L’Afrique Précoloniale.

Mercredi 30 décembre 2009 // L’Histoire

La restitution du passé de l’Afrique pose des questions de toute nature aux historiens. Écrire cette histoire n’est possible qu’après décapage des représentations mentales et des préjugés par lesquels elle était occultée, au prix d’une énorme innovation méthodologique et d’une profonde réflexion thématique ; il ne sera pas ici question de cette dernière.

L’Afrique avait été souvent définie, depuis Hegel, comme une terre sans histoire ; elle émerge aujourd’hui du silence et du mépris où beaucoup d’Européens ont longtemps enfermé son passé. Peu à peu, les « certitudes » d’hier volent en éclats. L’Afrique méridionale était, naguère, donnée pour non occupée par les bantouphones avant le XVIe siècle : Ils auraient, heureuse coïncidence, franchi le Limpopo au moment où les Hollandais arrivaient au Cap ; l’archéologie a démantelé cette « vérité officielle ». L’Afrique aurait été incapable de construire avant de recevoir les « leçons » du Nord : Autre thèse que ruine l’archéologie ; d’une part, par les études consacrées aux immenses villages néolithiques du Dhar Tichit, en Mauritanie, celles qui ont eu lieu sur les sites d’Aoudaghost ou de Ghana, celles, surtout, des tertres du delta intérieur du Niger, dont le plus remarquable est l’ancienne Djenné, Jenne Jeno (IIe s. av.-XIVe s. apr. J.-C.) ; d’autre part, l’intelligence des rapports entre matériaux utilisés et climat n’est plus à démontrer.

Qui attache encore foi à une histoire du peuplement du continent, depuis le bas Nil, par les descendants, noirs, de Cham, maudit par Noé et « transmetteur » de malédiction ?

Au XIXe siècle, les certitudes de l’anthropométrie et de l’anthropologie physique débutante avaient conduit à classer les Noirs parmi les peuples biologiquement inférieurs aux Blancs, donc culturellement arriérés. Cette position a suscité, entre autres, les répliques célèbres de Cheikh Anta Diop. Aujourd’hui, les généticiens mettent universellement à mal toute forme raciale et raciste de classement en peuples supérieurs et inférieurs.

Un incomparable effort méthodologique

Les recherches relatives au passé de l’Afrique sont devenues très actives ; elles s’accompagnent d’un gros effort de publication de documents de base, d’une réflexion méthodologique pluridisciplinaire féconde et originale, de la parution de travaux de plus en plus importants. Une double bataille a été gagnée, relative aux sources orales africaines : celle de leur validité comme sources historiques, celle, symétrique, du traitement critique qu’elles doivent subir, comme toute autre source. Menés contre des « adversaires » opposés entre eux mais particulièrement tenaces, les deux combats ont duré des décennies. Le premier a été presque plus aisé à remporter que le second. Il est en tout cas admis que l’écriture n’est plus le seul moyen d’accès à l’histoire, qu’elle ne constitue pas même un élément de supériorité intrinsèque face aux cultures orales du Niger ou du Zambèze, où la parole n’est pas moins capable de transmettre des héritages techniques et culturels. La parole africaine, véhicule de tout un passé, est maintenant soigneusement recueillie, à Niamey, à Abidjan, à Dar es-Salaam, à Dakar et en bien d’autres régions de l’Afrique et du monde ; Même le Maghreb, où l’écriture est reine depuis longtemps, s’intéresse désormais aux sources orales. Des travaux très sérieux, sanctionnés par des jurys responsables, sont construits à l’aide des sources orales et restituent d’irremplaçables éléments du passé africain, des six ou sept derniers siècles parfois, dès deux ou trois derniers toujours.

Une attention croissante est accordée à l’écrit, même lorsqu’il n’est pas instrument de pouvoir ou garanti de privilèges. L’étude des bibliothèques africaines, essentiellement en arabe bien sûr, celle des manuscrits arabico-malgaches (sorabe), celle des innombrables et menus fragments de papier sur lesquels ont étés consignés, depuis le XVIIe siècle, dans toute la zone saharienne, les contrats qui règlent la vie quotidienne, des sociétés donnent accès à une histoire moins « officielle » que naguère.

Sans entrer dans le détail des formes et des étapes de l’hominisation en Afrique orientale, il est maintenant possible de reconstituer les phases des domestications nécessaires à la croissance de l’espèce humaine, en Afrique comme ailleurs ; et certaines de ces étapes sont fort anciennes. Plus on travaille, plus l’apparition des métaux recule dans le temps. Le cuivre, présent en Mauritanie au VIIe siècle avant J.-C., l’est au moins un millénaire plutôt au sud de l’Aïr ou près de la deuxième cataracte du Nil ; Au début de notre ère, les métallurgies du Copper Belt (Zaïre, la Zambie), de la bouche du Limpopo (Phalaborwa), du Congo (Niari) sont actives. Les dates du fer, elles aussi, reculent, et s’estompent les théories diffusionnistes. L’Afrique équatoriale, entre Cameroun et Rwanda-Burundi, est une zone privilégiée de production au plus tard au début du 1er millénaire avant J.-C.

L’étude des cités aux fonctions complexes, dont aucun texte ne parle aussi bien que les fouilles, éclaire les historiens sur l’ampleur des échanges matériels et culturels, sur la nature des contacts entre peuples. Jenne Jeno (le Mali), Begho (le Ghana), Axoum (l’Éthiopie ), faras (soudan ), gao (mali ), mema (mali ), aoudaghost (mauritanie ), koumbi le Saleh (Mauritanie), Mapungubwe (Afrique du Sud), Kilwa (Tanzanie), Zimbabwe sont, parmi bien d’autres, des sites urbains dont la fouille a développé nos connaissances de manière originale et souvent inattendue, apportant plus de renseignements sur le passé de l’Afrique qu’aucun texte ne l’avait fait.

En Afrique, l’archéologie est tout spécialement liée à l’étude de l’évolution de l’environnement, donc à la paléoécologie et à la paléoclimatologie. Le Sahara, vieux terrain de recherche internationale, fournit dans ce domaine des résultats de plus en plus spectaculaires. Ailleurs, au Congo, à Madagascar, au Maroc, ces disciplines rendent finement compte de l’évolution des climats et des possibilités offertes, ou non, à l’espèce humaine. En Afrique orientale, l’étude des pollens a fourni des précisions décisives sur l’évolution des climats et de la végétation.

Plus près de nous dans le temps, l’archéologie associe ses enquêtes à celles de l’anthropologie culturelle : L’étude de la demeure, celle des productions éparpillées du fer, du cuivre, de l’or, des tissus, celle de l’énorme masse de poteries produite, pendant plus de neuf millénaires dans certains cas, et qui est encore facile à étudier de nos jours, l’étude, aussi, de l’organisation des espaces dans les concessions, les villages et les villes, des étapes et des formes du commerce à distance constituent des sources d’information de plus en plus riches sur le passé plus ou moins lointain du continent.

Parfois, aussi, la recherche archéologique pose des questions momentanément insolubles : comment intégrer à nos connaissances actuelles les peintures sur galets retrouvés dans la grotte Apollo XI en Namibie et datée d’une vingtaine de milliers d’années ?

Les langues africaines, naguère considérées tout au plus comme des véhicules de l’échange populaire quotidien, révèlent maintenant leur profondeur de champ chronologique, leurs parentés probablement anciennes et le rôle de porteuses de cultures qu’elles ont tout naturellement joué. L’enquête internationale sur le Méroïtique, si elle n’a pas encore abouti à des résultats définitifs, permet au moins de rapprocher cette langue d’autres langues africaines et fournit des informations sur le pouvoir et la société. Des efforts comparables, où se sont illustrés Soviétiques, Anglo-Saxons et Africains, sont consentis en faveur de l’ensemble des langues du continent, de moins en moins considérées comme une poussière de dialectes qui se serait opposée à toute tentative d’unification territoriale. Des recherches sur le kikongo et sur le kiswahili ont appris aux historiens à jeter des bases linguistiques pour leurs travaux. On ne pressent aujourd’hui que les rapports, de toute nature, entre peuples africains peuvent être éclairés, à l’avenir, par les méthodes de la linguistique comparative.

Une thématique originale

Par la nature des sources, par la profondeur du champ chronologique et par des types d’évolutions lentes qui coïncident mal avec ce qui s’est passé dans le reste du monde, on est conduit, pour l’Afrique, à construire une histoire très différente de celle de l’Europe ; les historiens s’interrogent sur les lignes de force et les thèmes qu’il convient d’étudier en priorité.

Le peuplement du continent constitue un de ces thèmes : répartition géographique des différents types d’hominidés ; différenciation et métissage des « Méditerranéens » et des « Noirs » ; sauts qualitatifs : le feu, l’élevage, l’agriculture, la poterie, le village, l’organisation socio-ethnique, etc. Beaucoup de chercheurs se sont demandé, depuis le début du XXe siècle, si, au fond, l’Afrique n’avait pas connu une évolution comparable au reste du monde mais décalée dans le temps, en matière socio-économique ; si, aujourd’hui, happée par l’impérialisme capitaliste, elle n’était pas contrainte de « rattraper son retard » à grandes enjambées. Ce schéma a séduit de nombreux chercheurs, et pas seulement des marxistes ; il a conduit à plaquer sur le passé africain des modèles d’évolution qui lui étaient étrangers. À l’opposé, d’autres historiens tentent de démontrer que l’évolution de ce continent est spécifique, originale et irréductible à toute autre ; certes, pour eux, le continent africain compte quelques retards - dont ses voisins, par la traite par exemple, sont en grande partie responsable ; mais il présenterait aussi, en face d’un monde désemparé, une harmonie, un équilibre exemplaires dans les rapports avec l’environnement qui pourraient être proposés, à leur tour, comme des modèles. Sans doute, faut-il, comme toujours, trouver une voie moyenne entre ces deux visions opposées ; mais ce débat est présent dans chacun colloque, discussion ou enquête.

Beaucoup s’interrogent sur l’évolution démographique de ce continent, où l’homme est aux prises avec quelques-uns des grands fléaux sanitaires. L’Afrique n’aurait-elle pas connu, longtemps, une évolution parallèle à celle des autres régions du monde, et la traite, l’un des grands drames de l’histoire mondiale, n’aurait-elle pas brisé irrémédiablement le potentiel de développement humain et économique du continent ? N’existait-il pas, au XIVe siècle, au moins dans certaines régions, un véritable décollage économique, brutalement interrompu au XVe siècle, même si la peste a épargné les régions situées au sud du Sahara ? Ces interrogations ne concernent pas que les Africains, mais aussi l’Europe, les Amériques, les Noirs de la diaspora.

Des interprétations parfois tout à fait contradictoires présentent les pouvoirs qui ont existé en Afrique, des pharaons au XIXe siècle, tantôt comme des tyrannies plus ou moins tempérées par la surveillance d’aristocraties ou de clergés, vivant, par le tribut et les prestations exigées, de l’exploitation de peuples opprimés ; tantôt, au contraire, comme des modèles d’équilibre intelligent, puisque aucun détenteur de pouvoir n’est libre de ses actes sans contrôle et sans contrepoids, ni assuré de la permanence de ce pouvoir entre ses mains ou entre celles de ses descendants.

Les regards ne sont pas moins contraires lorsqu’il s’agit des sociétés « précoloniales » : pour les uns, elles sont arriérées, peu dignes de considération et d’étude, surtout si elles risquent de servir de référence nostalgique et réactionnaire pour les Africains actuels. Pour d’autres, elles représentent un modèle d’harmonie, où les chances individuelles sont garanties par la collectivité, au prix de faibles contraintes, dans un équilibre culturel et mental fructueux que la colonisation a détruit.

Entre tant de pôles contraires, l’historien, comme les autres spécialistes en sciences humaines, hésite et modifie son opinion. Il paraît chaque année à peu près autant d’ouvrages défendant un point de vue ou son contraire. Du moins, ces affrontements, profondément liés, parfois, aux luttes idéologiques contemporaines, obligent-ils chacun à un effort constant de réflexion, de documentation et d’argumentation ! Le passé de l’Afrique revit fortement, puisque l’on en parle abondamment et avec passion.

L’Afrique orientale

Les hautes terres de l’Est africain, où la paléontologie actuelle place le berceau de l’espèce humaine, ont été depuis deux millénaires un extraordinaire lieu de rencontre de populations, de langues, d’économies et de cultures différentes. En contact avec le bassin du Zaïre, la vallée du Nil, le massif éthiopien, les plateaux du Zambèze et les navigations de l’océan Indien, ces peuples, aujourd’hui répartis entre cinq États (kenya ,ouganda ,rwanda ,le Burundi, la Tanzanie), ont noué progressivement une histoire commune, de la région des Grands Lacs à la côte swahilie, une communauté de destin qui s’est approfondie depuis près de deux siècles et qui reste d’actualité.

Les débuts de la métallurgie du fer sont en général associé à l’« expansion bantu ». L’étroite parenté des langues bantu d’Afrique orientale et australe, la rapidité de diffusion des céramiques, comme la simple based accompagnai les traces de forges, et les convergences rencontrées dans la zone ShabaZambie ont inspiré dans les années soixante (M. Guthrie et R. OLIVER) un schéma de diffusion s’étendant du bassin du Zaïre vers la côte orientale. La réalité apparut ensuite plus complexe (synthèses linguistiques de D. Dalby ou de B. Heine, archéologique de D. W. Phillipson). Du foyer proto-bantu, situé vers le Cameroun actuel et caractérisé par une économie néolithique, serait parti au cours du Ier millénaire avant J.-C. DEUX courants, vers le sud (aire kongo) et vers l’est. Ce dernier, en contact avec des groupes central-soudaniques, aurait adopté la culture du sorgho, l’élevage des bovins et la métallurgie du fer, donnant lieu à un foyer bantu, au nord et à l’ouest du lac Victoria, caractérisé par la céramique dite Urewe (site du golfe Kavirondo, auquel il faut ajouter ceux de Chobi, de Nsongezi, du Buhaya et du Rwanda du Sud). Ce premier âge du fer (Early Iron age) se diffusa ensuite vers l’ouest (aire kongo) et vers l’est - poteries de type kwale à l’est du Kenya, de type lelesu au centre de la Tanzanie durant les deux premiers siècles - puis jusqu’au Transvaal au IVe siècle. Ces premiers Bantu orientaux ne semblent pas pratiquer l’élevage des bovins, contrairement à ce qui se passe à l’ouest (du Kongo à la Namibie). Mais à la fin du Ier millénaire, un autre foyer bantu se développe entre le Kassaï et le haut Zambèze : son expansion technologique et démographique provoque une nouvelle vague de peuplement ou d’acculturation bantu en Afrique de l’Est, celle du deuxième âge du fer (later Iron age) vers le XIe siècle. Le complexe agro-pastoral moderne, qui associe selon des formules variées petit et gros bétail, céréaliculture, plantation de tubercules d’origine forestière et enfin exploitation du bananier venu du monde malais par l’Arabie ou par Madagascar, se met alors en place. Le défrichement des forêts, notamment sur les versants des montagnes, sera encore accéléré aux XVIIe et à XVIIIe siècles par l’introduction de plantes américaines (maïs, patate douxs, haricot phaseolus).

Regroupements politiques (1500-1800)

Les traditions orales, qui sont pratiquement la seule source pour l’intérieur du continent, sont généralement défaillantes au-delà du XVIIIe siècle, les généalogies dynastiques étant volontiers remaniées au gré des crises successives et les récits anciens se remodelant en légendes. Mais les royaumes qui se constituèrent dans la région des Grands Lacs s’opposent clairement au morcellement des chefferies et des confédérations tribales observées ailleurs.

Les royaumes des Grands Lacs

Les listes dynastiques les plus longues nous mènent à une vingtaine de générations en arrière, soit au XVe siècle. Mais les héros fondateurs, Kintu au Buganda, les Bacwezi Ndahura et Wamara au Kitara, Ruhinda au Karagwe, Gihanga au Rwanda, mêlent sous leurs masques mythiques des reflets de personnages réels, des traces d’associations claniques ou des références cultuelles. Le rapprochement d’un « empire des Bacwezi » avec les retranchements de Bigo, voire avec une migration nilotique (selon Crazzolara) ou éthiopienne (une invasion galla, disait-on autrefois) est très aléatoire. Esprits révérés de chefs très anciens ou héros divins présentés comme des rois merveilleux ? Il reste que le panthéon des Bacwezi (Wamara, mais aussi le dieu chasseur pasteur Ryangombe, le dieu des eaux Mugasa) inspire une religion initiatique propre à toute la région des lacs depuis environ le XVIIe siècle, le culte des imandwa, religion de salut personnel en cas de maladie, mais aussi de salut collectif face à une calamité et susceptible d’inspirer tant une religion d’État que des mouvements de contestation prophétiques.

Le Bunyoro-Kitara, pris en main au XVIe siècle par une dynastie d’origine lwo, les Bito, rayonne au XVIIe siècle sur presque tout l’Ouganda actuel et effectue des raids jusqu’au Rwanda et au sud de la Kagera. Une défaite subie au Rwanda à la fin du XVIIe siècle et la crise dynastique qui s’ensuivit amena son reflux au XVIIIe siècle. Les bénéficiaires en furent le Nkore qui réussit à regrouper cultivateurs baïru et pasteurs bahima à l’est du lac Édouard, mais surtout le Buganda, qui contrôlait solidement les bords du lac Victoria et dont les rois (kabaka) arbitraient de façon efficace les rivalités entre les grands clans, et le Rwanda, qui, après avoir réduit les autres principautés voisines, réussit à rassembler un million d’hommes au début du XIXe siècle et à constituer autour du roi un pouvoir militaire centralisé aux mains de quelques grandes familles tutsies. Le mwami du Burundi, malgré des méthodes plus familiales, se tailla une superficie équivalente. Plus à l’est, les États haya (Karagwe, Kyamutwara, Ihangiro), le Buzinza et les trois royaumes ha se morcelèrent durant la première moitié du XIXe siècle, malgré des références historiques communes (notamment au héros Ruhinda). Ces États combinent de façon variée un système hiérarchisé et tributaire (réseaux de chefs, prestations en travaux ou en produits) ; des rapports de clientèle à tous les niveaux fondés sur des attributions de terres ou de bétail ; des stratégies entre les clans attachés à des fonctions ou à des privilèges particuliers ; un jeu d’arbitrage plus ou moins inégal entre des catégories à vocation pastorale (Hima ou Tutsi) et celles à vocation agricole (Iru ou Hutu), un clivage qui tend à être culturel ou politique plus qu’économique, en attendant de devenir « racial » sous la colonisation ; enfin la légitimation - ou la contestation - de confréries de ritualistes, gardiens de bois sacrés voués aux ancêtres royaux ou à des esprits du culte initiatique. Quelle que soit leur économie dominante (sorgho, haricots et bétail à l’ouest, bananeraies au Buganda et en pays haya), ces sociétés, par leur densité démographique et par la dispersion de leur habitat, constituent un des paysages les plus humanisés de cette partie de l’Afrique. Les monographies des années soixante-dix sur plusieurs de ces royaumes remettent en cause le modèle rigide de la « prémisse d’inégalité » inspirés vingt-cinq ans auparavant à J. J. MAQUET par ce qu’était devenu le Rwanda, entre 1900 et 1950.

Les regroupements de l’arrière-pays côtier

Ces régions furent aussi troublées par des migrations : au XVIe siècle, les raids zimbas, contrecoup des heurts entre Portugais et Maravi sur le bas Zambèze ; au XVIIe siècle, raids gallèrent refoulant les Bantu Nyika (dits Mijikenda, « les cinquante tribus ») ; au XVIIIe siècle, raids Kamba sur la Pangani et pression des Masaïs dans la région du Kilimandjaro. C’est ainsi que les Zaramo et les Shambaa furent amenés à s’unifier sous des leaders jouant à la fois le rôle d’arbitres, de chefs de guerre et de garants rituels. Dès la fin du XVIe siècle, les Pare du Nord constituèrent le royaume d’Ugweno fondé sur une centralisation du culte initiatique. Mais les contacts les plus marquants vinrent de la cote.

La côte swahili

Le littoral de l’océan Indien est connu depuis le VIIIe siècle par les écrits de voyageurs arabes (al-Masudi au Xe s., Ibn-Battuta au XIVe s.), par les fouilles récentes et par des traditions transcrites du XVIe (Chronique de Kilwa) au XIXe siècle (Livre des Zenj). Dès les IXe-Xe siècles, des navigateurs venus d’Arabie du Sud ou du golfe persique (parmi eux beaucoup de groupes religieux hétérodoxes) sont installés le long de la côte africaine, notamment sur les îles de Pemba (Qanbalu), Lamu (Manda), Zanzibar (Unguja). Les contacts s’intensifient à partir des XIIe et XIIIe siècles, notamment avec le golfe persique, ce qui a donné lieu à la tradition d’une migration « shirazi ». On voit alors se développer des cités, au nord (Mogadicio, Merka, Barawa) et au sud (Mafia, Kilwa), qui s’enrichissent en drainant l’or du « pays de Sofala », c’est-à-dire des mines de Rhodésie dont l’essor est parallèle à celui des forteresses de type le Zimbabwe.

À partir du XIVe siècle, Kilwa devient le port le plus important, renverse la dynastie « shirazi », s’émancipe de Mogadisho et de Mafia, contrôle Sofala et commerce directement avec l’Arabie. Outre l’or, on exporte de l’ivoire, des peaux, des bois tropicaux, en échange de cotonnades et de verroterie indiennes ou de porcelaines chinoises. Les mosquées et les palais de cette époque (voir le palais et l’emporium de Husuni Kubwa à Kilwa) donnent une image de la civilisation swahilie qui, malgré la présence d’éléments étrangers (arabo-persans), est essentiellement africaine (qu’il s’agisse de métis ou d’Africains acculturés de l’islam) comme le montre sa langue aux structures et au vocabulaire fondamentalement bantu. L’arrivée des Portugais disloqua ce réseau économique et politique au début du XVIe siècle : Kilwa fut occupé, Mombasa, qui était devenu une puissante cité au XVe siècle, devint une base militaire (le fort Jésus). Les Européens purent utiliser les rivalités entre cités (Malindi contre Mombasa) ou entre factions. Les raids des Zimbas sur Kilwa et des Galla sur Mombasa aggravèrent la situation. Néanmoins le commerce se ranima au XVIIe siècle, avec d’autres ressources que l’or rhodésien, et des révoltes nombreuses (notamment à Pate) manifestèrent qu’il existait un esprit national swahili. Les Omanis saisirent l’occasion. La chute du fort Jésus en 1698, amena le retrait à leur profit des Portugais au sud du cap Delgado. Mais les révoltes se poursuivirent, cette fois contre la domination d’Oman, au début du XVIIIe siècle. La dynastie des Mazrui, d’origine omani, en profita pour affirmer son indépendance à Mombasa et sur les cités voisines jusqu’en 1837. Les contacts des ports swahilis avec l’intérieur étaient limités à la région côtière, sous la forme de rapports de clientèle entre groupes citadins et tribus rurales (par exemple à Mombasa). La seule région où un colportage à plus longue distance se développa était celle de Kilwa grâce aux intermédiaires yao. La situation allait changer au début du XIXe siècle sous la dynastie omanie des Busaidi, au pouvoir depuis 1741, dont le centre d’action fut de plus en plus l’île de Zanzibar.

Les mutations de la première moitié du XIXe siècle

Le règne du sultan Seyyid Saïd (1804-1856) marque un tournant. Son installation définitive à Zanzibar en 1840, reflète l’importance économique prise par la côte est-africaine depuis environ 1820 dans la production du clou de girofle et les exportations d’ivoire. Il y développe des plantations fondées sur une main-d’œuvre esclave et il envoie des caravanes dans l’intérieur. Cette nouvelle orientation se traduit de façon générale par l’essor des ports implantés sur le continent : Bagamoyo face à Zanzibar, Kilwa Kivinje face à l’ancienne cité insulaire de Kilwa Kisiwani. Le commerce arabo-swahili s’appuie sur des intermédiaires qui contrôlent trois axes principaux : au nord les Kamba (entre la côte et le pays kikuyu), au sud les Yao (vers le lac le Malawi et le Katanga), au centre les Nyamwezis (vers le lac Tanganyika). L’axe nyamwezi devient essentiel à partir des années 1830-1840 avec la création de factoreries dans la région de Tabora et à Ujiji. Des cotonnades, des perles, du fil de laiton sont introduites en échange d’ivoire et d’esclaves. Les sociétés d’Afrique orientale sont ainsi reliées au marché mondial par l’intermédiaire de Zanzibar (financiers indiens et négociants européens s’y implantent).

Le portage devient la grande activité nyamwezi. De nouvelles cultures sont introduites : riz, arbres fruitiers. L’impact politique est sensible : la magie et les hiérarchies traditionnelles sont supplantées par les nouvelles richesses commerciales et les armes à feu, comme le montre l’évolution du royaume shambaa vers 1860. Certains États en bénéficient, notamment le Buganda (où les Zanzibarites sont présents dès le milieu du siècle) qui se crée un véritable empire sur les rives du lac Victoria, mais d’autres sont affaiblis au profit de chefs de la périphérie, comme le Bunyoro (sécession du Toro vers 1830, essor des principautés palwo). Les royaumes ha, zinza et haya se morcèlent. En outre, depuis 1840, la vague zulu a atteint l’Afrique de l’Est : Les raids ngonis y introduisent de nouvelles techniques militaires et suscitent en réaction l’unification de certains peuples (les Hehe) et la réussite de chefs ambitieux (dont Mirambo entre 1870 et 1884 est le plus célèbre). Les échanges, la traite, les guerres amènent beaucoup de destructions, qui ont sans doute favorisé la diffusion de nouvelles calamités comme la grande peste bovine de 1890-1891, la variole et l’extension de la trypanosomiase. L’implantation coloniale, à partir des années 1885-1890, se situe à une époque de crise des sociétés africaines.

L’Afrique centrale de l’Ouest

L’étude de l’Afrique centrale de l’Ouest doit obéir à une double préoccupation : en premier lieu, sortir de la perspective exotique qui explique le passé de l’Afrique en termes de migrations de races conquérantes, imposant leur civilisation à d’autres races, dominées, inférieures ; en second lieu, restituer au passé des sociétés africaines sa dimension créatrice, dynamique, dans des conditions matérielles, mais aussi sous l’inspiration d’un imaginaire social. Ces deux lignes directrices aident à situer les réussites rencontrées par les sociétés d’Afrique centrale précoloniales, mais aussi les échecs qui pèsent sur leur histoire.

Le milieu et les débuts du peuplement

L’Afrique centrale de l’Ouest est divisée en deux milieux très contrastés, et cette caractéristique a joué un rôle essentiel dans l’histoire de cette région. Un vaste massif de forêt dense, humide, s’étend de part et d’autre de l’équateur. Au cours des derniers millénaires, des feux annuels et des défrichements ont accéléré le recul de la végétation forestière, déjà menacée par les oscillations climatiques du Quaternaire. Sur les franges de la forêt humide, commencent sans transition les savanes nues ou maigrement boisées, en dehors des galeries forestières qui ont subsisté le long des cours d’eau. Pour une bonne partie, ces territoires de savane ont une origine humaine. Mais c’est l’immense domaine de la forêt claire qui couvre l’essentiel de la région. Là aussi, depuis des millénaires, la végétation a subi des dégradations, et elle s’est partiellement adaptée à l’activité humaine. L’histoire des sociétés de l’Afrique centrale de l’Ouest est en premier lieu l’histoire d’un long effort pour rendre ces milieux plus favorables à l’occupation humaine.

La chronologie et la typologie des industries préhistoriques de la région ne font pas l’accord des archéologues. On dispose cependant de quelques points de repère certains. Au sud-ouest de la forêt équatoriale, le principal site préhistorique (Gombe, à Kinshasa) a été occupé par l’homme pendant plus de 40 000 ans. En fait, 60 000 ans sont une date qui apparaît comme une limite jeune pour les industries paléolithiques anciennes (Acheuléen) en Afrique centrale.

Les industries des âges de la pierre moyenne et récente sont associées à l’Homo sapiens, et l’on dispose de leurs vestiges dans le Bas-Zaïre, en Angola (Lunda) et en Zambie (Kalambo Falls, Nachikufu). Ces sites ont été datés au radiocarbone, ceux de l’âge de la pierre ancien sont vieux de 30 000 à 15 000 ans et ceux de l’âge de la pierre récent de 15 000 à 4 500 ans. C’est durant cette dernière période que commencèrent à se mettre en place les ancêtres immédiats des populations actuelles de l’Afrique centrale.

Origines de l’agriculture, de l’élevage, et de la métallurgie du fer

À travers l’histoire de la production alimentaire en Afrique centrale, il se dégage une impression de diversité : outils de pierre et outils de fer ont longtemps coexisté (parfois jusqu’à une époque récente) ; certaines régions ont continué à combiner les ressources de la cueillette, de la chasse, de la pêche avec celles de l’agriculture, tandis qu’ailleurs celle-ci, plus tôt, s’affirmait comme la ressource fondamentale ; aujourd’hui encore, la variété des systèmes agraires, des régimes alimentaires constitue une originalité de la région. À la différence des autres foyers agricoles de l’Ancien monde, l’Afrique n’a pas connu la succession Néolithique-Bronze. À la différence du Nouveau monde, le fer a joué un rôle important dans la diffusion de l’agriculture en Afrique.

À l’est de la forêt équatoriale, en Afrique orientale et au Rwanda, l’âge du fer est solidement implanté aux débuts du IIIe siècle de notre ère. Au sud-est du Zaïre et en Zambie, à l’ouest de la rivière Lwangwa, le premier âge du fer s’échelonne plus tard, entre le VIe et le Xe siècle, dans un même courant de diffusion. Quelques données archéologiques, surtout en Zambie, attestent que les populations, au sud de la forêt humide, étaient équipées de houes et qu’elles cultivaient des céréales (sorgho, millet, éleusine) vers 700 au plus tard. Dans la région équatoriale, la protection et la culture des ignames (Dioscorea sp.) et des palmiers à huile (Elaeis guineensis) sont sans doute très anciennes (2500-1500 av. J.-C. pour les ignames ?).

Ces plantes cultivées ont été empruntées aux foyers africains de domestication de graminées ou autres espèces poussant à l’état naturel. Aux aliments de base, il faut ajouter des légumineuses (Voandzeia subterranea), quelques épices (le poivre « malaguete ») et dopants. Des théories botaniques invitent à situer l’origine de cette agriculture dans plusieurs foyers au nord de la forêt équatoriale. Quand et comment la diffusion s’est-elle opérée ? L’outil utilisés par des populations de l’âge de la pierre récent, notamment en Angola (Galangue) et au Bas-Zaïre, semblent indiquer une certaine connaissance de l’agriculture, mais on n’a pas trouvé de traces d’élevage pour cette époque. Ces populations ont-elles expérimenté au sud de la forêt des céréales connues au nord ?

Les linguistes apportent des éléments de réponse au problème posé par les débuts de l’agriculture. Ils s’accordent aujourd’hui à distinguer un noyau « proto-bantou » aux confins du Nigeria et du Cameroun, et des noyaux secondaires au sud et au sud-est de la forêt humide. La linguistique permet de reconstituer certains éléments de la culture matérielle des « Proto-Bantous » au sud de la forêt. Ils connaissaient les pirogues, la pêche, disposaient de petit bétail, connaissaient les défrichements, les jardins et les champs, peut-être le millet, mais il est douteux qu’ils aient connu le fer. En conclusion, des dates approximatives peuvent être avancées pour la diffusion de l’agriculture en Afrique centrale : au plus tôt vers le IIe millénaire avant J.-C., au plus tard au début de notre ère. La dispersion géographique des langues bantoues peut avoir été accélérée par la découverte du fer. Dès lors, dans plusieurs régions, l’agriculture fut en passe de devenir une activité prédominante. L’introduction de variétés asiatiques accéléra cette tendance. C’est probablement au cours de la deuxième moitié du premier millénaire de notre ère que l’Afrique centrale adopta des plantes venues d’Asie, la banane, la canne à sucre, le taro (Colocasia) et un dopant, le chanvre (Cannabis Sativa).

Histoire politique et sociale

À ce moment, d’autres sources documentaires deviennent disponibles, et en particulier les traditions orales. Ni interprétations littérales du passé, ni purs mythes ou récits cosmologiques, ni stéréotypes purs : les traditions sont des documents vivants. Elles réinterprètent sans cesse le passé à la lumière du présent, et témoignent aussi bien de la longue durée des civilisations de la savane que d’événements plus proches (souvent rapportés sans souci de chronologie). Au total, les traditions sont une connaissance historique en mouvement, à la fois métaphorique, mythique et historique. Elles sont irremplaçables, car elles constituent le seul discours que les sociétés africaines aient tenu sur leur passé.

Les sociétés de la forêt équatoriale

A faible densité et marquée par un certain égalitarisme entre notables, n’ont généralement pas connu d’État, encore qu’elles aient fortement influencé le développement de société étatique en lisière de la forêt. Au sud-ouest de la forêt, les royaumes semblent s’être développés à partir de l’extension du pouvoir de certains chefs terriens, associés à des esprits de la nature, liés à des sites. C’est le cas du royaume Bolia, dans la région du lac mai Ndombe, en région forestière. Un seigneur des esprits, résidant à proximité du lac, est à l’origine de la royauté. Dans certains cas, des circonstances favorables ont pu aider des chefs rituels à acquérir un pouvoir politique. Le royaume Tio semble ainsi avoir dû sa grandeur au contrôle exercé par des chefs sur le commerce du Pool. Le royaume Kongo est le mieux connu grâce à l’abondance de documents écrits, grâce aussi à la splendeur d’un royaume fortement centralisé. À l’arrivée de Diogo Cão dans l’estuaire du Zaïre, le Kongo regroupait plusieurs principautés territoriales, au nord et au sud du cours inférieur du fleuve. À ce moment (1483), le roi, Nzinga Nkuwu, aurait été le « petit-fils » du fondateur. Les relations commerciales nouées par les Portugais avec l’aristocratie kongo renforcèrent la domination exercée sur les agriculteurs : ceux-ci se soulevèrent en 1568, et la monarchie ne fut sauvée que par les armes portugaises. C’est à partir de cette époque que la Couronne portugaise installa une colonie dans le royaume voisin de Ndongo, dont elle chassa le souverain (ngola). En 1665, le gouverneur de l’Angola portugaise réussit à défaire dans une bataille rangée l’aristocratie kongo, alliée aux marchands d’esclaves de São Tomé. Cette date sonna le glas du pouvoir royal dans le principal État africain de la région.

Situation de l’Afrique centrale de l’Ouest vers 1875

Également au sud-ouest de la forêt, le royaume Kuba s’est développé en relations étroites avec la savane aussi bien qu’avec la forêt, au sud de la rivière Sankuru. Un âge des chefs correspond à un premier amalgame d’influence provenant de la forêt humide (c’est le fonds archaïque, sud mongo, de l’histoire luba) et de données de la savane (ket). À partir du XVIIe siècle, un royaume prend forme, avec une capitale (sheng) et une hiérarchie politique. Cette nouvelle étape est marquée par l’influence d’élément provenant de l’ouest, et jusque de la région kongo. La culture kuba a frappé tous les observateurs par la richesse de ses rituels et de sa civilisation matérielle.

Ce sont des cultures politiques différentes qui se détachent dans la partie méridionale de la savane. L’histoire des États confirme cette particularité que l’archéologie et la linguistique ont laissé pressentir. La région luba du Shaba (ou Katanga) est l’une des plus créatrices de la savane, comme le montrent sa littérature épique, ses arts plastiques... Elle est aussi à l’origine d’un des pouvoirs les plus prestigieux d’Afrique, reconnu jusqu’en Malawi (royaume Phiri). La tradition interprète les origines de l’État luba comme un triomphe de la civilisation : un chasseur étranger apporte une conception plus raffinée de la monarchie, le chasseur Kalala Ilunga réussit à détrôner le roi barbare, Nkongolo. Le pouvoir qu’il institue, celui du bulopwe, évoque la force, la dignité, la puissance contre les sorciers. En même temps, il est empreint de violence : Au XIXe siècle, on fuit la cruauté des principaux Balopwe, ceux qui ont établi un empire éphémère dans le Lomami.

Les origines du pouvoir lunda évoquent aussi un chasseur étranger. La princesse Ruwej est chef des Lunda quand elle rencontre le chasseur luba Tshibind Irung. Celui-ci reçoit de son amie le bracelet, insigne du pouvoir. Le titre impérial, mwant yav, se rattache à l’union entre le chasseur et une femme lunda, Ruwej étant la mère adoptive, et surtout la source du pouvoir royal. La mère biologique du premier mwant yav tout comme Ruwej furent perpétuées à la cour par deux titres féminins : chez les Luba aussi, deux femmes sont vouées, l’une au génie masculin, et l’autre au génie féminin du pouvoir.

Pour certaine, la tradition d’origine des pouvoirs kuba, luba et lundas renvoie en dernière instance à un même héritage idéologique et témoigne d’« une même civilisation qui fit tache d’huile au sud de la grande forêt ». Contentons-nous ici de noter que, dans le contexte des XVIIIe et XIXe siècles, le pouvoir du mwant yav partage certaines des ambiguïtés que nous avons relevées dans le bulopwe. Le pouvoir lunda, c’est l’image d’un ordre, d’une paix, d’un sage compromis entre systèmes de descendance, mais c’est aussi un pouvoir dont la violence fascine : le large couteau de fer, affilé sur deux tranches, est au cœur du symbolique des aristocraties lundas. On la retrouve partout où s’établirent des États lundas, entre le Kwango à l’ouest, et le Luapula à l’est.

L’histoire des royaumes Luba et Lunda est animée par une dynamique, celle de cours qui cherchent à élargir le champ de l’économie tributaire, par exemple, en reconquérant des « dissidents » (ou prétendus tels). Cette dynamique joue aussi au niveau local, par la déstructuration/restructuration des communautés locales, et par leur insertion dans un système qui doit reproduire l’État dominant. L’agent de ce mouvement peut être le chef de terre prestigieux qui cherche à s’intégrer dans la hiérarchie politique dominante, ou encore le seigneur qui « cherche une terre », c’est-à-dire qui cherche à établir une relation, à la fois avec un chef de terre et avec un pouvoir politique supérieur. Dans le monde lunda, cette relation est celle qui unit un chilom avec un haut personnage représenté à la capitale (mussumba). La relation avec l’État aboutit à dissoudre et à recombiner certains aspects des communautés locales, mais celles-ci sont restées un point d’appui dans une structure d’exploitation.

Dans la société des savanes, les solidarités vécues se sont définies dans une relation dialectique entre l’appartenance d’une communauté primitive, à une culture et à une histoire politique. Un individu se situait par rapport à un clan, et cette appartenance dépassait les frontières ethniques ; il se définissait par rapport à une ethnie, c’est-à-dire à certaines particularités culturelles (organisation sociale et politique, langue, etc.). Les unités « tribales » en revanche sont d’origine récente.

Économie, pouvoirs, divisions sociales

Les traditions orales sous-entendent les fondements économiques du pouvoir politique, et il est clair que l’explication économique doit être maniée avec précaution dans un contexte historique où interviennent de multiples facteurs de civilisation : prestige des utopies politiques, facteurs rituels, problèmes posés aux relations entre hommes et femmes par les règles de descendance, et même évolution des mentalités collectives. Il est cependant possible d’éclairer les conditions matérielles qui ont permis à l’État d’organiser l’exploitation du travail, et généralement de disposer d’un surplus. Il convient d’envisager d’une part le développement des forces productives, d’autre part, le tribut prélevé sur les échanges.

Au premier plan, nous trouvons le contrôle des capacités de reproduction biologique et de production agricole par la communauté locale. Celle-ci doit fournir à la cour des clients, des otages, des esclaves, etc. Elle doit aussi fournir un surplus de vivres. Un élément important a favorisé la production d’un surplus agricole : il s’agit de l’introduction dans l’agriculture d’Afrique centrale de variétés américaines, cultivables en savane et, pour certaines, en forêt humide. Surtout à partir des XVIIeS XVIIIeS siècles le manioc, le maïs, la patate douce, les haricots, de nouvelles variétés de piments (Capsicum frutescents, pili-pili), le tabac se répandent dans la région, et d’abord le long des anciennes voies de communication. Le complexe américain offrit la possibilité de constituer des surplus beaucoup plus élevés. Les facteurs politiques paraissent avoir joué un rôle moteur dans cette évolution, en particulier le développement de capitale où une partie de la population ne se livrait pas à l’agriculture. La multiplication des fonctions politiques et la diversification de l’agriculture évoluent simultanément sans qu’il soit possible de déterminer quel est le phénomène premier. L’État en fait représente l’appropriation régulière du surplus produit par une économie agraire en expansion. Lui-même n’intervient qu’exceptionnellement dans la production, à certains points chauds (par exemple, plantations de manioc des chefs lundas), et il se contente pour l’essentiel de prélever un tribut sur les communautés locales.

Ces transformations de la structure de la production et du pouvoir ont contribué à creuser des contrastes entre densités démographiques. Certaines régions ont capitalisé des excédents de population soit par accroissement naturel, soit par le recours aux « esclaves », rejeté par leurs clans d’origine, capturés ou encore achetés, et qui sont ensuite assimilés par les familles élargies de leurs patrons.

L’essor économique de l’Afrique centrale de l’Ouest a été étroitement solidaire du développement social et politique. Celui-ci alla de pair avec une diversification de l’agriculture africaine et un accroissement de ses rendements. Les aristocraties politiques cherchèrent cependant à mobiliser un surplus croissant par le contrôle des échanges. Le caractère esclavagiste de l’économie de traite a abouti à développer une économie de pillage.

D’autres facteurs expliquent les limites rencontrées par l’expansion économique de la région : ils sont d’ordre social et technique. Au cours du dernier millénaire, rien ne vint alléger l’immense travail de cultivateurs (souvent des femmes) armés de houes et de bâtons fouisseurs. Jamais les capitales politiques ne se séparèrent du pouvoir des aristocraties et des cours : les villes « meurent » à la fin d’un règne, jamais elles ne prennent la place de la communauté locale comme principale factrice économique.

Le triomphe de l’État ne fut cependant pas universel. La résistance que lui opposèrent les communautés locales a pris plusieurs formes : soulèvement (c’est le cas des « Jaga » du Kongo du XVIe siècle), fuite loin du pouvoir des chefs (mouvement favorisé par le regain de l’économie de cueillette dans le cadre des échanges, aux XVIII et à XIXe siècle), triomphe de versions sociales décentralisées, plus égalitaires, non étatiques. En Afrique centrale de l’Ouest, jamais les hommes du roi ne parvinrent à éliminer les hommes du clan.

L’Afrique de l’Ouest non islamisée

Les formations sociales non islamisées de l’Afrique de l’Ouest ont connu à l’époque précoloniale un développement historique original. Dans le domaine économique, elles ont fait preuve d’un dynamisme remarquable. Sur le plan de l’organisation sociale, la stratification de la société et le niveau de structuration politique sont semblables à ceux des États islamisés du Nord au Moyen Âge. Les formes d’expression culturelle, héritées de ces sociétés, font de cette zone un des hauts lieux de l’histoire de la culture africaine et universelle.

Le critère religieux en tant que tel n’est pas pertinent dans la caractérisation des phénomènes historiques. Les particularités d’une formation sociale, à une époque donnée, résultent de l’interaction dialectique d’un ensemble de facteurs dont les forces productives et les rapports de production sont les éléments déterminants. À ce titre, la distinction, voire l’opposition, qui est généralement faite dans l’historiographie entre une « Afrique de l’Ouest islamisée » et une « Afrique de l’Ouest non islamisée » à l’époque précoloniale relève de l’analyse superficielle propre à la conception idéaliste de l’histoire. Souvent cette conception s’appuie sur des préjugés tendant à attribuer à l’islam un « rôle civilisateur » et à considérer les religions traditionnelles africaines comme des facteurs de stagnation économique et sociaux.

L’histoire montre au contraire avec évidence que le domaine de l’islam et celui des croyances anciennes ne sont pas séparés géographiquement ; ils s’interpénètrent à travers toute la région ouest-africaine. Mais aussi et surtout, l’un et l’autre ont été le théâtre de processus sociaux qui témoignent d’un dynamisme remarquable.

Comme toutes les sociétés humaines, les sociétés non islamisées ont été soumises à la loi du développement inégal. Elles présentent dans leur forme et leur contenu particuliers une grande diversité. La documentation dont nous disposons à leur sujet est très fragmentaire. Contrairement à la zone islamisée, les premières sources écrites ne datent que des XVe et XVIe siècles, période de l’expansion coloniale portugaise. Les époques antérieures ne commencent à être connues que grâce à la tradition orale et à l’archéologie. Cependant, à ce jour, il n’existe à notre connaissance aucun travail de synthèse sur l’histoire précoloniale de ces sociétés. Le développement historique des formations sociales non islamisées à l’ère précoloniale peut se définir à travers les caractéristiques fondamentales de leurs structures économiques, les types d’organisation sociale et leur spécificité culturelle.

Histoire économique

L’étude de ces formations sociales montre deux types d’évolution qui correspondent respectivement à deux phases successives du progrès économique. La première est une phase d’économie de subsistance au cours de laquelle la chasse, la pêche et la cueillette constituaient la base de l’activité économique. Certaines populations se consacraient à l’un ou l’autre de ces secteurs exclusivement. D’autres y adjoignaient une agriculture d’appoint. La deuxième phase est marquée par la prépondérance de l’agriculture dans toute la zone, accompagnée de l’essor de l’industrie domestique et des échanges, et de l’apparition de la monnaie.

Les structures économiques de cette zone à l’époque précapitaliste témoignent d’un niveau élevé d’élaboration. Les groupes de chasseurs de la forêt et les pêcheurs du littoral avaient mis au point des techniques qui leur permettaient de tirer le meilleur profit possible d’un environnement particulièrement hostile. Le système de mise en valeur des terroirs agricoles est encore plus remarquable. Sur le littoral, de la Casamance à la haute Guinée, les paysans avaient acquis la maîtrise des techniques de désalinisation et de drainage des terres de mangrove. Sur ces espaces assainis, conquise sur la mer et sur les marécages, s’était développée une agriculture dont la riziculture inondée, les tubercules, la banane douce, la banane plantain et les légumes constituaient la base. Le haut rendement de ces productions permit le dégagement d’un surplus dont une part était destinée aux échanges avec le Sahel.

Il est probable que la conquête des pays de la Casamance et de la Gambie par l’Empire mandingue, au XIIIe siècle, correspondait à la nécessité pour ce nouvel État de s’assurer le contrôle du grenier à riz que constituait alors cette zone côtière de l’Ouest. La production agricole des Bambara avait été un des piliers de la puissance des Empires du Mali et du Songhaï. Sur les falaises arides de Bandiagara, les Dogon avaient pu maintenir et étendre une agriculture en terrasses dont on peut encore admirer les vestiges. Les premiers explorateurs européens furent frappés par la prospérité de l’industrie domestique et la vitalité des échanges entre les populations côtières avec lesquelles ils entraient en contact.

Le tissage était pratiqué presque partout avec intensité. L’extraction et le travail des métaux, la gravure sur bois et ivoire se faisaient suivant des techniques mises au point localement (cire perdue) et dont l’habileté est remarquable. Dans les cités yorubas du golfe de Guinée, chez les Ashanti de la Côte-de-l’Or et de la Côte-d’Ivoire, il existait de véritables confréries d’artisans dont les œuvres témoignent d’une grande capacité technique et d’un génie artistique puissant.

Les échanges précoloniaux ont connu dans cette zone une vitalité qui ne le cède en rien à celle des pays du Sahel musulman soumis à l’influence directe du négoce transsaharien.

Un réseau de marché périodique formait le cadre privilégié des échanges locaux qui étaient englobés dans un courant commercial interrégional assurant la complémentarité entre la production des différents pays. Ainsi le long de la côte, la liaison était maintenue entre le golfe de Guinée et la Sénégambie au nord et le bassin du Congo au sud. Le géographe Pacheco Pereira, relatant l’activité économique des populations du littoral atlantique, insiste sur le rôle de la flotte dans les communications interrégionales. Il signale la présence de pirogues capables de transporter quatre-vingts hommes en plus d’un équipage de vingt rameurs et du fret (ignames, chèvres, moutons, vaches, esclaves).

Contrairement à certaines assertions, les sociétés de cette zone n’ont jamais été isolées du reste de la région ouest-africaine. Les peuples de la zone forestière et de la côte ont participé activement au grand négoce transsaharien par l’intermédiaire des sociétés islamisées du Nord. Ils fournissaient à ce système d’échanges transsaharien la noix de kola, l’huile de karité et de palme et le sel marin. Le pays ashanti en particulier constituait une des sources principales de l’or qui transitait par les empires soudanais. En retour, ceux-ci recevaient les tissus, les armes blanches, les chevaux et autres produits du Maghreb et de l’Orient musulman. Les découvertes archéologiques qui ont mis au jour la culture de Nok (800 av. J.-C.-200 apr. J.-C.) et d’Igbo Ukwu dans l’actuel Nigeria montrent l’importance des échanges extérieurs dans ces formations sociales anciennes.

Ces activités économiques florissantes permirent, dans certains pays, l’essor d’une civilisation urbaine semblable à celle du Sahel soudanais. Les villes d’Ife, d’Oyo au Bénin et de Bonny dans le delta du Niger, celles de Buna, de Kong, de Bobo-Dioulasso et de Salaga, dans les pays voltaïques, furent des métropoles économiques autant que des centres politiques qui jouèrent un rôle prépondérant dans l’histoire sociale de l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble. Seuls les pays de la haute Guinée restèrent en dehors de ce développement urbain. Là, l’habitat continuait d’être caractérisé par les petites agglomérations (villages et hameaux) dispersées sur le littoral et dans la forêt. Mais presque partout l’évolution économique et surtout le développement prodigieux des échanges firent apparaître un système monétaire fondé ici sur les cauris (Cyprea moneta), là sur l’or, les barres de fer ou de cuivre, les pièces de cotonnades, etc.

 L’organisation sociale de ces peuples à l’ère précoloniale témoigne, à l’instar des structures économiques qui la sous-tendaient, d’une très grande diversité. Grosso Modo deux types de formations sociales coexistaient : les sociétés dit segmentaires et les sociétés de classes.

Par l’interaction des conditions matérielles et des rapports sociaux et politiques, les sociétés segmentaires se transformèrent en sociétés de classes. L’embryon d’État qu’était la confédération céda la place à l’État monarchique. Ce processus s’accompagna souvent de la diffusion de mythes des origines ou d’une fiction religieuse dont la fonction était de donner un ciment idéologique à l’unité politique nouvellement réalisée, et en même temps de justifier la domination de la classe dirigeante en ascension. C’est ainsi que se constituèrent les royaumes du Dahomey, les royaumes yorubas (Ife, Oyo, Illorin...), l’empire ashanti, les États bambaras...

Dans d’autres circonstances l’apparition de l’État fut précipitée par des envahisseurs étrangers qui se posèrent en protecteurs des peuples vaincus. Ces derniers étaient ensuite associés au pouvoir sur la base d’un contrat d’alliance, faisant d’eux les « chefs de terre », tandis que leurs vainqueurs monopolisaient l’appareil politico-militaire. Tel fut le cas des États mossis et du Bénin.

Ces États présentaient une grande variété de structure, mais ils possédaient une certaine unité fondamentale concernant les rapports entre gouvernants et gouvernés. On note partout la dissolution, voire la disparition, des rapports de consanguinité au profit des rapports de domination et d’exploitation. L’exploitation s’exerçait par le moyen du paiement d’un tribut ou de l’aliénation totale de la force de travail de certains groupes sociaux (esclavage), tandis que la domination se matérialisait par les relations de clientèle. Ces États étaient dotés d’un appareil administratif et policier très développé, par le moyen, duquel s’opérait l’autoreproduction du système au bénéfice de la classe dirigeante. La personne du roi occupait une position centrale dans les mécanismes par lesquels se manifestait la domination politique de la classe dirigeante. Le concept de « royauté divine », avancé par certains auteurs pour définir ce type de pouvoir monarchique, est erroné. Nulle part le souverain n’est considéré comme un dieu en tant que tel. Même Oduduwa, supposé être l’ancêtre commun des lignages royaux des États yorubas, n’est pas présenté par la légende comme un dieu, mais comme le messager d’Olorun, « Maître des Cieux », qui lui aurait confié la mission de poser la terre sur la surface des eaux océanes, dont l’univers entier aurait été couvert jusqu’alors.

Les caractères thaumaturges et charismatiques qui étaient attribués à la personne du roi (et que l’on retrouve dans presque toutes les sociétés anciennes) résultaient non de son origine mais de la propagande idéologique de la classe dirigeante dont l’intérêt était de maintenir à son profit le statu quo social. La fiction selon laquelle le pouvoir de commander était un don du Ciel à une catégorie d’individus s’expliquait par la nécessité pour les tenants du pouvoir de s’assurer l’obéissance de la masse du peuple. Ainsi, selon la légende, Osei Tutu, fondateur de l’État ashanti, aurait reçu sur les genoux un tabouret d’or envoyé du Ciel. Ce tabouret fut, à partir de la fin du XVIIe siècle, à la fois le trône royal et le symbole de l’unité politique ashanti. Mais malgré l’aura mystique qui entourait sa personne, le souverain n’était considéré en dernière instance que comme le chef temporel. Il était le bouc émissaire chargé des malheurs qui frappaient le pays (sécheresses, famines, inondations, défaites militaires, etc.). En conséquence, il pouvait être destitué et même mis à mort. En tant que chef de l’État, il n’échappait pas aux intrigues de cour, ni aux complots malgré des règles de succession rigoureuses.

Dans ces États le pouvoir temporel était partout séparé du pouvoir spirituel. Les grands prêtres, qui célébraient le culte du dieu national ou celui des ancêtres, détenaient un pouvoir religieux souvent plus redoutable que le pouvoir temporel lui-même. Il en était ainsi au Dahomey et chez les Ashanti.

La traite négrière et la conquête coloniale entraînèrent le déclin de ces États qui au début du XXe siècle n’étaient plus des entités politiques indépendantes.

La colonisation, qui a installé ses capitales le long de la côte, a privilégié la partie atlantique, « guinéenne », de l’Afrique de l’Ouest, riche en cultures d’exportation. Par contre, le Sahel, victime de sécheresse périodique, évoque plutôt les premières approches du désert.

Et pourtant, l’Afrique sahélo-soudanaise est une terre riche en histoire : ses aristocraties guerrières à cheval y ont planté de grands empires ; dès le IIe siècle de l’Hégire, les marchands et voyageurs arabes venaient chercher de l’or, de l’ivoire, et aussi des esclaves ; des cités célèbres, villes de négoce et de science islamique, y prospéraient, telles Tombouctou, Kano ou Agadès. Partout, les greniers à mil portent témoignage d’une vieille civilisation paysanne.

La pénétration des marchands musulmans

En 666, les Arabes, qui progressent depuis l’Égypte en direction de la Tunisie, lancent leur première reconnaissance vers le sud, en l’occurrence les oasis du Kawar, au nord du lac Tchad. Dès lors, les prospections commerciales se multiplient en direction de l’Afrique de l’Ouest. Les marchands musulmans, Arabes ou Berbères, abordent ce qu’ils appellent la bilad al Sudan (« le pays des Noirs »). Ce nom de Soudan restera désormais pour désigner cette partie de l’Afrique noire, acculturée par la civilisation islamique, qui ceinture l’Afrique arabe, de l’Atlantique à la mer Rouge. Grâce aux informations rapportées par ces voyageurs, les traités géographiques arabes permettent de dresser un tableau politique du Soudan ancien : des villes, des souverains, des États de dimension variable surgissent au débouché des itinéraires sahariens. Sans la langue arabe, le bilan des connaissances serait beaucoup plus pauvre, voire inexistant. Mais ces sources arabes apportent un regard étranger : elles privilégient les régions connues et acculturées, et négligeant les zones réfractaires, simplement désignées sous le nom générique de « pays de Lam-Lam ». Or, pendant longtemps, l’islam n’a guère d’emprise hors des cités et des enceintes royales. Jusqu’aux bouleversements du XIXe et du XXe siècle, les cultes ancestraux resteront largement dominants dans les villages. Dans le Soudan ancien, l’islam est l’apanage de milieux restreints : chefs d’une certaine importance, commerçants, religieux professionnels.

L’usage des sources arabes entraîne donc une lecture arabisée et islamisée de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest - une lecture où, probablement, les références islamiques tiennent une place excessive. Cette lecture comporte un autre inconvénient : elle tente de faire apparaître la zone soudanaise comme une simple extension du Dar al islam, une région frontière entièrement dépendante de l’intervention politique, culturelle et économique des pouvoirs maghrébins et proche-orientaux. L’histoire soudanaise ainsi décrite s’articule fortement autour des grands axes transsahariens, de la demande économique du monde arabe, des villes entrepôts sahéliens et des produits d’exportation. Ce schéma explicatif, aussi unilatéral soit-il, est commode : rappelons-en les moments principaux.

Autour de 1800, une nouvelle génération d’empires soudanais voit le jour. Plusieurs siècles d’essor de la production et de restructuration politique ont transformé la zone soudano-sahélienne en un riche marché. Cette prospérité, accompagnée sans doute d’une poussée démographique, donne lieu à une redistribution des rôles.

La multiplication des liens avec le Proche-Orient a entraîné une diffusion de la culture islamique et des modèles politiques arabes. Certains groupes religieux se saisissent de l’islam comme d’un levier dans la conquête du pouvoir. Le concept de Jihad armée domine une entreprise qui vise, d’ouest en est, à renverser les vieilles aristocraties, à légitimer un nouveau type d’État, théocratique, et à justifier de larges opérations de répression - donc de réduction en esclavage - dirigées contre les animistes et les « mauvais » musulmans. Deux pôles principaux s’organisent : à l’ouest, l’Empire d’al Hajj Uman qui constitue une partie de l’espace jadis unifié par le Mali ancien - à l’est, celui d’Usman Dan Fodio qui rassemble sous son autorité les cités-états hausas et tente, en vain, d’intégrer le Bornu. On citera aussi, pour mémoire, l’Empire dyula créé plus tardivement par Samori Touré dans les savanes de la Guinée, de la Côte-d’Ivoire et du Mali actuels. Le modèle théocratique en est absent, mais le moteur de l’action est identique : la constitution, pour les besoins de la production et du commerce, de grandes réserves d’esclaves. L’acharnement même de la compétition témoigne du dynamisme économique de la zone et de la demande intense de main-d’œuvre qui se manifeste dans toutes les régions de l’Afrique de l’Ouest.

La conquête coloniale survient avant que ces empires (sauf celui d’Usman dan Fodio) se soient définitivement stabilisés. Mais il ne fait pas de doute que ces expériences impériales successives ont laissé, à travers tout le Soudan, des traces profondes : Le sentiment d’une communauté de destin et de culture, un sens de l’espace sahélo-soudanais, une longue habitude de l’organisation étatique. Les brassages et les bouleversements provoqués par la « révolution islamique » du XIXe siècle, en brisant les particularismes et les structures traditionnelles, ont préparé les populations soudanaises à adhérer à l’islam. L’occupation coloniale fera le reste : Face aux pouvoirs européens et chrétiens, le ralliement à l’islam représentera souvent la première forme, élémentaire, de fidélité à l’héritage africain et à l’esprit communautaire, donc de résistance culturelle.

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