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L’année du dragon.

Mardi 28 février 2012 // Le Monde

Drapeau de France

Le nouveau budget américain de la défense sera présenté début février.
Les directives présidentielles ont été signées début janvier . Elles prévoient que les économies drastiques (500 milliards de dollars en dix ans soit l’équivalent du budget de la défense pour une année) porteront essentiellement sur l’Europe et les opérations contre insurrectionnelles, recentrant les priorités sur le concept de combat aéronaval adapté au champ Asie-Pacifique.

Le programme prévoit le retrait d’Europe des quatre dernières unités de combat (dont deux sont en réalité en Afghanistan) soit 8 000 hommes sur quelques quarante mille, essentiellement en Allemagne. Quelques effectifs en Italie devaient être transférés en Pologne à la faveur du déploiement du système antimissiles. Les forces restantes sont essentiellement affectées à l’entraînement conjoint des forces soit dans le cadre Otan soit dans celui de coalitions, comme c’est le cas pour l’Afghanistan. Descendre en dessous de ce seuil serait compromettre le commandement opérationnel régional (EUCOM) de Stuttgart dont on sait qu’il sert aussi de commandement intégré des forces dans l’Otan.

L’administration américaine - présidence, Pentagone, Département d’État - est depuis six mois occupée à rattraper le temps perdu par la guerre en Irak et la course antiterroriste pour faire face aux progrès accomplis pendant tout ce temps (depuis septembre 2001) par la Chine. Ce n’est pas la prise de conscience brutale des succès spatiaux russes en 1960 mais cela n’en est pas loin. On ne saurait expliquer autrement le sursaut opéré par le président Obama annonçant en novembre en Australie le déploiement à Darwin, sur la côte nord face à l’île de Timor, de 2 500 Marines ! On se croirait revenu aux beaux jours de l’ANZUS des années 50 (alliance Australie/Nouvelle-Zélande/États-Unis, un des piliers de la guerre froide).

Le déclic avait été donné par Hillary Clinton au sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) au Viêt-Nam en 2010. Il s’agissait à l’époque de donner un coup d’arrêt à l’expansionnisme chinoise en Mer de Chine méridionale, contesté par le Viêt-Nam et les Philippines, mais aussi les riverains du détroit de Malacca (Singapour, Malaisie, Indonésie).

Le récent déplacement, le premier du genre, de Mme Clinton en Myanmar (Birmanie), vaut non seulement brevet d’ouverture démocratique mais aussi reconfiguration stratégique par rapport à la Chine.

Les États-Unis se voient contraints d’abandonner leur objectif de capacité de mener deux guerres simultanées sur deux théâtres géographiques différents, mais ils conservent leur domination du Golfe au Japon. La Chine est encore loin d’acquérir la faculté de se projeter sur deux espaces océaniques, Indien et Pacifique, communiquant par le seul détroit de Malacca.

Tout conduit les deux superpuissances à coopérer plutôt qu’à s’affronter. Les conflits de voisinage trouveront leur limite dans cette sorte de duopole en cours de constitution sur le « Pivot Pacifique  » (McKinder). Pour la France - et l’Europe en général -, la contrainte de protection de ses approvisionnements s’arrête à Ormuz, là où tout commence pour les deux précédents (1). Comme le disait le général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale : « comme elle est courte l’épée de la France  ».

Les ministres des Affaires étrangères britannique et français se sont succédé à Rangoun sur les pas d’Hillary Clinton mais sans cette dimension géostratégique. L’Amérique s’absente de l’Europe, mais l’Europe est absente du nouveau grand jeu asiatique. Abou Dhabi est la dernière base permanente la plus avancée pour nos forces en vertu des priorités définies par le Livre blanc de la défense de 2008 qui arrêtait un axe stratégique Méditerranée-mer Rouge-Golfe. Notre présence dans nos territoires d’Outre-mer s’en est ressentie, notamment au Pacifique-sud et en Océanie.

Un nouveau partage du monde sur le mode du traité de Tordesillas entre Espagne et Portugal au XV° siècle s’établirait ainsi.

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