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L’Abbé Pierre nous a quittés.

Mardi 23 janvier 2007, par Paul Vaurs // La France

Saint Homme : « Prêtre de la Sainte Eglise Catholique Apostolique Romaine, il
fut un exemple pour cette dernière. »

Mes amis ! Au secours ! Une femme vient de geler cette nuit, à 3 heures, sur
le trottoir du boulevard de Sébastopol, serrant sur elle le papier par
lequel on l’avait expulsée, avant-hier. Chaque nuit, ils sont plus de deux
mille, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque
nu.

Écoutez-moi : en trois heures, deux centres de dépannage viennent de se
créer. Ils regorgent déjà. Il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir
même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des
pancartes s’accrochent sous une lumière, dans la nuit, à la porte des mieux
lotis, où il y ait des couvertures, paille, soupe, et où on lise : « Centre
fraternel de dépannage. Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors,
mange, reprends espoir. Ici, on t’aime. »

Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain, « cinq mille
couvertures, trois cents grandes tentes américaines, deux cents poêles
catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue La Boétie »

En ce 1er février 1954, au cour d’un des hivers les plus rigoureux du
siècle, une voix de baryton suppliante, énergique et chaleureuse va émouvoir
la France. L’abbé Pierre s’était imposé dans les studios de Radio Luxembourg
pour lire d’un trait cet appel au journal de 13 heures.

Henry Grouès, connu sous son nom de guerre dans la Résistance : l’abbé
Pierre. Il lance un appel en faveur des déshérités, en 1954, et recueille
des sommes considérables destinées à construire des logements pour les
sans-abri.

Dans les minutes qui suivent, le standard de la station explose. À 14
heures, la rue La Boétie est fermée à la circulation.

À 18 h 30 min, nouvel appel : « Il faut des volontaires pour assurer
toutes les nuits le ramassage des sans-abri... Rendez-vous à 23 heures
devant la tente de la montagne Sainte-Geneviève. » À l’heure dite, au pied
du Panthéon, debout sur un muret, sous les flashes des photographes, un
quadragénaire barbu, bardé de décorations, revêtu d’un béret et d’une large
cape noire, harangue la foule.

Partout, des écoles, des mairies, des églises, des gymnases, des
dispensaires se transforment en abris. Le mouvement se propage dans toutes
les villes de France. Les enfants cassent leur tirelire. Un disque édité par
Pathé-Marconi, « l’abbé Pierre vous parle », est colporté par des vedettes
du spectacle.

Une France de la pauvreté, honteuse jusqu’alors, relève la tête, afflue
vers les hôpitaux débordés. Face à elle surgit un élan de solidarité
probablement sans précédent.

Bilan de la première « croisade » de l’abbé Pierre, des dizaines de
milliers de personnes recueillies, dont des centaines arrachées à la mort, 1
milliard de francs collectés, sans parler des innombrables dons en nature.

Peu soupçonnable de cléricalisme, Le Canard enchaîné titre alors : « Au
pouvoir, l’abbé ! »

Un personnage d’épopée était né. De l’abbé Pierre, la postérité
retiendra sans doute une belle icône décrite avec une ironie acide par
Roland Barthes en 1957. « Le mythe de l’abbé Pierre dispose d’un atout
précieux : la tête de l’abbé. C’est une belle tête, qui présente clairement
tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la
barbe de missionnaire, tout cela complété par la canadienne du
prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. »

Le personnage de l’abbé Pierre fut incarné deux fois au cinéma, par
André Reybaz, puis par Lambert Wilson. Plus de douze biographies
enthousiastes, dont deux en bandes dessinées, lui furent consacrées. L’une
d’elles fut écrite par sa principale collaboratrice, Lucie Coutaz (Quarante
Ans avec l’abbé Pierre, Centurion, 1988). Des photos qu’il avait prises
furent exposées à la F.N.A.C. des Halles. Pour ses quatre-vingts ans, une
cassette vidéo a été éditée (Média 33), ainsi qu’un coffret de quatre
disques (Scalen Disc).

Sa renommée a été consacrée par des sondages : 94 % des Français, selon
l’institut Louis Harris, affirmaient le connaître, en 1989 ; la même année,
selon la Sofres, 60 % voyaient en lui le meilleur défenseur des droits de
l’homme, devant Harlem Désir et François Mitterrand.

L’homme qui draine cette ferveur inégalée s’appelle en réalité Henry
Grouès. Il est né en 1912 dans une famille aisée de soyeux lyonnais,
catholique très fervente. Ses sept frères et sours et lui reçoivent une
éducation tout en décalogue. Jeune scout, il lit Kipling et Psichari.
Mystique, il est « totémisé » par ses camarades « Castor méditatif ». Après
des études secondaires chez les jésuites et sept ans de noviciat chez les
capucins, il est ordonné prêtre en 1938.

Quand survient la guerre, il est vicaire à la cathédrale de Grenoble.
Résistant, il prendra différents noms de guerre pour se cacher. Le dernier
d’entre eux, « abbé Pierre », lui restera. Il fait traverser la frontière
suisse à des juifs et à des résistants. Parmi ces derniers, Jacques de
Gaulle, frère cadet du général. Après avoir participé à la fondation du
maquis du Vercors, l’abbé terminera la guerre comme aumônier dans la marine
nationale.

Pierre-Henri Teitgen, alors garde des Sceaux, le met en position d’être
élu député sur la liste M.R.P. de Meurthe-et-Moselle. Il siégera au
Palais-Bourbon pendant six ans. « Je n’ai pas été un bon député. c’est une
période obscure de ma vie », dira-t-il bien plus tard. Il a même reconnu
avoir été « un député incompétent, peu diplomate, sans le moindre sens
politique ».

Dans le débat qui opposait, au moment de l’épuration, les partisans de
la mansuétude et ceux de la dureté, l’abbé Pierre choisira la seconde
attitude. En avril 1946, il s’insurgera contre un amendement proposé par le
gouvernement visant à alléger les peines des mineurs condamnés pour fait de
collaboration.

Il montrera plus de compassion pour les objecteurs de conscience,
protestant, en octobre 1949, « contre le scandale de leur incarcération. »
Pacifiste incorrigible, selon ses propres termes, il s’alarmera au récit des
atrocités attribuées aux troupes françaises en Indochine et interpellera le
gouvernement sur ce sujet. Il refusera d’approuver la ratification du Pacte
atlantique. Devenu vice-président du Mouvement universel pour une
confédération mondiale, il fonde un comité de soutien à Gary Davis, ancien
officier poursuivi pour avoir abandonné sa nationalité américaine afin de se
proclamer « citoyen du monde ».

En mai 1950, avec quelques amis, l’abbé quitte le M.R.P., qu’il estime
trop conservateur, à l’occasion d’émeutes qui opposent ouvriers du bâtiment
et forces de l’ordre. Il fonde alors, avec une poignée de députés, le groupe
de la Gauche indépendante, qui joindra souvent ses voix à celles des
communistes.

Battu aux législatives de 1951 pour s’être isolé de son parti, Henry
Grouès va trouver sa vocation en se consacrant à plein temps à la Communauté
d’Emmaüs. Il l’avait fondée en 1949 avec Georges, un ancien condamné de
droit commun, désespéré. « Je n’ai rien à te donner, lui dit l’abbé Pierre,
alors donne-moi ton aide pour aider les autres. » Au fil des ans, la
Communauté recueillera un nombre croissant de marginaux et de démunis, grâce
aux subsides recueillis dans la récupération d’objets jetés. Ces démunis
deviennent les Chiffonniers d’Emmaüs. Ne ménageant pas sa peine, l’abbé
gagnera pour ses ouvres 254 000 francs, en 1952, au jeu radiophonique du « 
Quitte ou double ».

Après le succès de « l’Insurrection de bonté » en 1954, Roland Barthes
s’interroge : « J’en viens à me demander si la belle et touchante
iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la
nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes
de la charité à la réalité de la justice. »

Pourtant, le cri de l’abbé Pierre a été à l’origine d’une loi, votée en
1954, interdisant toute expulsion de personnes insolvables pendant les mois
d’hiver. Il a donné, surtout, le coup d’envoi d’un programme de construction
de millions de logements neufs à loyer modéré, qui se poursuivra pendant
vingt ans. La France de 1954 comptait 90 % de logements sans douche ni
baignoire, 73 % sans W.-C. Il manquait alors au moins quatre millions de
logements.

Pendant trente ans, de 1955 à 1984, les communautés Emmaüs essaimeront
pour atteindre le nombre de deux cents, implantées dans trente pays, et
ouvreront dans la discrétion en faveur des plus pauvres.

Presque oublié des médias, l’abbé Pierre fait à nouveau parler de lui,
en 1983, par un jeûne de huit jours dans la cathédrale de Turin pour obtenir
la libération de Giovanni Mulinaris, en détention provisoire depuis vingt
mois. Celui-ci était soupçonné d’être complice des Brigades rouges.

« Sans froid, pas d’abbé Pierre », avait dit le général de Gaulle. Avec
la montée du chômage à la fin du siècle, qui entraîne une vague de nouveaux
pauvres, le fondateur d’Emmaüs refait là une des médias à partir de 1984.
Chaque hiver survient une nouvelle campagne en faveur des sans-abri. Mais
les problèmes sont bien différents de ceux de l’après-guerre. En 1954, les
gens n’avaient pas de logement, mais presque tous pouvaient trouver du
travail. Une fois les logements construits, les loyers étaient payés. « 
Aujourd’hui, le drame, c’est que la rentabilité normale des H.L.M. conduit à
des loyers que les gens ne peuvent pas payer », constate François
Bloch-Lainé, qui fut, à la tête de la Caisse des dépôts, l’un des acteurs
principaux de la reconstruction.

Dans cet environnement difficile, la voix des sans « voix » ne cesse de
se faire entendre, sollicitée de toute part, mais aussi redoutée par la
classe politique. L’abbé se prononce tantôt contre Jean-Marie Le Pen - pour
sa ressemblance, selon lui, avec Mussolini - ou contre Jacques Chirac, alors
maire de Paris - jugé « indigne de gouverner la France » -, tantôt en faveur
de Nelson Mandela, dont il soutient la candidature au prix Nobel de la paix,
tantôt encore pour obtenir la suppression des paroles sanguinaires de la
Marseillaise ou la démission du pape Jean-Paul II (« trop âgé »), etc. Il ne
cède pas pour autant à la démagogie, se faisant huer lors d’une soirée de
mobilisation contre le sida en affirmant que le meilleur remède à cette
épidémie est la fidélité dans l’amour. Peu dogmatique, il est tout de même
favorable au préservatif.

Devenu une sorte de prophète, chantre inlassable et provocateur de la
charité, il critique en bloc les hommes politiques, de droite comme de
gauche. Refusant toute récupération, il se sent proche de Marc Sangnier,
qu’il connut au Parlement. Celui-ci avait dit : « Je suis un extrémiste,
mais il y a ceux de gauche, il y a ceux de droite. Je veux être un
extrémiste par en haut. »

Se rappelant, sans doute, son parcours contestable de député, il refusa,
non sans hésitation, de prendre la tête de la liste des Verts que ceux-ci
lui proposèrent aux élections européennes de juin 1994.

Les médias recouvraient du manteau de Noé les outrances du bouillant
prêtre, jusqu’au mois d’avril 1996. L’abbé écrivit alors une lettre pour
cautionner un livre de Roger Garaudy, son « ami depuis près de cinquante
ans », Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, publié à la fin de
1995. L’auteur y développe notamment des considérations révisionnistes,
niant l’existence d’un génocide perpétré par le IIIe Reich contre les juifs.
Un tel soutien devait valoir à l’abbé les foudres de presque toute la presse
française, la réprobation sévère de la hiérarchie catholique et son
exclusion de la L.I.C.R.A., la Ligue internationale contre le racisme et
l’antisémitisme, dont il était membre du comité d’honneur.

Avant ces événements, l’abbé Pierre avait rédigé son Testament, une
épître de cent quatre-vingts pages éditée chez Bayard au mois de février
1994. « En vieillissant peu à peu, on prend conscience d’un devoir,
écrit-il. D’abord, on résiste, et puis revient avec insistance au-dedans de
soi une voix qui dit : avant de nous quitter, dis-nous ce que tu sais »...
Dire ce que l’on sait... On s’aperçoit, quand on veut essayer, que cela se
ramène à un très petit nombre de certitudes. Pour moi, il y en a trois
 : « L’Éternel est amour, quand même. Nous sommes aimés, quand même, et nous
sommes libres, quand même. Ah ! si je réussissais à communiquer ces trois
certitudes ! »

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