L’État éclaté.

Vendredi 20 octobre 2006, par Politique Magazine // La France

Le rapport - en principe personnel et confidentiel - du préfet de la
Seine-Saint-Denis, JeanFrançois Cordet, daté du 13 juin à Bobigny et
adressé au Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du
Territoire et à l’attention personnelle de son directeur de cabinet, le
préfet Claude Guéant, a donc été diffusé et finalement publié dans la
presse.

Son objet portait sur la situation de la délinquance en Seine-Saint-Denis.
On y apprend que ce rapport n’est lui-même que la suite d’autres rapports
quasi mensuels sur l’évolution de la situation.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le préfet de Seine-Saint-Denis est
préoccupé : c’est son devoir. Qu’on en juge ! Pour le seul mois de mai 2006,
la délinquance a augmenté de 13,69 o/o. Le taux d’augmentation en juin,
depuis le début de l’année, s’établissait à 7,64 0/o. Le préfet insiste sur
quelques points : il voit dans la situation actuelle « le continuum des
émeutes de novembre » ; il rappelle qu’à l’époque « sur 85 mineurs déférés,
un seul avait été écroué » ; qu’en « 2005 sur 1651 mineurs déférés, seuls 132
ont été écroués. »

Le préfet souligne « le fait de plus en plus fréquent pour un policier de
retrouver le soir même sur là voie publique un mineur arrêté par ses soins
le matin pour un vol/portière, ou pour un vol/violence... ». D’où « le
sentiment général d’impunité qui prédomine parmi les jeunes délinquants et
de lassitude des policiers, quel que soit leur grade. »

A quoi s’ajoutent une diminution très perceptible des effectifs policiers,
des commissaires affectés trop jeunes et des responsables de police qui ne
pensent qu’à changer de poste (on comprend pourquoi) des difficultés de
fonctionnement avec les CRS, car personne ne veut prendre la responsabilité
de l’inefficacité des mesures, une Inspection générale des services trop
dure et qui décourage, des charges écrasantes avec le stade de France, des
vacations de sécurité publique au Tribunal de Bobigny, des établissements
scolaires où tous les dérapages sont possibles, et - est-ce une note d’humour
noir du préfet ? - « Au surplus, je rappelle que le département est le
premier département de France en termes de sécurisation des visites
ministérielles, le nombre avoisinant 150 par an, ce qui là aussi obère d’autant
là capacité d’intervention sur la voie publique. » Et pourquoi donc ces
visites, a-t-on envie de demander ?

Ainsi vont les choses. Le département, signale pourtant le préfet, est dans
le sud en plein développement économique, mais ce développement ne fait que
creuser les écarts avec une population de plus en plus pauvre (35 % de la
pauvreté d’Ile-de-France) où « le nombre de clandestins n’est pas
mesurable ». « et où les référents culturels sont loin de ceux de notre
vieux pays.

Les jeunes sont aujourd’hui « fortement travaillés par l’islam le plus
intégriste. » .... « Dans les lieux publics, notamment les centres
commerciaux » c’est une multiplication des femmes voilées intégralement. »
« Enfin, à chaque réveil de l’agitation dans telle ou telle cité il est
désormais quasi systématiquement observable que le relais de la gestion
locale est pris par « les barbus » que l’on voit en compagnie des « 
animateurs ou médiateurs » divers dans des déplacements destinés
(disent-ils) à calmer le jeu (parfois avec la complicité tacite de certains
élus) ».

Le préfet a tout dit. Il a fait son devoir. Il ne juge pas il explique.
Soyons sûrs que beaucoup de préfets portent le même diagnostic.

Et là-dessus que font les autorités de l’État ? Nicolas Sarkozy vient
tempêter à Bobigny et met en cause la responsabilité des juges. Soit. Les
magistrats se défendent, refusent de se faire donner des leçons et des
ordres par le chef des policiers et expliquent qu’ils n’ont pas les moyens d’une
politique pénale. Guy Canivet, président de la Cour de Cassation, demande
audience au président de la République, lequel donne raison aux magistrats.
Toutes les forces de l’État sont divisées. Eclatées.

Et personne ne traite la question de fond qui n’est même pas d’ordre
législatif ni réglementaire (il y a assez de lois !) mais vraiment
politique. Les députés, pendant ce temps, font semblant de s’agiter et de se
disputer, avec des dizaines de milliers d’amendements (mais combien sont en
séance ?), sur une loi de privatisation de GDF qui, de toute façon, « ce
que personne ne dit jamais », n’est que la conséquence des directives
européennes, donc de l’Europe qu’ils ont décidé de construire.

Le feu couve et chacun ne pense qu’à sa carrière. Il n’y a plus de principe
d’unité. Quant à la responsabilité qui évidemment coûte cher, personne ne
veut l’endosser. On comprend que les fonctionnaires qui ont encore le sens
de l’État, soient inquiets. Les meilleurs magistrats aussi. Ils sont bien
les seuls. Avec les citoyens conscients. Ils attendent, dans leurs rêves,
une politique de responsabilité, de continuité, de fermeté et surtout d’unité..
dans la liberté. Sinon...

Politique Magazine.

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