L’Empereur de Russie Nicolas II.

Russie : Ne pas oublier 1917.

Lundi 16 janvier 2012 // L’Histoire

Faute d’avoir tiré les leçons de l’Histoire, la nation russe pourrait bien avoir la révolution pour lendemain, déplore un spécialiste de La Roue rouge, la grande oeuvre d’Alexandre Soljenitsyne consacrée à octobre 1917.

Moskovskié Novosti Moscou

A la veille du quatre-vingt-treizième anniversaire de la naissance d’Alexandre Soljenitsyne le 11 décembre 1918), le 10 décembre dernier, de grandes manifestations ont eu lieu à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans d’autres villes de Russie. A l’issue du scrutin législatif [du 4 décembre], la tension sociale qui montait depuis fort longtemps (bien plus que quelques semaines ou quelques mois) s’est concrétisée en une effrayante réalité, désormais insensible aux beaux discours, comme au silence méprisant. Un parfum de révolution (avec les provocations de rigueur) s’est répandu dans l’air.

Dans le même temps, les 7, 8 et 9 décembre, avait lieu à la Maison des Russes de l’étranger, à Moscou, un colloque international intitulé « La vie et l’oeuvre d’Alexandre Soljenitsyne sur le chemin de La Roue rouge". Pendant que philologues et historiens débattaient autour du récit de la catastrophe nationale qui a, il y a un siècle, bouleversé l’histoire russe, celle-ci refaisait surface. Je me refuse à voir un hasard. L’ambiance qui règne actuellement tient à une multitude de facteurs, grands ou petits, graves ou dérisoires, mais tous ont la même origine : une indifférence hautaine à l’égard de l’Histoire.

Malgré les différences notables qui les séparent, les grandes figures de la scène politique russe de ces trois dernières décennies ont presque été persuadées de leur supériorité par rapport aux personnages naïfs et ridicules qui ont laissé advenir les funestes événements de 1917. Comme si elles avaient la certitude de savoir comment s’y prendre, la conviction de ne commettre aucun faux pas : la Russie a bien eu une histoire, dans le temps, mais nous qui nous sommes attelés à construire, enfin, la bonne ; la vraie vie, cette histoire ne nous concerne absolument pas !

Désormais, nous avons notre propre histoire. Dont nous pouvons aisément nous rendre maîtres, puisque nous disposons des techniques adéquates, les plus modernes, à l’efficacité prouvée, 100 % garanties !

Février a pavé la route d’Octobre

Cet aveuglement n’a rien de neuf. C’est de cette même façon qu’ont pensé toutes les élites au pouvoir lorsqu’elles ne souhaitaient pas voir ce qui se passait sous les fenêtres de leurs palais, et tous les opposants qui avaient su distinguer les symptômes des crises (souvent réelles !) et proposé toutes sortes d’antidotes. A quoi bon regarder en arrière et tenter de tirer les leçons de l’Histoire, alors que brûle le feu de l’action ?

Après le délitement du joug bolchevik, aucun ouvrage n’était plus indispensable à la société russe que La Roue rouge. Non que Soljenitsyne ait été plus fin connaisseur de la nature humaine et de la marche du monde que Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Dostoïevski ou Tolstoï. Simplement, La Roue rouge traite de notre malheur (jamais surmonté), de notre culpabilité (mal assimilée) et, donc, de notre avenir. Mais cette chronique de la révolution en dix tomes a été dédaignée, parfois mise sur la touche avec condescendance, parfois réduite à une mine de citations utiles à ressortir à l’occasion.

C’est ainsi qu’il y a quatre ans, le pouvoir, arrivé au stade où il s’imaginait éternel et intouchable, s’est souvenu du jugement sévère que Soljenitsyne portait sur les idéologues libéraux qui avaient connu leur brève heure de gloire en février 1917. Et il s’engouffra allégrement dans cette brèche : toute critique de l’ordre existant commença â être traitée comme préparant le terrain à un putsch. L’une après l’autre, on se mit à discréditer les idées même de démocratie (sauf notre démocratie à nous, dirigée et de liberté. ) Personne ne se dressait de manière frontale contre la liberté (Lénine et Staline eux-mêmes s’en sont toujours abstenus, en paroles), mais cela n’empêchait pas de régler son compte au libéralisme d’un air inspiré. Il ne pouvait finalement rien y avoir de pire que Février.

Pourtant, d’après Soljenitsyne, le vrai drame de février 1917, c’est que, échappant à ses promoteurs, il a pavé la route d’Octobre, du despotisme bolchevik, de Staline, du goulag - tout comme les convulsions de 1793 en France (que les meilleurs esprits d’Europe avaient célébrées comme l’heureux avènement d’une ère nouvelle, et beaucoup allaient par la suite verser des larmes amères sur leurs égarements spontanés et parfaitement désintéressés) avaient mené tout droit à la terreur jacobine et, ensuite, à cet enchaînement d’effroyables paroxysmes révolutionnaires (et contre-révolutionnaires) qui allaient émailler tout le XIX° siècle français et peser longtemps encore sur le destin de ce grand pays durement éprouvé.

Oui, La Roue rouge dévoile la profonde tromperie de toute révolution, qui promet la réalisation totale et immédiate des désirs de chacun, et débouche ainsi rapidement sur une lutte impitoyable de tous contre tous, dont sortent généralement vainqueurs les pires individus. La Roue rouge tend la note à ceux qui ont enflammé le brasier de la révolution (des gens très divers, y compris, selon Soljenitsyne ; des personnes très nobles, réellement soucieuses du bien commun). Et ce que trafiquent les "masses laborieuses" libérées (urbaines ou rurales), La Roue rouge l’expose sans démagogie, sans chercher à feindre un hypocrite amour du peuple.

Mais cela n’enlève rien à une autre idée force de l’ouvrage : le plus coupable dans le fait que la révolution a vaincu la Russie, c’est le pouvoir de l’époque. Un pouvoir qui n’a pas su ni voulu entendre les défis de son temps. Qui a refusé d’entamer un dialogue avec une opposition responsable. Qui a préféré les jolis mythes sur l’unité russe et le lien organique unissant le peuple et l’Etat, au souvenir déplaisant de 1905 . Un cauchemar à oublier ! Comme si les choses s’étaient ensuite arrangées seules, et non grâce à la volonté du Premier ministre du tsar Nicolas II de 1906 à 1911, année où il fut assassiné, il avait engagé d’importantes réformes, qui avait compris qu’il fallait trouver une ligne médiane salvatrice.)

La soumission ou la révolte

Début 1917, le pouvoir s’était reposé sur des incapables et des aventuriers rapaces. Dans ces conditions, forcément, il avait criminellement capitulé lorsque la colère de la rue (approvisionnement en pain aléatoire dans la capitale) s’était conjuguée aux manoeuvres politiques des idéologues de la Douma, loin d’être idiots et tout à fait honnêtes, mais dévorés d’ambition et trop exaspérés par le régime (avec raison, hélas, ce qui ne diminue en rien leur responsabilité dans les malheurs de la Russie).

En 1967, pour fêter les 50 ans de leur prise du pouvoir, les communistes créèrent l’ordre de la Révolution d’Octobre, ce qui donna aussitôt naissance à une blague ; le premier à être décoré aurait dû être Nicolas II, pour ses mérites dans la création de la situation révolutionnaire. Egarée par la version officielle de l’Histoire, l’opinion ne faisait pas la différence entre Février et Octobre, mais, dans sa désignation du principal coupable de la révolution (et de toutes ses conséquences tragiques), elle rejoignait l’analyse de Soljenitsyne.

En 1991, nous nous sommes libérés du régime communiste, mais nous n’en avons pas moins conservé un parti d’opposition (structurellement indispensable) aujourd’hui encore fidèle aux préceptes de Lénine et de Staline, des hauts fonctionnaires occupant les postes clés formés par le parti et le KGB, et qui ne songent pas un instant à se repentir. Au lieu d’opter pour la contrition, nous avons choisi de préserver les « valeurs bolcheviques » fondamentales : mépris de la liberté et de la personne, pari sur la technique, discrédit de la culture et de l’éducation, cynisme absolu ; la foi typiquement nouveau Russe, dans la toute-puissance de l’argent est le prolongement logique du marxisme, qui niait la démocratie bourgeoise"et la légalité, rapport utilitaire à l’Histoire.

Nous tous, pouvoir, opposition, intellectuels, population, nous avons décidé d’ignorer la rouge et l’Archipel du goulag. Nous voyons le résultat : soit nous continuons à endurer ce que seule la lâcheté rend concevable de supporter soit nous nous lançons dans une révolte absurde et sans merci. Nous sommes pas moins coupables ; Y compris ceux qui se qualifient de conservateurs libéraux et cite pieusement les nom de Karamzine, Pouxhkine et Soljenitsyne.

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