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L’amour : triomphe ou échec ?

Vendredi 21 janvier 2011, par Gérard Leclerc // Divers

Peut-être semble-t-il un peu vain de juger de l’évolution des liens sociaux à l’aune de l’économie érotique, à l’heure où l’économie tout court requiert toute notre attention. Nous n’en sommes plus à la révolution des mœurs de 68, où un philosophe comme Marcuse pouvait dominer les débats en imposant comme norme par de l’évolution sociale une métamorphose ordonnée à Éros et civilisation. Pourtant, l’interrogation persiste, avec insistance. Même l’économie politique ne peut se passer des marqueurs de la démographie. Une Europe en voie de vieillissement accéléré ne peut compter durablement sur un rebond d’activité et de croissance. L’Allemagne pourtant première de la classe est bien obligée de mesurer par avance les dommages d’une décélération catastrophique, à l’heure où le Japon, champion de la réussite d’après-guerre, se pose avec angoisse les mêmes questions. Force est donc d’associer, même si c’est avec la prudence qu’un Philippe Ariès recommandait, les facteurs de fécondité, liés aux mœurs et aux évolutions de la famille, aux analyses politico-économiques. Et cela ne peut que passer par ce que le même Ariès appelait une psychanalyse historique.

Le dernier essai de Luc Ferry s’apparente à ce type de discipline, même si le point de vue philosophique y est dominant. Car c’est bien une interprétation générale de notre civilisation actuelle qu’il nous propose, avec la mise en évidence d’un paradigme qui commande l’ensemble des comportements et des jugements de valeur. En résumé, c’est la révolution de l’amour qui serait en train de transformer de fond en comble notre monde, à partir d’une mutation des sentiments dans la sphère privée se répercutant dans l’ensemble des dispositifs sociaux. Cet amour omniprésent serait donc le moteur et le carburant de l’action politique. La politique en serait métamorphosée, ne serait-ce que par la substitution de l’enfant choyé au fils sacrifié sur l’autel de la patrie. Il est vrai que Luc Ferry apporte quelques correctifs à son utopie d’un amour universel, en substituant finalement l’optatif à l’indicatif : « Sans doute nos enfants commettront-ils encore des guerres dont le fanatisme et le fonda- mentalisme fourniront le motif. Pourtant, ce n’est ni l’égoïsme ni la passion aveugle des intérêts qui pourront sauver le monde, mais la logique de la fraternité et de l’entraide, du plaisir de donner plus que de prendre. »

Ce n’est là qu’un bref aperçu d’un essai foisonnant et en même temps très construit qui réclamerait une lecture approfondie. Je n’en retiens que l’optimisme inséparable d’une thèse anthropologique. Une première amorce de discussion devrait s’orienter sur cet amour magnifié. Est-ce forcément un amour durable, supérieur aux intermittences du coeur ? Est-ce aussi un amour fécond, qui ne se concentre pas uniquement sur l’enfant choyé, mais envisage aussi un élargissement familial, lié lui-même au souci de la transmission ? Par ailleurs, est-il si sûr que le triomphe de l’amour ne soit pas compromis par des pathologies qui sont inhérentes aux formes qu’il a revêtues et qui pourraient aller jusqu’à compromettre sa dynamique ?

Pascal Bruckner vient, en effet, refroidir ce bel optimisme par une sévère algarade. Son essai, beaucoup plus ramassé, n’en est que plus incisif. Son constat est impitoyable. Le mariage d’amour qui est bien une invention moderne, aurait échoué. Ce serait même une déroute sans précédent : « En France, mais on pourrait retrouver les mêmes statistiques dans toute l’Europe, alors que le nombre des mariages ne cesse de décliner depuis quarante ans on en célébrait 400 000 en 1970, 273 000 en 2008, 265 000 en 2009 -, le taux des divorces explose de 10 % en 1965 à 50 % en 2007, dans un mouvement qui reste essentiellement urbain. Que dirait-on d’une armée qui perd la moitié de ses troupes et peine à recruter de nouveaux soldats ?

Qu’elle est en déroute, purement et simplement. » À rebours de Luc Ferry, Pascal Bruckner dresse une mise en accusation de cette utopie de l’amour, où il n’est pas loin de discerner une illusion funeste : « Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mariage tuait l’amour. Depuis, l’amour tue non seulement la nuptialité, en chute depuis trente ans, mais la possibilité même du couple dont le mariage n’est que le miroir grossissant. » Le contrepoint à Luc Ferry remet aussi en cause la dimension politique : « Les nations sont devenues aussi fragiles que les citoyens qui les composent, elles ont perdu la consistance qu’elles croyaient posséder. »

Jean-Jacques Rousseau avait déjà établi une relation étroite entre la formation du sentiment amoureux et le lien social, non sans marquer la difficulté d’une économie amoureuse. Nous ne sommes pas près de sortir d’une interrogation qui dépasse d’ailleurs optimisme ou pessimisme. Une société ne peut se passer de l’Éros qui la meut et la structure. Ainsi, Éros libère autant qu’il tyrannise. S’il n’est que passion, il peut détruire aussitôt après avoir enflammé. Bruckner plaide en faveur de la sagesse des anciens mariages dits de convenances, bien plus durables et qui pouvaient susciter une affection beaucoup plus profonde entre époux. Quoi qu’il en soit, nos sociétés devront prendre conscience des effets de la révolution des mœurs de 1968. La révolution décrite par Luc Ferry ne pourra se perpétuer, sans un bilan sérieux, où la fécondité amoureuse constituera un paramètre prioritaire.

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