L’avant première mort de Fidel Castro.

Lundi 20 février 2012 // Le Monde

Les médias du monde entier se préparent depuis de longues années à couvrir les funérailles du leader cubain. Un journaliste mexicain raconte comment, en 2006, envoyé par une grande agence de presse, il a assisté à une répétition générale...

La mort du dirigeant cubain Fidel Castro est l’événement le plus attendu par les médias internationaux. Cela fait des années que les rédactions préparent fébrilement leur dossier nécrologique farci d’articles biographiques et d’éclairages en tout genre, remis à jour à la moindre rumeur. Cette course au scoop qui, dans les décennies précédentes, était l’apanage des puissantes agences de presse internationales, est aujourd’hui disputée aussi par les réseaux sociaux. L’année 2012 s’est ainsi ouverte sur une énième version de "Radio Bemba" [le téléphone arabe sur la planète Twitter]. La rumeur a enflé de tweet en tweet jusqu’à toucher suffisamment d’utilisateurs pour devenir le sujet tendance. La romancière cubaine Zoé Valdés ne se cache pas d’avoir été à l’origine de ce tintamarre, né dans les rues de La Havane et lancé sur le réseau mondial : "J’ai posté [le 2janvier] le premier tweet de la rumeur de la mort de Fidel Castro, en précisant que la nouvelle demandait à être confirmée puisque de telles rumeurs circulent depuis des années à La Havane."

Rumeurs

Des milliers d’internautes, ignorant la mise en garde, se sont alors empressés de diffuser leurs propres versions. Plus grave, certaines grandes agences de presse internationales ont repris la nouvelle, l’ont amplifiée, affirmant que les utilisateurs de Twitter donnaient pour morte cette figure historique latino-américaine qui fait couler beaucoup d’encre depuis toujours.

Depuis août, date de son 85, anniversaire, c’est la troisième fois que l’on annonce le décès de l’homme qui a régné sans partage sur l’île pendant plus de cinquante ans. La disparition de Fidel a fait l’objet de plus de spéculations encore depuis qu’il a passé la barre des 80 ans, en 2006. Cette année-là, il a frôlé la mort à la suite d’une brutale hémorragie intestinale et il a dû déléguer le pouvoir qu’il détenait depuis janvier 1959 à son frère cadet Rail. Ce dernier, qui a lui-même fêté ses 80 printemps en juin dernier, a ainsi repris le titre de commandant des légendaires Forces armées révolutionnaires (FAR).

Il y a toujours une bonne raison de croire aux rumeurs annonçant la mort de Fidel.

Le Lider màximo lui-même se plaît à rappeler qu’il a échappé à des dizaines d’attentats et que les complots contre lui se comptent par centaines 600 selon les services de sécurité cubains). Un an après sa chute spectaculaire du 20 octobre 2004 devant les caméras des télévisions du monde entier, dans le gigantesque mausolée de Che Guevara, à Santa Clara, d’où il était sorti avec de multiples fractures, les services de renseignement américains avaient annoncé que sa vie était aussi précaire que celle de n’importe quel être humain atteint de la maladie de Parkinson. Ils attendent un phénomène naturel et absolument logique, à savoir la mort de quelqu’un, commentait lui -même le dirigeant cubain quelques mois avant sa grave hémorragie intestinale de 2006. Cet autre épisode dramatique se produisit à bord de son avion, où il n’était accompagné par aucun médecin, sur le trajet de 730 kilomètres reliant Holguin à La Havane, et contraignit l’avion à atterrir pour que Castro soit hospitalisé en urgence.

Mais personne n’a mieux préparé sa disparition que Fidel lui-même. "Nous ne décrirons pas les mesures que nous avons envisagées. Un certain nombre d’entre elles sont déjà en place tandis que d’autres sont prévues pour qu’il n’y ait aucune surprise et pour que notre peuple sache exactement comment réagir dans chaque situation. Nos ennemis ne doivent pas se faire d’illusions : sue meurs demain, je n’en aurai peut-être que plus d’influence. J’ai dit une fois que le jour où je serais vraiment mort, personne ne le croirait. Je pourrais vous refaire le coup du Cid Campeador, dont le cadavre monté sur un cheval remportait encore des batailles."

Il y a cinq ans, quand Fidel est tombé malade, l’agence de presse qui m’emploie m’a envoyé à La Havane sans visa de correspondant, document qui prend un temps infini à obtenir - si tant est qu’il soit délivré - au terme de dizaines de contrôles laborieux de la Sécurité de l’Etat cubain. Je dirigeais alors le bureau de Caracas pour le Venezuela et les Caraïbes. Le 31 juillet 2006 au soir, le chef du desk Amérique latine m’appelle sur mon portable. Je décroche en pestant. "Bon, me dit-il, je suppose que tu es au courant pour Fidel."Je masque mon ignorance derrière une blague facile Oui, je sais : il est mort et tu veux une réaction de Chàvez. Sa réponse est plus déconcertante : elle soulève des inquiétudes.

Si ça retrouve, ce coup-ci il est vraiment mort ; ai-je pensé à voix haute. Nous n’en savions pas davantage, mais nous prenions la mesure du défi. Puis ma femme a fini par lâcher le morceau : "Moi aussi je dois y aller. Mes clients me l’ont demandé." Elle était enceinte de cinq mois et nous avions une fille de 6 ans.-"Et la petite ?" ai-je lancé sur un ton qui revenait à lui enjoindre de rester à Caracas.

"On l’emmène", a-t-elle répliqué. Au petit matin, le spectacle qui nous attendait à l’aéroport nous a arraché un sourire nerveux, puis quasiment un fou rire : tout ce que Caracas comptait de correspondants étrangers se pressait dans les couloirs de l’aéroport. Aucun ne nous adressait la parole, ce que nous comprenions très bien.

" Comment va le Comandante ? " La première épreuve a eu lieu à l’aéroport de La Havane. Un agent de sécurité de l’aéroport international, José-Marti, a pris notre fille à part pour lui poser quelques questions sur nous : "Ce sont tes parents ?" Nous avons quand même réussi à entendre en tendant l’oreille. Suffoqués par une vague de chaleur tropicale, nous avons pris un taxi pour l’hôtel Meliâ, situé tout près de l’Aquarium national dans un quartier excentré de La Havane.

Notre première sortie - nous étions déguisés en touristes - nous a menés au coeur de la vieille ville de La Havane. Nous voulions visiter un musée qui était fermé mais le policier en faction devant l’édifice en ruine était si aimable qu’il a eu l’honneur d’être le premier Cubain à qui nous avons posé la question qui devint ensuite rituelle : "Comment va le Comandante ?" Puis un petit Cubain du même âge que notre fille a voulu jouer avec elle. Sa maman, une jeune femme avenante et très souriante en sandales et tenue de plage, lui emboîtait le pas et nous avons rapidement fait connaissance autour d’un gobelet de rhum local. Grâce à elle, nous avons ensuite été invités à pénétrer dans le coeur urbain de la révolution : une assemblée du Comité de défense de la révolution sur une place publique de la vieille ville. Quelques militaires, engoncés dans des costumes vert olive trop grands pour eux et qui avaient l’air tout droit sortis de l’usine, ont extirpé des porte-voix de vieilles caisses et commencé à haranguer la foule. Nous avons tout d’abord eu croit à l’hymne national cubain. Puis est venu le discours. De toute ma carrière de journaliste, je n’avais jamais écouté un discours politique avec autan d’embarras. "Alors que le Comandante a délégué ses fonctions au camarade Raïd, des agents étrangers nous guettent pour attaquer la révolution cubaine." Les cris inespérés de "Vive Fidel ! vive Raûl ! ont été pour nous le premier indice de la transition qui était en marche. Le grand frère avait enfin accédé à l’Olympe du Jeté Maxim de la Révolution cubaine.

Message codé

Les jours suivants, malgré nos visites à l’Aquarium national, aux usines de cigares, à la place de la Révolution, au Maclée, face à la mer, et aux ruines restaurées de la vieille ville, les employés de l’hôtel ont commencé à nous harceler : même siroter un cocktail dans la piscine en forme de serpent leur paraissait suspect. "Pourquoi ne sortez-vous pas ?" ne cessaient-ils de nous demander. J’ai tenté de contacter mes collègues en appelant de l’hôtel mais sans succès. Ma femme a cherché à joindre ses contacts européens et elle est revenue toute pâle. Je ne l’avais jamais vue aussi inquiète et fragile. "Les expulsions se multiplient. Tous mes amis à La Havane ont fait semblant de ne pas me connaître", expliqua-t-elle.

Personne n’a donné signe de vie ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants. Craignant le pire, j’ai pris le téléphone et j’ai fini par tomber sur mon collègue anglophone qui s’est montré étrangement distant. "Quelle idée d’avoir choisi de prendre tes vacances à La Havane en ce moment !"Il amis fin à la conversation avec cette phrase étonnante : "Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de se voir," Mais devant mon désarroi, il a fini par accepter à contrecœur de dîner dans un troquet près de la cathédrale.

Mes deux collègues sont arrivés très tard alors que nous allions partir. L’un d’eux m’a demandé sans détour : "Tu sais ce qui se passe ? Ils savent que nous sommes ici, dans quel hôtel et dans quelle chambre. Ils ont parlé avec le directeur de l’agence à La Havane qui a pris nos réservations. Il a paniqué et dit qu’il y avait quelqu’un d’autre avec sa famille en vacances Et il a donné ton nom. Nous avons quarante-huit heures pour quitter l’île." Deux bouteilles de vin plus tard, j’ai eu la surprise de trouver à l’hôtel un message codé du chef de l’agence pour l’Amérique latine. "Je suis ravi que tu profites de tes vacances, quel dommage qu’elles se terminent lundi (c’était un samedi). Profite, bien de cette ville merveilleuse et de ton hôtel. Passe le bonjour à ta femme."

Les correspondants étrangers arrivés de tous les coins du monde par les mêmes vols formaient une gigantesque meute. Vêtus des mêmes chemises hawaïennes ridicules, des mêmes bermudas et chapeaux tropicaux, ils étaient descendus dans les mêmes hôtels et bronzaient sur les mêmes plages. Avec leurs grandes caméras, leurs téléphones mobiles, leurs ordinateurs portables, leur air de journalistes, connus ou non, ils ne risquaient pas d’être pris pour de simples touristes. Résultat, la Sécurité d’État s’en est donné à coeur joie, poursuivant, arrêtant, interrogeant, fichant et expulsant quelque éco collègues.

Malgré la peur et les mauvaises surprises, nous avons tenu bon. Nous avons survécu plusieurs jours en visitant l’île selon des parcours destinés aux touristes européens, contrôlés et surveillés parles agents de sécurité, jusqu’à ce qu’on nous découvre et qu’on nous expulse. Dans cette répétition générale de la frénésie médiatique qui suivra nécessairement la mort du plus grand caudillo de notre temps, nous avons continué à envoyer chaque jour depuis nos hôtels des témoignages codés à des tantes, grands-mères et copines imaginaires en décrivant l’ambiance qui régnait, comme s’il s’agissait de lettres de touristes rédigées dans les "centres d’affaires" très surveillés des hôtels, seuls endroits proposant alors un accès à Internet.

Enfin, nous avons obtenu un scoop. Nous avons trouvé l’info secrète que nos collègues cherchaient tous comme des fous en liberté. Nous avons pu répondre à ces deux questions : Fidel est-il encore vivant ? Et si oui, est-il vraiment très malade ? Il a fallu pour cela déployer des talents de détectives et déchiffrer les signaux subtils envoyas par° l’entourage de, Fidel, signaux que seuls des initiés, des correspondants expérimentés, de vieux amis, savaient décoder. A la fin de notre circuit rocambolesque et improvisé de La Havane jusqu’au centre de l’île, à Cienfuegos, et sur la tombe du Che à Santa Clara (où nous avons photographié notre fille à côté de petits Cubains sans chemise et pieds nus), nous avons trouvé la meilleure source possible dans la petite pièce d’une maison à moitié démolie de la vieille ville de La Havane, la nuit précédant notre départ de l’île.

Mise en scène

Dans cette chambre d’hôtel improvisée, à voix basse et au rythme de quatre bières avalées en une demi-heure, avant de prendre l’avion avec ordre de quitter Cuba, notre vieil ami, un correspondant chevronné installé à La Havane depuis de nombreuses années, nous a dit qu’il venait d’assister à une conférence de presse du ministère des Affaires étrangères cubain pour les correspondants étrangers. il avait détecté un détail étrange, une piste : dans l’urgence de la passation de pouvoirs à Raûl, on avait accrédité d’un seul coup deux nouvelles équipes européennes. Pour notre vieil ami au flair infaillible, cela ne faisait pas le moindre doute : Fidel était’ vivant et il allait faire une apparition en grande pompe le 12 août, jour de son anniversaire. Notre ami voyait juste. J’ai donc eu vent de l’affaire avec plusieurs jours d’avance et pu en informer ma tante, c’est-à-dire mon chef. Toute I’affaire n’avait été qu’un show. Nous venions d’assister à la répétition générale d’un opéra avant la première : la mise en scène de la mort de Fidel.

Victor Flores Garcia

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