L’Europe d’Homère et de Praxitèle.

Quelles sont les sources de la civilisation des Européens ? À la BNF et au Louvre, deux expositions exceptionnelles témoignent.

Vendredi 17 août 2007, par Charles VAUGEOIS // L’Histoire

Qu’est-ce que l’Europe ? L’Europe civilisation et art de vivre, non la construction politique problématique dont on a fêté cette année le cinquantenaire. C’est une question à laquelle La Nouvelle Revue d’Histoire a répondu souvent depuis son premier dossier.

À l’inverse, les responsables des institutions issues du traité de Rome semblent patauger dans le marais des fausses questions et des mauvaises réponses. Exemple récent : ce musée de l’Europe prévu à Bruxelles, dont le projet remonte à 1998. Ici, confusion totale, comme l’a même reconnu Eli Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, professeur à l’université de Tel-Aviv, nommé directeur du projet. Le comité scientifique n’a pu se mettre d’accord, ni sur la définition d’un cadre géographique (Turquie ou pas Turquie ?), ni sur les origines historiques (quand donc a commencé l’Europe ?). La seule réponse claire est venue des Grecs qui ont rappelé que tout commence avec l’Antiquité gréco-romaine, à laquelle il faudrait associer l’Antiquité celto germanique. Bref, décision a été prise de ne rien décider. La première exposition permanente prévue pour septembre prochain partira de 1945, dite « année zéro ».

C’est dans un cadre nullement politique que de bonnes réponses viennent d’être apportées par deux expositions. L’une, organisée par la BNF jusqu’au 27 mai 2007, a pour titre, Homère. Sur les traces d’Ulysse. L’autre, au musée du Louvre jusqu’au 18 juin 2007, est consacrée aux sculptures de Praxitèle.

L’exposition de la BNF est accompagnée d’un remarquable catalogue publié au Seuil (38 €). Elle doit beaucoup à l’intelligence de ses trois commissaires, Olivier Estiez, Mathilde Jamain et Patrick Morantin. Cette exposition présente pour la première fois les riches collections de la BNF (Paris). Une seule pièce vient de l’extérieur, prêtée par l’Institut de papyrologie de la Sorbonne. Mais quelle pièce ! Il s’agit d’un fragment de l’Odyssée sur papyrus, datant du dernier quart du siècle avant notre ère. Ce fragment est l’un des plus anciens témoignages connus d’un manuscrit d’Homère (l’Odyssée, chants IX et X ). Il fut découvert en Égypte par Pierre Jouguet en 1900.

Précision : en dépit de son titre, l’exposition ne se limite pas à Ulysse et à l’Odyssée, mais couvre l’ensemble de l’oeuvre d’Homère et sa transmission. L’Iliade compte plus de 15 600 vers, l’Odyssée environ 12 000. Comme l’écrit Patrick Morantin : « Il faut d’abord admirer qu’à distance de 3 000 ans un ensemble d’une telle ampleur nous soit parvenu. Quelle vénération a dû entourer l’oeuvre du poète, quelles que soient les époques, pour que cette masse poétique ait traversé les guerres, les vandalismes, les accidents, les censures, l’ignorance ! Combien d’oeuvres de l’Antiquité tardive ont été perdues tandis qu’aujourd’hui nous pouvons lire dans leur intégralité l’Iliade et l’Odyssée ! » Et Morantin ajoute : « L’Iliade est peut-être, avec le Nouveau Testament, l’oeuvre que nous connaissons par le plus grand nombre de sources. » Rien d’étonnant, le poème d’Homère n’est-il pas le livre sacré des Européens ?

Le catalogue consacre des pages passionnantes à la transmission des deux poèmes. On sait que l’oeuvre, tout d’abord orale, remonte au VIII° siècle avant notre ère. Deux siècles plus tard, trois hommes d’État athéniens, le législateur Solon, le tyran Pisistrate et son fils Hipparque, firent établir une première édition écrite qui date donc du VI° siècle av. J.-C.

Paradoxalement, en dépit de la christianisation, l’Empire byzantin veilla à la transmission des auteurs anciens. La tradition classique fut ainsi maintenue à Byzance où, de 425 à 1453, les écoles de Constantinople en demeurèrent comme les piliers. C’est pourquoi il est impropre de parler de « renaissance » dans l’Empire romain d’Orient. En Occident, en revanche, la redécouverte d’Homère fut un fait marquant pour les premiers humanistes italiens ».

À la demande de Pétrarque qui ne lisait pas le grec, la première traduction latine de l’Iliade fut réalisée en 1365-1366.

L’événement historique déterminant fut la chute de Constantinople en 1453. Peu avant, de nombreux Byzantins lettrés s’étaient installés en Italie. C’est ainsi que parut à Florence
en 1488 la première édition princeps en grec de l’Iliade et de l’Odyssée. La première
édition française (en grec) de l’Iliade fut réalisée en 1523. François 1er, qui ne lisait pas le grec, fit entamer une traduction par Hugues Salel. L’exposition montre l’exemplaire relié de l’Iliade que le roi fit réaliser pour sa bibliothèque grecque. La reliure fut ultérieurement frappée au chiffre de Henri II. Finalement, la première traduction en français de l’Iliade fut réalisée en 1577 chez Breyer.

Dans un entretien qui ouvre le catalogue, Jacqueline de Romilly fait cette confidence : ( Mon maître Louis Bodin, grand spécialiste de Thucydide, m’a dit peu avant sa mort : « Maintenant, pour moi, il n’y a plus qu’Homère. » Et c’est un peu pareil pour moi, maintenant, on retourne à l’essentiel, au tout à fait pur.)

Homère, commente Patrick Morantin en conclusion, se passe d’exégèse. La sobriété supérieure des descriptions permet à chaque lecteur de s’approprier le texte. Le poète est son propre exégète. « Ce que les Grecs ont en premier lieu recherché dans son oeuvre, c’est l’exemple héroïque et l’incitation à l’arétê [l’excellence], valeurs aristocratiques qui inspirèrent toute l’Antiquité et une partie de la tradition occidentale. »

De la BNF si l’on passe au Louvre pour l’exposition Praxitèle, on reste dans le monde préservé des origines. Et tant pis si le plaisir esthétique d’une muséographie parfaite (décors noirs soulignant la blancheur lumineuse des marbres) est un peu gâché par des troupeaux de touristes visiblement indifférents.

Sculpteur de génie, Praxitèle vécut à Athènes entre 400 et 330 avant notre ère. Il était fils et petit-fils de sculpteurs déjà célèbres qui lui avaient transmis leur « métier ». On sait aussi que sa maîtresse, la très belle Phrynée, fut l’un de ses modèles préférés. Ses formes parfaites ont sans doute inspiré la fameuse Aphrodite de Cnide, mutilée par des vandales, mais dont subsiste cependant le buste et le haut des cuisses. On admire les seins petits et fermes, les rondeurs sensuelles et tendres du ventre et du mont de Vénus, si bien nommé, sans parler de l’arrondi moelleux des cuisses ou la délicate fermeté de fesses petites et rondes. Cette Aphrodite de Cnide est peut-être la seule oeuvre due au ciseau de Praxitèle qui nous soit parvenue. Encore n’est-ce pas certain. Les spécialistes en discutent et les moyens d’identification font défaut. La plupart des sculptures présentées sont en effet des copies de l’époque romaine. Copies magnifiques, très fidèles semble-t-il aux originaux qui furent victimes des conquêtes successives que l’antique Grèce dut subir.

La grande nouveauté de Praxitèle, on le sait, fut d’avoir dénudé la femme. Jusqu’à lui, la nudité était réservée aux jeunes hommes (kouros) ; Tandis que les femmes, comme dans les hauts-reliefs de Phidias au Parthénon (447-432 av. J.-C.), étaient délicatement drapées. Oui, Praxitèle a révélé dans sa statuaire pourtant pudique toute la beauté voluptueuse du corps féminin. Avec lui, le marbre s’est fait chair, la peau est douce, la chevelure tressée repose en lourds chignons, « proclamation sociale, étiquette d’une éducation, drapeau d’un âge victorieux » (ADG). Le divin sculpteur avait inventé une féminité idéale qui n’a plus cessé de faire rêver l’Occident..

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