D É F E N S E

L’Europe de la défense : Fantasmes et réalités industrielles.

Samedi 10 décembre 2011 // L’Europe

Après un salon du Bourget morose pour le secteur de la défense, on a vu ressurgir les vieux fantasmes d’une industrie européenne plus intégrée face à la contraction des budgets et des marchés. Mais ce rêve se heurte aux réalités d’un secteur sensible.

L’intégration des industries de défense sous prétexte de politique européenne de sécurité est un contresens aussi lourd que le dogme d’une union monétaire précédant l’union politique. Un article 296 des traités européens prévoit d’ailleurs des dérogations au code des marchés publics : un État peut acquérir de l’armement sans appel d’offre. Il s’agit de protéger ses intérêts de sécurité et le puissant levier stratégique que constitue ici son industrie nationale. Mais les tenants d’une Europe fédérale veulent réduire ces vestiges de souveraineté. Une directive en ce sens, votée il y a deux ans, aurait du être transposée avant le 21 août par tous les membres de l’Union. À cette date seuls trois l’avaient fait. La France vient de sortir son décret d’application avec un mois de retard, d’autres traînent des pieds, et pour cause : il s’agit de favoriser la concurrence transfrontalière sur ces marchés sensibles. On encadre par exemple les « offsets » qui permettentra un pays acquéreur de négocier avec son fournisseur étranger des contreparties pour ses sous-traitants nationaux ; une pratique insupportable pour la Commission qui y voit une violation des principes du traité, mais indispensable pour des petits pays européens qui assurent ainsi la survie de leurs PME de défense.

Il y aura toujours des alliances militaires de circonstance traduisant une convergence d’intérêts et des programmes d’armement en coopération autour de besoins militaires communs. Mais une industrie de défense reste un facteur d’indépendance. Ainsi, vouloir des fusions pour éviter les doublons en Europe revient à ignorer les souverainetés nationales. Par ailleurs, les coopérations voulues par l’idéologie plutôt que pour de réels besoins militaires finissent souvent mal, avec une explosion des coûts que dénonce régulièrement le CPRA, notre cour des comptes des programmes d’armement.

Pour les eurobéats, la coopération reste une fin en soi qui justifie de coûteux montages institutionnels.

La LOI (Letter Of lntend) regroupe les six majeurs européens de d’armement (France, Royaume-Uni, Allemagne, Suède, Italie, Espagne) dans une tentative laborieuse de faciliter cette coopération : les militaires cherchant ce qu’ils pourraient bien demander ensemble, les ingénieurs et les administrateurs proposant des arrangements réglementaires pour rapprocher les industriels. L’OCCAR, chargée pourl’Europe de la maîtrise d’ouvrage des programme d’armement, ne reçoit que les coopérations qu’on veut bien lui confier. Seulement un tiers des 9 milliards d’euros annuels qu’elles représentent. L’Agence européenne de défense créée en 2004 pour être le fer de lance de la politique d’intégration industrielle produit des documents prospectifs sans réelle portée et gère quelques miettes du budget européen, sa suppression n’aurait aucune conséquence.

Une coopération saine exige avant tout un besoin militaire avéré et un nombre limité de pays (deux de préférence) qui s’y retrou- vent. Le partage des coûts de développement et l’exploitation de complémentarités présentent des avantages mais pas toujours. Le développement du Rafale, en autarcie nationale, a strictement respecté son devis initial de 9 milliards d’euros alors que celui de l’Eurofighter atteint 18 milliards pour des capacités très inférieures. La division des tâches et la recherche du consensus entre industriels, états-majors et financiers de 4 pays différents a son prix.

L’Airbus A400M a bénéficié de circonstances plus favorables : la définition des missions était plus simple, le « leader-ship » des coopérants les plus lourds a facilité les décisions ; les problématiques de partage industriel ont été neutralisées en amont. Les difficultés ultérieures proviennent de ces petits mensonges qui peuvent ensuite coûter très cher : connivences sur un devis de programme intenable, bluff de l’Allemagne qui demande dix avions de plus que la France pour ensuite réduire sa cible de 60 à 40.

En matière de coopérations, le programme de frégates FREMM reste un modèle : deux partenaires (France, Italie) qui ont déjà réalisé ensemble les frégates Horizon, un besoin militaire bien circonscrit, une relative souplesse laissée à chaque coopérant pour ses options nationales...

Coopérations et fusions industriels dans le domaine de l’armement peuvent donc réussir pour peu qu’on y voie seulement un moyen au service d’États indépendants. À partir de là, presque tout est possible. Le missilier franco-britannique MBDA fabrique le missile de croisière nucléaire de nos Rafales et le géant franco-allemand EADS fabrique le missile balistique nucléaire de nos sous-marins. On imagine les forteresses nationales qu’il a bien fallu édifier à l’intérieur de ces groupes industriels pour y garder nos secrets et garantir ainsi la crédibilité de notre dissuasion.

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