PRÉSIDENTIELLES 2012.

L’éducation en France un nœud compact de contradictions.

Mercredi 22 février 2012, par Christian Tarente // La France

L’éducation, par laquelle est assuré le développement harmonieux des générations successives de Français, est un problème de société, mais aussi et d’abord un problème de civilisation : que faut-il dire aux jeunes pour qu’ils deviennent des hommes ?

Dans la perspective de l’élection présidentielle, les programmes des candidats paient tous leur tribut à ce sujet « incontournable » : s’y mêlent, avec un enthousiasme de commande, propositions raisonnables ou utopiques et propos convenus ou contradictoires.

L’image actuelle de l’éducation est, il faut le dire, déplorable, à la mesure des espoirs qu’elle porte et qu’elle déçoit : l’assurance de réussite personnelle, la perspective de promotion sociale et la garantie d’emploi au bout du parcours, promises à tous, ne sont pas au rendez-vous. Que ce soit l’enseignement primaire, le secondaire ou le supérieur, tous paraissent frappés d’une sorte de malédiction alors même que les Français leur sont naturellement très attachés.

L’ÉCHEC SCOLAIRE, L’ILLETTRISME

L’enseignement primaire ne parvient plus, depuis vingt ans, à assurer dans de bonnes conditions l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul aux jeunes Français. Des statistiques, nombreuses et réalisées dans des cadres divers, révèlent qu’à l’entrée en sixième un nombre important d’élèves est assez loin ou très loin du niveau minimal pour effectuer des études secondaires. Dans telle enquête, on constate que bon nombre d’élèves âgés de 15 ans ne maîtrisent pas la lecture ou ont la plus grande difficulté à lire un texte simple ; dans telle autre que parmi ceux parvenus au niveau de la 3e, un tiers ne peut comprendre le sens d’une phrase, et 10% pas même le sens des mots.

De même, les études secondaires restent marquées par l’impératif idéologique de faire accéder 8o % d’une classe d’âge au baccalauréat, sans qu’on se soucie que ce diplôme dévalorisé ne permet plus aucune insertion professionnelle. Certes, on se gardera d’accorder un crédit illimité à des enquêtes et sondages susceptibles d’interprétations contradictoires. On se défiera spécialement des comparaisons avec « autrefois », a fortiori si l’on remonte assez loin dans le temps : les conditions de vie ont été bouleversées au point de rendre les rapprochements inopérants. Il reste que les études convergent pour souligner qu’un nombre important de jeunes Français sortent de l’enseignement primaire ou secondaire sans avoir reçu les bases leur permettant d’accéder au statut professionnel et social qu’ils en attendaient. Se développent les situations d’« échec scolaire » et même d’illettrisme. L’importance du chômage des jeunes est là pour signer ce constat d’échec : il touche un quart d’entre eux.

En même temps, l’institution scolaire est devenue, on le sait, une administration pléthorique : le seul professorat représente 360 000 personnes dans le primaire et 520 000 dans le secondaire, auxquels s’ajoutent les agents d’aide à l’éducation et le personnel administratif et technique. Avec les enseignants et le personnel des Universités, on arrive à 1,3 million de personnes : c’est le fameux « mammouth » de Claude Allègre, qui « pèse » 27% du budget de l’État. Or, cette énorme machine ne parvient plus à répondre aux finalités qu’elle affiche.

L’ACHARNEMENT CONTRE... LA PRINCESSE DE CLÈVES

L’enseignement supérieur n’échappe pas à la critique. Il est marqué par la coexistence de deux systèmes antinomiques : des grandes écoles ultra-sélectives, et des universités largement ouvertes, surchargées dans les disciplines offrant le moins de débouchés. Le prestige international des unes et des autres illustre parfaitement ce clivage. Aucune université française n’atteint les vingt premières places du fameux classement de l’université Jiao Tong de Shangai. En revanche, le dernier classement des écoles commerciales européennes par le Financial Times place HEC à la première place pour la sixième année consécutive, l’INSEAD en n°2 et l’ESSEC en n°10. Comme s’il y avait deux France : celle qui gagne et celle qui s’embourbe...

Bien sûr, les choses ne sont pas si simples, et on peut discuter le bien-fondé des critères de classement retenus. Il reste qu’il serait plus qu’imprudent de casser des outils qui fonctionnent bien, par exemple en leur imposant des quotas qui feraient courir des risques à leur efficacité sans améliorer significativement « l’ascenseur social ». Bien plus légitimement, il faudrait s’interroger sur l’état d’esprit qui imprègne l’enseignement délivré dans ces business schools à la française qui font trop facilement allégeance à un système économique et social qui a révélé ses limites et ses failles. On n’en est que plus consterné de voir le directeur de Sciences-Po Paris, M. Descoings, y supprimer l’épreuve de culture générale (renouvelant ainsi la « condamnation à mort » de La Princesse de Clèves par Nicolas Sarkozy !), sous prétexte de diversifier l’origine sociale des élèves : il n’aboutira qu’à formater un peu plus profondément les nouvelles classes dirigeantes.

LA FATALE PERVERSION DU SYTÉME SCOLAIRE

Pour comprendre comment l’éducation française en est arrivé à ces situations de blocage, on se reportera utilement aux analyses d’Yves Morel, un universitaire spécialiste des questions de documentation, exposées notamment dans son dernier livre La fatale perversion du système scolaire français (éd. Via Romana, aou, 320 p., 24 €). Derrière ce titre un peu polémique se cache une étude fouillée et très nuancée de ce qu’a été la politique scolaire et universitaire de la France depuis la Révolution. En en montrant les origines au coeur même du siècle des Lumières, Yves Morel nous fait suivre les grandes espérances qui ont nourri le « rêve éducatif » français, sous ses divers aspects et jusque dans ses contradictions les plus mortelles.

Notre système scolaire apparaît comme un noeud compact de contradictions dans les intentions, les réalisations et les projets de réforme qui se sont succédé depuis deux siècles. Après le choix (fatal), sous Napoléon, de l’école populaire d’État, c’est la IIIe République qui, avec les lois Ferry, s’enfonça progressivement dans l’égalitarisme utopique (une égalité toujours recherchée, et toujours trahie par la réalité), puis la IV°, avec le plan Langevin-Vallon de 1947, qui s’engagea dans une massification encore impossible à maîtriser.

On constate aujourd’hui le caractère illusoire, en dépit des meilleures intentions, des solutions trop simples ou trop directives. La loi LRU d’autonomie des universités (2007), qui va dans le bon sens, se heurte à de nombreux obstacles qui rendent son application incertaine. Le même esprit d’autonomie appliqué aux enseignements primaire et secondaire n’en est qu’à ses premiers balbutiements : son pronostic vital demeure fragile.

Aldric Boulangé, dans l’entretien qu’il nous a donné (p.16) le montre : les programmes des différents candidats à l’élection présidentielle reflètent à la fois la sincérité de certains souhaits, l’incertitude sur les moyens d’y répondre, les hommages rituels rendus aux revendications corporatistes et les illusions tant sur les capacités du système à se réformer que sur les vraies réformes à faire. Demeure l’espoir que la situation budgétaire ait cette vertu de contraindre à un nécessaire changement de regard.

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