Juger n’est pas jouer.

Samedi 29 octobre 2011, par Benoît Gousseau // La France

Dans la lignée des grands critiques des lettres françaises, cet éclectique cultive un art du paradoxe qui le met à part dans le paysage médiatique des faiseurs et défaiseurs de succès éditoriaux.

L’HOMME nous reçoit dans le capharnaüm ordinaire d’un bureau de rédacteur en chef des pages culturelles de l’hebdomadaire Valeurs actuelles où il officie. Mais c’est aussi celui du luxueux Jour de Chasse qu’il co-dirige. Critique, écrivain (son roman L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident. La Différence éditeur, a obtenu en 2009 le Prix des Deux Magots) et chasseur, ce sont les trois casquettes de cet amoureux de la vie au sourire jovial qui sait autant se délecter que se moquer. Chasseur de grands fauves des lettres, il l’est aussi, à travers le monde, des seigneurs des hauts plateaux, des cimes ou de la savane. Pour lui, comme pour d’autres la corrida ou la course au large, la chasse est une communion avec la nature et elle enseigne l’humilité face à ses lois. Elle lui permet aussi de courir le vaste monde en reporter, et de regarder la littérature avec un recul salutaire. Le microcosme par trop nombriliste de la république des lettres n’est pas son univers.

POINT D’ANIMOSITÉ

Sous sa rondeur apparente, Bruno de Cessole est un bretteur courtois. Ni polémique, ni captive des modes, sa plume gratte au plus soucieux de la substantifique moelle des innombrables auteurs qu’il dévore chaque jour. Car enfin, critique n’est pas un vilain mot dans son vocabulaire. Il en revendique au contraire la noblesse et sait les devoirs qu’implique son exercice. Mieux, il accepte qu’il ne se conçoive pas de bonne critique sans humeur, et moins encore sans ironie, cet auxiliaire incontournable de la raison. À l’inverse de bien de ses confrères trop souvent mués en supplétifs des faiseurs de modes, Bruno de Cessole pratique la critique en rase campagne, indépendamment des cénacles. Cela lui permet d’afficher un style. En même temps que le trait de sa langue est brillant, le tour est élégant, la pointe qui enfonce est tout en grâce : il ne veut tuer personne. L’arme des mots n’est que pour d’autres mots. En couvrant de son encre les écrivains qu’il aime ou conteste, il dessine leur silhouette pour mieux la faire voir.

L’éclairage est parfois violent, mais jamais empreint de méchanceté. Son observation la plus négative conserve toujours un certain tact. Point d’anachronisme du langage, non plus, chez cet honnête homme, au sens du XVIIe siècle que les humanités ont aussi conduit aux études historiques c’est Pierre Chaunu qui le poussa vers le journalisme. Son article sur Sartre dans l’ouvrage qui réunit quelques figures de son panthéon littéraire (Le Défilé des réfractaires, L’Éditeur, 590 pages, 24 euros), est à cet égard exemplaire. C’est que, curieux d’expliquer, il ne range personne dans des tiroirs pré-étiquettés. Certes, Cessole est de la rive droite des lettres, parce que l’on est toujours de quelque part, mais il est en cela d’abord héritier de Chateaubriand, Balzac et Barrès. Et s’il se sent en famille avec Nimier, Déon, Raspail ou Volkoff, c’est sans tourner le dos à l’oeuvre de Malraux, Camus et Gracq. Renouant en cela avec Sainte-Beuve, l’éclectisme est sa liberté.

UN ÉCLAIREUR

Amoureux de la France par éducation, ce fils de militaire dont les études secondaires à l’étranger ont ouvert l’esprit, l’aime aujourd’hui plus intimement encore, non comme un dévot, mais en servant sa langue au plus près de ses chefs-d’oeuvre. Point d’effets de manche dans le langage de ce journaliste et écrivain : il n’est, à rebours de ce qui se porte hélas si bien aujourd’hui, ni procureur ni avocat. Est-ce dans la fréquentation de Joubert, ce trop modeste proche de Chateaubriand que notre homme a gagné cette « politesse aimable » qui, dans sa conversation littéraire, humanise ses traits les plus acérés ? Certes, Bruno de Cessole ne craint pas de raturer dans le vif des livres, mais il dit singulièrement les meilleures choses en ouvrant la route de nos prochaines lectures. Rien d’assez définitif ou sentencieux, qui nous priverait de nos propres amours ou désamours. C’est un éclaireur. Une estafette dans la morne plaine, la forêt profonde, la montagne sacrée où il trace la piste que nous emprunterons. Il s’adonne peu au coup de sang, laissant les faisceaux de sa réflexion balayer la pénombre de la grotte. À nous d’y saisir le détail qui nous parle le mieux parmi ceux que sa lampe a dévoilés.

« La paradoxale humilité du critique consiste à cultiver son moi dans l’admiration ou la répulsion de l’écrivain qu’il scrute », nous confie-t-il. Pour paraphraser Céline, comment devenir soi-même avant de mourir, est tout l’art de l’écrivain, mais aussi celui du critique qui en est souvent également un. Sainte-Beuve, ici encore, n’est pas loin. Il s’agit bien de concevoir que le critique est celui qui, plus que de dresser un inventaire, est celui qui « nomme les esprits ». Bruno de Cessole s’y emploie. Qu’elle s’enthousiasme ou déverse une saine moquerie, sa prose est volubile : flot maîtrisé en longues périodes classiques ponctuées de claquantes vagues. Pas de formules à l’effet facile, mais des agencements de mots sans compromission qui font mouche. Des envois qui marquent à la culotte le sujet. Un mascaret souvent jubilatoire, mais qui ne se regarde pas passer sous les ponts de l’applaudimètre. C’est comme ça et c’est tout. La phrase se meut, s’émeut et meurt. La rive trouble, tendre ou vigoureuse des auteurs scrutés s’y révèle plus précise, sa ligne originelle mieux dessinée par le commentaire. Aucun jugement littéraire, esthétique ou artistique n’est raisonnable, semble-t-il nous dire. Il met dans le mille ou pas. À l’aulne de cette approche de la critique, Bruno de Cessole est un habile archer. Suivre ses tirs est un plaisir.

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