L’agriculture sacrifiée !..

Mercredi 19 mai 2010 // La France

Manifestation d'agriculteurs à Clermont-Ferrand

Plusieurs milliers d’agriculteurs ont défilé dans les rues de Paris le 28 avril dernier pour exprimer leur ras-le-bol : Chute des revenus, prix en berne, fin des quotas laitiers, dérégulation des marches... Jamais leur avenir n’a été si incertain.

LES CAMPAGNES françaises sont au bord de l’explosion, mais le risque de jacqueries, comme notre pays les a connues naguère, reste très faible voire nul, faute de combattants. De fait, le nombre de paysans a été divisé par cinq en soixante ans. Les agriculteurs qui se dénombraient environ 2,5 millions au sortir de la Seconde guerre mondiale n’étaient plus que 800 000 en 1987. Aujourd’hui, ils ne se comptent plus que 470 000. Ils ne seront, selon une étude du Club Déméter (www.clubdemeter.com), que 300 000 à vivre du fruit de leur travail en 2020. Il ne faut donc pas s’attendre à un soulèvement des campagnes qui auraient pourtant bien raison de faire connaître leur mécontentement : désabusés, déboussolés, les paysans ne comprennent plus le monde dans lequel ils vivent.

CHUTÉ SPECTACULAIRE DES REVENUS

Ils ne comprennent pas, à l’heure du « travaillé plus pour gagner plus », comment on peut accepter de se fatiguer entre 50 et 70 heures par semaine et ne gagner à la fin du mois que 1900 euros en moyenne, parfois moins : 800 voire 500 euros. Les agriculteurs s’interrogent aussi sur la captation de la valeur ajoutée au sein des leurs filières. Comment ne se fait-il que un kilo de poires qu’ils vendent entre 1,5 et deux euros à une coopérative où un autre intermédiaire se retrouve sur les marchés et dans les grandes surfaces à six ou à sept euros sans que ce produit n’ait connu la moindre transformation ? Combien de fois le kilo de porc vendu de un euro le kilo par l’agriculteur à la sortie de l’exploitation a-t-il été acheté 8, neuf voire dix euros le kilo par le consommateur ? Ce que les agriculteurs ont du mal à digérer c’est que leur domaine d’activité et le secteur agroalimentaire constituent un élément stratégique de notre économie, à l’origine d’un excédent commercial de plus de neuf milliards d’euros. De surcroît, agriculture et agroalimentaire restent, en dehors de l’État, les premiers employeurs de France ! Il leur est d’autant plus difficile d’admettre ces dichotomies que le revenu agricole a chuté de plus de 30% en 2009, après une baisse tout aussi spectaculaire de 23% en 2008 ! Cette chute n’a épargné aucun secteur : - 34% en horticulture, - 47% pour les grandes cultures (céréales, oléoprotéagineux...), - 53% en arboriculture, - 54% pour le secteur laitier... Même le secteur viticole a été touché, lui qui reste généralement à l’abri des soubresauts économiques : il accuse, pour les appellations d’origine contrôlée, un recul de 8%. Seule satisfaction, le revenu a augmenté en 2009, pour la viticulture courante (+ 39%) et pour les élevages de bovins à viande et d’ovins. Encore faut-il nuancer ces deux dernières augmentations dans des secteurs qui, en 2008, avaient reculé, respectivement, de 52% et 37% !

DÉPARTS PRÉCOCES, SUICIDES...

Compte tenu de ces éléments, comment des jeunes investiraient-ils dans une production aussi peu valorisante et aussi peu gratifiante ? Pourtant, nombreux sont ceux qui y croient encore. Même si l’on constate deux fois plus de départs que d’installations, ils sont encore quelques milliers à choisir le métier d’agriculteur chaque année : environ 11 000 par an. Avec cependant un énorme bémol : la plupart des installations en agriculture s’effectuent hors du dispositif national d’aide à l’installation en agriculture.

Autre phénomène inquiétant constaté par les autorités Publiques, mais sur lequel elles restent muettes : les départs massifs et précoces des exploitants. Ces départs précoces, c’est-à-dire avant l’âge légal de la retraite à 60 ans, représentaient 29% des départs totaux en 1995. Il était passé à 40% en 2002, et à plus de 50% en 2006. Les plus touchés ? Les plus de 50 ans qui n’ont plus les moyens financiers d’adapter leur outil de production et qui préfèrent jeter l’éponge avant qu’il ne soit trop tard. Le problème d’attractivité du métier d’agriculteur trouve un prolongement dans l’émergence de deux tabous ; celui du célibat quatre fois plus élevé en agriculture que dans la population française et celui des suicides. Une étude réalisée entre 1969 et 1999 par l’Institut de veille sanitaire (INVS) explique que le taux de suicide chez les agriculteurs est « entre 60 et 80% plus élevé que la moyenne des autres catégories socioprofessionnelles ».

S’ADAPTER

Conséquence d’une telle situation : L’agriculture française se meurt à petit feu, presque dans l’indifférence générale. Pourquoi en est-on arrivé là ? Plusieurs facteurs expliquent cette lente mais sûre et inexorable descente aux enfers. L’agriculture qui n’avait pas d’autres choix que de s’adapter aux canons du productivisme au risque de dépérir plus vite, a sacrifié l’humain sur l’autel de l’économie et de l’environnement au profit de la technique et de l’administratif. Jamais un secteur n’a eu, en si peu de temps, à s’adapter à une mécanisation et une technicité faucheuses de bras, à un flot continu de réglementations en tous genres... Tant et si bien que les rares agriculteurs consacrent en moyenne un tiers de leur temps de travail à remplir des formulaires pour l’administration. La non-application des fondements de la Politique agricole commune (PAC) qui repose depuis un demi-siècle sur le triptyque « marché unique, préférence communautaire et solidarité financière », a été préjudiciable aux paysans français. Pour beaucoup d’agriculteurs, seul le dernier principe semble avoir été appliqué, notamment à la faveur de l’élargissement à neuf puis douze, quinze, vingt-cinq et enfin vingt-sept pays.

DÉFICIT AGRICOLE ET ALIMENTAIRE

En fait de marché unifié et de préférence communautaire, l’Europe est devenue, au fil des années, le premier exportateur et le premier importateur de produits agricoles au monde. Ce que cache cette belle performance, c’est que, malgré ses nombreux atouts, l’Union européenne est devenue déficitaire sur le plan agricole. Pour mémoire, le déficit des échanges agricoles est devenu structurel et croissant, passant de 7,2 milliards (Md€) en 2000, à 13,3 Md€ en 2008 ! Comble du comble, les 27 sont devenus dépendants d’autres pays de la planète pour se nourrir : leur déficit alimentaire a plus que doublé en huit ans passant de 10,9 Md€ en 2000, à 24,4 Md€ en 2008 ! La faute au dumping social pratiqué par l’Inde, la Chine et même par des pays membres de l’Union ? Sans doute. Tout aussi graves, les mécanismes de régulation et de protection des marchés, les fameuses organisations communes des marchés (OCM), ont été sciemment vidés de leur substance par les dirigeants européens et par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Symbole de cette dérégulation qui érige le libre-échange en icône du libéralisme le plus débridé : les quotas laitiers, dont la disparition est annoncée en 2015.

EN CAPACITÉ DE RÉPONSE

Mais la plus grande erreur de la PAC, erreur aussi philosophique qu’économique, a été de déconnecter (« découpler » en jargon administratif européen) le travail, le produit, le prix et le revenu. Autrement dit, le prix du produit payé aux agriculteurs a été, depuis 1960, artificiel, sans aucun lien avec le travail fourni, et avec un lien très éloigné avec les réalités du marché. Ce qui fait que les agriculteurs français ne pouvant plus vivre de leur travail se sont transformé en chasseurs de primes. Or les agriculteurs n’aspirent qu’à vivre dignement du fruit de leur travail ! Alors, que faire ? Sans doute, encourager la diversité, revenir au bon sens, celui qui voudrait que l’on respecte la saisonnalité des produits, que l’on produise local et que l’on consomme local. Il faudrait aussi repenser la politique foncière, outil de travail des agriculteurs qui se dissémine chaque année à raison de 60 000 ha au profit d’aménagements publics (routes...). Surtout, les agriculteurs français et européens sont en capacité de répondre au défi démographique mondial. Entre 1950 et 2000, la population mondiale a été multipliée, par 2,4 et la production alimentaire par 2,6. Qui nourrira les neuf milliards d’habitants prévus en 2050 ? Sans doute, est-ce une des clés de l’avenir de l’agriculture française. Si nos gouvernants le décident…

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