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L’énigme du phénomène best-seller.

Vendredi 23 décembre 2011 // Divers

En marge de ses cours d’universitaire, spécialiste d’histoire du droit, Frédéric Rouvillois nous a habitués depuis quelques années à de singulières et même divertissantes excursions. Se distrait-il de ses recherches plus austères, telle celle sur les origines de la pensée totalitaire que nous avons présentée ici même ? (1)

C’est bien possible, mais on aurait tort de prendre cet autre genre de travail pour subalterne. A côté de la question des institutions, il y a le champ inépuisable de la vie avec ses bizarreries, par ses curiosités qui nous enseignent sur l’imprévisibilité de notre commune nature.

Après la politesse, le snobisme et l’imposture le voilà plongé dans l’histoire des best-sellers (2). Qu’on ne croie surtout pas à une philippique de moraliste outré de ce qu’il a pu observer dans les coulisses de l’industrie littéraire ! L’essayiste se retient de trop juger, il tente d’abord d’attraper le phénomène par tous les bouts, parce que sa caractéristique première pourrait bien être de déconcerter. Un auteur ne naît pas nécessairement destiné aux tirages exceptionnels. Il est arrivé bien souvent que le succès surgisse dans la plus extrême obscurité, avec brusquement le couronnement inattendu d’une chance inespérée.

Bien sûr, depuis le dix-neuvième siècle, l’édition est devenue une fabrique performante, à l’instar des autres industries propulsées par la technique et le marché. Mais s’il est vrai qu’il y a désormais un management éditorial perfectionné, il faudra toujours une étincelle de talent, voire de génie pour que soit possible la promotion du best-seller.

On retiendra la formule de Frédéric Rouvillois, parce qu’elle concentre l’ensemble des données paradoxales du phénomène : « Le best-seller se situe aussi au croisement de la technique et de la magie, du miracle et de l’industrie lourde. Et c’est précisément cette position incertaine, c’est l’irréductible imprévisibilité de ce qui ne saurait être un produit comme les autres, qui fait une grande part de la fascination qu’il suscite. » Les conditions techniques, financières, commerciales ont bien changé depuis La case de l’oncle Tom au milieu du dix-neuvième siècle et même depuis Autant en emporte le vent au début du vingtième siècle, il n’empêche que les productions contemporaines de Dan Brown et de J. K. Rowling participent d’une commune équation personnelle. Le Da Vinci Code et Harry Potter ont d’abord été enfantés par des écrivains incontestablement doués, comme l’étaient Harriet Beecher Stowe et Margaret Michell. Et ils avaient tous en commun le don de création d’un mythe capable de séduire et captiver des millions de lecteurs, répandus dans les pays les plus divers. Ce qu’il y a d’inattendu et de miraculeux dans leur talent tient en cette correspondance mystérieuse avec un improbable public qui va prendre forme dans un effet magique de contagion. J’ai observé cela avec mes propres enfants, médusé que j’étais Gerpar une empathie que je ne partageais absolument pas, à propos d’Harry Potter et même du Seigneur des anneaux !

Le cas de Margaret Mitchell est d’autant plus intéressant à étudier qu’à l’origine Autant en emporte le vent demeure à l’état de manuscrit laissé en déshérence et débusqué à la suite d’un concours de circonstance. Mais cela ne peut cacher la mutation fondamentale accomplie avec la bestsellarisation du système éditorial, qui selon l’historien Pierre Nora, est liée à l’apparition de la culture de masse. On est obligé de parler d’un changement de paradigme littéraire. Au XVIIe siècle, Boileau considérait que le succès couronnait le degré de génie d’un écrivain, au XXe siècle, LouisFerdinand Céline assène qu’un succès est toujours de mauvaise qualité. Ce qui constitue sans doute une exagération, mais justifiée en partie par la programmation très organisée et la promotion des produits éditoriaux.

Par ailleurs, il faut aussi considérer que la production industrielle déborde très largement le domaine de la littérature. C’est toujours évidemment la Bible qui se trouve, et de très loin, en tête de tous les best-sellers. Mais elle est suivie par le fameux petit livre rouge de Mao, qui fut un des vecteurs de la propagande totalitaire, jusqu’à impressionner des intellectuels occidentaux. Stalinisme et nazisme se sont distingués par la diffusion massive des oeuvres des principaux dirigeants dans toutes les couches populaires. A posteriori, on s’interroge sur le nombre effectif des lecteurs d’ceuvres qui nous semblent aujourd’hui illisibles. Dans le cadre des sociétés libérales ouvertes, la question se pose différemment, avec des critères qui ne correspondent pas forcément aux exigences d’une vraie culture. Ainsi, Frédéric Rouvillois met en évidence toute cette littérature de confort où se distinguent les bréviaires du mince qui alimentent sans cesse un commerce florissant.

En achevant l’essai très documenté de notre chercheur, on ne peut qu’approuver son dessein qui nous permet de comprendre quelques coordonnées de notre vie sociale et de nos réseaux culturels. On acquiesce à son constat d’une persistance du miracle supérieur à tout management de l’activité d’écrire. On ne s’en inquiète pas moins d’une commercialisation extrême, celle qui aboutit à transférer les livres des librairies aux supermarchés. Néanmoins, on fait des voeux pour la perpétuation d’une pensée libre et d’une primauté de l’esprit. Fort heureusement, il reste l’espace considérable dévolu aux ouvrages sérieux, à l’efflorescence d’une vie littéraire, celle qui laisse leur chance chaque année à des centaines de nouveaux romanciers et essayistes. La plupart des écrivains majeurs n’ont jamais atteint les tirages de Dan Brown. Cela ne les empêche pas d’incarner toujours l’avenir de l’intelligence en ouvrant sans cesse les voies royales de l’imagination, de la poésie, de la philosophie, de tout ce qui donne sens et goût à l’existence. Si les best-sellers y contribuent, tant mieux, mais ce sera toujours dans le concert de toutes les voix.

(1) « L ’invention du progrès, aux origines de la pensée totalitaire », Royaliste n° 986, page 9. Voir le site Archives royalistes : http://archivesroyalistes.org/Pour-une-revolution-fiscale.html
(2) Frédéric Rouvillois « Une histoire des best-sellers », Flammarion, prix franco : 21 €.

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