Ministre du Roi de France Louis XIV.

L’autre Vauban

« Son histoire devient une partie de l’histoire de France »

Lundi 10 septembre 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Chacun connaît le militaire, réorganisateur de l’armée, le fantassin, l’artilleur, le fondateur de l’arme du Génie, le directeur général des fortifications, le « poliorcète « l’homme qui prend les villes, le stratège enfin. Vauban est aussi ingénieur, économiste, démographe, politique et urbaniste.

Économiste et statisticien, architecte et technicien.

Le technicien est notamment apparu dans l’affaire dc l’aqueduc de Maintenon pour alimenter le château de Versailles, les maisons et les fontaines, le Roi décida de prélever l’eau de l’Eure et de la conduire jusqu’à la ville, temple solaire, à quatre-vingts kilomètres de là. Le tracé devait franchir la vallée dc l’Eure à Maintenon. Une opposition s’éleva entre Vauban favorable au franchissement de la vallée par un siphon, proposition moderne, et Louvois, qui voulait un aqueduc. On connaît la suite, la guerre vint interrompre les travaux d’édification de l’aqueduc, resté inacheve.

La constitution de nouvelles places fortifiées exigea qu’il devînt architecte. Il contribua dans ses villes à la construction de bâtiments militaires, de constructions civiles, d’églises en particulier les portes de Brisach, de Belfort, de Phalsbourg, les églises de Briançon, de Neuf-Brisach. Ne va-t-on pas jusqu’à lui attribuer l’extension du château d’Ussé ? On le découvre également hydraulicien devant un Rhin imprévisible, il suggère l’établissement d’un canal parallèle au fleuve, d’Huningue jusqu’à Strasbourg. Il envisage le prolongement du canal de Riquet à partir de Caraman pour lui permettre un accès sur l’Atlantique comme sur la Méditerranée par des ports existants Bordeaux et Port-de-Bouc. Il entrevoit, dans la jonction de la Meuse et de la Moselle, qu’on ne ferait que redécouvrir une liaison géologique antécédente. Il réfléchit à la possibilité de fertiliser des régions arides par captage de l’eau des rivières, devenant ingénieur en irrigation.

La connaissance géographique du royaume, le respect de la nature et de l’homme, « le plus habile ménager de la vie des hommes », selon Saint-Simon, devaient naturellement conduire le futur maréchal de France à l’étude des sujets économiques.

On découvre un Vauban écologiste observant la déforestation et les inconvénients qui en découlent, il étudie l’alboriculture pour la création des nouvelles forêts, tout comme Colbert pour celle de Tronçais, et pour l’entretien des anciennes. Arrêtons-nous un instant sur le curieux mémoire. La cochonnerie ou le calcul estimatif pour connaître jusqu’où peut aller la production d’une truie pendant dix années de temps, qui était destiné, en cette période de famine, à permettre au plus pauvres de manger à leur faim. Vauban concluant « Ce qui est inadmissible c’est de mettre en état de ne point manger son pain sec les trois quarts de l’année ».

« J’ai beaucoup reçu de la nature, je dois beaucoup à la Société, il ne sera plus de repos pour moi tant que je pourrais servir l’État » Fontenelle a reconnu « Il créait la statistique moderne ». En effet, la statistique fut une des grandes pratiques appliquées à la démographie perceptible en 1696 dans sa description géographique de l’Élection de Vézelay en Basse Bourgogne document rédigé avec sérieux et concision. Il semble l’avoir établi à l’aide de « formulaires de dénombrement », grâce à la méthode du multiplicateur qui repose sur la réflexion qu’il existe des quantités en rapport simple et constant avec la population totale. Il estime la population de la France en 1707 à environ dix-neuf millions d’habitants. Il aura des émules Jean-Baptiste Moheau et Antoine Deparcieux, auteur d’un Essai sur « la probabilité la durée de la vie humaine » la vie humaine, pères de la démographie française. Deux cent cinquante ans plus tard une vaste enquête de démographie historique, menée par l’INED, fera apparaître une population de 21,5 millions en 1700 et 28,5 millions sous Louis XVI comme l’avait estimé Moheau dans ses Recherches et Considérations sur la population de la France, en 1778.

Politique et urbaniste.

Le politique apparaît dans au moins trois essais majeurs 1689, Mémoire pour le rappel des Huguenots, 1695, Projet de Capitation, 1706, Projet d’une dîme Royale. Vauban trop franc, simple et moderne, ne fut pas compris par les dirigeants politiques de son temps. Par son premier essai, il voulut attirer l’attention sur le déficit démographique et l’appauvrissement économique de la Nation. On ne sait pas si le Roi a lu le mémoire, mais Louvois et Mm de Maintenon l’ont fait. Dans le deuxième, il proposait un véritable impôt sur le revenu par tête, qui se trouve d’ailleurs concomitant de l’impôt royal direct et personnel, établi dans des conditions proches, de celles, indiquées dans le projet. Le troisième ouvrage, écrit de 1695 à 1697, mais publié en 1707 sans privilège ni autorisation, propose le remplacement de tous les impôts existants par un impôt unique exigible de tous, roturiers comme privilégiés. Il aurait permis l’amélioration du système budgétaire mais aussi de la condition sociale du peuple affaissé sous les impôts. La cause de l’état de misère populaire, est selon son auteur, « les abus et malfaçons qui se pratiquent dans l’imposition ».

La fortification conduit à l’urbanisme, Vauban fut un urbaniste selon l’étymologie, c’est-à-dire, un aménageur, un embellisseur. L’établissement de Neuf-Brisach, dans la plaine d’Alsace, en est une parfaite illustration. La ville dessine un octogone. Il s’agit d’une ville neuve, planifiée, où les bâtiments s’ordonnent autour d’une place, dominée par son église, place où est située la vie administrative et économique de la cité. Les casernes sont établies à la périphérie, les rues perpendiculaires procurent une l’impression de damier. C’est ce tracé, qui inspirera les architectes français. Lenfant à Washington et Leblond à Saint-Petersbourg, sera retenu par Vauban dans chaque espace à urbaniser, intra ou extra muros des places dont il créera les plans. Cette ville comptait soixante-quinze foyers, soit environ quatre cents âmes avec l’intendant d’Alsace. Pour en accroître la population, il songea à demander l’autorisation de l’installation de protestants. Ce fut un refus, le peuplement de la ville en pâtit.

Embellir fut l’autre souci de Vauban, à côté de l’efficacité militaire. L’apport culturel, artistique ; portes prestigieuses à Neuf-Brisach, citadelles perchées comme à Besançon, forts du bord de mer à Belle-ïle-en-Mer ou à Saint-Malo, places de plaine mêlées, au paysage comme à Tournai est a découvrir grâce à la carte que l’IGN vient d’éditer, établissant la totalité du patrimoine construit par le maréchal.

Mettons à profit cette année Vauban, parcourue de cérémonies, expositions, colloques et publications (notamment des Oisivetés), pour admirer dans nos divers paysages de France ces traces palpables de notre passé. Et reconnaître à la suite de Carnot, en 1786. « Vauban parait et bientôt la France connaît qu’elle possède le grand homme dont elle a besoin ».

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