L’Europe peut-elle être sauvée ?

Mercredi 9 février 2011 // L’Europe

Les crises à répétition de l’euro peuvent faire exploser l’Union. Pour y remédier, il faut construire la fédération imaginée dès 1950 par Robert Schuman, affirme le Prix Nobel d’économie.

Il y a quelque chose d’étonnamment cohérent dans le fait que la crise européenne actuelle ait débuté à Athènes. Car les malheurs de l’Europe ont tous les aspects d’une tragédie grecque dans laquelle un homme de noble caractère est perdu par son orgueil fatal.

Il n’y a pas si longtemps encore, les Européens pouvaient affirmer que la crise démontrait clairement les avantages de leur modèle social et économique. Tout comme les Etats-Unis, l’Europe subissait un sévère ralentissement consécutif à l’implosion financière mondiale ; mais les coûts humains paraissaient beaucoup moins lourds en Europe. Dans une bonne partie du continent, la réglementation encadrant les licenciements a contribué à limiter les pertes d’emplois, tandis que les solides programmes de protection sociale faisaient en sorte que même les chômeurs conservent l’accès aux soins médicaux et perçoivent un revenu de base. Même si le produit intérieur brut européen avait autant chuté que le nôtre, les Européens étaient loin de souffrir des mêmes maux que nous. Et, à la vérité, c’est toujours le cas.

Pourtant, l’Europe se trouve dans une crise profonde, car la réalisation dont elle est le plus fière, la monnaie commune, est désormais en péril. Pis encore, elle apparaît de plus en plus comme un véritable piège.

La tragédie de l’euro gâchis vient du fait que la création de l’euro était censée marquer l’étape la plus éclatante d’une grande et sublime entreprise : le couronnement des efforts de plusieurs générations pour apporter la paix, la démocratie et une prospérité commune à un continent qui, jadis, était régulièrement déchiré par la guerre. Mais les architectes de l’euro, pris dans le romantisme et la dynamique de leur projet, ont choisi d’ignorer les difficultés auxquelles une monnaie commune avait toutes les chances de se heurter, choisi de ne pas écouter les mises en garde, pourtant lancées dès le départ, qui affirmaient que l’Europe manquait des institutions indispensables pour qu’une monnaie commune puisse fonctionner. Au lieu de cela, ils se sont réfugiés dans la pensée magique et ont agi comme si la noblesse de leur mission transcendait de si prosaïques préoccupations.

Il en résulte une tragédie non seulement pour l’Europe, mais aussi pour le reste du monde, aux yeux de qui l’Europe est un modèle essentiel. Les Européens nous ont montré qu’il est possible d’apporter la paix et l’unité à une région héritière d’une histoire violente, et ce faisant ils ont peut-être créé les sociétés les plus décentes de l’histoire humaine, parvenant à unir la démocratie et les droits de l’homme avec un degré de sécurité économique que l’Amérique est très loin de pouvoir égaler. Ces réussites sont à présent sur le point d’être écornées, le rêve européen étant pour trop de gens en train de virer au cauchemar. Comment cela est-il arrivé ?

Le domaine de l’économie monétaire internationale est, on ne s’en étonnera pas, le théâtre de fréquentes disputes. Cependant, ces querelles ne recoupent pas la traditionnelle ligne de fracture idéologique. La droite dure se montre souvent favorable à une monnaie forte - rattachée de préférence à l’étalon-or -, mais les dirigeants politiques européens qui penchent vers la gauche ont été des partisans enthousiastes de l’euro. Les économistes progressistes américains, dont moi-même, ont tendance à préférer les monnaies flottantes, qui laissent une plus grande marge de manœuvre pour des politiques volontaristes : baisse des taux d’intérêt et accroissement de la masse monétaire pour combattre les récessions. Or l’argument classique en faveur des taux de change flexibles a été formulé par nul autre que Milton Friedman [grand partisan du libéralisme économique et fondateur de l’école monétariste de Chicago, mort en 2006].

Une perte de flexibilité

L’intérêt d’une monnaie transnationale est évident : elle facilite les affaires. Avant l’introduction de l’euro, l’analyse statistique suggérait qu’adopter une monnaie commune avait d’importantes conséquences sur le commerce, ce qui semblait augurer de vastes gains économiques. Malheureusement, cette appréciation optimiste ne s’est guère vérifiée : selon les estimations les plus favorables, les échanges entre pays européens ne sont que de 10 % à 15 % supérieurs à ce qu’ils seraient sans la monnaie commune. Ce n’est pas négligeable, mais ce n’est pas non plus un bouleversement.

Une union monétaire présente également des inconvénients : en abandonnant sa propre monnaie, on renonce également à la flexibilité économique. Imaginez que vous soyez un pays qui, comme l’Espagne actuellement, a vu les salaires et les prix s’envoler à la suite d’un boom de l’immobilier qui s’est mal terminé. Vous devez faire redescendre ces coûts. Mais ce n’est pas une mince affaire : personne ne veut être le premier à accepter une réduction de salaire, surtout sans avoir l’assurance que les prix vont eux aussi baisser. Deux années de souffrances aiguës ont dans une certaine mesure comprimée les salaires irlandais, tandis que l’Espagne et la Grèce ont à peine amorcé ce processus. C’est un problème extrêmement épineux, et, comme nous le verrons, réduire les salaires quand vous êtes criblé de dettes crée de nouveaux problèmes.

En revanche, si vous aviez toujours votre propre monnaie, vous n’auriez pas besoin de vous infliger la douleur prolongée qu’entraîne la réduction des salaires : en vous contentant de dévaluer votre monnaie, vous obtiendriez de facto une baisse des salaires. Mais les travailleurs ne refuseraient-ils pas une diminution de fait de leurs salaires tout autant qu’une réduction explicite du chiffre figurant sur leur feuille de paie ? L’expérience historique montre qu’il n’en est rien. Dans la crise en cours, il a fallu à l’Irlande deux ans de chômage élevé pour parvenir à une réduction d’environ 5 % des salaires moyens. Mais, en 1993, une dévaluation de la livre irlandaise avait provoqué une baisse instantanée de 10 % des salaires exprimés en marks allemands.

Pourquoi cette différence ? En 1953, Milton Friedman établissait une analogie avec le passage à l’heure d’été. Il est parfaitement logique que les entreprises ouvrent plus tard durant les mois d’hiver et, pourtant, chacune d’entre elles prise individuellement a du mal à modifier ses horaires : si vous fonctionnez de 10 heures à 18 heures quand tous les autres travaillent de 9 heures à 17 heures, vous serez désynchronisés. En exigeant que tout le monde retarde ses pendules d’une heure en automne et les avance d’une heure au printemps, le changement officiel ’horaire élimine ce problème de coordination. De la même façon, argumentait Friedman, ajuster la valeur de votre monnaie résout le problème de la coordination quand prix et salaires sont décalés et permet d’esquiver la réticence des travailleurs à être les premiers à payer.

Pris dans le romantisme et la dynamique de leur projet, les architectes de l’euro ont ignoré toutes les mises en garde.

Constituer une union monétaire implique le sacrifice de la flexibilité. Est-ce une grosse perte ? Cela dépend. Voici une comparaison entre deux petites économies en difficulté qui peut paraître étrange à première vue. En dehors du climat, des paysages et de l’histoire, l’Irlande et l’Etat du Nevada ont bien des choses-en commun. Tous deux dépendent fortement des biens et services qu’ils vendent à leurs voisins. Tous deux ont connu un boom économique pendant la plus grande partie de la dernière décennie. Tous deux ont connu une énorme bulle de l’immobilier, qui a ensuite éclaté dans la douleur. Tous deux subissent aujourd’hui un taux de chômage d’environ 14 %. Et tous deux font partie d’une union monétaire : l’Irlande appartient à la zone euro, le Nevada à la zone dollar, également connue sous le nom d’Etats-Unis d’Amérique.

Répondre à cet article