Jésus. Le jour de la naissance du rédempteur.

Vendredi 29 décembre 2006, par Paul Vaurs // La Religion

Il est peu de personnages historiques dont l’influence sur l’histoire de
l’humanité ait été aussi grande que celle de Jésus, eu égard à la durée
exceptionnellement courte de sa prédication. Il n’a pas fondé de religion et
sa vie n’est en rien comparable à celle du Bouddha, de Confucius ou de
Mahomet dont l’activité s’exerça durant des années. Et pourtant, depuis deux
mille ans, son enseignement est sans cesse repris et commenté par ses
fidèles, sa personne vénérée comme celle du Fils de Dieu, la foi en lui
annoncée en toutes les langues de la terre.

Les non-chrétiens et les adversaires même du christianisme reconnaissent en
lui une personnalité hors de pair et chacun interprète son ouvre et son
message en fonction de ses options philosophiques ou politiques. Jésus est
tour à tour présenté comme un moraliste, un maître à penser, un idéaliste un
peu rêveur, un messager du socialisme ou un révolutionnaire. Le personnage
historique a depuis longtemps donné naissance au mythe. Cela est d’autant
plus normal que Jésus n’a rien écrit.

Les Évangiles, qui sont notre seule source documentaire, ne sont pas des
biographies de Jésus, ni un compte rendu de ses discours. Elles sont un
témoignage de la foi des premiers chrétiens (cf. ÉVANGILES et nouveau
TESTAMENT). S’ils font constamment référence à des événements de la vie de
Jésus, s’ils rapportent ses paroles, c’est sous la forme d’une prédication,
d’une annonce du Christ. Aussi bien, les faits que l’historien peut avancer
concernant la vie de Jésus se réduisent-ils à peu de chose. Originaire d’une
province obscure de l’Empire romain, il a sans doute une trentaine d’années
lorsqu’il commence un ministère public, d’abord dans l’entourage de
Jean-Baptiste, qu’il quitte bientôt pour aller prêcher en Galilée, sa
patrie, où il recrute des disciples. Son enseignement, enraciné dans la
tradition religieuse et scripturaire juive, est pourtant marqué d’une
autorité particulière. Il ne commente pas les Écritures et n’ergote pas sur
les articles de la Loi, comme le font les rabbis pharisiens, mais parle
comme un prophète inspiré, annonçant la venue imminente du Royaume de Dieu
et la nécessité de se soumettre, avant qu’il ne soit trop tard, à la volonté
de Dieu, qu’il appelle son Père.

Il utilise un langage clair, des images et des paraboles simples,
accessibles au peuple. Cet enseignement et les guérisons qu’il accomplit,
comme le font d’autres rabbis, attirent sur lui l’attention des Galiléens,
mais aussi l’hostilité des rigoristes pharisiens, qui le considèrent comme
un gêneur et cherchent à le prendre en faute. Quelques mois plus tard, Jésus
monte à Jérusalem avec ses disciples pour la Pâque. Les Évangiles nous le
montrent enseignant dans le Temple, aux prises avec les légistes et les
membres du sacerdoce. Arrêté de nuit, abandonné par ses amis, il est mené
devant le sanhédrin réuni à la hâte, puis conduit chez le procurateur
romain, Pilate. L’accusation portée contre Jésus, lors de sa comparution,
est d’ordre politique : il se serait dit « roi des Juifs ». Il est condamné
à être crucifié et meurt sur la croix, sans doute la veille de la Pâque,
sans qu’on puisse préciser l’année (autour des années trente). Bientôt
après, ses disciples proclameront leur certitude que leur maître est
ressuscité.

Au total, ce que l’on connaît le moins mal du Jésus historique, ce sont les
dernières heures de sa vie, qui représentent une bonne part de la matière
évangélique, et surtout son enseignement. Mais le lecteur des Évangiles,
historien ou non, se retrouve finalement devant la question que se posaient
déjà ses contemporains : « Qui est-il ? » [cf. CHRISTOLOGIE] . À cette
question, le Nouveau Testament donne la réponse de la foi.

Juif fervent, Jésus est pourtant entré en conflit avec les sages et les
officiels de son peuple. Il a annoncé un Royaume et ce Royaume n’est pas
venu. Il a entraîné des hommes derrière lui et, très vite, c’est lui qui est
traîné au supplice des esclaves. Tout est alors fini et pourtant la foi
reprend... Que de paradoxes autour de cette personne que chacun croit
connaître et qui échappe à toute classification. Mais n’est-ce pas ce qui
fait qu’il a pu si aisément franchir les frontières de son siècle et celles
de sa nation ?

Le problème historique

Les sources.

Devant l’indigence et le caractère incertain des documents païens ou
juifs concernant Jésus, notre seule source est constituée par les quatre
Évangiles. Encore ne sont-ils pas unanimes. Ils sont une prédication, une
annonce de la foi, et chaque Évangile, par la manière dont il rapporte tel
fait ou telle parole, par le cadre dans lequel il les insère, peut lui
donner un sens et une interprétation différentes. La comparaison des trois
premiers Évangiles, dits synoptiques, est instructive à cet égard, pour les
péricopes qu’ils ont en commun. Quant au quatrième Évangile, dit selon Jean,
il représente une construction théologique élaborée dans laquelle il est
difficile de distinguer ce qui pourrait être parole de Jésus et ce qui est
commentaire du rédacteur. Cet Évangile a pourtant conservé des faits dignes
de foi, notamment lorsqu’il rectifie les données des Évangiles de Matthieu,
Marc et Luc. Au reste, tous les Évangiles sont tributaires de la tradition
orale qui a véhiculé jusqu’à eux la matière qu’ils utilisent. Nulle part ils
ne livrent des faits bruts. Un récit évangélique n’est pas une tentative de
biographie et, lorsqu’il rapporte une parole, il cherche à transmettre un
enseignement et non la littéralité des paroles du Maître. Mais la critique
ne reste pas dépourvue.

Une meilleure connaissance de l’araméen, langue maternelle de Jésus,
l’étude de l’histoire des formes littéraires prises par la tradition, celle
de l’histoire de la rédaction offrent à l’historien un certain nombre de
points d’ancrage solides, en particulier pour reconstituer ce qu’a pu être
l’enseignement de Jésus, non dans sa forme exacte mais du moins dans
l’essentiel de ses affirmations. Pour ce qui concerne les événements précis
de la vie de Jésus, il faut se montrer beaucoup plus circonspect. Nul
n’oserait plus, de nos jours, écrire une vie de Jésus comme celles qui
virent le jour au XIX° siècle. L’imagination suppléait alors au silence des
sources ; on faisait appel à une psychologie de Jésus qui était le plus
souvent celle de l’auteur.

L’ouvrage d’Albert Schweitzer sur l’histoire des vies de Jésus a mis un
terme définitif à ce genre de projet. Quant à l’entreprise inverse, quant
aux thèses des mythologues qui, devant les difficultés rencontrées par
l’historien, ont pensé les résoudre toutes en expliquant les Évangiles comme
un mythe solaire ou un drame sacré purement symbolique, elle ne résiste pas
à l’analyse. L’étude des Évangiles permet de dire, non seulement que Jésus a
existé, mais encore bien plus.

Le milieu.

La Palestine, à l’époque de Jésus, vit sous l’occupation romaine. La
succession d’Hérode le Grand, en 4 avant J.-C., et le partage de son royaume
entre ses trois fils ne se firent pas sans mal. Dès ce moment, la révolte
gronde partout, et notamment en Galilée où Judas de Gamala provoque deux
soulèvements avant d’être exécuté. Peu après l’arrivée de Pilate à Jérusalem
en 26, une émeute est matée avec férocité. La situation politique est
tendue, l’insurrection souhaitée par les nationalistes, qui mêlent dans une
même haine l’occupant et ceux qui collaborent avec lui. La situation
économique n’est pas meilleure : les impôts, les réquisitions et les corvées
pèsent lourdement sur la population. Les trois grands partis juifs du temps
n’ont pas tous la même attitude envers les Romains. Du point de vue
religieux, ils ont tous en vue l’observance des commandements mosaïques, si
bien que le judaïsme se présente plus comme une orthopraxie que comme une
orthodoxie. Les esséniens eux-mêmes, qui vivent en marge de la société et du
Temple, ne sont pas rejetés de la communauté juive.

Les sadducéens.

Le parti des sadducéens n’est pas fortement organisé. Il se confond avec
une classe privilégiée : le grand sacerdoce et les familles influentes et
riches. C’est sous Jean Hyrcan (135-107 av. J.-C.) qu’ils sont devenus un
parti de gouvernement ; et ils ont constamment lutté avec les pharisiens
pour conserver ou reprendre le pouvoir. Depuis la conquête romaine, ils
savent se montrer conciliants avec les pouvoirs successifs, mais se
confinent de plus en plus dans le Temple, en conservant toute leur influence
sur la caste sacerdotale. Ils sont essentiellement conservateurs,
n’observant que la loi écrite et refusant tous les apports de la tradition
pharisienne. Seul, le Pentateuque (les cinq livres de la Loi) fait autorité
à leurs yeux et ils n’ont jamais admis les idées introduites plus ou moins
récemment dans le judaïsme : le destin et la prédestination, l’angélologie,
la croyance aux esprits, la résurrection, la rétribution finale. Ils ne
partagent pas l’attente messianique de nombre de leurs compatriotes. Ils
méprisent le peuple, qui le leur rend bien. « Les sadducéens ne persuadent
que les riches, le peuple ne leur est pas favorable », écrit l’historien
Flavius Josèphe.

Les pharisiens.

Le même Josèphe définit les pharisiens comme un « parti qui semble plus
religieux que les autres et commente les lois avec plus de soin ». La
législation qu’ils proposent au peuple remonte, selon eux, à la « tradition
des Pères ». Cette utilisation des traditions leur permettait de préciser la
Loi - par exemple, ce qu’on pouvait faire ou ne pas faire le jour du
sabbat -, d’en réinterpréter les exigences, mais parfois aussi de la
modifier en fait, lorsque leurs précisions arrivaient à tourner le
commandement. Deux écoles, l’une très rigoriste, l’autre plus ouverte,
partageaient les pharisiens en deux tendances au début de notre ère. Mais
tous raisonnaient en casuistes, et ils n’hésitaient pas à donner à la
tradition la primauté sur la Loi. Une de leurs grandes réussites est la
synagogue, qui fut l’instrument de leur influence sur le peuple. La
synagogue désigne à la fois la communauté qui se réunit et le lieu où elle
le fait. On s’y retrouvait le jour du sabbat pour la prière, la lecture de
l’Écriture et l’homélie. Pendant la semaine, elle servait d’école, et l’on
s’y instruisait de la Loi. Pour la plupart farouchement nationalistes, les
pharisiens exécraient les Romains.

Les esséniens et les zélotes.

Les esséniens menaient une vie communautaire, retirés dans le désert de
Juda. Ils sont bien connus depuis la découverte d’une part importante de
leur bibliothèque et de leur établissement monastique au bord de la mer
Morte. On sait par ailleurs que des esséniens vivaient aussi dans les
villes, comme des membres d’un tiers ordre. De recrutement surtout
sacerdotal à l’origine, ils avaient rompu avec le culte du Temple, dont ils
jugeaient les cérémonies souillées par un sacerdoce impur. Comme ils
suivaient un ancien calendrier sacerdotal différent du calendrier officiel,
ils se trouvaient coupés de la vie et des fêtes religieuses juives. Tous
étaient des volontaires ; avant leur admission définitive dans la secte, ils
devaient passer par un postulat d’un an et un noviciat de deux ans. Ils
étaient soumis à une règle très stricte qui dictait des principes de
hiérarchie et de rigoureuse obéissance. Les biens étaient mis en commun. Les
esséniens avaient pour rites des bains quotidiens de purification et un
repas sacré pris chaque jour en commun. Le but de cette vie communautaire
est de faire en tout la volonté divine, d’étudier sans cesse la Loi et de
mener une vie sainte qui réponde à ses exigences. Le caractère ésotérique de
la secte, tant pour les ordonnances que pour les doctrines, est fortement
marqué. On y enseigne un dualisme strict qui partage le monde et les hommes
en deux camps : celui de la lumière, du bien et de la vérité (le parti de
Dieu) et celui des ténèbres, du mal et du mensonge (le parti de Bélial). Au
contraire des pharisiens, les esséniens pratiquent, dans leurs commentaires
de l’Écriture, une exégèse inspirée. Les spéculations messianiques y
fleurissent. La secte se prépare à la guerre apocalyptique et attend la fin
pour la génération présente.

Enfin, c’est à cette époque aussi qu’apparaît le mouvement zélote, dont
les origines restent obscures, mais dont on sait qu’il rassemble les
partisans d’une action directe et immédiate contre l’occupant et ses
complices. Tout incident leur est une occasion de déclencher une émeute.
Redoutés des sadducéens, désapprouvés par les pharisiens, leur influence va
croissant au point qu’ils entraîneront une grande partie du peuple lors de
la guerre juive.

Les prises de position de Jésus et les sectes

Ces diverses sectes ne réunissent pourtant qu’une faible partie du peuple
juif. Josèphe estime que le parti des pharisiens, le plus nombreux, ne
dépasse pas six mille membres. La grande majorité des juifs constitue ce que
les pharisiens appellent « le peuple du pays », sur lequel on n’est guère
renseigné.

Il est important de pouvoir situer l’activité de Jésus dans ce contexte.
En effet, Jésus sera très vite en butte à l’opposition des sadducéens, qui
le considèrent comme un fauteur de troubles et montreront leur hostilité
lors de son jugement. Certains pharisiens ont pu manifester de la sympathie
pour lui et, dans son enseignement, on retrouve quelques formules proches
des sentences pharisiennes. Mais, en stigmatisant leur légalisme étroit et
la charge insupportable des observances qu’ils imposent aux juifs pieux, en
dénonçant ceux qui n’ont que l’apparence de la piété, en les accusant de
prendre le détail pour l’essentiel et la tradition pour la Loi, Jésus fera
des pharisiens ses adversaires les plus redoutables, qui ne le lui
pardonneront pas. Les Évangiles ne mentionnent pas les esséniens que Jésus a
pourtant connus lorsqu’il était auprès de Jean-Baptiste. Si Jésus ne
partageait ni leur haine pour les pécheurs ni leur obsession de la pureté
rituelle, sa proclamation d’un bouleversement prochain n’est pas sans
rapport avec l’espérance apocalyptique recueillie par l’essénisme. Enfin,
Jésus a dû prendre plusieurs fois position à l’égard des aspirations
zélotes, au sujet de l’impôt dû à César, par exemple. Sans doute a-t-on dû
le prendre, ici ou là, pour un sympathisant zélote, d’autant plus facilement
que quelques-uns de ses disciples avaient des attaches avec le mouvement
zélote ; cela est certain pour Simon, dit le Zélote, vraisemblable pour
Judas, et possible pour Pierre et les deux fils de Zébédée. Au moment de son
arrestation, l’un d’eux tirera l’épée. Cette équivoque sera utilisée devant
Pilate par ses accusateurs, qui le dénonceront comme incitant la nation à la
révolte, empêchant de payer le tribut à César et se déclarant le Messie-Roi
(Luc, XXIII, 2).

Jésus et son ministère.

La date et le lieu de la naissance de Jésus ne sont pas connus avec une
grande précision. Les nombreux problèmes posés par les Évangiles de
l’enfance laissent bien des incertitudes. La tradition le fait naître « dans
les jours d’Hérode », c’est-à-dire quelques années avant notre ère, dont le
point de départ ne fut fixé qu’au VIe siècle. Ses contemporains le
connaissaient comme Galiléen, originaire de Nazareth, et ses compatriotes
voyaient en lui « le fils de Joseph le charpentier » et « le fils de
Marie ». Ses frères et sours sont mentionnés dans les Évangiles. Il est très
possible que cette famille, comme d’autres familles juives, ait été de la
descendance de David. Jésus ne s’en prévaudra pas, et il embarrassera même
les scribes par une question au sujet de l’ascendance davidique du Messie,
telle qu’ils l’enseignaient (Marc, XII, 35-37). On ignore tout de son
enfance et de son adolescence. C’est à l’âge adulte (il aurait eu une
trentaine d’années) qu’on le trouve auprès de Jean-Baptiste, au bord du
Jourdain, non loin des installations esséniennes. Jean prêchait la venue
imminente d’un Messie-Juge, appelait à la pénitence et à la conversion et
baptisait dans le Jourdain d’un baptême conçu comme une purification
définitive. On s’accorde aujourd’hui à reconnaître en Jean-Baptiste, sinon
un essénien, du moins une ascète essénisant qu’a dû marquer la spiritualité
des solitaires du désert. Les Évangiles montrent Jésus venant recevoir le
baptême de Jean. Il est possible que Jésus ait suivi quelque temps Jean et
ses disciples. Les premiers disciples de Jésus seront en tout cas d’anciens
disciples du Baptiste. La tradition évangélique, même et surtout dans ses
pointes polémiques contre les disciples de Jean, témoigne des liens qui
avaient uni et continuaient d’unir les hommes de l’un et l’autre groupe.

Jésus fait alors une retraite solitaire au désert, tels les grands
prophètes de jadis. Lorsqu’il en sort et apprend l’arrestation de
Jean-Baptiste par Hérode Antipas, Jésus regagne la Galilée et commence à
prêcher dans les bourgs, prenant la parole dans les synagogues le jour du
sabbat, enseignant le peuple dans la campagne ou sur les bords du lac de
Génézareth. Il appelle ses premiers disciples, galiléens comme lui ; bientôt
il en choisit douze. Ce nombre, qui correspond aux douze tribus d’Israël,
est souvent regardé comme purement symbolique et il est vrai que certains
d’entre eux ne nous sont connus que par un nom sur une liste. Mais, outre la
fermeté de la tradition sur ce point, le parallèle de l’organisation
essénienne, qui place à sa tête un conseil de la communauté composé de douze
hommes, confirme la vraisemblance de ce collège des Douze. C’est l’embryon
d’une nouvelle communauté qui se forme autour de Jésus ; anciens disciples
de Jean, zélotes et même un péager s’y côtoient. Abandonnant métier et
famille, faisant bourse commune, ils vont suivre Jésus, qui les enverra
prêcher à leur tour dans les villages de Galilée.

La chronologie et la géographie des Évangiles sont trop imprécises pour
permettre de reconstituer les itinéraires de Jésus et délimiter la durée
exacte de son ministère. Les Synoptiques ne mentionnent qu’une fête de
Pâques, ce qui réduit cette durée à un an au plus. L’Évangile de Jean, lui,
fait état de trois Pâques, ce qui implique un ministère de deux ans au
moins, et de plusieurs montées de Jésus à Jérusalem, à l’occasion de
diverses fêtes. Ce qui est probable en tout cas, c’est que ce ministère fut
court et que plusieurs des déplacements de Jésus sont provoqués soit par la
menace d’une arrestation sur l’ordre d’Hérode Antipas (Luc, IX, 9 ; XIV,
31), soit par l’hostilité de ses adversaires (Jean, IV, 1-3).

S’adressant à tous, ne se détournant pas des humbles et de ceux que les
pharisiens regardent comme des « pécheurs », déclarant au contraire que
c’est pour eux qu’il est venu, Jésus voit se presser autour de lui les
malades, qui abondent dans ces villages de Palestine : aveugles, paralysés,
hystériques, fous en liberté, tous ceux qu’on considère comme des
démoniaques impurs. Nombreuses sont les guérisons qui lui sont attribuées.
Même en éliminant les traits légendaires des récits qui les rapportent, il
reste que Jésus passait, aux yeux de ses contemporains, pour avoir le
pouvoir de guérir, ou, en termes de l’époque, de « chasser les démons ». Ce
trait n’étonne pas. Les esséniens pratiquaient l’exorcisme, et Jésus
demandait aux pharisiens : « Par qui vos disciples chassent-ils les démons
 ? » Mais la tradition évangélique est soucieuse de montrer que c’est la
puissance de Dieu qui se manifeste ainsi en Jésus, qu’il a une autorité
particulière dans ses actes comme dans son enseignement. Ses adversaires,
eux, affirment que ce pouvoir est d’origine diabolique.

Avec la venue de Jésus en Judée, l’atmosphère se tend. Son enseignement
dans la cour du Temple le met aux prises avec les sadducéens. Dans des
circonstances difficiles à préciser, Jésus bouscule les marchands et les
changeurs qui, dans le parvis, offrent aux pèlerins les animaux nécessaires
au sacrifice et de l’argent « pur » pour acquitter la redevance due au
Temple. La police du Temple tolérait bien des abus, et lorsque Jésus
reproche aux responsables d’avoir transformé une maison de prière en caverne
de voleurs, il rejoint le sentiment de plus d’un juif pieux. Mais il se
montre ainsi de plus en plus gênant. Les autorités lui font poser des
questions insidieuses pour trouver une raison de l’arrêter. Jésus fait
front, devient incisif. Le conflit est ouvert.

La Pâque est proche. Jésus prend avec ses disciples un repas qui sera le
dernier. Il n’est pas certain que ce fût un repas pascal ; la forme
liturgique que la tradition a donnée au récit et les divergences des
Évangiles sur la chronologie des derniers jours de Jésus ne permettent pas
de l’affirmer. Au moins se déroule-t-il dans une atmosphère pascale. Dans la
même nuit, c’est l’arrestation, dans laquelle Judas, l’un des Douze, a pu
jouer un rôle qu’on a eu tendance à majorer de plus en plus. Le procès qui
suit pose aussi de nombreux problèmes d’ordre juridique. Ce qui est certain,
c’est que Jésus comparaît devant les instances juive et romaine, qui le
considèrent l’une et l’autre comme un homme dangereux : les Juifs, pour des
raisons essentiellement religieuses, le procurateur, pour des raisons
d’ordre public. Quoi qu’il en soit, la responsabilité juridique de sa
condamnation revient aux Romains et c’est au supplice romain, la
crucifixion, qu’il est conduit. Il est mis à mort comme agitateur, accusé de
s’être dit le roi des Juifs. La crucifixion a lieu la veille de la Pâque
(d’après l’Évangile de Jean), plutôt que le jour de Pâques (d’après les
Synoptiques) aux alentours de l’an 30. Tout semble achevé et pourtant cette
mort n’est qu’une étape dans l’histoire de la foi chrétienne, puisque ses
compagnons, qui l’ont abandonné au moment du drame, vont affirmer au péril
de leur vie que « Dieu l’a ressuscité d’entre les morts ».

L’enseignement de Jésus.

Ces quelques faits qu’on peut tenir pour assurés n’expliqueraient ni
l’attrait que continue à exercer la figure de Jésus, ni la continuité qu’il
y eut entre le Jésus de l’histoire et celui qu’annoncèrent les premiers
chrétiens, si l’on ne pouvait atteindre l’enseignement qui fut le sien. Bien
que marqué, dans les Évangiles, par les préoccupations particulières de
l’Église primitive (catéchèse, liturgie, apologétique, etc.), cet
enseignement peut être dégagé, non certes dans sa forme - car on ne peut
prétendre remonter jusqu’aux paroles mêmes de Jésus -, mais dans son fond
essentiel. Loin des théories abstraites, il est une ouverture directe sur
l’homme et sur le monde qui s’exprime en sentences brèves ou sous forme de
paraboles qu’il faut se garder d’interpréter comme des allégories : ce sont
de petits récits vivants, de courtes scènes destinées à illustrer une vérité
qu’on veut déposer dans la mémoire des auditeurs. Ces images, Jésus les
puisaient dans le trésor de l’Ancien Testament, mais les empruntait aussi à
la vie quotidienne de son temps.

Le Royaume de Dieu.

L’annonce du Royaume ou du Règne de Dieu tient la place centrale dans
l’enseignement de Jésus. Cette attente du Règne de Dieu, aussi vieille
qu’Israël, pouvait être entendue de diverses façons par les hommes de ce
temps : soit que ce Règne s’établisse sur Israël par la libération du
territoire national - c’était l’espérance des zélotes, que Jésus n’a pas
retenue -, soit qu’il prenne la forme d’un bouleversement apocalyptique dont
toute une littérature avait scruté les temps et les modes. Jésus n’a jamais
donné de description du Royaume, mais il garde de l’apocalyptique juive
l’idée d’une venue imminente. La tradition évangélique a transmis une
parole, qui a pourtant dû lui poser un problème. « En vérité je vous le dis,
il y en a parmi ceux qui sont ici qui ne goûteront pas la mort avant qu’ils
voient le Royaume de Dieu venir avec puissance. » Face à cette irruption
prochaine, chaque homme doit se décider. Maintes paraboles ont pour but de
rappeler les exigences de l’heure qui risque d’être la dernière. C’est au
moment de la moisson que se fera le tri entre le blé et la mauvaise herbe
(Matth., XIII, 24-30). Jusqu’à la maturité du Royaume, les hommes sont mêlés
et il n’est pas encore temps de trier les bons et les mauvais, d’exclure les
pécheurs et de glorifier les justes. Pourtant, la tradition a conservé aussi
le souvenir d’un enseignement qui présentait le Règne comme une réalité déjà
présente, en attribuant à Jésus des déclarations comme celles-ci : « Si
c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, le Royaume de Dieu est
donc venu à vous. » Et encore : « Car voici, le Royaume de Dieu est parmi
vous. » On ne peut supprimer cette tension entre présent et futur. Il est
probable que Jésus a affirmé que le Royaume était là, en sa personne, tout
en annonçant, avec autant de force, que le Royaume devait venir. Mais il a
surtout insisté sur le caractère unique de ce temps de salut qui commence,
sur l’importance qu’il y a à ne pas passer à côté, sur la joie qu’il y a à
trouver le Royaume et à tout quitter pour y pénétrer. Une parabole lui fait
dire : « Le Royaume de Dieu est semblable à un trésor caché dans un champ et
qu’un homme vient à trouver ; il le cache et, ravi de joie, il va vendre
tout ce qu’il possède et achète ce champ. » Si le Royaume n’a pas de prix,
c’est qu’il est le temps du pardon de Dieu qui s’adresse à toutes ses
créatures. En fréquentant les pécheurs, ce que lui reprochent les
pharisiens, Jésus veut témoigner de ce pardon divin selon la parole que lui
prêtent les Évangiles : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les
pécheurs. »

La volonté de Dieu.

C’est en fonction de cette « bonne nouvelle » qu’il faut comprendre les
exigences que Jésus formule dans sa prédication. Ceux qui ont entendu
l’appel, ceux qui renoncent à tout pour entrer dans le Royaume appartiennent
désormais à un monde nouveau. Ils sont les enfants prodigues que le Père a
recueillis dans la maison paternelle. Parce qu’ils sont pardonnés, leur vie
nouvelle doit répondre à l’amour de Dieu. Dans leur radicalisme, les
préceptes énoncés par Jésus dans son enseignement ne constituent pas une loi
nouvelle qui promettait la béatitude à ceux qui pourraient l’accomplir. Ils
disent plus simplement : « Ceux qui appartiennent au Royaume mènent, par
reconnaissance, une vie en accord avec leur condition nouvelle. »

Jésus ne se sépare pas du judaïsme de son temps sur la question de
l’autorité de la Loi. À un riche qui lui demande ce qu’il doit faire pour
obtenir la vie éternelle, Jésus répond : « Tu connais les commandements. »
Cette obéissance à la Loi, fondement de l’éthique juive, n’entraîne aucun
mérite. « Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites :
nous sommes tout juste des serviteurs, nous n’avons fait que ce que nous
devions. » Cette parole attribuée à Jésus est en parfait accord avec ce
qu’enseignaient les docteurs de la Loi. Mais Jésus radicalise pourtant
l’idée d’obéissance en refusant catégoriquement la soumission à une autorité
purement formelle. Alors que les scribes mettaient sur un même plan tous les
textes de l’Écriture, Jésus met en relief certains passages par rapport à
d’autres. Par exemple, la Loi prévoyait qu’un homme pouvait abandonner sa
femme en lui donnant une lettre de répudiation. Jésus s’appuie sur un texte
de la Genèse pour montrer que la Loi véritable, conforme à la volonté du
Créateur, ne donne pas à l’homme le droit de séparer ce que Dieu a uni. Ce
n’est plus à une autorité formelle qu’il faut obéir. L’homme doit
reconnaître ce qui est véritablement exigence de Dieu et distinguer, dans
les Écritures, l’essentiel de ce qui ne l’est pas. C’est au nom de ce
principe que les Évangiles lui font condamner maintes pratiques pharisiennes
 : « Vous acquittez la dîme [...] et vous laissez de côté ce qu’il y a de
plus important dans la Loi. » Lorsqu’on lui reproche de violer le sabbat en
guérissant un malade, il demande : « Est-il permis, le jour du sabbat, de
faire du bien ou de faire du mal, de sauver une vie ou de la tuer ? » Cette
façon de poser le problème est significative d’une rupture totale avec une
conception qui réduisait la Loi au faire ou ne pas faire. En toute
situation, pour Jésus, le choix est entre faire le bien et faire le mal,
sans qu’il y ait un troisième terme possible. C’est pourquoi il dénonce
comme une mascarade la piété satisfaite de ceux qui croient avoir tout
accompli en pratiquant une obéissance tout extérieure. La tradition
évangélique va jusqu’à montrer Jésus ébranlant l’autorité formelle de
l’Écriture en mettant dans sa bouche ces paroles : « Vous avez entendu qu’il
a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre. Celui qui commet un
meurtre en répondra au tribunal. Mais moi je vous dis : Quiconque se met en
colère contre son frère en répondra au tribunal [...] Vous avez entendu
qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Mais moi je vous dis :
Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis en son cour
l’adultère avec elle... Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu
ne te parjureras pas.. Mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout. » À
l’exigence du droit, Jésus oppose ainsi, non pas un idéalisme moral mais une
exigence plus haute, celle de Dieu, dont le caractère est absolu.

Lorsque Jésus résume toute la loi dans le double commandement : aimer
Dieu et aimer son prochain, il ne cherche pas seulement, comme le faisaient
quelquefois les rabbins, à apporter une simplification nécessaire de la
casuistique juive dans laquelle le peuple se retrouvait difficilement (les
docteurs de la Loi ayant comptabilisé 613 commandements positifs, 365
interdictions et 248 prescriptions diverses). Il énonce surtout le principe
de toute obéissance : aimer Dieu, c’est soumettre sa propre volonté à la
sienne. La conduite envers le prochain est liée à cette soumission première.
La volonté égoïste, la prétention personnelle font alors place à l’esprit de
service et au renoncement. Lorsqu’on demande à Jésus s’il faut aller jusqu’à
pardonner sept fois, on lui attribue cette réponse : « Je ne te dis pas
jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » C’est dire
que le pardon est infini, comme l’est celui de Dieu.

Dieu.

Pour exprimer les rapports de l’homme avec Dieu, Jésus n’a donné aucune
définition métaphysique de Dieu ni parlé le langage de la mystique. Il n’a
pas cherché à dire ce qu’était Dieu en soi, mais il a exprimé ce que, selon
lui, Dieu était pour l’homme. Il l’a fait notamment en montrant Dieu comme
un Maître, dont les hommes sont les serviteurs, et comme le Père, dont
l’amour entoure sans cesse ses enfants.

En parlant de Dieu comme du Maître, dans plusieurs de ses paraboles,
Jésus pense sans doute aux métayers à qui les propriétaires confiaient la
gestion de leurs terres. Semblable à eux, l’homme doit se montrer fidèle
dans la mission qui lui est confiée et trouver sa joie dans le service
accompli. Si pourtant il est infidèle, il est en dette avec son Maître,
comme un intendant qui, par sa mauvaise gestion, devient débiteur du
propriétaire. Mais quel homme pourrait bien se dire fidèle ? Il est toujours
en dette envers Dieu, et c’est pourquoi Jésus, dans la prière qu’il donne à
ses disciples, leur fait dire : « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes
les avons remises à ceux qui nous devaient. » Or Dieu est toujours prêt à
remettre cette dette. La parabole du serviteur impitoyable met en relief
cette générosité divine. On y voit le roi remettre sa dette, dont le montant
est colossal, à un de ses serviteurs qui le supplie de prendre patience. Tel
est Dieu pour l’homme ; le pécheur même peut avoir la certitude du pardon,
si du moins il accorde lui-même son pardon aux autres hommes qui ont des
torts envers lui. Sinon, il sera mesuré comme il a mesuré, et le Maître se
montrera un juge inexorable.

Parce que Dieu est le Maître de ce royaume futur dont la lumière brille
déjà dans la vie de ceux qui sont prêts à l’accueillir, il est aussi le Dieu
proche à qui confiance doit être faite.

Toute une série de paroles, peu importe ici la façon dont la tradition
les a mises en forme, reflète cette foi en un Père prêt à prendre également
soin de ses enfants, jour après jour. « Ne vous inquiétez pas pour votre
vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtu.
La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le
vêtement [...] Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin. » Cette
foi, déjà exprimée dans la vieille sagesse juive, n’est pas une naïveté
enfantine. Elle ne prêche pas le fatalisme, mais condamne le souci de
l’homme qui se croit maître de son sort parce qu’il poursuit la richesse et
la puissance. Là encore, il faut choisir : « Vous ne pouvez servir Dieu et
l’argent [...] Ne vous amassez pas des trésors sur la terre [...] mais
amassez-vous des trésors dans le ciel. Car là où est ton trésor, là aussi
sera ton cour. »

Mais celui qui s’adresse à Dieu, après l’avoir choisi pour Maître, peut
tout attendre de lui. Car, le cours du monde comme les choses de la vie
reposant sur l’action libre de Dieu, la prière n’est pas, selon
l’enseignement de Jésus, un accommodement de soumission au destin, mais une
demande confiante, dans le renoncement à tout droit. Cette idée rejoint
celle qu’expriment d’autres sentences montrant que l’attitude de l’homme qui
veut entrer dans le Royaume doit être celle du petit enfant (et celle du
pauvre), symbole de celui qui n’a rien à donner, mais tout à recevoir.

Ce Père, à qui Jésus veut conduire les hommes, est pour lui, de façon
toute particulière, son Père. Le judaïsme connaissait bien cette
représentation de Dieu comme Père. Mais, les travaux de J. Jeremias l’ont
montré, aucun juif n’aurait osé s’adresser à Dieu en disant : mon Père. Le
terme araméen abba, utilisé par les enfants, aurait, en effet, paru trop
familier. Jésus, selon la tradition unanime des Évangiles, a toujours
employé, lorsqu’il priait, cette expression « mon Père », par laquelle il
veut préciser, sans doute, l’intimité particulière qui l’unit à Dieu. Cette
observation vient confirmer et éclairer le fait que Jésus se présente, parle
et agit avec une autorité de révélateur : il a conscience d’être dans une
communion particulière avec Dieu, à laquelle il invite ceux qui viennent à
lui.

La foi en Jésus.

Dans les Évangiles, on trouve étroitement mêlés un témoignage de la
communauté qui croit en Jésus-Christ et un récit des faits qui le
concernent. Ces deux aspects doivent continuellement être distingués, mais
ils sont si imbriqués qu’il est souvent très difficile de dire où l’un finit
et où l’autre commence. Nulle certitude mathématique ne permet de dégager
une histoire de Jésus qui n’aurait pas été « retouchée » par la foi ; cela
rend ardue et même vaine la recherche des faits bruts de l’histoire.

Pour sortir de cette impasse, il faut examiner, avant de tenter la
reconstitution exacte d’un événement historique, comment les Évangiles
comprennent l’histoire et la figure de Jésus. Or, ils s’écartent absolument
du processus habituel de la pensée moderne. Car, pour la tradition
chrétienne primitive, Jésus n’est pas d’abord un personnage d’autrefois,
mais le Seigneur glorifié, présent avec son vouloir, sa force, sa parole ;
il est bien le rabbi de Nazareth, dont l’histoire terrestre commença en
Galilée et se termina sur la croix à Jérusalem, mais il est en même temps le
Ressuscité, le porteur du salut et l’accomplissement des desseins divins. Le
regard de la communauté ne s’attache pas à l’autrefois mais à l’aujourd’hui,
et cet aujourd’hui n’est pas une simple date de calendrier, mais une
présence déterminée par Dieu et, en même temps, un avenir ouvert par Dieu.
C’est à la lumière de ce maintenant et de cet après, inaugurés par la
crucifixion et la résurrection de Jésus, que la communauté saisit aussi
l’autrefois de l’histoire de Jésus, avant le Vendredi saint et le jour de
Pâques, et l’intègre dans sa prédication, mais toujours comme une histoire
qui concerne le présent et ouvre l’avenir (cf., par exemple, Actes, X,
37-43). Ainsi, cette intelligence de l’histoire de Jésus est une
intelligence à partir de la fin et orientée sur la fin. Elle marque de son
empreinte toute tradition recueillie dans les Évangiles.

On en trouve le témoignage dans les anciennes formules de prédication et
de confession, qui livrent la forme primitive de l’Évangile, bien avant
qu’il y eût des Évangiles fixés par écrit (Actes, III, 13 sqq. ; IV, 10 sqq.
 ; et aussi I Cor., XV, 3 sqq.). Toutes sont exclusivement centrées sur la
mort et la résurrection de Jésus-Christ, proclamant ainsi la fin de l’ancien
éon et le commencement du nouveau monde de Dieu pour le salut et le
jugement.

Mais les Évangiles eux-mêmes, qui exposent l’histoire de Jésus avant
Pâques, ne se distinguent pas essentiellement, dans leur façon de comprendre
cette histoire, des plus anciennes formulations du message de salut. Ils
sont, eux aussi, le fruit de la prédication, et ils sont au service de
celle-ci. C’est pourquoi le récit des quelques jours de la Passion prend une
place si démesurée que l’on a pu appeler ces livres des « récits de la
Passion avec introduction détaillée » (M. Kähler). Encore qu’ils aient gardé
des souvenirs historiques sûrs, les Évangiles n’ont certainement pas cherché
à être des chroniques, mais à développer la question posée par le Ressuscité
aux disciples d’Emmaüs : « Le Christ ne devait-il pas souffrir tout cela
pour entrer dans sa gloire ? » (Luc, XXIV, 26). En racontant l’histoire
d’autrefois, ils annoncent qui il est et non pas qui il était. L’absence de
souci historique de la tradition se manifeste aussi dans le style des
narrations. Les questions, si importantes pour l’historien moderne, du lieu
et du temps, des causes et des effets d’un événement, du cheminement
intérieur et du profil des personnages restent pratiquement sans réponse.
Les quelques notations historiques ne font qu’encadrer les scènes et les
lier les unes aux autres ; elles se limitent pour les dates à des mots de
transition (là-dessus, ce soir-là, quelques jours plus tard) et pour les
lieux à des stéréotypes (maison, chemin, champ, lac, etc.) et elles varient
souvent d’un Évangile à l’autre.

Cependant les Évangiles présentent réellement la personne historique de
Jésus : ils le font avec une authenticité, une fraîcheur, une originalité
que la foi pascale de la communauté n’a pu estomper. Tout cela renvoie à la
personne terrestre de Jésus. La critique historique bien comprise a
précisément ouvert à l’homme moderne de nouvelles perspectives, en le
débarrassant des biographies psychologiques. On voit mieux aujourd’hui que
si les Évangiles ne reproduisent pas l’histoire de Jésus, en toutes ses
étapes chronologiques, ils n’en parlent pas moins d’histoire comme
événement. Malgré la vulnérabilité historique de beaucoup de récits et de
paroles, pris isolément, l’historicité globale des Évangiles est
incontestable.

Ils présentent Jésus en « péricopes », courtes scènes anecdotiques,
dont l’ensemble ne constitue pas vraiment une histoire suivie, mais dont
chacune évoque sa personne et son histoire comme un tout. Le lecteur est à
chaque fois enfermé dans le faisceau de lumière d’une scène qui se suffit à
elle-même : les caractéristiques de chaque personnage sont limitées au
strict nécessaire et la rencontre de Jésus avec tel ou tel homme y devient
un événement d’une grande portée et d’une grande tension. À cette manière de
raconter l’histoire de Jésus correspond la transmission de ses paroles.
Chacune de celles-ci est complète en elle-même, et n’a pas besoin de
contexte ou de commentaire.

N’est-ce pas le signe que la transmission des Évangiles est ordonnée à
l’usage pratique de la communauté croyante pour qui la simple biographie ne
signifie au fond pas grand-chose ? Cela oblige l’historien à faire la
critique de cette tradition, qui trop souvent se tait alors qu’il cherche
une réponse, qui trace naïvement un portrait type alors qu’il voudrait
interroger des individualités, qui efface les frontières entre l’histoire et
sa signification. Mais c’est précisément cette manière de raconter Jésus qui
fait apparaître sa figure et ses actes dans ce qu’ils ont d’absolument
unique ; on se trouve à la source même, qui dépassera toujours toute
intelligence rationnelle et la dépouillera de sa force apparente. Ainsi
entendue, la tradition chrétienne primitive de Jésus est débordante
d’histoire.

Plus qu’un prophète, plus qu’un rabbi.

La nature des sources dont on dispose interdit de raconter l’histoire de
Jésus comme une biographie intégrée à l’histoire de son peuple et de son
temps. Cependant, ces sources fournissent des renseignements qui ne sont pas
négligeables, et il faut y prêter soigneusement attention en renonçant à
toute construction prématurée et en considérant réellement ce qui, avant
toute interprétation inspirée par la foi, apparaît comme n’étant le résultat
ni d’un arrangement ni d’une déduction.

Bien des choses restent dans l’ombre et la tradition ne permet pas de
reconstituer le déroulement de la vie de Jésus dans tous ses détails. Mais
les Évangiles sont précieux si l’on cherche à y découvrir les grands traits
de la figure de Jésus : il appartient au monde juif et, cependant, il ne
peut être confondu avec lui, il est autre. Là se trouve le mystère de son
action et de sa condamnation ; on y pénètre si l’on essaie de comprendre ce
personnage à partir de l’un des titres ou catégories du judaïsme de son
temps.

Jésus est un prophète du Royaume de Dieu qui vient, comme le dit
occasionnellement la tradition (Marc, VIII, 28 ; Matth., XXI, 11-46, etc.).
Mais il n’est pas uniquement prophète ; il n’emploie jamais l’antique
formule « Yahweh parle - Oracle de Yahweh » (Am., VI, 8 et 14 ; Os., II, 15
 ; XI, 11 ; Is., I, 24, etc.) ; il ne parle jamais de sa vocation et il
serait encore plus vain de chercher chez lui la moindre tentative de
légitimer sa mission, comme le font les voyants des apocalypses du judaïsme
tardif en évoquant des ravissements, des révélations de l’au-delà, des
aperçus merveilleux sur les décrets divins. Jésus refuse de semblables
justifications, aussi bien pour lui-même que pour son message. Raison de
plus pour que l’auditeur s’entende dire : « Heureux celui pour qui je ne
serai pas une occasion de chute » (Matth., XI, 6).

Ce prophète du Royaume de Dieu est en même temps un rabbi qui proclame
la volonté de Dieu manifestée dans la Loi, enseigne dans les synagogues,
rassemble les disciples, discute avec d’autres experts en Saintes Écritures
en utilisant leurs méthodes et en invoquant, comme eux, l’autorité des
livres inspirés. L’image que présente ce rabbi est toutefois très
particulière. On le voit déjà à des indices extérieurs : Jésus n’enseigne
pas seulement dans les synagogues, mais en plein air, sur les rives du lac,
le long des routes. Quant à sa suite, elle a de quoi déconcerter, car on y
rencontre des catégories de gens qu’un rabbi écarte le plus possible :
femmes et enfants, publicains et pécheurs. Mais c’est surtout sa manière
d’enseigner qui est profondément différente. Tout rabbi est exégète en
Écriture. Il s’agit donc toujours d’une autorité dérivée. Par contre,
l’enseignement de Jésus n’est jamais limité à l’explication d’un texte
sacré, même lorsqu’il cite des paroles de l’Écriture. La réalité de Dieu et
l’autorité de sa volonté sont toujours directement présentes et deviennent,
en Jésus, événement. Il ne craint pas de mesurer l’énoncé même de la Loi à
la volonté immédiatement actuelle de Dieu. Cette façon directe d’enseigner
n’a aucun parallèle dans le judaïsme contemporain.

Les Évangiles, à ce propos, parlent de son autorité. « Et l’on était
vivement frappé de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a
autorité, et non pas comme les scribes » (Marc, I, 22 ; Matth., VII, 29). Ce
terme enferme certainement tout le mystère de Jésus tel que la foi le saisit
 ; il dépasse donc tout ce qui est purement « historique ». Mais, il exprime
une réalité qui, de par son origine, appartient, avant toute interprétation,
au Jésus historique. Dans les rencontres les plus diverses, Jésus est
toujours là avec une « autorité » qui n’est pas d’emprunt. Et ses
interlocuteurs sont également présents dans leur réalité concrète : les
justes avec leur justice, les scribes avec le poids de leur doctrine, les
publicains et les pécheurs avec leur culpabilité, les malades, les
démoniaques et les pauvres avec le fardeau de leur misère. Rien de tout cela
n’est indifférent, mais Jésus oblige chacun à sortir de lui-même, tout
naturellement, tout simplement, sans contrainte, sans cet effort pénible de
découverte de soi que l’on trouve dans certaines prédications chrétiennes
ultérieures.

Les Évangiles autorisent donc tout d’abord à parler un langage très
simplement humain, sans faire appel d’emblée aux interprétations qu’en a
donnés la foi dès la tradition chrétienne primitive. Quelle que soit, par
exemple, la réponse à la question de la « messianité » de Jésus, il est
certain que Jésus n’en fait pas la condition indispensable pour comprendre
son message et son action. La manière si vulnérable et en même temps si
naturelle et si directe de son enseignement et de son comportement ruine
toute tentative de construire à partir de sa messianité un système de
croyances et d’idées qui, seules, donneraient pleinement leur sens à sa
prédication, à ses actes et à son histoire. Rendre présente la réalité de
Dieu, tel est le mystère propre de Jésus. Cette présence signifie la fin du
monde dans lequel elle doit s’accomplir. C’est pour cela que les scribes et
les pharisiens s’indignent : ils voient dans l’enseignement de Jésus une
atteinte révolutionnaire à la Loi et aux traditions.

C’est pour cela que les démons hurlent, disent les Évangiles ; ils flairent
en Jésus une irruption dans leur domaine, « avant le temps » (Marc, VIII,
29). C’est pour cela que sa propre famille le tient pour fou (Marc, III,
21). Mais c’est aussi pour cela que le peuple est dans l’admiration et que
ceux qui sont sauvés rendent gloire à Dieu.

Une parole et une action « messianiques ».

Jésus s’est-il lui-même considéré comme le Messie et en quel sens ?
Cette question, on vient de le voir, est souvent regardée comme la plus
importante dans la tradition. C’est ce qu’on appelle communément le problème
de la « conscience messianique » de Jésus. Beaucoup estiment qu’il doit être
traité dès le début et qu’on ne peut vraiment comprendre la moindre chose au
message et à l’histoire de Jésus avant de l’avoir clairement résolu. Nous ne
sommes pas de cet avis, car le propre de Jésus est de s’affirmer dans sa
parole et son comportement, sans faire de sa dignité un thème en soi, sans
justifier l’un et l’autre par une fonction qui lui aurait été confiée ; il
ne répond pas plus aux exigences de ses adversaires qu’à l’attente de ses
partisans.

Cette situation étrange s’est exprimée dans les Évangiles par la
doctrine paradoxale du « secret messianique » de Jésus. On la rencontre tout
spécialement dans l’Évangile de Marc : les démons reconnaissent Jésus et
voient en lui, avec anxiété, celui qui va mettre fin à leur domination. Ceux
qu’il a guéris veulent le proclamer, avant l’heure, Messie. Mais Jésus
recommande toujours le silence et n’accepte une telle confession et
proclamation qu’après sa mort et sa résurrection.

Quelle est donc la réalité historique qui se trouve derrière tout cela ?
L’idée du secret messianique présuppose manifestement l’expérience du
Vendredi saint et de Pâques, et les textes explicitement messianiques que
contiennent les quatre Évangiles relèvent du credo de la communauté et de la
théologie de la chrétienté primitive.

Ainsi la confession de Pierre (Marc, VIII, 27-30 et lieux parallèles) se
réfère sans doute à une scène historique, ne serait-ce que par l’indication
précise du lieu : Césarée de Philippe ; mais, tel qu’il est conté, le récit
a pour trame la confession et la réflexion de la communauté postérieure ; il
ne s’agit plus seulement d’une scène biographique, mais d’un témoignage
historique d’un genre plus élevé, l’histoire de Jésus tout entière y est
inscrite, depuis la croix jusqu’à la résurrection, et en même temps
l’histoire d’une foi qui ne devait se briser qu’à la mort de Jésus, pour
renaître, nouvelle, sur sa croix et dans sa résurrection.

Il faut en dire autant des paroles où Jésus se donne à lui-même des
titres messianiques : Messie, Fils de David, Fils de Dieu, Fils de l’homme.
Malgré l’importance que prendra par la suite le titre de Fils de Dieu, seul
le titre de Fils de l’homme mérite que l’on s’y arrête. L’expression
provient des écrits apocalyptiques du judaïsme tardif et désigne une figure
mythique transcendante ; c’est donc un titre de majesté sans pareil, ce
n’est absolument pas un nom qui s’applique à un homme dans son abaissement.
Jésus a certainement parlé du Fils de l’homme, juge du monde, au sens de
l’attente des apocalypses contemporaines. Et cela avec la certitude
étonnante que les décisions prises à l’égard de sa personne et de son
message seront confirmées au jour du jugement. Pourtant il ne s’est pas
lui-même attribué le titre de Fils de l’homme. Il est vain de se référer à
la doctrine apocalyptique selon laquelle le Fils de l’homme, juge du monde,
resterait caché auprès de Dieu jusqu’au jour où, du ciel, il se révélerait,
pour affirmer, comme on l’a fait récemment, que Jésus se reconnaissait comme
le Fils de l’homme désigné, qui devra apparaître plus tard dans sa gloire.
En fait, rien n’autorise à confondre ce Fils de l’homme caché au ciel et le
règne de Dieu caché dans la parole et l’ouvre de Jésus. C’est seulement la
plus ancienne tradition, dans sa foi en celui qui est ressuscité et qui
viendra pour juger le monde, qui a introduit ce titre de majesté dans des
« paroles du Seigneur ».

Mais, fondamentalement, la « messianité » de son être est incluse dans
sa parole et dans son action, et dans l’immédiateté de sa manifestation
historique. Aucun concept courant, aucun titre, aucune fonction déjà
exprimés dans la tradition et dans l’attente juives ne permettaient de
légitimer sa mission et d’épuiser le mystère de sa personne. Aucun
raisonnement, aucun système dogmatique préconçu ne suffisaient à en rendre
compte. On est ainsi amené à comprendre que le mystère de son être ne
pouvait se dévoiler à ses disciples avant sa résurrection.

Une communauté de témoins.

L’histoire de Jésus ne finit pas avec sa mort. Elle recommence avec sa
résurrection. Le groupe dispersé et désemparé de ses disciples se
reconstitue et forme une communauté dans la foi en lui et dans l’attente de
son retour. L’esprit du Seigneur ressuscité et élevé aux cieux leur donne la
certitude qu’il est présent et que le futur lui appartient.

Toutefois l’événement de la résurrection de Jésus-Christ d’entre les
morts, sa vie et son règne éternel sont des réalités qui échappent à la
science historique. L’ultime donnée qu’elle puisse saisir est la foi pascale
des premiers disciples. Cette foi n’est pas l’expérience singulière de
quelques enthousiastes ou une opinion théologique qui eut la chance, au
cours des temps, de s’imposer et de faire époque. Non, partout où il y eut
des chrétiens, et quelles que fussent les différences de leur message et de
leur théologie, tous sont un dans la foi et dans la confession au
Ressuscité. Paul a exprimé cela avec une vigueur particulière et sa pensée
est ici représentative de toute la chrétienté primitive : « Si le Christ
n’est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi notre
foi... Mais le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont
endormis » (I Cor., XV, 14 ; XX).

Il n’en est pas moins difficile, voire impossible, de se faire une idée
satisfaisante du comment de l’événement de Pâques. Il y a une tension
évidente entre la clarté absolue du message pascal et le caractère
problématique des récits de Pâques du point de vue historique. Il suffit
pour s’en convaincre de comparer aux récits des Évangiles le texte pascal le
plus ancien et le plus sûr (I Cor., XV, 3 sqq.), antérieur à Paul lui-même.
Ce texte, qui a presque la forme d’un rapport officiel, mentionne de
nombreuses apparitions du Ressuscité qui n’ont laissé aucune trace dans les
Évangiles. Il ne connaît pas, en revanche, l’histoire des femmes devant le
sépulcre vide, ni celle des disciples d’Emmaüs, qui sont rapportées par les
Synoptiques ; il affirme que Pierre fut le premier témoin du Ressuscité, ce
qui est confirmé par Luc (XXIV, 34) et par la place prépondérante de Pierre
dans la communauté primitive, mais on ne possède plus, tout au moins dans
les Évangiles canoniques, le récit de cette première apparition à Pierre
seul.

En fait, il faut comprendre les récits de Pâques eux-mêmes comme des
témoignages de la foi et non pas comme des rapports et des chroniques ; il
faut chercher dans les récits de Pâques le message pascal. Cela ne signifie
nullement que le message de la résurrection de Jésus n’est qu’un produit de
la communauté croyante : les apparitions du Ressuscité et la parole des
témoins sont le fondement premier de cette foi. Ce qui a ainsi éclos dans la
communauté pour devenir une certitude, c’est que Dieu lui-même est intervenu
de sa main toute-puissante, qu’il a arraché Jésus de Nazareth au pouvoir du
péché et de la mort et l’a donné comme Maître à ce monde. Pâques est donc,
pour la pensée chrétienne des origines, avant tout la confession de Dieu à
ce Jésus auquel le monde refusa sa foi et auquel ses disciples même furent
infidèles. C’est, en même temps, l’irruption d’un nouveau monde dans ce
vieux monde marqué par le péché et par la mort, l’inauguration et le
commencement du règne de Dieu. C’est un événement qui impose une fin et une
limite à ce temps et à ce monde. Il est vrai que seule la foi fait
l’expérience de cet événement (Actes, X, 40 sqq.), car celui-ci ne peut pas
être observé et démontré comme ceux qui se déroulent dans le temps et dans
l’espace. Et pourtant il concerne ce monde, comme une action de salut et de
justice, et doit donc être proclamé jusqu’aux confins de la terre. Sous une
forme nouvelle, ce n’est rien d’autre que le message de Jésus sur le règne
de Dieu qui vient ; mais maintenant Jésus lui-même, par sa mort et sa
résurrection, est entré dans ce message et en est devenu le centre.

Le contraste entre ce que les hommes ont fait et font et ce que Dieu, en
ce Jésus et par lui, a réalisé et réalise en plénitude fait donc partie
intégrante de tous les témoignages néo-testamentaires sur la résurrection.
Les premiers chrétiens n’ont nullement conscience de jouer le rôle d’alliés
de Dieu, de compagnons de luttes de leur Seigneur. Ils se considèrent comme
des vaincus qui ont échoué dans ce qui était jusqu’alors leur foi. Les
hommes que le Ressuscité rencontre dans les récits de Pâques sont parvenus
au bout de leur sagesse. Atterrés et désemparés par sa mort, ils portent le
deuil de leur Maître et errent près de sa tombe, avec leur amour inutile,
cherchant en de pauvres moyens à arrêter le processus de la décomposition,
disciples apeurés qui se sont serrés les uns contre les autres comme des
animaux pendant l’orage (Jean, XX, 19 sqq.). Il faudrait complètement
renverser tous les récits pour les traduire par les paroles de Faust : « Ils
fêtent la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscités. »
Non, ils ne sont pas eux-mêmes ressuscités. Ce qu’ils éprouvent dans la
crainte et l’angoisse, et qui n’éveillera que progressivement en eux joie et
allégresse, c’est qu’en ce jour de Pâques, eux, les disciples, sont marqués
par la mort, mais qu’il vit, celui qui a été crucifié et enseveli. Ceux qui
lui ont survécu sont les morts, tandis que celui qui est mort est vivant.

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