ou du Père du Peuple. Bolchevique, fasciste ou national-socialiste, la dynamique révolutionnaire emporte les hommes et les peuples : ils croient qu’ils marchent vers un avenir radieux alors qu’ils participent de gré ou de force à une fantasmatique fuite en avant.

Le désordre, l’improvisation et l’angoisse folle qui caractérisent les totalitarismes sont d’autant moins perçus que ces régimes ont toutes les apparences de la modernité et qu’ils donnent d’eux-mêmes une image futuriste. Le matérialisme marxiste se présente comme une science, de même que le racisme hitlérien. En réponse à la crise de la représentation démocratique, Lénine, Mussolini et Hitler offrent une représentation incarnée du peuple tout entier - dont l’avant-garde est mobilisée dans le parti unique. En réponse à la dépression économique, les nouveaux régimes lancent les grands chantiers de la construction industrielle et donnent du travail aux chômeurs. À Moscou, à Rome, à Berlin, le peuple réuni dans de grandes parades montre qu’il est le bon ouvrier de l’avenir, juvénile, sain et heureux. On a oublié ou on veut nier la fascination que de tels spectacles pouvaient produire - les intellectuels n’étant pas les derniers à y succomber.

Les similitudes étant établies, il faut maintenant pointer les différences et les dissemblances entre les trois totalitarismes européens.

  1. Le léninisme est un « alliage d’idéalisme, de politisme et de volontarisme » qui engendre une idéocratie : c’est l’appareil d’État qui impose à la société l’idée explicative qui la mobilise dans et autour du Parti pendant le communisme de guerre et lors du passage à la NEP.
  2. Le stalinisme ne se réduit pas à la personnalité de Joseph Vissarionovich Djougtchvili : sans qu’il ait organisé son propre culte, Staline le Géorgien est devenu le symbole du vieil empire et du patriotisme soviétique, le lien entre l’ancien et le nouveau, le dictateur sacralisé qui va mener contre les paysans une véritable guerre civile et qui va martyriser ses opposants réels ou supposés.
  3. Le fascisme est une improvisation, un « totalitarisme autodidacte » qui naît des frustrations nationales de l’après-guerre, de la peur du bolchevisme et de la crise de la démocratie représentative à laquelle Mussolini entend mettre bon ordre. C’est dans ce contexte que le Duce, ancien socialiste marxiste, nommé Premier ministre par le roi le 30 octobre 1922, obtient la confiance du parlement. La dictature ne s’installe qu’en 1925-1926 : c’est une fuite en avant décidée pour surmonter la déstabilisation provoquée par l’assassinat de Giacomo Matteoti. C’est alors que se cristallise sur Mussolini la religiosité séculière fasciste qui porte sur un acteur vivant - et non sur la momie de Lénine.

L’État se confond avec la Nation, le Duce fait corps avec le peuple qui se sent pleinement représenté par son guide. Le parti fasciste est l’instrument de l’Etat et les corporations fascistes sont les agents de la modernisation de la nation. Après les accords du Latran, le pape voit en Mussolini l’homme de la providence - ce qui stimule encore, la religiosité fasciste : alors que les bolcheviques affrontent directement les chrétiens, la lutte entre le catholicisme et le fascisme reste masquée. Ce n’est qu’en 1932 que le fascisme est érigé en doctrine totalitaire, à laquelle Giovanni Gentile donne une dimension spiritualiste - avant que de nouvelles fuites en avant (l’aventure éthiopienne, la guerre européenne) ne conduisent à l’effondrement.

Le nazisme, à la différence du fascisme, affirme d’emblée son principe et sa visée idéologique : le racialisme antisémite théorisé par Houston Stewart Chamberlain et qui constitue le socle de la croyance national-socialiste celle de la lutte de l’Aryen contre le Juif désigné d’emblée comme l’Ennemi. La conception hitlérienne du pouvoir et du peuple s’inscrit dans cette théorie générale de la lutte des races, qui implique, au contraire du fascisme, une déconstruction de l’Etat - « la singularité du national-socialisme parmi les idéocraties étant que cette idée [raciale] et la quête d’unité organique entre le pouvoir et le peuple qu’elle implique poussent très loin l’exigence de déformalisation de ce pouvoir, au point de mettre en question sa nature d’État, dans la rigueur du concept » . Parvenu au pouvoir, l’homme qui incarne l’idée de la race est en mesure de conduire l’Allemagne vers l’hégémonie mondiale que son génie propre doit lui assurer. Les Aryens, peuple élu, ne peuvent tolérer qu’il y ait un autre peuple élu : la logique de l’extermination est clairement pensée avant d’être mise en pratique.

À la différence des autres totalitarismes, le nazisme est une application rigoureuse de sa théorie, qui récupère le rêve impérial et l’inscrit dans une invention mythologique qui ne doit rien aux nostalgies réactionnaires. Le Führer lui-même est étranger aux formes traditionnelles de légitimité : il est l’homme en communion directe avec le peuple, hors de toute monarchie et de toute hiérarchie car tout est désordre autour de lui et en dessous de lui. Désordre dans les organes du pouvoir et dans les esprits car le racialisme, qui invoque la science, n’est qu’une idée.

D’où la « barbarie onirique » du nazisme : « Autant son but idéal ne peut que se dérober au fur et à mesure qu’il avance, autant la violence exercée sur les corps matériels, afin de combler envers et contre tout l’écart, peut être sans limite ». La Solution finale est tout le contraire d’une sauvagerie, d’une folie criminelle. C’est l’effet d’une mythologie qui veut devenir la réalité même : « le nazisme arrive armé d’un exceptionnel degré de conscience de ce qu’il est et de ce qu’il veut par rapport à ses homologues ; il est le plus intentionnel des totalitarismes », le plus radical aussi dans l’affirmation d’une sacralité profane polarisée par l’homme qui, au contraire d’un dieu, a surgi du peuple pour exprimer le génie de sa race. Ce qui n’empêchera pas Hitler d’être lui aussi contraint à la fuite en avant - à la guerre totale et au passage à l’acte exterminateur.

Reste à comprendre pourquoi les totalitarismes procèdent de la démocratie libérale et comment elle a surmonté cette menace de destruction totale...

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