L’Afrique Jaune.

Américains et Chinois engagent la bataille pour l’Afrique.

Vendredi 2 mars 2007, par Paul Vaurs // L’Afrique

Dans la rivalité globale qui oppose les deux puissances, le continent noir représente un enjeu d’un intérêt croissant.

A mesure que croit la puissance économique et

Militaire chinoise, la rivalité entre Washington et Pékin s’étend peu à peu aux dimensions du globe. Alors qu’elles continuent à se disputer âprement le contrôle des ressources énergétiques de l’Asie centrale, les deux puissances se préparent une guerre d’influence non moins impitoyable dans une Afrique longtemps négligée. De part et d’autre, les ambitions sont clairement affirmées. Pour la Chine, s’assurer un accès privilégié aux énormes réserves de matières premières dont regorge le continent et se prémunir ainsi contre toute manoeuvre américaine visant à couper l’ancien Empire du Milieu de ses approvisionnements en provenance d’Iran et des pays arabes. Pour l’Amérique, respecter l’ambitieux objectif visant à réduire la part de ses importations d’or noir moyen-orientale de 17% à 5% d’ici à 2015 afin de mettre la première économie mondiale à l’abri d’une fermeture éventuelle du golfe Persique.

Une offensive Chinoise tous azimuts.

Dans cette bataille, les deux adversaires abattent leurs cartes à un rythme accéléré. En novembre 2006, à l’occasion d’un spectaculaire sommet sino-africain à Pékin, le président Nu Jintao a réuni autour de lui trente-cinq chefs d’État et de gouvernement du continent noir. Il leur a tenu un langage auquel ces derniers ne sont guère accoutumés et qui a suscité leur enthousiasme. Contrairement aux Occidentaux ou aux responsables des institutions internationales, leur a affirmé le numéro un chinois, Pékin ne mettra pas à l’avenir aucune condition à ses échanges et à sa coopération avec les pays africains. Pas question pour la Chine de formuler la moindre exigence relative à l’instauration de la démocratie, au respect des droits de l’homme ou de l’environnement, à la lutte contre la corruption ou à la répression du trafic d’armes. Foin du « paternalisme » occidental ou des critères de « bonne gouvernance » que la France de Jacques Chirac tente d’imposer à ses partenaires africains Que chacun gouverne comme il l’entend ! Mettant aussitôt ses engagements en pratique, Pékin a signé plusieurs accords avec le Zimbabwe du président Mugabe et a bloqué, aux Nations Unies, toute résolution préconisant une intervention directe en faveur des populations soudanaises du Darfour menacées de génocide.

Lors de la seconde grande tournée africaine qu’il vient d’effectuer en moins de six mois, à la fin de janvier, le président Hu Jintao a pu vérifier la popularité que lui vaut pareille ligne de conduite auprès de ses homologues locaux. Il avait été précédé de quelques semaines par son ministre des Affaires étrangères, Zhai Jun, chargé de préparer son voyage. Dans la corbeille chinoise, est tombée à cette occasion une nouvelle pluie de contrats. Ceux-ci devraient permettre au régime de Pékin de tenir son pari qui est de tripler la valeur de ses échanges commerciaux avec l’Afrique au cours des quatre prochaines années. Déjà, son commerce avec le continent noir avait quadruplé depuis la fin de l’an 2000. Dès à présent, 130 000 travailleurs chinois sont employés sur place, au service des huit cents entreprises d’État implantées dans les différents pays africains. Avant la fin de la décennie, construits aux frais de Pékin, plusieurs oléoducs devraient relier les raffineries du Soudan, du Nigéria et de l’Angola aux côtés de la Tanzanie. De l’autre côté de l’océan Indien, les Chinois s’activent à la construction d’un port gigantesque au Pakistan à partir duquel un autre immense réseau d’oléoducs mènera le pétrole africain jusqu’aux zones industrielles de l’Empire du Milieu.

Les États-Unis choisissent la manière forte.

Cependant, il va falloir compter avec les États-Unis. A cette vaste offensive diplomatique et commerciale chinoise, les États-Unis semblent vouloir répliquer en effet par une stratégie de nature politique et militaire, Les Chinois n’ayant d’autre possibilité que d’acheminer leur pétrole africain par la voie de l’océan Indien, les forces américaines ont commencé à s’installer à proximité. Du coup, la Corne de l’Afrique et son joyau, Djibouti, retrouvent une importance de premier plan. Au camp Lemonnier où retentissaient naguère les airs martiaux de notre Légion étrangère, 1500 marines américains constituent les premiers éléments de la Combined joint task force Hom of Africa appelés à être rapidement renforcés par de nouvelles unités. Le porte-parole du Département américain de la Défense, Joe Carpenter, vient d’annoncer la décision de l’administration américaine de créer une nouvelle région militaire en supplément des cinq zones qui quadrillent actuellement la planète. Ce sixième commandement, l’US Africa Command, couvrira tout le continent noir et aura à sa disposition la puissante VI° flotte qui, de l’aveu du général James Jones, commandant suprême de l’Otan en Europe, « passera à l’avenir deux fois moins de temps en Méditerranée et deux fois plus de temps le long des côtes de l’Afrique. »

Décidés à ne pas plus s’embarrasser de scrupules que les Chinois, dans leur politique africaine, les Américains ne font pas mystère du puissant soutien logistique qu’ils ont apporté à l’offensive menée, au début de janvier, par l’armée éthiopienne en Somalie. Celle-ci a balayé en quelques jours les forces des Tribunaux islamiques, émules des talibans afghans, qui s’étaient emparées de la plus grande partie du pays. L’opération éthiopienne avait été précédée, quelques jours plus tôt, par une discrète rencontre à Addis Abeba entre le général John Abizaid, chef du commandement central américain et le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi. Les États-unis paraissent vouloir faire de l’Éthiopie chrétienne, forte de ses 75 millions d’habitants et disposant de l’une des meilleures armées d’Afrique, sa principale alliée sur le continent. Par un étonnant retournement de situation, l’armée américaine aura ainsi contribué à ramener au pouvoir à Mogadiscio les différents chefs de bandes somaliens qui avaient contraint Bill Clinton à ordonner un retrait précipité des troupes américaines après le désastre humiliant de l’opération Restore Hope en mars 1994...

L’effacement de l’influence française.

L’appui donné à l’intervention éthiopienne en Somalie a été justifié, à Washington, par les nécessités de la lutte contre le terrorisme islamiste. Le même argument est invoqué pour expliquer le triplement en volume des livraisons d’armes américaines à différents gouvernements africains entre 2004 et la fin de 2006. Principaux pays bénéficiaires l’Éthiopie, l’Érythrée, Djibouti, le Kenya, l’Ouganda, le Botswana et le Nigéria. Bien que majoritairement musulman, ce dernier État, le plus peuplé du continent, fait l’objet d’une attention toute particulière des autorités américaines, ainsi que l’Angola, autre grand pays pétrolier de la côte atlantique de l’Afrique. Pour preuve de cet intérêt, Washington a déversé plus de 300 milliards de dollars au cours des trois dernières années dans la sébile des gouvernements de Lagos et de Luanda. On comprend mieux cette générosité à la lecture d’un récent document d’analyse interne de la Commission européenne révélant la probable existence de « gigantesques gisements pétrolifères au large de l’Afrique occident ». Ce qui amène les auteurs de ce rapport à estimer que, d’ici dix à quinze ans, le pétrole viendra principalement d’Afrique et non plus des zones actuelles d extraction.

De manière étonnante, cette nouvelle stratégie africaine des États-Unis, dirigée aujourd’hui contre la Chine, se contente de reprendre point par point la doctrine élaborée à la fin des années soixante-dix par les experts de l’administration Carter pour faire face à une pénétration soviétique jugée menaçante. L’un des secrétaires d’État adjoints de l’époque, Walter Kansteiner, chargé des affaires africaines, s’efforçait alors de convaincre le chef de la Maison Blanche de l’importance cruciale que représentait le contrôle des immenses ressources naturelles du Continent noir. Un quart de siècle plus tard, l’homme n’a pas changé d’avis. Il écrivait récemment, dans la revue : Foreign Affairs : « Le pétrole africain est pour nous, Américains, d’un intérêt stratégique national croissant et le deviendra toujours plus. »

Face à leur nouvel adversaire chinois, les Américains pourront agir d’autant plus librement que la présence française n’a cessé de se réduire sur place comme peau de chagrin au cours des deux dernières décennies. Tout à leurs rêveries idéologiques, François Mitterrand, puis Jacques Chirac, qui apparaît en ce domaine comme en tant d’autres comme le vrai fils spirituel de l’ancien premier secrétaire du PS, n’ont cessé d’y mener une politique de gribouille aboutissant, du Tchad à la Côte d’ivoire, à l’effroyable gâchis actuel. A ce compte, les traditionnels sommets franco-africains, tel celui qui c’est tenu, les 15 et 16 février à Cannes, ne servent plus qu’à nous entretenir à grands frais dans l’illusion d’une influence préservée.

Répondre à cet article