Kadhafi : Criminel, Schizophrène, Psychopathe, Violeur.

Tel est le salop que la France a reçu ; Politique réaliste oblige..

Mardi 18 décembre 2007 // Le Monde

Pour le Libyen d’aujourd’hui, la Libye moderne a vu le jour le 1er septembre 1969 : La période de la monarchie est considérée, en effet, comme la continuation des années d’asservissement du pays. Avant la Seconde Guerre mondiale, la Libye était soumise au fascisme mussolinien qui a laissé des cicatrices profondes, puis les puissances occidentales et, par la suite, les compagnies pétrolières ont remplacé les Italiens. Cependant, il n’y a aucune comparaison possible entre, d’une part, l’occupation italienne et sa férocité dans la répression et, d’autre part, l’action des compagnies pétrolières, qui ne visaient que l’exploitation des richesses pétrolières du pays aux moindres frais.

Pour l’historien, l’émergence de la Libye moderne date de 1965, avec les premières retombées des revenus pétroliers qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, arrivent à équilibrer le budget de l’État et rétablissent la balance commerciale au point que la Libye, qui était l’un des pays les plus pauvres du monde, commence à pouvoir se passer de l’aide étrangère. En même temps, les Libyens plongent dans un monde nouveau ; sans trop savoir comment et surtout sans y être préparés, les voilà entrés de plain-pied dans une nouvelle société : une société de rentiers et de consommateurs. Paradoxalement, la découverte et la mise en exploitation d’importants gisements de pétrole allaient amener une dépendance économique, après la dépendance politique : les sociétés anglo-saxonnes s’implantent dans le pays et vont apporter avec elles l’économie capitaliste de consommation, prolongeant ainsi indirectement le traumatisme de la colonisation italienne. La société tribale, déjà fortement ébranlée par les Italiens, reconstituée en apparence sous l’occupation anglaise, soutien apparemment indestructible du régime religieux du Roi Idriss, chef de confrérie, sera en fait minée de l’intérieur par l’économie monétaire.

Les relations traditionnelles de prestige religieux, l’autorité des chefs de tribu, de confrérie ou de famille sont sapées par l’argent que parviennent à amasser les ouvriers du pétrole, fils en apparence dociles de leurs pères, marginaux sans famille et sans nom. Car les fortunes nouvelles donnent un autre prestige, celui de la voiture de luxe, de la vie en ville à Tripoli, des voyages à l’étranger. La société tribale a perdu sa rudesse primitive et sa cohésion derrière son chef. Le roi apparaît bien vite comme le complice de l’Occident et comme la caution d’une camarilla de parvenus qui monopolisent la manne pétrolière octroyée par les compagnies exploitantes.

Il y a donc, en simplifiant les choses, une haute bourgeoisie pro-occidentale et discréditée de parvenus, de hauts fonctionnaires, de grands commerçants ; une classe moyenne de petits fonctionnaires, de militaires, d’étudiants, de professeurs..., fortement influencée par les thèmes nassériens et qui constitue l’opposition véritable et disponible ; enfin, les laissés-pour-compte, chômeurs des bidonvilles, paysans vivant chichement d’une agriculture désorganisée, nomades éleveurs.

C’est un fils de nomades, plus exactement de semi-nomades des environs de Syrte, dont la tribu (les Qadhadhfa) a des liens avec le Niger aussi bien qu’avec la confrérie Sanusiyya, Mu‘ammar al-Qadhdhafi (transcrivons pour la commodité du lecteur : Kadhafi), qui va prendre le pouvoir. À la tête d’une poignée de condisciples qui avaient fondé secrètement une union « des officiers libres », comme l’avait fait Nasser en Égypte, le colonel Kadhafi renverse le régime du Roi Idriss dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1969, alors que le vieux monarque, qui évitait de se déplacer depuis des années, était en voyage à Ankara... On s’attendait à une réaction des tribus. Elles ne bougeront pas.

En quelques années, la Libye, pays jusque-là inconnu pour le non-spécialiste, est devenue une réalité qui s’impose à tous dans l’actualité quotidienne. Plus personne n’ignore maintenant son existence ni celle de son chef ; admirée par les uns, elle est honnie par d’autres.

Des conditions naturelles difficiles.

Comprise entre les 35° et 20° parallèles nord, entre les 11° et 25° méridiens est, la Libye couvre une superficie de 1 759 000 kilomètres carrés (Égypte, 1 000 000 ; Algérie, 2 381 000). Elle est traversée, au sud du groupe d’oasis de Koufra, par le tropique du Cancer. Les statistiques de 1988 fixent à 3 772 600 le nombre d’habitants, soit environ 2,6 par kilomètre carré. Le pays se présente comme un désert à peu près totalement vide, 1% de la terre étant cultivable et 0,4% cultivé ; la plupart des habitants sont groupés sur l’étroite bande côtière ; les pasteurs nomades, peu nombreux, ne sont guère plus que 200 000 à 300 000.

Entre la Méditerranée et l’Afrique centrale.

Pays plat descendant en pente douce vers la Méditerranée et vers le Sud équatorial, la Libye est surélevée en trois points par des massifs qui ne dépassent nulle part 800 à 900 mètres : le djebel tripolitain prolongé sur le Fezzan par un désert de roches rouges(Hamada al-Hamra), le djebel Akhdar en Cyrénaïque, le djebel al-Soda en arrière de la grande Syrte. À l’exception des terres arables de la plaine tripolitaine de la Gefara et de quelques domaines céréaliers de Cyrénaïque, le sol est ingrat, peu arrosé et, de mémoire d’historien, peu propice à l’agriculture. Les pluies sont aussi rares qu’irrégulières : de 300 à 500 millimètres sur les monts de Cyrénaïque, 15 millimètres parfois au Fezzan. Les rivières sont à sec une grande partie de l’année ; et quand, par accident, elles s’emplissent, c’est d’une eau torrentielle qui emporte les ponts et la terre. Seules sont utilisables, dans le Fezzan notamment, les nappes d’eau souterraines qui alimentent quelques milliers de puits. Les températures sont de type continental : de 35 à 45 DC à l’ombre en été, - 5 0 DC en janvier avec de la neige ou de la grêle sur les hauteurs. Quant au degré hygrométrique, s’il atteint de 50 à 60% sur la côte, il tombe à 5% à l’intérieur. Le régime des vents, lié aux conditions des dépressions en Méditerranée et au Sahara, est donc essentiellement orienté du nord ou du sud ; soufflant du nord, le vent atténue de mai à octobre les rigueurs de l’été ; mais quand il vient du sud, il est aussi désagréable que desséchant : c’est le ghibli d’autant plus redouté qu’il sévit presque toute l’année, à l’exception des mois d’hiver. Peu de cultures y résistent.
 
La végétation est celle des pays méditerranéens secs : maquis d’arbousiers, de genévriers, de tamaris et de lentisques dans les régions côtières ; boqueteaux de cyprès, d’eucalyptus ou de mélèzes. Il reste encore, en Tripolitaine, 19 000 hectares de forêts, 385 000 en Cyrénaïque ; quant au Fezzan, il n’y croît guère que des dattiers. L’alfa couvre une partie des plateaux intérieurs. Partout abondent les petits carnassiers, les reptiles et les oiseaux ; les musées zoologiques de Tripoli et de Fueihat en donnent les meilleurs échantillons parmi lesquels il faut remarquer le ouaddan ou mouflon à grande barbe, l’oryx et l’aigle blanc.

Une économie rurale traditionnelle.

La production agricole de la Libye a donné lieu à un malentendu sur lequel il convient de s’expliquer : la colonisation italienne aurait réalisé des miracles que l’indépendance a malheureusement ruinés, ainsi qu’en témoigne le spectacle des chèvres campant dans les villas abandonnées et dévorant les restes d’orangeraies. En fait, lorsque l’Italie décida, en 1931, de coloniser cette terre par l’exportation massive de paysans siciliens ou ombriens, l’économie rurale y était saine et adaptée aux conditions géologiques et climatiques ; on pratiquait l’élevage, la culture des céréales, de l’olivier, du dattier et du ricin. Le gouvernement italien tint à y développer des cultures de luxe : telles que le tabac, les agrumes et la vigne, au détriment d’une tradition plus humble, mais qui avait résisté à l’épreuve des siècles ; outre que les populations indigènes furent déracinées et souvent expropriées, les quelques milliers de familles italiennes installées à leur place furent prises entièrement à charge par les autorités romaines ; des subventions considérables furent allouées à des cultures nouvelles qui ne purent même pas être amorties. L’Italie paya cher une colonisation qui ne laissa en Libye qu’une moisson d’illusions, mais dont le souvenir permit à l’État indépendant de ne pas renouveler les mêmes erreurs.

Mis à part le Fezzan consacré depuis toujours au dattier et au jardinage des oasis, la Libye rurale est partagée en deux : une Tripolitaine agricole et une Cyrénaïque pastorale. Cependant, depuis 1958, les chiffres ont révélé que, si la Cyrénaïque continuait à maintenir et même à accroître sa production rurale, les paysans tripolitains, en revanche, voyaient leur revenu diminuer dans des proportions notables. C’est, en effet, surtout la société tripolitaine que l’économie pétrolière a modifiée radicalement, les anciens propriétaires terriens tendant à devenir des financiers.

Élaboration de la nation libyenne.

Il fallut la grande invasion des tribus nomades de haute Égypte, les Banu Hilal, pour rendre vie au pays, au milieu du XIe siècle ; ils s’y installèrent à demeure et c’est de cette époque seulement que datent l’arabisation et l’islamisation, à dire vrai la fondation de la nation libyenne moderne. Le conflit qui opposa en Méditerranée la maison d’Autriche à la Sublime-Porte alliée à la France arracha la Libye à son isolement. Conquise par Charles Quint, puis par les chevaliers de Malte, elle fut définitivement acquise par Soliman le Magnifique Commandant en Chef de la confrérie sénoussie.

Mohamed Idris as-Sanoussi devient roi de Libye en décembre 1950.

Une fois libérée, la Libye est menacée, en 1949, d’être partagée entre l’Italie, la Grande-Bretagne et la France. L’Organisation des Nations unies, toutefois, recommande l’instauration rapide d’une souveraineté libyenne totale et entière. Le 2 décembre 1950, le prince Idris est élu par l’Assemblée constituante libyenne premier monarque du pays. Le 7 octobre 1951, la Constitution est proclamée. Le 24 décembre 1951, le roi Idris Ierproclame solennellement l’indépendance. Devenu membre de la Ligue arabe le 14 décembre 1953, la Libye est admise à l’O.N.U. en 1955.
 
Épuisée par l’occupation, par la résistance et la guerre, elle doit rechercher aide et sécurité auprès des grandes puissances. En 1953 et 1954, elle signe des traités d’alliance militaire et économique avec Londres et Washington, plaçant le territoire sous la protection des Anglo-Saxons et louant à ceux-ci les bases de Wheelus et d’al-Adem. En 1955, un traité d’amitié et de bon voisinage est conclu avec la France. En 1954, le Roi avait désigné pour lui succéder son neveu, le prince Hasan Ridha, né en 1928 à Benghazi. En hommage à son grand-père sénoussi, il entreprend de faire construire sa capitale à Beida.

Transformationséconomiques et politiques, et révolution pétrolière.

Dès 1953, neuf groupes pétroliers avaient obtenu des permis de recherches. En février 1954 arrivaient les premiers géologues de la Standard Oil. Le 18 avril 1959, les premiers gisements importants étaient découverts à Zelten au voisinage du golfe de Syrte. Dix ans plus tard, 44 sociétés exploitaient le pétrole libyen, 2 400 puits avaient été forés dont 50% productifs. De 8 millions de tonnes en 1962, la production de pétrole brut a atteint 126 millions en 1968, 150 millions en 1969 et 492 millions en 1990. Les revenus de la Libye ont été multipliés par vingt entre 1962 et 1969, passant de 30 millions de dollars à 770 millions, soit quelque 380 millions de livres libyennes. Son P.N.B. dépasse les 23 milliards de dollars en 1989.
 
Les conséquences d’une si brusque fortune ont amené une révolution dans tous les domaines. Le secteur primaire de l’économie s’est pratiquement effondré ; les gains rapides et faciles offerts par l’exploitation pétrolière ont réduit l’agriculture et l’industrie à la portion congrue, établi une dépendance dangereuse de l’ensemble de l’économie devenue tributaire du seul secteur pétrolier. Une part notable des revenus a été consacrée à l’importation non seulement de produits finis, mais de biens de consommation courante, de viande, de légumes, de produits laitiers et autres. Les campagnes ont été désertées. Toutefois, la population libyenne est si peu nombreuse que les effets inflationnistes ont été amortis ; les prix ont pu s’élever jusqu’à doubler ou tripler sans que la stabilité monétaire soit touchée ; le chômage citadin a pratiquement disparu.
 
En possession de masses financières si considérables, l’État libyen s’est trouvé renforcé par rapport aux féodalités locales ; il a pu prendre des mesures de centralisation administrative, de contrôle de l’économie, de développement culturel et technique. Il y a également gagné une indépendance plus grande à l’égard des grandes puissances, qui naguère avaient fait de son indigence un argument de leur domination. Nul doute que le pétrole n’ait donné aux initiatives diplomatiques libyennes une audace qui autrement eût été inconcevable.
 
La concentration de tous les pouvoirs aux mains du gouvernement a débuté avec le décret du 22 avril 1963 qui mit fin à la structure provinciale du pays et le partagea en dix régions administratives dirigées par des préfets. Ensuite fut établi un premier plan quinquennal de 1963 à 1968. À mesure que l’État libyen prenait de l’assurance, il avait tendance à se débarrasser du monopole anglo-saxon pour nouer des relations internationales plus larges. Des accords furent donc passés avec l’U.R.S.S., qui fut représentée à Tripoli. Puis, la solidarité arabe jouant, l’Algérie et la Tunisie ayant obtenu leur indépendance, la dynastie sénoussie, entraînée par son opinion, pratiqua une politique liée à celle du Caire, mais aussi à celle des États africains ; en 1963, elle prit part à la première conférence de l’Organisation de l’unité africaine.

En 1964 éclata la première grave crise intérieure créée par les étudiants à l’occasion de la Conférence interarabe du Caire ; sous la pression de la rue, le Parlement libyen réclama l’évacuation des bases britanniques et américaines. Le 20 avril débutèrent à cette fin les premiers pourparlers. La lutte fut donc entamée dès l’année 1964 pour ouvrir à la Libye la voie d’une véritable indépendance : deux ans seulement après l’accession de la Libye au rang de grande puissance pétrolière. La guerre israélo-arabe précipita l’évolution. La Libye découvrit que les groupes anglo-saxons, en jetant sur le marché son pétrole à des prix de dumping, travaillaient à concurrencer les autres pays arabes producteurs ; elle découvrit aussi que les bases étrangères avaient servi à couvrir certaines opérations militaires israéliennes contre l’Égypte. Aussi, dès 1968, le roi Idris décida-t-il de remettre en cause le statut des bases et le régime des concessions pétrolières. Le 30 avril 1968 était signé le premier protocole pétrolier franco-libyen entre le groupe français d’État E.R.A.P.-S.N.P.A. (Entreprise de recherches et d’activités Pétrolières-Société nationale des pétroles d’Aquitaine) et la Société nationale des pétroles libyens créée pour la circonstance, protocole destiné à tourner le protectorat pétrolier établi sur l’État libyen par les groupes privés, grâce au privilège de l’exterritorialité des concessions.
 
Mais sans doute la monarchie, qui devait tout à Londres et à Washington, n’avait-elle pas assez de force pour maintenir une politique qui leur était contraire. Par l’intermédiaire d’une famille de notables dévoués au Roi, les Chelhi, certaines ambassades étrangères tentèrent de rétablir le statu quo ante, comptant sur la faiblesse du Roi  ; elles furent devancées par la contre-offensive de jeunes officiers qui, sous la direction du colonel Muammar al-Kadhafi, profitant d’un voyage du roi Idris à Ankara, s’emparèrent du pouvoir le 1er septembre 1969, proclamèrent la déchéance de la dynastie en même temps que la République arabe libyenne. Un Conseil de la révolution fut institué pour gérer les affaires. Le président du Soviet suprême de l’U.R.S.S., Nicolas Podgorny, adressa ses félicitations. Le président de la République algérienne et le représentant des organisations palestiniennes furent les premières personnalités à être reçues en Libye. Le nouveau ministre des Affaires étrangères s’empressa de déclarer à Tripoli : « La Palestine est notre pays et nous voulons la libérer. » Le colonel Kadhafi ayant placé le régime républicain sous le signe de « la Liberté, le Socialisme, et l’Unité arabe », Le Caire, Alger et Bagdad ont salué l’événement comme « une date capitale dans l’histoire arabe ». Une des premières démarches de Tripoli fut de demander l’évacuation sans tarder de toutes les bases anglo-saxonnes.

Le peuple libyen est une partie de la nation arabe et son objectif est l’unité arabe (article premier de la Constitution). Effectivement, la politique constante de la Libye sera d’essayer de réaliser l’unité avec d’autres pays arabes, même éloignés, comme la Syrie, mais l’attraction vers l’Égypte est la plus forte ; plusieurs tentatives d’union seront entreprises avec la Tunisie, la Syrie, le Soudan, le Maroc, l’Algérie : elles n’aboutiront jamais. L’article 2 de cette Constitution fait de l’islam la religion d’État. La formule est vague, on la retrouve dans toutes les constitutions arabes, sauf celle du Liban, mais on lui donnera en Libye un contenu limité au spectaculaire - pour frapper les imaginations au moins au niveau de la vie quotidienne des citoyens -, si ce n’est à celui des institutions et du fonctionnement réel de l’État. Ce qui veut dire qu’un certain nombre de lois civiles et pénales seront calquées, avec plus ou moins de bonheur, sur la chari‘a (droit religieux musulman) : la consommation et la vente de l’alcool seront interdites, ainsi que l’usage des caractères latins, mais la chari‘a ne devra pas être appliquée totalement, et le droit positif inspiré de l’Occident continuera malgré tout à être la source principale du droit ; les institutions politiques et économiques ne seront marquées en aucune manière du sceau de l’islam. L’article 6 proclame que l’État libyen vise le socialisme. Ce socialisme serait inspiré par l’« héritage islamique et arabe ».

Il ne se rattache pas au socialisme marxiste ni à une tradition de lutte ouvrière. Sans que la formule soit employée, c’est le « socialisme islamique », ou plus exactement « coranique », qui semble visé par le texte de la Constitution. Mais c’est en fait un autre type de socialisme qui sera mis en place, un socialisme inspiré du Livre vert du colonel Kadhafi, qui paraîtra en 1977 et 1979. Aucun article ne garantit la liberté de la presse, la liberté de réunion et de manifestation pacifique, le droit syndical, le droit de vote. Le jour même de la promulgation (11 déc. 1969) était adoptée une « loi sur la protection de la Révolution » qui condamnait à mort tout opposant armé et à la prison toute personne qui aurait critiqué le régime ou pris part à une manifestation ou à une grève dirigées contre lui. Toute opposition, toute discussion politique qui remettrait en cause le régime devenaient ainsi impossibles.

La deuxième partie de la Constitution provisoire organise les rapports entre le C.C.R., le gouvernement et l’administration. Le C.C.R. détient en fait la totalité des pouvoirs, le gouvernement n’étant qu’un organe d’exécution. La bonne marche de ce système repose sur l’entente entre les membres du C.C.R. Or ceux-ci vont se déchirer, tantôt à propos de la politique étrangère (1969), tantôt à propos de la composition du gouvernement (1972), tantôt à propos du rôle de Kadhafi (1974) ou du budget (1975, complot d’Omar el-Mehichi). La crise, qui atteint cette année-là son apogée, a des causes idéologiques. Le débat interne a été, en fait, entre une tendance « infitahiste » à l’égyptienne et la tendance « socialiste jamahiriyenne » telle qu’elle apparaîtra plus tard dans le deuxième chapitre du Livre vert et qui sera, évidemment, fermement imposée par la suite. Et c’est le colonel Kadhafi qui sortira toujours vainqueur, car c’est à lui que revient le prestige d’avoir organisé la chute de la monarchie ; c’est lui également qui préside le C.C.R. - quoique la Constitution ne fasse jamais mention d’un président du C.C.R. ou d’un chef de l’État.

En fait, le colonel est le seul dont l’éloquence mobilise les masses, et il va jouer ces dernières contre l’administration, contre le C.C.R., contre l’armée et d’une manière générale contre la classe moyenne. L’élimination progressive de ces couches intermédiaires s’est faite en plusieurs étapes. D’abord, la naissance d’un parti unique, l’Union socialiste arabe (U.S.A.), à l’imitation du parti égyptien du même nom. La création de ce parti (1971) est faite dans l’optique de la fusion avec l’Égypte. On en espère aussi le ralliement de la classe moyenne au régime. Celle-ci va effectivement dominer l’U.S.A, mais sans rallier réellement le régime. Parallèlement, le colonel Kadhafi continue à organiser avec les membres du C.C.R. des meetings où « le peuple » peut « demander des comptes aux ministres », c’est-à-dire poser des questions. L’ambiance de ces manifestations est très libérale, et le colonel en profite pour y raffermir son prestige. Pour lutter « contre l’apathie de l’administration » mais peut-être tout autant contre le C.C.R., il lance, en avril 1973, « la révolution populaire », dont la « révolution culturelle » n’est qu’un aspect ; il en présente le programme en cinq points au cours de son discours de Zouara, le 15 avril 1973 :

  1. Suppression des lois en vigueur. Cette mesure vise les lois de l’ancien régime qui gênent la créativité du peuple. Mais l’islam demeure la loi intangible
  2. Élimination de tous les éléments (les « malades ») qui s’opposent à la marche de la révolution.
  3. Liberté totale donnée aux masses et au peuple qui sera armé.
  4. Révolution administrative. Tous les fonctionnaires passifs seront destitués.

Révolution culturelle. Toutes les théories importées et contraires à l’islam et aux objectifs de la révolution du 1er septembre seront éliminées.
 
« Des comités populaires partout », tel est le slogan qui va être à la base d’un système institutionnel nouveau, celui des comités populaires (C.P.). Ceux-ci, composés par le peuple qui « marche sur » (zahafa) les administrations et les entreprises nationales, remplacent les éléments élus de l’administration. Les membres des comités sont « choisis » directement par le peuple, à main levée, au cours d’assemblées générales ou de manifestations. C’est la rue, c’est le verbe de Kadhafi qui secouent une machine qui avait trop tendance à s’installer dans un cadre légaliste et national, à rebours de l’anarchie unitariste souhaitée par le régime et les masses. Ces comités populaires se trouvent tout de suite en lutte avec l’U.S.A. que le colonel songe, de son côté, à transformer en plusieurs institutions populaires. Ce sera fait en 1975, par la modification des statuts : tout le monde fait partie de l’U.S.A., qui n’est donc plus un parti unique mais une institution publique. Cette institution, dans un congrès de 1976, après le complot de certains membres du C.C.R. (notamment El-Mehichi), complot dénoncé par le colonel Kadhafi le 1er septembre 1975, va poser les fondements d’un nouveau système politique, celui de la démocratie directe. Ce système est d’autant plus nécessaire que le C.C.R. se voit amputé de la moitié de ses membres et que les événements survenus en politique étrangère (échec des tentatives d’unité) obligent le colonel Kadhafi à chercher dans une démocratisation populaire une nouvelle source de légitimité.

 La nouvelle société socialiste que veut fonder Kadhafi n’est, selon son auteur, qu’un retour à la loi naturelle. Celle-ci, en effet, n’est « rien d’autre qu’une conséquence dialectique des relations injustes qui dominent en ce monde ». Au cours d’un colloque sur cette partie, le 4 avril 1978, le colonel a précisé que sa théorie était le résultat dialectique de l’affrontement entre le capitalisme et le marxisme. Dès les premières pages, Kadhafi commence par critiquer le salariat : « Les salariés sont des sortes d’esclaves, quelque élevé que soit leur salaire [...], que l’employeur soit un individu ou l’État. » Il met en cause toute solution « charitable » envers les travailleurs.
 
Puis il pose comme principe que « la liberté de l’homme est limitée si quelqu’un d’autre contrôle ce dont il a besoin ». Car « des besoins résulte l’asservissement de l’homme par l’homme » ; par conséquent, les besoins fondamentaux de l’homme devront être sa possession « personnelle et sacrée : ce sont la nourriture, le vêtement, le logement et le transport ». Pour le revenu, il y a deux possibilités : la propriété, si l’on n’emploie personne (c’est le cas de la terre, qui « n’appartient à personne ») ; l’association à une entreprise socialiste, dans le cas où l’association des travailleurs est nécessaire. Il faut en tout état de cause abolir le salariat, ce qui pose un problème, non résolu, pour les fonctionnaires et tous ceux qui travaillent dans des activités nécessaires mais non productives (les avocats, par exemple). « Aucun individu n’a le droit d’exercer une activité économique pour acquérir plus de richesse qu’il n’est nécessaire pour satisfaire ses besoins, parce que cet excédent appartient aux autres individus » ; comme l’écrit encore Kadhafi : « Celui qui utilise ses talents pour prendre une part supplémentaire pour lui-même de la somme des ressources publiques est indubitablement un voleur. » Des tribunaux économiques siégeront à cet effet et prononceront des condamnations. Le salariat est néanmoins maintenu pour les fonctionnaires, qui auront le droit d’avoir des revenus plus élevés mais plafonnés. Plus de domestiques : « Les habitants d’une maison assureront eux-mêmes le ménage. » Ce système semble bien sommaire, mais Kadhafi en est conscient. Il écrit lui-même que la nouvelle société socialiste devra aboutir à la disparition du profit et de la monnaie, donc que des évolutions sont encore nécessaires.

Le 1er mai 1978, le colonel Kadhafi appelle les Libyens à prendre la direction de leurs entreprises et tous les travailleurs du monde à se libérer du salariat par l’association. À l’exception du secteur pétrolier, nationalisé à 51% en 1973, toutes les entreprises publiques ou privées sont transformées en entreprises autogérées après la « prise d’assaut (zahf) de leurs ouvriers qui accèdent ainsi au statut d’associés (churaka’) ; quant au secteur pétrolier, il traverse tous les événements sans être touché. L’opposition libyenne exilée à l’étranger accusera les pétroliers américains d’être les véritables soutiens du régime ; quoi qu’il en soit, la manne pétrolière permet toutes les expériences économiques et politiques dans la société libyenne, devenue le laboratoire d’expérimentation idéologique.
 
La bourgeoisie haute ou moyenne (c’est-à-dire les patrons d’industries, les propriétaires terriens, les propriétaires immobiliers, les commerçants, les importateurs...) a été dépossédée moyennant une indemnisation fixée par le comité populaire. Les fortunes déposées dans les banques libyennes ont été confisquées par le biais de mesures bancaires, telle l’impossibilité de retirer plus de 1 000 dinars libyens par semaine (environ 17 000 FF au cours du dinar de l’époque), ou encore l’obligation de changer les billets de banque (pour un total maximal de 1 000 DL). Les prix de l’or se sont envolés et, malgré diverses mesures gouvernementales, l’or est resté introuvable sur le marché libyen jusqu’au retour à la privatisation du petit commerce en 1988. Le système pousse à la limite sa logique : la voiture ou le camion doivent revenir à celui qui les conduit. Le commerce doit disparaître complètement au profit de supermarchés d’État, les avocats sont devenus des fonctionnaires à la disposition de tous les citoyens et l’administration judiciaire a été remplacée par des comités populaires.
 
Cette situation ne pouvait que précipiter la Jamahiriya dans des difficultés économiques considérables.

 Trois facteurs ont plongé la Libye dans une crise économique et sociale aiguë : la chute du prix du brut a fait réduire très fortement les recettes pétrolières (passant de 21 milliards de dollars en 1980 à 7 milliards en 1988) ; le boycottage pétrolier et aérien, imposé par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, auquel s’ajoute une attitude frileuse des autres pays européens qui, en réaction à la vague d’actes terroristes perpétrés sur leur sol, ont réduit sérieusement leurs relations politiques et économiques avec la Libye ; enfin, la politique économique libyenne elle-même, qui a amené le pouvoir à opter pour une politique d’austérité avec son train de mesures afin de réduire, sinon d’arrêter, les importations d’un certain nombre de produits jugés de luxe, créant ainsi une pénurie qui vient s’ajouter à celle qui est due déjà à la désorganisation totale de la distribution après la nationalisation du commerce privé.

 De plus, l’attitude intransigeante du colonel Kadhafi, qui n’hésite pas à déclarer « je suis un opposant à l’échelle mondiale », le conduit à un affrontement quotidien avec les pays et les régimes « impérialistes, sionistes et leurs valets arabes ». Elle brouillera la Libye avec presque tous les pays voisins. Même les pays « amis » ne bougent pas quand la Libye subira une attaque sanglante de la part de l’armée de l’air américaine, en avril 1986.
 
Devant cette situation, Kadhafi fait preuve de pragmatisme et, en 1987, surprend tout le monde en préconisant le retour au commerce privé et en proposant une réforme de la politique industrielle et agricole. En 1988, il ouvre les frontières avec la Tunisie et l’Algérie, et proclame « la libre circulation des biens et des personnes » entre les pays voisins. Cela provoque immédiatement un rush de milliers de revendeurs tunisiens qui s’emparent du secteur « informel » et décongestionnent ainsi le circuit officiel de distribution en mettant à la disposition du consommateur libyen les produits qu’il ne peut trouver dans les magasins d’État.
 
Cette crise est d’autant plus grave que le régime s’est engagé dans la réalisation de grands projets, dont le plus important et certainement le plus ruineux est celui de « la grande rivière artificielle ».

Pour bien comprendre l’action de Kadhafi, il ne faut jamais oublier les origines bédouines de l’homme, qui ne cesse de tenter de réaliser les rêves d’un bédouin, l’eau présente en abondance étant certes l’un de ses rêves les plus chers. Kadhafi, entouré d’experts, va donc proposer en septembre 1983, au C.G.P., un projet véritablement fantasmagorique : pomper l’eau de l’immense nappe phréatique des oasis de Koufra et du Fezzan, et l’amener vers les régions côtières de Tripoli et de Benghazi par un gigantesque réseau d’adduction d’eau de plus de 2 000 km à l’est et de 1 500 km à l’ouest. La fin des travaux était prévue pour 1990 (première tranche). Le coût de la première tranche s’élève à 3 300 millions de dollars. Son financement a posé quelques sérieux problèmes, car il avait été conçu pendant la période faste due à la cherté du pétrole ; depuis lors, la Libye ne disposant plus des mêmes recettes, c’est le contribuable libyen qui va financer en partie ce projet, le reste étant couvert par une aide substantielle de l’Arabie Saoudite, semble-t-il. La société sud-coréenne Dong Ah Construction Industrial Company remporte le contrat.

Deux cent soixante puits sont prévus à Tazerbo et à Sarir, l’eau arrivera au Jabal al-Akhdhar au rythme de 3 millions de mètres cubes par jour pour irriguer 180 000 ha (soit deux fois la surface actuellement irriguée en Libye). Le coût total du projet représente plus de deux fois celui du tunnel sous la Manche ! On peut légitimement se poser la question : est-il sensé qu’un pays désertique produise à grands frais ses propres cultures vivrières ? Les marchés maghrébin et méditerranéen ne lui permettraient-ils pas d’acheter toutes ces denrées à moindre frais ? L’enjeu, pour Kadhafi, est ailleurs : il faut prouver aux Libyens et au monde que la révolution est capable d’accomplir des miracles et que le rêve du bédouin, « transformer le désert en paradis de verdure », est possible grâce à elle. Plus encore, il va jusqu’à proposer à l’Égypte de lui faire partager l’eau précieuse en reliant la Grande Rivière artificielle au lac Nasser par des canaux. La première tranche de ce gigantesque projet a été réalisée et mise en fonction en septembre 1991.
 
Baisse du prix du brut ; Grands projets économiquement coûteux, hostilité de l’Occident, boycottage économique décidé par les États-Unis et plus ou moins suivi par les pays européens ; crise de trésorerie, guerre coûteuse au Tchad, politique ruineuse d’armement, tout cela conduit nécessairement à des mesures d’austérité très sévères, et c’est justement à ce moment-là que la Libye décide de réduire sérieusement le volume de la main-d’œuvre immigrée qui fait tourner, en réalité, un pan entier de son économie.

La politique d’immigration

Un des maux de la Libye est sa dépendance presque totale vis-à-vis de la main-d’œuvre étrangère, qu’elle soit spécialisée ou non. Pratiquement, tous les secteurs de l’économie ne fonctionnent que grâce à cette main-d’œuvre. Le colonel Kadhafi, conscient de la gravité de cette situation, a essayé à plusieurs reprises de s’y attaquer, sans jamais y parvenir. En 1984, les C.P.B. décidèrent, par une résolution adoptée par le C.G.P., de réduire cette main-d’œuvre et d’inciter les Libyens à la remplacer. Cette solution n’ayant de toute évidence aucune chance d’aboutir, des mesures draconiennes furent prises dès le début de l’année 1985. On commença par créer une « nationalité arabe », et on l’accorda à tous ceux qui la demandaient, en juillet de la même année, aux travailleurs égyptiens, d’abord, puis aux Tunisiens et à ceux des autres nationalités arabes, les immigrés qui n’avaient pas demandé la nouvelle nationalité étant priés de régulariser leur situation ou de quitter le territoire libyen. Kadhafi, dans une interview accordée à un journal tunisien, déclara : « Nous réservons un bon accueil à un million [sic] de Tunisiens qui disent nous voulons la nationalité arabe, la Jamahiriya est l’État des Arabes ; mais, lorsque quelqu’un vient uniquement pour prendre de l’argent pour le transférer à l’étranger, il est considéré comme un étranger... » La campagne commença le 9 août 1985 ; elle aboutit à l’expulsion de 32 000 Tunisiens, autant d’Égyptiens et 15 000 autres ressortissants arabes. De très graves difficultés dans la vie quotidienne et économique en résultèrent. De plus, les pays arabes dont les ressortissants avaient été les victimes de ces mesures entrèrent dans une crise ouverte avec la Libye. La Tunisie alla jusqu’à la rupture des relations diplomatiques, et le contentieux entre les deux pays s’alourdit durablement. Il ne fut réglé qu’après la chute de Bourguiba, avec le nouveau président Ben Ali. Après la normalisation des relations avec l’Égypte (1989), la Libye fit de nouveau appel à des immigrés égyptiens qui vinrent par dizaines de milliers travailler les nouvelles terres irriguées par la première tranche de la Grande Rivière artificielle.

Les résistances et les oppositions, et le débat sur la religion.

Cette politique d’austérité suscite, naturellement, une opposition grandissante non seulement de la part des ex-possédants mais également dans les autres couches de la société et particulièrement en milieu islamique. En effet, le colonel a voulu aussi réformer l’islam. Cette réforme tient en deux propositions. La première est que l’islam est, par essence, révolutionnaire et que ce sont les vieux cheikhs enturbannés et les féodaux qui en ont fait une religion rétrograde. Par conséquent, toute action révolutionnaire intérieure ou extérieure est a priori justifiée par l’islam selon l’idéologie officielle. En ce sens et uniquement en ce sens, on peut affirmer que Kadhafi se rapproche relativement de Khomeyni.

La seconde affirmation est que le hadith, c’est-à-dire la tradition orale du prophète Muhammad, n’est pas entièrement authentique et a été écrit après coup par des juristes sous l’influence de tendances politiques diverses, un siècle après la mort du Prophète. Selon Kadhafi, le musulman n’est pas tenu d’obéir à une sunna issue du hadith ; il doit s’en tenir au Coran seul. La sunna en islam sunnite est source de la loi. Elle se compose du Coran, du hadith (corpus des paroles du Prophète, reconnu par la communauté musulmane comme authentique) et de la sira, qui est la biographie du Prophète enregistrant ses faits et gestes (cette vie, parce qu’elle était celle de l’Envoyé de Dieu, est considérée comme exemplaire de piété et de vertu, et, par conséquent, tout musulman doit s’y référer). Pour être complet, ajoutons que seuls les orthodoxes musulmans, c’est-à-dire les sunnites, ont cette position ; les chiites et les kharijites, par exemple, ont une autre attitude envers la sunna.
 
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on trouve, dans la Proclamation du pouvoir du peuple du 2 mars 1977, texte créant la Jamahiriya, que le Coran constitue la « loi de la société », c’est-à-dire essentiellement celle qui concerne les ahwal ach-char‘iya (les rites religieux), et non la « loi de l’État » qui serait valable pour les institutions politiques. La formule libyenne s’oppose à celle des Frères musulmans : le Coran est notre constitution (al-Qur’an dusturuna). Mais il y a fort peu de chose dans le Coran concernant la politique. C’est dans la sunna et, mieux, dans les travaux juridiques ultérieurs, que l’on trouve des règles plus précises sur le fonctionnement de l’État. Or, en rejetant la sunna, l’idéologie du Livre vert rejette toute cette partie du droit musulman et surtout ceux qui interprètent la loi religieuse ; d’ailleurs, le texte de Kadhafi ne fait nullement référence à l’islam.

L’intérêt politique de ce refus est qu’il permet de briser l’influence des spécialistes de la sunna, les juristes (fuqaha’), les savants docteurs, les chefs de confréries... : toute une classe (moyenne) qui, par son prestige et par sa connaissance de la loi musulmane (chari‘a), aurait pu saper les fondements du pouvoir révolutionnaire. Kadhafi se trouve donc aux antipodes de Khomeyni. C’est tout un pan de la société libyenne qui est dans l’opposition, constituée par ce qu’on peut appeler les autorités religieuses, alors qu’en Iran ce sont justement ces religieux qui conduisent et radicalisent la révolution. Suprême défi lancé aux ‘ulama’ du monde musulman, Kadhafi prend la décision en 1978, à l’occasion du Nouvel An musulman, de remanier le calendrier islamique. Après avoir repris à son compte toutes les critiques ayant été faites avant lui de l’institution « archaïque » qui impose la vérification de visu de l’apparition de la nouvelle lune pour déterminer le début du mois du calendrier lunaire ; Kadhafi explique à ses auditeurs médusés que l’ère musulmane n’a pas commencé avec l’hégire (émigration du Prophète vers Médine en 622), mais à partir de la date de la mort du Prophète, dix ans plus tard. L’essentiel de son argumentation repose sur une comparaison des deux événements historiques : il affirme alors que c’est indéniablement la mort de Muhammad qui est l’événement le plus important puisqu’elle représente pour le monde musulman la fin de la prophétie et pour les « sunnites » la fin de toutes les prophéties, Muhammad étant « le sceau des Envoyés de Dieu ». C’est aussi d’elle que date la pérennité de la religion musulmane et toute la culture islamique. Si, après la mort du Prophète, ses compagnons étaient redevenus païens, il n’y aurait pas eu de monde musulman ni même d’islam. Le véritable miracle, c’est que la religion a continué et que l’islam s’est répandu dans le monde entier. À partir du 1er décembre 1978, la Jamahiriya fut le seul État musulman à faire commencer l’ère musulmane, et donc le calendrier musulman, à partir de 632 et non de 622 de l’ère chrétienne. Il y a donc dix années de décalage entre les deux calendriers : 1989 ne correspond pas en J.A.L.P.S. à l’an 1410 de l’ère musulmane mais à la fin du « XIVe siècle après la mort du Prophète ».

Ce débat sur la religion s’était beaucoup atténué depuis la parution du troisième chapitre du Livre vert qui ne choqua nullement les tenants de l’orthodoxie islamique, comme l’avait fait le deuxième chapitre. Mais à deux reprises, au cours de l’année 1980, une certaine fièvre monta à propos des prêches et sermons prononcés dans les mosquées et jugés par les comités révolutionnaires comme étant des discours d’opposition politique. L’affaire fut révélée par la radio qui, le 5 mars, lança un appel à la révolution religieuse pour « briser les tribunes des mosquées sur la tête de ceux qui justifient l’exploitation, l’injustice et l’esclavage », faisant allusion à quelques prêches assez timides faits par des imams « enturbannés » sur la disparition du salariat comme objectif de la Révolution. Au mois de juillet, Kadhafi reprend le même thème dans une khotba (prêche) à la mosquée de Jado. Il proclame que « les mosquées ne doivent pas être exploitées à des fins sectaires, ni pour des discussions politiques, économiques ou sociales, sans quoi elles deviendraient des lieux administratifs » ! Ce qui, à notre avis, est une conception très réductrice de la fonction de la mosquée. Or toute l’histoire de l’islam est là pour témoigner du rôle éminent de la mosquée, non seulement comme lieu de prière, mais comme lieu où, à l’occasion de la prière du vendredi, les musulmans peuvent écouter la khotba de l’imam, représentant du chef de la communauté. Ce discours traite généralement des problèmes sociaux et politiques du pays.

Il est vrai que fréquemment l’imam ne joue pas le jeu et parle un langage différent ou même hostile à l’autorité qu’il représente, mais rares sont les gouvernements qui ont réussi à faire taire ces imams récalcitrants. La Jamahiriya ne semble pas échapper à cette règle, sauf que, par rapport aux islamistes (fondamentalistes ou intégristes) ; Les rôles sont inversés, puisque le pouvoir politique en Jamahiriya tient un discours qui leur est favorable, et ce sont les tenants de la tradition et de la sunna - au pouvoir dans les autres pays musulmans - qui se réfugient dans les mosquées pour s’adresser du haut du minbar (chaire) à l’assemblée des fidèles. L’attaque du haram ach-charif de La Mecque et la riposte de l’armée saoudienne, aidée, semble-t-il, par des gendarmes français, a été l’occasion pour Kadhafi d’affirmer son hostilité envers le gouvernement saoudien. Il a contesté à l’Arabie Saoudite son rôle de gardien des lieux saints parce que son gouvernement a permis à des avions américains de survoler le haram, violant ainsi son caractère sacré de haut lieu de l’islam. Il n’a pas hésité à déclarer que le pèlerinage n’est pas valide puisque les « mécréants » ont souillé l’espace du temenos musulman. La volonté de nuire aux autorités saoudiennes est évidente mais ce qui est peut-être plus important, c’est que le « guide » veut passer pour un défenseur de la sainteté de la Kaaba et devenir ainsi, aux yeux des Libyens et de tous les musulmans, le champion de la pureté islamique.

Les forces d’opposition.

Plusieurs textes législatifs définissent le cadre de l’exercice légal de l’action politique en Libye et deux de ces textes sont particulièrement répressifs : le décret d’octobre 1969 sur la « corruption » politique et administrative et la loi no 71 de 1972 énonçant, dans son article 3, le principe de man tahazzaba khana, qui qualifie de trahison passible de la peine capitale toute forme d’activité fondée sur une idéologie contraire aux principes de la révolution. Ce principe a été évoqué chaque fois que le pouvoir arrête des opposants activistes ou présumés tels.

Malgré cela, il est certain que l’opposition libyenne existe. Elle est soit organisée, soit diffuse dans le tissu social. Celle qui est organisée vit en exil. Les formations d’opposition les plus connues sont des mouvements groupusculaires réfugiés en Arabie Saoudite (le Front national pour la sauvegarde de la Libye), aux États-Unis et en Grande-Bretagne (le Comité libyen pour la défense de la démocratie et des droits de l’homme), en Égypte et au Soudan, puis, depuis le renversement de Numeyri, en Égypte seulement (les groupes monarchistes de l’ancien régime). Les militants de ces mouvements, appelés par Kadhafi « chiens errants », ont revendiqué la plupart des attentats et actions violentes perpétrés en Libye. Kadhafi leur a lancé plusieurs fois un appel pour qu’ils rentrent en Libye en leur promettant le pardon. Plusieurs assassinats politiques commis par les comités révolutionnaires, en Italie, en Autriche, dans ce qui était alors la R.D.A, en Espagne et en Grèce ont visé des éléments de l’opposition libyenne afin de la faire taire.
 
Quant à l’opposition non organisée, elle est de loin la plus dangereuse pour le régime parce qu’elle ne l’attaque pas de front mais l’empêche d’agir comme il le voudrait à l’intérieur du pays en bloquant le mécanisme et en agissant souvent dans le cadre des institutions. Ces forces sont issues du tissu social lui-même : l’administration et ses fonctionnaires, l’armée régulière, les étudiants et les commerçants, en somme ce que l’on convient d’appeler les classes moyennes.

La position de l’armée relève du paradoxe : la révolution libyenne a été l’œuvre des officiers libres (unionistes), l’armée est choyée par le régime, les recettes pétrolières libyennes ont servi en partie à équiper l’armée du matériel le plus sophistiqué et le plus lourd des pays du Maghreb, le statut social des militaires est considéré parmi les plus enviables ; malgré tout cela, la dégradation des relations entre l’armée et son chef, latente depuis le début de l’engagement au Tchad, connaît depuis lors une nouvelle explicitation. Plusieurs mutineries, des actes de sabotage (celui du gigantesque arsenal, le 25 mars 1984, d’al-Abyar, est le plus spectaculaire). Un observateur du Middle East Journal (vol. XXXX, no 2, Spring, 1986) dénombre, au cours des seules années 1980 à 1983, autant d’attentats ou tentatives de coups armés qu’au cours des dix années précédentes. En octobre 1984, une des gardes personnelles de Kadhafi (une « kadhafitte ») est arrêtée et avoue, dans une longue et fastidieuse autocritique télévisée, qu’elle a tenté d’assassiner son chef à l’instigation d’opposants au régime. Depuis l’expédition hasardeuse en Ouganda et l’invasion du Tchad, l’armée libyenne allant d’échec en échec est plongée dans la morosité et le dépit. Les conditions dans lesquelles est mort, le 24 novembre 1985, le colonel Ishkel, commandant de la région militaire de Syrte et longtemps proche compagnon de Kadhafi avant de s’opposer à sa politique au Tchad, en sont la preuve.
 
En 1988, Kadhafi annonce que l’armée régulière va être supprimée ou, plus exactement, transformée en « garde nationale », et sera remplacée par « le peuple en armes ». Une des idées force du Livre vert est que le pouvoir, les richesses et les armes doivent être entre les mains du peuple.
 
Les étudiants, éléments perturbateurs en permanence, doivent faire leur service militaire. Sa durée, fixée d’abord à deux ans, est ramenée à un an en 1988.
 
Les commerçants, considérés jusqu’en 1987 comme des « improductifs » et voués à être remplacés par les magasins d’État depuis la nationalisation du petit commerce, ont fait la démonstration que, sans eux, c’est la pénurie, les queues interminables, le marché parallèle, etc. Ils sont appelés, depuis mars 1988, à rouvrir leurs boutiques ou à se constituer en (associations dont le statut est proche de celui des coopératives) et autorisés à exercer à nouveau leurs activités commerciales ; mais, en même temps, on ouvre les frontières aux voisins tunisiens et on les autorise à inonder les marchés de marchandises hétéroclites très appréciées par les Libyens.

L’administration, véritable bête noire du régime, dénoncée depuis le discours de Zouara comme parasite et sclérosée, va subir une tentative de démantèlement. Le 1er janvier 1987, Kadhafi annonce que la capitale administrative de la Libye est transférée à al-Jufra (à 250 km au sud de Syrte), ce qui implique pour les ministères de déménager de Tripoli pour s’installer dans la nouvelle capitale. Très vite, on s’est aperçu que l’entreprise était quasi impossible. On trouva alors une autre solution : la décentralisation. Plus de la moitié des ministères ont été supprimés et ont éclaté en « comités populaires de municipalité », c’est-à-dire que, dans chaque municipalité (qui est en fait une circonscription administrative de la taille des anciens gouvernorats), se trouvent, en plus des services de l’administration régionale, les services des ministères décentralisés (Justice, Enseignement, Équipement, Économie, Industrie, etc.). Toutefois, quelques ministères ont accepté de s’installer à Syrte, à Misrata et à Kufra, mais avec une équipe réduite de fonctionnaires ; ils baptisent alors l’ancien siège de leur ministère « annexe » et le tour est joué !
 
Les institutions libyennes sont donc complexes, profondément enracinées dans les événements de politique intérieure. Il n’y a pas à proprement parler de constitution. Il y a des textes publiés au Journal officiel : des discours du colonel Kadhafi, le Livre vert (publié aussi au Journal officiel, comme les textes législatifs), des résolutions du C.G.P. et la Proclamation du pouvoir du peuple du 2 mars 1977. Il n’existe pas de loi fondamentale, mais des textes, des usages définissant ou traduisant une idéologie. De même, théoriquement, il n’y a ni chef d’État, ni gouvernement, ni ministres, puisque c’est le peuple qui est souverain et qui exerce le pouvoir politique à travers les congrès populaires de base et son Congrès général du peuple. En fait, c’est là la clef de voûte du régime de la Jamahiriya qui, selon le principe « ni maîtres ni esclaves » (la sayyid wa la masud), offre en théorie un système proche de l’idéologie libertaire.

Mais la présence de comités révolutionnaires, à la tête desquels se trouve d’ailleurs Mu‘ammar Kadhafi ; « qui n’hésite pas à les critiquer sévèrement comme il l’a fait à la fin d’août 1988, et le rôle qu’ils jouent (même si ces comités n’ont pas la réalité concrète du pouvoir »), c’est-à-dire celui de « commissaires politiques » du régime, leur donnent un pouvoir idéologique exorbitant et, en dernière analyse, ce sont eux qui orientent, guident et, par conséquent, dirigent le pays... Toutefois, le C.G.P. a su refuser au guide certaines réformes : celle du statut de la femme, que Kadhafi a voulu libéraliser, ou celle de « l’enseignement à domicile », qui figure explicitement dans le Livre vert. En fait, le régime est peu banal, passionnant pour l’historien, déroutant pour le juriste et inquiétant pour les hommes politiques des pays voisins puisqu’il repose sur un modèle qui prétend à l’universalité et revendique l’appellation de Troisième Théorie mondiale.

La politique étrangère de la Jamahiriya.

L’héritage nassérien de Kadhafi est plus évident lorsqu’on aborde la politique étrangère de la Jamahiriya libyenne. Le problème central est celui de la Palestine. Pour Kadhafi, les sionistes ont spolié les Palestiniens de leur terre, avec l’aide des pays occidentaux, surtout des États-Unis, et à la faveur de la désunion du monde arabe. Il faut tout faire pour réinstaller les Palestiniens dans leurs droits et leur patrie. « La lutte contre Israël est éternelle : elle ne prendra fin qu’avec l’élimination de l’une des deux parties... » (discours du 19 mars 1974). Toute la politique libyenne sera sans cesse calculée en fonction de cet objectif : nuire à Israël, réinstaller les Palestiniens en Palestine pour enfin réaliser l’unité et la grandeur arabes.
 
Il s’agit là de la doctrine de Kadhafi, qui explique toute son action politique à l’échelle arabe et même sur le plan international. Tous les autres problèmes : la place de la Libye entre les deux blocs, les relations avec l’Europe et particulièrement avec la France, les relations avec ses voisins immédiats, les relations avec la Ligue des États arabes, avec les pays dits « modérés », les relations avec les pays africains, tout est pensé, analysé et orienté en fonction de cette doctrine.

Tout le reste de la politique étrangère libyenne tient compte de cette conception du problème israélo-arabe. La politique d’union « tous azimuts » de la Libye ne se comprend que si l’on tient compte de cet objectif vers lequel elle tend : la disparition d’Israël en tant qu’État sioniste. C’est pour cela que, dès la première année de la République arabe libyenne, ses dirigeants se sont très vite tournés vers l’Égypte et les pays du Machrek. La plupart des tentatives d’union ont été faites avec les pays du « champ de bataille » ; c’est seulement quand Kadhafi connaît l’échec à l’Est qu’il se tourne vers le Maghreb. Il est vrai que la Libye, plus que tout autre pays arabe, a besoin de ses voisins pour lui fournir la main-d’œuvre, qualifiée ou non, pour faire tourner son économie et former sa jeunesse ; rien que ce fait justifie largement la quête sans fin d’un partenaire pour un mariage d’amour, sinon de raison.

La politique africaine.

Héritier de Nasser, Kadhafi ne pouvait être qu’anticolonialiste et « neutraliste positif », donc non aligné, mais plutôt hostile à l’égard des Américains à cause de leurs responsabilités dans le conflit israélo-arabe, particulièrement lors de la guerre de Six Jours. À cette époque, Nasser avait affirmé que les Mirages israéliens avaient décollé des bases américaines de Libye pour attaquer l’Égypte et clouer au sol la flotte aérienne égyptienne. Le premier acte diplomatique de la jeune République arabe libyenne a été, par conséquent, d’exiger le départ des Britanniques et des Américains installés dans les bases de Tobrouk et d’al-Adem pour les premiers et de Wheelus Field pour les seconds. Cette politique anticolonialiste fera de la Libye le soutien permanent de tous les mouvements de libération nationale alors en activité. C’est au nom de cette solidarité anticoloniale que les Sahraoui révoltés contre l’Espagne au Rio de Oro et à la Saguia el-Hamara (le Sahara occidental) ont reçu un soutien efficace. Mais, quand, en 1973, le Polisario refusa l’annexion entreprise par le roi Hassan II, Kadhafi hésita à continuer de soutenir les Sahraoui, car il considérait à l’époque que l’annexion était un pas vers l’unité arabe. C’est seulement plus tard qu’il révisa sa position et accorda à nouveau son soutien aux Sahraoui tout en ne reconnaissant la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) qu’en avril 1980, après mûre réflexion. En revanche, chaque fois que l’occasion se présentait, la Jamahiriya essayait de favoriser, sans succès d’ailleurs, la formation d’une unité régionale entre la R.A.S.D. et la Mauritanie, comme en 1981 avec son plan en trois parties : fusion des deux pays sahariens, adhésion de la nouvelle entité au Front de la fermeté et, enfin, réalisation d’un « pacte révolutionnaire » entre l’Algérie et la nouvelle entité.
 
Quant aux relations avec les pays non arabes du continent africain, elles sont pensées et orientées d’après la même doctrine : lutte contre Israël et unité arabe. C’est ainsi que la Jamahiriya a joué un rôle de premier plan dans l’élimination de la présence israélienne dans les pays africains ; elle a obtenu la rupture des relations diplomatiques et la suspension de la coopération avec l’État hébreu, au prix de promesses, d’aide financière et même, dans certains cas, d’aides militaires, et elle n’a pas hésité à se porter au secours d’Idi Amin Dada en Ouganda, malgré les problèmes que cela lui a créés. Mais, là aussi, Kadhafi a échoué, puisque, le temps aidant, Israël a rétabli des relations diplomatiques avec tous ces pays africains.

En ce qui concerne le Tchad, l’affaire est beaucoup plus complexe. La Jamahiriya s’y trouve impliquée plus pour des raisons de sécurité que pour des raisons idéologiques ou de solidarité. La présence française était perçue par les Libyens comme une menace sur leur frontière sud ; ils craignaient que l’« axe Égypte-Soudan », profitant de la guerre civile et de la présence française, n’alimente des troubles dans le Fezzan oriental et surtout dans la bande d’Aouzou, annexée depuis 1973. Cette bande, qui représente une zone rectangulaire de 125 kilomètres de profondeur, longe la frontière nord du Tchad. En 1936, Laval et Mussolini décidèrent d’un commun accord que cette bande appartenait à la Libye. Cet accord, bien que non ratifié, se trouvait reporté sur les cartes françaises. Devenue indépendante sous le roi Idriss, la Libye, se prévalant de l’héritage des frontières coloniales, envoya un détachement militaire occuper symboliquement Aouzou. Kadhafi prit la décision d’annexer unilatéralement la bande en 1973. Le Frolinat puis Goukouni Oueddei, se trouvant en quelque sorte redevables à la Libye de son soutien et de son assistance, ne pouvaient réclamer le rétablissement de la souveraineté du Tchad sur la bande.

Pendant cinq ans, les hostilités entre Libyens et Tchadiens n’ont pas cessé, les oasis, villages et villes étant perdus par les uns, reconquis par les autres ; Faya-Largeau fut tour à tour prise, perdue puis reprise par Habré, grâce à l’aide française et américaine. Même l’oasis d’Aouzou fut perdue par les Libyens puis vite reconquise. La doctrine libyenne a été exprimée plus d’une fois : la bande d’Aouzou est une terre libyenne ; le Tchad a une importance stratégique pour la Libye ; ce sont les Tchadiens du G.U.N.T., le gouvernement légitime, qui font la guerre au gouvernement rebelle de Hissène Habré ; les Libyens ne font qu’aider le G.U.N.T. ; il n’y a pas de troupes libyennes au Tchad.
 
La doctrine française est aussi claire : le gouvernement français aide le gouvernement tchadien à reconquérir son territoire, conformément aux accords passés entre les deux États ; l’armée française est cantonnée au sud d’une ligne qui longe le Tchad au 32e parallèle ; la France empêchera la Libye d’attaquer le Sud mais n’aidera pas Hissène Habré à reconquérir le Nord ; les troupes françaises partiront du Tchad dès que les Libyens en feront autant.
 
Le 15 juin 1984, Kadhafi déclare à Vienne : « Nous sommes prêts à partir du Tchad pour autant que la France fasse de même » ; le 17 septembre 1984, Paris et Tripoli annoncent la conclusion d’un accord aboutissant à « l’évacuation totale et concomitante du Tchad des troupes françaises et des éléments libyens d’appui au G.U.N.T. ainsi que de la totalité de leurs équipements et armements respectifs, et cela du 25 septembre 1984 au 15 novembre 1984 ».
 
Le 15 novembre 1984, le président Mitterrand rencontre Kadhafi en Crète pour mettre un point final à l’affaire tchadienne, mais la réalité du retrait des troupes libyennes est contestée par le gouvernement d’Hissène Habré. Lors du sommet franco-africain de Bujumbura, qui a lieu du 11 au 12 décembre 1984, la France précise sa position : la France n’utilisera pas la force pour contraindre Tripoli à respecter l’accord du 16 septembre 1984 ; elle n’interviendra qu’« en cas de franchissement de la ligne rouge » (le 22e parallèle) ; elle n’aidera pas militairement le Tchad à reconquérir le Nord ; la solution du problème tchadien est entre les mains des Tchadiens eux-mêmes.
 
À partir de ce moment, on assiste à la naissance de fortes dissensions au sein du G.U.N.T. ; le 5 juillet 1985, apparaissent les premiers indices d’un désaccord avec la Libye. Finalement, réunis à Cotonou, les huit tendances du G.U.N.T. décident d’ouvrir les négociations avec Hissène Habré et de revoir leurs relations avec la Libye. La rupture entre Hissène Habré et son commandant en chef, Idriss Déby, va permettre à la Libye de prendre sa revanche. Elle fournit à Déby, réfugié au Soudan, l’armement et les véhicules. En moins d’un mois (du 10 nov. au 1er déc. 1990), l’ancien bras droit de Habré réussit à s’emparer de Tiné (sur la frontière soudanaise), puis d’Abéché et de N’Djamena, que Hissène Habré a quitté pour se réfugier au Cameroun. Ce bouleversement a été possible d’abord parce que Déby sait parfaitement utiliser la mobilité de ses troupes grâce aux Toyota fournis par la Libye, ensuite parce que la France a laissé faire en s’interdisant de s’immiscer dans une affaire tchado-tchadienne et enfin parce que Hissène Habré, par son autoritarisme et son despotisme, a perdu tout soutien dans le pays et surtout dans sa propre armée.
 
La Libye semble bénéficier, depuis ce bouleversement, d’une attitude bienveillante de la part du nouveau régime tchadien, et la France prend la décision de réduire sa présence militaire. Quant à l’affaire de la bande d’Aouzou, sous le gouvernement Habré, les deux pays l’ont portée devant la Cour internationale de La Haye le 3 septembre 1990.
 
Autre signe de détente dans la région, les organisateurs français du rallye auto-moto Paris-Dakar ont fait passer l’itinéraire du rallye en janvier 1989 par la Libye, et Kadhafi a envoyé son fils aîné, à bord d’une magnifique Yamaha, recevoir chaleureusement les coureurs du rallye. Il y avait à peine un an, le Fezzan était considéré comme zone militaire !

Les relations difficiles avec les Etats-Unis.

Cette constance de la politique étrangère libyenne, caractérisée par sa position irrémédiablement « anti-impérialiste », aura deux conséquences. La première est que le processus de rupture avec les États-Unis s’accomplit au fur et à mesure que ce pays se trouve impliqué dans les conflits qui touchent directement la Jamahiriya. Avec l’arrivée du président Ronald Reagan à la Maison-Blanche, la crise entre les deux pays, de la gesticulation verbale à la démonstration de force, montera crescendo jusqu’à l’affrontement armé (bombardement de Tripoli et de Benghazi dans la nuit du 14 au 15 avril 1986). Les États-Unis tiennent Kadhafi pour principal responsable - avec l’Iran et la Syrie - des séries d’attentats dans le monde. Ils tentent d’abord de toucher l’économie libyenne : injonction faite aux compagnies pétrolières américaines de ne plus travailler avec la Libye, rapatriement des citoyens américains (non suivi d’effet, du moins dans l’immédiat), arrêt de l’importation du pétrole libyen, etc. Voyant que cet embargo n’a permis ni d’étouffer l’économie libyenne ni d’arrêter les actions terroristes, d’après eux téléguidées par Kadhafi, ils prennent prétexte d’un problème apparemment mineur pour faire une démonstration de leurs forces afin d’intimider les Libyens : le différend relatif à la limite des eaux territoriales du golfe de Syrte. La Libye considère le golfe comme « mer intérieure libyenne », ce que les États-Unis contestent. Le prétexte est tout trouvé pour maintenir la pression sur Kadhafi. Périodiquement, la VI° flotte viendra faire ses manœuvres au large du golfe, testant les réactions de l’armée libyenne. Il s’ensuit une série d’incidents, les 19 août 1981, 8 août 1983, 27 juillet 1984, 14-16 et 24-25 mars 1986. L’attentat sanglant (2 morts et 204 blessés), commis le 5 avril 1986 contre une discothèque berlinoise fréquentée par des soldats américains, permet à la police allemande - d’une manière non convaincante d’ailleurs - de mettre en cause la Libye. Les États-Unis considèrent alors que le moment est venu de donner « une leçon » à la Libye. Ils décident de bombarder la caserne où se trouve la résidence du chef libyen à Tripoli, ainsi qu’un quartier de Benghazi. Ils feront tout, sans y parvenir totalement, pour convaincre leurs alliés européens de la justesse de leur analyse et pour obtenir d’eux un soutien sinon un appui qui aille au-delà de la simple compréhension politique.

Le général Vernon Walters est chargé de cette délicate mission. Seule la Grande-Bretagne, confrontée elle aussi, deux ans plus tôt, à une agitation suspecte du Bureau populaire libyen (ambassade) de Londres, accordera un appui concret à l’action punitive des États-Unis en permettant aux bombardiers américains de partir de la base de Lakenheath. Dans la nuit du 14 au 15 avril 1986, l’opération Eldorado Canyon est lancée et dix-huit bombardiers F 111 lâchent leurs bombes sur les deux objectifs, faisant une centaine de victimes (37 morts et 98 blessés), presque toutes des civils ; parmi elles serait la fille adoptive de Kadhafi ; quant à ce dernier, il est sain et sauf.

La guerre du Liban n’a pas arrangé les choses : le rôle des États-Unis et le droit de veto utilisé cinq fois pour contrer la riposte arabe aux Nations unies sont violemment dénoncés. La collusion des pays arabes modérés avec le « Grand Satan » est condamnée, et la Libye, jusqu’à la fin de 1987, reste campée derrière ces positions tranchées et excessivement inconfortables ; il ne faut pas oublier que la Jamahiriya est soumise à un boycottage économique très sévère qui a fait fondre sa trésorerie au point que, déjà en 1981, elle a été obligée de contracter un prêt auprès du Koweït et qu’elle a demandé au F.M.I. de lui accorder l’autorisation de faire usage de tirages spéciaux (D.T.S.).

À la veille de l’année 1988, la Jamahiriya semblait être bien isolée, mais, au cours de l’année, elle a commencé à réviser sa politique. Sur le plan intérieur, elle amorce timidement une politique d’infitah en dénationalisant le petit commerce et en libérant les prisonniers politiques par une opération aussi spectaculaire que médiatique : la démolition des bâtiments de la prison centrale ; et, sur le plan extérieur, tout en détruisant au bulldozer les postes de la frontière tuniso-libyenne, elle révise ses relations avec les pays voisins dans le cadre d’un projet qui semble faire leur unanimité, et qui comble de bonheur le « guide » Kadhafi : l’union du Maghreb, en tant que première étape vers l’unité arabe...

La Libye est mise à l’index sur le plan international, accusée d’avoir commandité les attentats contre deux vols réguliers, l’un de la Pan Am (1988) et l’autre d’U.T.A. (1989). Des mandats internationaux ont été lancés contre des agents libyens qui auraient été à l’origine de ces attentas, mais le gouvernement de Tripoli refuse de les livrer ; les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France saisissent le Conseil de sécurité qui décide un embargo aérien et pétrolier contre la Libye. Celle-ci est, en 1992, plus isolée que jamais sur les scènes arabes, africaine et internationale.

Pour toutes ces raisons, elle adopte depuis 1989 un profil bas qui explique son absence quasi totale sur le terrain arabe lors de la guerre contre l’Irak en 1991, alors que, depuis la mort de Nasser, Kadhafi a tout fait pour être le nouveau champion de l’arabisme.

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