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Jean Jaurès, le monde, la vie, tout.

Deuxième partie : " La religion"

Mercredi 18 juin 2008 // L’Histoire

Il faut se résigner encore, avec lui, à d’autres constatations, sur, sa pensée, précisément, et les réponses qu’il donne aux quatre questions énumérées dans sa lettre à Ch. Salomon, 19 novembre 1882. La pensée philosophique de Jaurès nous est accessible par sa thèse, d’abord, ses deux thèses de 1892 (Sa thèse complémentaire s’intitule (Les Origines spirituelles du socialisme allemand) à travers les nombreux articles qu’il a donné, depuis janvier 1887, à La Dépêche de Toulouse, puis à La Petite République, puis à L’Humanité, sans oublier ce qu’il insère dans la Revue de l’Enseignement primaire, au moyen également de ces pages, d’une extrême valeur, rédigée en 1891, et qui nous ont été révélées en 1959 sous le titre « La Question religieuse et le Socialisme ». Peut-on dire Attention ! n’attribuez pas au Jaurès de cinquante ans ce qu’il écrivait à trente ans ?

Avertissement raisonnable, mais que rendent caduc les paroles explicites de Jaurès, à la Chambre des députés, le 21 janvier 1910 « J’ai, il y a vingt ans, écrit sur la nature et Dieu, sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne et qui est resté la substance de ma pensée. » Vous avez bien lu « la nature et Dieu, le sens religieux du monde et de la vie. Terminologie redoutable, qui ne va pas sans provoquer, en divers lieux, des froncements de sourcils, un malaise, une envie de regarder ailleurs et de parler d’autre chose. Les uns s’inquiétaient, comme les dirigeants de « La Dépêche de Toulouse » qui, publiant son article du 7 janvier 1892, exprimaient leurs réserves et spécifiaient avec force qu’ils se séparaient, sur un point au moins, et grave, de leur estimé collaborateur. Il nous est [quant à nous] impossible de croire que le socialisme soit une préparation à un mouvement religieux, et Gohier, en 1903, grinçait des dents.

La thèse de Jaurès ? « charabia » où « le seul but de l’auteur est de répéter le mot Dieu dix fois dans la page ». Ils se contentent, aujourd’hui, d’une déploration à voix basse quel dommage ! Jaurès, notre grand Jaurès, qui se disqualifie pour le socialisme scientifique ... Les autres, de l’autre bord, n’aiment point que le « malfaiteur » ait cru en Dieu. Où allons-nous si ce vocable n’est plus réservé aux honnêtes gens, s’il cesse d’être un des ingrédients principaux des idées saines ? D’où il suit que la métaphysique de Jaurès n’a pas eu beaucoup d’investigateurs. Sujet délicat, dans les deux camps mal recommandés et sur lequel, de part et d’autre, le silence a paru préférable.

Vite faite, la bibliographie de Jaurès philosophe. Deux ouvrages, pas plus. L’un de 1936, signé Challaye, chez Mellotée, l’autre, tout récent (1964), d’André Robinet, chez Seghers, et qui, loyal et clairvoyant, mais trop bref, signale avec honnêteté que si, parfois, les amis de Jaurès font allusion à ses idées philosophiques il est visible, et tout de suite, que « le coeur n’y est pas. On connaît les lignes méprisantes de Péguy, 10 novembre 1905 (Cahiers de la Quinzaine) quand Jaurès « entreprenait de faire le philosophe, alors, ses entretiens devenaient désastreux ». Un jour, dit Péguy, il me servit, en moins de treize minutes, tout un discours de la philosophie de Bergson dont il ne savait pas, dont il n’eût jamais compris le premier mot, ce fut une des fois où il commença de m’inquiéter. Ce n’est pas seulement en treize minutes, ainsi que le remarque très bien A. Robinet, que Jaurès a critiqué Bergson, mais aussi en trente pages, dans sa thèse, trente pages dont les « bibliographies bergsoniennes » omettent de faire mention, il était plus facile, écrit Robinet, d’oublier que de répondre. Je ne suis pas un « agrégé de philosophie. Monsieur Robinet en est un, et, par surcroît, à ce qu’il me semble, peu porté à croire, en métaphysique, ce que moi-même je crois.

Je suis, depuis l’adolescence, écrit Jaurès, affranchi de toute religion et de tout dogme. Pour lui, l’homme ne dispose que d’une seule voie de connaissance l’application de son esprit et de son travail au donné, sidéral, terrestre, humain. L’humanité est dans le monde « comme une grande commission d’enquête ». A elle, telle qu’elle est, mais dans tout l’empan de son pouvoir, à elle de tâcher d’apprendre ce qu’est le monde et ce qu’elle est.

A la base, au départ, la question préalable, ce monde est-il réel, et à quelle profondeur ? Jaurès prend ici position à la fois contre les « idéalistes », dont l’influence a été grande sur la pensée d’un Mallarmé, et contre l’analyse bergsonienne de la sensation. En dépit des erreurs des sens, et du jeu de nos représentations, de fait a toujours droit sur nos formules, et le fait, contraignant, est celui de la sensation qui nous est imposée et qui nous révèle, par contact, un non-moi qu’il est impossible de réputer in substantiel. Quiconque se persuade que l’essence des choses n’est rien en dehors des images que nous en construisons prétend « emporter l’univers dans le tombeau » et, dans cette vue du monde, « la terre qui reçoit nos dépouilles s’inocule notre néant. » Mais non, les choses sont, Jaurès est quelqu’un qui écoute les choses exister, et dans leur ambiance cosmique. Le sentiment ne le quitte pas que « la terre est dans le ciel, et comme mêlée au ciel ».

Tout le quatrième chapitre de sa thèse est « une phénoménologie avant la lettre » il va au-delà. La pensée, dit-il, se détruirait elle-même si elle ne cherchait le sens intérieur et profond des phénomènes ». Il ne se contente pas d’éprouver la réalité organique du monde, c’est la sensation même qui lui apparaît comme « quelque chose de solennel », constituant, en soi, « une réalité métaphysique ». Tout est mouvement. « La réalité du visible, c’est le mouvement invisible ». Ici, une mise en garde, pour Jaurès, de toute importance. Ce mouvement n’est point, comme on l’a cru longtemps, un mouvement de la matière, c’est la matière elle-même qui est mouvement. Dans le langage de son époque, Jaurès exprime une pensée qui le dépasse lorsqu’il écrit que « l’infiniment petit est le point de contact de l’infini vivant ». La Science fait son métier lorsqu’elle établit un système de prévisions empiriques fondées sur l’observation de consécutions constantes. Elle est appréhension, mais la Connaissance est compréhension.

La Science se meurt dans l’utile, et la Connaissance dans l’intelligible, et c’est mutiler l’esprit que de lui interdire l’accès possible, offert à notre enquête, du « coeur de la nature », et de l’intimité vivante. Rien, pour Jaurès, de plus coupable à l’égard de l’humanité qu’un certain positivisme scientiste qui, sous couleur de respecter le réel, trahit ce réel même. Non seulement il est absurde de se refuser avec dédain, à l’étude des phénomènes obscurs et de répudier comme non conformes et non avenus des faits qui réclament au contraire une attention particulière. « Tous les phénomènes d’extase, de possession, de perception à distance, de pressentiments lointains, qu’une science superficielle et étourdie avait nié, une science plus large et plus vraie les constate et les observe en toutes choses, nous ne sommes encore qu’aux éléments, nos secrètes puissances nous réservent sans doute des surprises, mais la suffisance d’un Berthelot l’amuse, « l’admirable savant, déclarera-t-il en souriant », le 21 janvier 1910, qui a écrit un jour le monde n’a plus de mystère, me paraît avoir dit une naïveté aussi grandiose que son génie.

Stupidité de matérialisme systématique. Quelques explications mécanistes n’épuisent pas le sens de l’univers, et le réseau des formules algébriques, laisse passer la réalité comme les mailles du filet, laissent passer le fleuve (discours du 11 février 1895). Le 3 mars 1904, Jaurès dénonce à la Chambre « la pauvreté de la logique abstraite ». En lui, un appétit de l’être. Il est affamé de présence réelle. Et il voit le positivisme frappé de stérilité scientifique par le seul fait qu’il « circonscrit la Connaissance dans un horizon étroit et sec ». L’écoeurent d’égale manière « le voltairianisme un peu éventé » d’Edmoud About, la « philosophie sans âme » de Taine, et les molles tendresses religieuses de Monsieur Renan.

Les acquisitions de la Science, Jaurès leur doit deux certitudes. Première certitude, l’Evolution. Que cette loi connaisse des failles, des à-coups, des ruptures, elle n’en est pas moins saisissable ; c’est le processus même de la vie. Cette évolution de tous les organismes, depuis le protoplasme jusqu’à l’homme d’aujourd’hui, n’a cessé, ne cesse de suivre la même route une complexité croissante. Or la pensée, la réflexion, la puissance de concevoir ce qui se passe (autrement dit l’évolution prenant conscience d’elle-même) est un fait, un fait immense, inséré dans le déroulement de l’aventure et qui lui appartient comme le reste. La Science rejette l’idée d’une intervention divine (Dieu, à telle date, de son doigt tendu vers Adam, comme on voit chez Michel-Ange, transmettant à cette créature une « âme », et si les êtres conscients sortent, par une évolution naturelle, de l’univers lui-même, c’est donc, que l’univers contient déjà, dans ses profondeurs, la conscience.

Deuxième certitude (et c’est dans son discours de Buenos-Aires, septembre 1911, que Jaurès s’en est particulièrement expliqué) à Claude Bernard revient le mérite d’avoir mis en lumière cette « idée directrice qui régit l’évolution. Chaque organisme, dit Jaurès, se développe en effet comme s’il était conduit par un plan. L’évolution répond à une « idée ». Elle y répond au sens propre. Elle obéit à un appel. Elle est aimantée, aspirée, dans une certaine direction montante. Montante, car cette complexité croissante que la science enregistre dans les réalisations de la nature s’accompagne d’une spiritualisation croissante. « Toute la nature est associée à la montée de l’esprit ». Elle tend « tout entière à sortir de l’inconscience et du désordre ».

« La nature est embrasée d’esprit. Il y a, au fond de la nature, une ardente et prodigieuse spiritualité. « L’univers n’est qu’une immense aspiration vers l’ordre ». Et la matière même, ce qu’on appelle matière, ce quelque chose qui est énergie, force, vibration, et qui, tout en restant réel à l’extrême, échappe en même temps à notre notion, sommaire et fausse du concret, la matière, est pénétrée de pensée, ou plutôt n’est que la pensée elle-même, obscure et confuse, et cherchant sa voie. Jaurès salue en d’Holbach et en Helvétius des passionnés du réel, partis sur la bonne voie mais qui s’arrêtent en chemin. Le matérialisme contemporain, dit-il, comporte une part de vérité essentielle. Se couper de la matière, c’est l’inanition. Le « spiritualisme » à la Jules Simon, par exemple, est aussi exsangue et aussi mort que le scientisme qui se crève les yeux sur tout ce que la nature contient de spiritualité secrète. Avant tout, réalisme, et un réalisme assez profond pour aller puiser dans l’intimité de l’être ce qui s’y trouve effectivement.

Je ne suis pas de ceux, disait Jaurès à la Chambre (21-1-10), que le mot Dieu effraye. La Science, par le progrès même de ses affirmations et de ses hypothèses sur l’origine des êtres et de la vie, dissipe peu à peu les préjugés contraires à la religion qu’elle avait d’abord créée. Et encore ceci : la vie des espèces, « degré par degré, semble gravir vers une cime, comme si elle avait pour loi, dans la nature même, de se dépasser, et c’est la Science, entendue dans sa plénitude, qui, elle-même, non seulement nous invite mais nous oblige à « chercher le ressort de cette ascension ». Cette Présence attestée par l’évolution, cette Force intime et suprême, antérieure et ultérieure, source à la fois de la poussée et de l’appel, pourquoi ne pas la nommer Dieu ?

Nous sommes loin, avec Jaurès, de ce Dieu postiche, ce Dieu centre-gauche, introduit par l’opportunisme dans les règlements scolaires de 1882, vague personnage abstrait, emprunté à Cousin et à Jules Simon. Loin aussi, du Dieu qui se fait, dont parlait Diderot, peu pressé qu’il se fit, loin du Dieu gazeux de Renan ou du Dieu en poudre du panthéisme. Prenons bien garde à ne pas nous tromper sur la pensée de Jaurès. Tout commentateur, tout critique, lorsqu’il a lui-même, en métaphysique, son option, court le risque de tirer à lui l’homme qu’il étudie. Danger de faire dire à cet homme plus qu’il n’en a dit. Danger, en sens inverse, de lui en faire dire moins. Et c’est ici le cas, force est bien de le voir, pour plusieurs que la philosophie de Jaurès contrarie ou afflige. Rationalisme robuste, cette philosophie, proclame l’un, tout au plus un « panthéisme évolutionniste » « panthéisme immanent », précise l’autre « panthéisme poétique », soutient le troisième ; et la quatrième, « idéalisme évolutif, quelque chose comme « un panthéisme de la conscience dans l’Histoire. ».

Monsieur Robinet, en revanche, sans partager (si je ne m’égare) la foi de Jaurès, mais qui l’a lu de près, dans sa thèse, ligne à ligne, souligne fortement que le Dieu de Jaurès « ne devient pas, il « est » ; « immanent » mais « transcendant » aussi, il surplombe le monde de tout son acte, mais sa puissance le mêle intimement au monde. La Science, déclarait Jaurès dans son discours du 3 mars 1904, « ne peut isoler Dieu du monde pour cette raison même qu’il en est l’authentique réalité ». Ici Jaurès touche à la question (si difficile même à cerner seulement) de la création. Je ne dis pas qu’il y porte la lumière, mais ce qui, du moins, éclate dans ses mots, c’est l’impossibilité radicale d’y voir un quelconque panthéisme. Il écrit, en effet, quand faisant l’univers, Dieu s’est livré à lui il a choisi de disperser son unité, afin que cette unité fût « retrouvée par l’effort. » Acte obscur, accompli par Dieu comme pour se mériter lui-même. 

La distance est sans bornes, l’antithèse est totale, entre le Renan de l’avenir de la Science pour qui le sens du mystère et de la surnature est une « maladie qui, à la honte de la civilisation, n’a pas encore disparu de l’humanité » et ce Jaurès acharné, au contraire, à faire comprendre aux hommes que « ce qui est nature par un côté, toujours, et dans tous les cas, est surnature ». Jaurès est quelqu’un qui voit le monde comme sacré, et c’est lui-même, dans sa thèse, qui cite saint Paul. Saint Paul était-il donc panthéiste ? Benrubi a raison quand il propose pour qualifier la pensée philosophique et religieuse de Jaurès « comment l’absolu a-t-il accepté de déchoir ? » formule qui se retrouve sous sa plume dans l’armée nouvelle, l’esprit, même s’il est le premier dans le monde, a accepté de se produire dans la nature, et selon la nature philosophique et religieuse de Jaurès, à la place de « panthéisme » inacceptable « panenthéisme », qui est le mot juste. « L’homme, alors, dans cette perspective ? »

Jaurès, député socialiste de Carmaux, parle devant la tombe de son camarade Santumier, 16 novembre 1896 « Pour moi, je crois d’une foi profonde que la vie humaine a un sens, que l’univers est un tout, que toutes ses forces, tous ses éléments conspirent à une oeuvre et que la vie de l’homme ne peut être isolée de l’infini où elle se meut et où elle tend. La même voie, la même méthode d’investigation du donné qui a conduit Jaurès à poser comme certaine et comme évidente l’existence de Dieu, l’amène, lorsque cette enquête s’applique au donné humain, à en apprendre sur Dieu davantage et à pressentir ce qu’il est, qui il est. » Au fond même des âmes habitent un désir, une réclamation, une exigence de « vérité » et de « justice », non pas froide option théorique, mais mouvement, élan, tout semblable à cette énergie constitutive de la matière. Dans l’homme, un « écho de l’universel désir ». Le seul fait que l’homme aspire, comme la respiration prouve que l’air entoure notre planète, prouve également que quelque chose existe sans quoi cette aspiration même serait inconcevable.

Tous les êtres, disait Jaurès aux étudiants collectivistes, en décembre 1894, « collaborent, par une aspiration secrète, à la réalisation d’un plan de vie ». Les siècles, les nations sont « les lieux de passage de l’esprit en mouvement ». La pensée est guidée vers Dieu rien qu’en interprétant l’Histoire. « Rien de nouveau sous le soleil, rabâche une sagesse creuse. » Oh, si ! Dans la série évolutive, il y eut au moins une nouveauté, « l’homme tue une nouveauté » (Introduction à l’histoire socialiste) et tout se passe comme si la taille même de l’événement nous aveuglait sur son énormité. Un être a surgi, qui, participant comme les autres, mais plus que les autres, à la vie de l’univers, perçoit, devine le « profond souffle » dont il est lui-même traversé. Il échappe, par l’esprit, au domaine de la proportion. Qu’on ne dise pas qu’il est infime, imperceptible comme un ciron. Vocabulaire hors de mise, et de nul emploi. Car l’animal pensant, du seul fait qu’il pense, ne relève plus, en tant qu’il pense, de nos mesures et n’est plus justiciable du système métrique. L’homme, dans son identité, a une vocation naturelle à l’infini, et Jaurès n’hésite pas à écrire que « l’humanité n’a quelque valeur que comme expression de l’infini ».

L’intuition n’est rien, disait-il, si elle n’est pas la perception rapide et géniale d’analogies jusque-là insoupçonnées entre des ordres de phénomènes qui paraissent distincts, révélant en éclair, entre l’homme et le monde, cette unité substantielle où nature et surnature s’entrelacent. La véritable prise de conscience de l’homme s’opère lorsqu’il éprouve, dans un acte où se rassemble tout ce qu’il est, « la beauté de ce mouvement universel auquel il concourt », lorsqu’il sent qu’il fait corps, de tout son être, avec ce monde lumineux par-dedans et dont il entend, pour ainsi dire, au fond de lui-même, la chanson de route. Et que l’homme, dans son essence et sa vérité, soit plus fort que la mort, c’est aussi ce que croit Jaurès.

La mort, écrit-il, n’est qu’un « déplacement d’existence ». Je crois, quant à moi, disait-il devant la fosse de Pierre Maury, et dans les mêmes termes qu’on l’a vu reprendre, en 1896, lorsque Santumier disparut, « je crois d’une foi profonde, que le néant « est un non-sens. » La pensée de l’homme, c’est-à-dire ce qui fait de l’homme un homme, participe de l’infini, il est donc « impossible que l’être humain s’abolisse tout entier dans la mort, si « prodigieuse que soit la crise » et si « mystérieuse que soit la vie où nous entrons » au-delà du seuil noir, « en un sens, et selon des voies qui nous échappent, la personne humaine se survit selon ce qui est sa forme propre, l’individualité consciente « protégée » qu’elle est du néant « par l’infini même où elle a établi sa vies »
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Si Jaurès repousse l’idée d’une chute originelle sous l’aspect puéril que lui donne la légende, ruinée par l’anthropologie, du premier couple dans le Jardin, il ne récuse pas, pour autant, le terme de chute. C’est « l’univers entier, écrit-il, qui est chute dans la dispersion de ses éléments, mais une chute comportant une possibilité permanente de salut par le retour à l’unité de Dieu » dans un acte de liberté, « l’univers est tout ensemble une chute éternelle et un relèvement éternel ». Et il y a chute, encore, pour tout homme, dès que l’individu, « au lieu de se rattacher » à l’élan collectif, se constitue à l’état de centre et, « ne cherchant plus l’horizon du regard », se prend lui-même pour fin. Notre volonté est à nous, et s’il y a, dans le voyage de l’esprit à travers la réalité, une part d’aventure, dont il faut d’emblée accepter le risque, la puissance et la grandeur de l’homme sont précisément d’endosser ce risque.

Nous ne sommes pas, pour Jaurès, cette « colonie de perceptions » à quoi Hume réduisait la conscience (des perceptions se succédant comme des personnages de théâtre) et, pas davantage, ce courant de phénomènes psychiques qui, selon Bergson, définit un « moi » dissous dans la durée. Nous sommes énergie, abouchés à la source, capables, terriblement, de rompre le contact, de nous débrancher, et ainsi de nous perdre, mais capables aussi, et induits à le faire par l’élan même de notre substance, capables de nous réaliser et de nous accomplir dans une option ardente en faveur de cet « infini vivant, qui est acte ».

« Qui est acte ». Nous touchons là, dans la pensée de Jaurès, à ce qu’elle a peut-être de plus intime et de plus véhément ; à savoir que la connaissance, pour lui, ne se sépare pas de l’action, qu’elle est liée à l’action dans sa réalité même, autrement dit que l’homme n’accède au réel, n’étreint la vérité que dans un acte concret, au service de ce qu’il considère comme le bien. C’est alors seulement qu’il connaît pour de bon. Cette phrase de Jaurès va loin. Tout acte de bonté est une intuition du vrai, tout effort dans la justice est une prise de possession de Dieu, et il vaut la peine d’en peser chaque terme. Déjà nous l’avions entendu, il y a un instant, affirmer que l’homme n’est libre que « lorsque la justice le façonne », et peut-être n’avions-nous pas mesuré tout ce qu’impliquait une telle assertion. « La force de l’esprit, écrit-il dans l’armée nouvelle, et sa victoire, ce n’est pas de répudier la nature, mais de l’assumer et de la transfigurer ».

Quelque chose en Jaurès répugne invinciblement à la notion du devoir, glacée et pour ainsi dire disjointe de nous-même, un devoir « abstrait et sec, sevré des sèves de la nature et des sucs de la terre ». Que l’homme, dit-il, sache garder sans cesse, « dans son coeur et dans ses veines, l’ardeur de la vie », mais que sa « ferveur devienne clarté » en restant cette ferveur qui est la condition de la clarté. Jaurès est de ceux qui savent combien nos convictions et comportements ont peu de rapport avec ces justifications rationnelles que nous en fournissons (à nous-même autant qu’à autrui) par une opération seconde et factice ; habillage dont nous passons la commande à l’esprit. Trop souvent la « raison » n’est là que pour nous pourvoir de « bonnes raisons » les vrais mobiles de nos options sont antérieures, et d’un autre ordre. L’action seule, a, pouvoir de nous unir à l’être et, notre connaissance de l’être dépend de ce que nous sommes.

Camus dira que « Dieu ne se soutient que par la négation de la raison humaine », mais Jaurès lui a répondu d’avance que si la raison n’a rien, et bien au contraire qui nie Dieu (un Dieu force à la fois immanent et transcendant au monde), ce n’est pas dans l’usage, en quelque sorte circulaire, de la raison raisonnante que nous pouvons l’atteindre, mais dans cet acte qui est engagement. Et si, comme écrit Blondel (presque parallèlement à Jaurès ; sa thèse date de juin 1893, celle de Jaurès de février 1892 et la parenté de l’une à l’autre est réelle), notre volonté propre nous empêche trop souvent de parvenir à notre volonté vraie, il n’en reste pas moins qu’on ne résout pas le problème de la vie sans vivre.

Lévy-Bruhl, qui l’aimait, n’en passe pas moins à côté de l’essentiel quand il le résume ainsi « un goût profond de la nature et une exigence de justice ». Manque le mot majeur, tant de fois cependant par lui-même proféré en 1891, « le problème religieux, le plus grand problème de notre temps, de tous les temps. » « Les hautes questions religieuses sont très supérieures aux questions politiques, lesquelles « n’ont de valeur et de sens que si elles aboutissent aux premières. « je n’aime pas, pour ma part, qu’on habitue le peuple à se croire quitte avec le problème de l’univers par une facétie », les religions, un des faits essentiels, peut-être, le fait essentiel de l’histoire humaine », etc. « Terminée » Dans l’œuvre, ajoutons : Dans l’action de Jaurès, écrit avec exactitude A. Robinet, la préoccupation métaphysique reste fondamentale et le même enquêteur a parfaitement vu que la raison principale de l’attitude non marxiste de Jaurès tient à une divergence métaphysique. » Je n’irais pas d’ailleurs, quant à moi, jusqu’à l’expression : « Pression marxiste », car, sur beaucoup de points (et notamment sur la doctrine de la valeur), Jaurès est et se reconnaît marxiste. Mais il est certain qu’il se sépare de Marx en ce qui concerne l’explication unique de l’histoire par la pression des faits économiques. Un service immense, celui que Marx a rendu à la connaissance historique en arrachant les voiles et dissipant les mensonges, les questions financières, la perpétuation de l’iniquité et du vol. La protection et le maintien de ce système universel qui doit procurer l’opulence à un petit nombre d’adroits par le moyen du travail des autres et, au besoin, de la vie des autres, la Sainte-Alliance des hommes de proie, tels sont les ressorts ordinaires de l’Histoire.

Et l’on ne sera jamais assez reconnaissant à Marx de les avoir dénudés. Cependant Marx a eu tort de réduire tous les événements humains, dans un déterminisme fatal, à la mécanique du partage des biens.
La pensée agit aussi dans le monde et n’est pas toujours le produit d’un milieu économique et politique. Que « les rapports économiques » soient, dans la plupart des cas, « le fond même de l’Histoire », bravo à Marx pour l’avoir démontré. Mais il est faux, dit Jaurès, d’expliquer la Réforme, par exemple, comme une « révolte financière » et un « calcul mercantile », ruse bourgeoise, pour, débarrasser le calendrier de trop de fêtes chômées et se procurer plus de main-d’oeuvre. On ne saurait nier, certes, que les succès ou les échecs de la Réforme en Europe aient largement dépendu des intérêts de la classe possédante et des princes. Mais la Réforme elle-même ne relève pas de l’économie. Prendre les choses religieuses pour un reflet des choses d’argent, et pour une fantasmagorie dressée par des spécialistes au profit de leurs employeurs, c’est s’abuser. Marx évoque « l’influence du milieu » et il n’a pas tort, mais l’homme vit par les sens et par l’esprit dans un milieu plus vaste, qui est l’univers même, quel que soit le rapport de l’âme humaine, avec le système économique et social, elle va au-delà, sollicitée qu’elle est par « l’immense milieu cosmique. »

Le 16 décembre 1906, les sections socialistes de la Franc-Maçonnerie ont organisé, au Trocadéro, une fête au profit de L’Humanité, et Jaurès y prend la parole. Il n’hésite pas à faire entendre que sa pensée n’est point semblable à celle de Ferry et de ce « manifeste maçonnique » de 1876 où Jules Ferry appelait ses « frères » à lutter contre le mysticisme. Je ne sais, dit-il, si l’office de la Maçonnerie est de combattre ce que Ferry appelait le mysticisme, et où je vois, quant à moi, « l’exaltation de la vie intérieure cherchant à s’unir à ce que la vie de l’univers a de plus haut et de plus ardent ». Beaucoup, je pense, parmi ceux qui le recevaient ce jours-là, eussent été surpris s’ils avaient pu lire ce qu’il avait écrit, en 1891, dans les termes les moins équivoques « En dehors de la vie mystique, c’est-à-dire de l’union ardente des âmes dans un idéal divin, toute vie n’est que misère et mort. »

La vie « naturelle et sociale », disait Jaurès, la construirait-on même comme elle devrait être construite, resterait, en chacun de nous, un vide immense à remplir. Je me demande souvent, écrivait-il encore, quand les travailleurs, auront obtenu ce qu’ils désirent, quelle sera leur vie intérieure ? Suarez nous a révélé un billet de Jaurès à Briand. « Renaudel veut que le parti se déclare matérialiste et athée. » C’est absurde. Nous ne sommes pas des métaphysiciens. « Jamais je n’aliénerai ma liberté de pensée. » Nous ne sommes pas des métaphysiciens ? Lui, si, et ce militant socialiste n’est même, en tant que tel, qu’un homme au service d’une certaine métaphysique. Mais il s’agit, pour l’heure, il s’agit uniquement de bâtir une cité juste. Qu’on la bâtisse donc ensemble, athées et non athées, coude à coude, cette « cité d’espérance », marchons, allons au but qui est la justice, puis, quand l’homme sera libéré, c’est lui-même qui choisira sa route à travers l’univers mystérieux. Surtout pas, surtout pas, pour le socialisme, de jonction, impérativement décrétée, avec des formules que Jaurès, pour sa part, récuse. Rien, dans la bataille à conduire, qui préjuge en un certain sens, inacceptable à ses yeux, la « philosophie » à laquelle se rattacheront les hommes de demain.

Le 6 septembre 1901, Jaurès obtient du Comité général cette déclaration, pour lui très précieuse « Aucune règle concernant les questions religieuses n’a encore été établie par les Congrès. » Jaurès n’ignore pas que la classe ouvrière, dans son immense majorité, vit dans un athéisme pratique et que ceux qui, dans la seconde moitié du XIX°siècle, se sont fait écouter d’elle parce qu’ils travaillaient à son affranchissement se sont affirmés matérialistes. D’où la prudence de son pas. « Il y a ici, écrivait-il en 1891,un immense malentendu ». « Le socialisme est à l’état de combat. Ce vocable « Dieu », a été si souvent, depuis des siècles, prostitué au service de l’injustice, qu’il n’est pas surprenant que les hommes n’en veuillent plus. Comme jusqu’ici la religion, de par « les calculs astucieux des puissants », « n’a été pour le peuple qu’une consigne dont la résignation formait le principal commandement, le premier usage que fait le peuple de sa raison, c’est la négation, et le matérialisme s’offre à lui » comme la doctrine la plus éloignée des odieuses mystifications au moyen desquelles on l’a exploité.

Je comprends, dit Jaurès, ces ouvriers qui, dans un mouvement de révolte, écartent « du cercueil d’un enfant » tout « emblème religieux », félicitant ce petit mort, avec une sorte de colère, d’avoir fuit un monde inique. Ne pas se couper des masses qui souffrent et qu’il s’agit de délivrer. Tenir un langage qui ne les déroute pas. Aller à leur rencontre le plus loin possible. D’où la vigueur avec laquelle Jaurès dénonce « le Dieu de la superstition, le Dieu idole » qui « pervertit les hommes par la peur », d’où la répudiation de l’autorité céleste et cette phrase excessive qu’une autre corrigera sur-le-champ dans la philosophie de l’avenir, « Dieu n’existera plus pour l’homme que dans la mesure où il sera l’homme lui-même prenant conscience de sa grandeur, d’où, à propos du déisme de Robespierre, ces mots médités On peut lui préférer infiniment l’action plus libre, plus large, des conventionnels inspirés par Diderot et l’encyclopédie, du pur rationaliste Condorcet, du courageux et grand athée Jacob Dupont. Mais si Jaurès rejette le « Dieu idole », c’est pour repousser en même temps l’autre idole, positiviste, de « la science réduite à elle-même », s’il condamne et nie l’idée d’un Dieu à caprices, c’est pour substituer à cette image aberrante, la représentation d’une Puissance suprême assurant à « toutes les Forces leur ordre et leur plénitude », ou Dieu n’est pas, dit-il, ou il est, l’Unité vivante qui permet cette harmonie et cette expansion, et s’il salue les Condorcet et les Dupont, c’est pour inclure, dans la même page, sa propre foi, sous l’enveloppe historique dont elles ne sont pas encore dégagées, aux grandes vérités essentielles l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme.

Condamnant le matérialisme systématique, il déclare, la même année, que si « les socialistes sont réduits aujourd’hui par les nécessités du combat » à se poser en matérialistes, viendra le jour, après le triomphe, ils s’apercevront qu’ils peuvent et doivent aller au-delà, compléter, en la scrutant mieux, cette passion qu’ils ont du concret, et que c’est la nature elle-même, chaque jour plus ouverte au regard de l’esprit, qui laisse apparaître Dieu. Nous sommes vraiment dans une société étrange, disait-il en 1894. Dans les réunions publiques, il n’y a que des hommes. Dans les églises, il n’y a que des femmes, serait-il donc entendu que l’infini mystère des choses ne regarde que les femmes ? Dans la Dépêche de Toulouse du 30 mars 1892, il avait reproché à de Mun de se tromper, du tout au tout, sur le caractère du socialisme qu’il accusait de s’occuper seulement des corps, et non des âmes erreur absolue ; c’est l’homme tout entier que le socialisme prétend fortifier et affranchir. Jaurès sait où il va. Ce qui compte, pour lui, avant tout, c’est l’homme avec son destin. « La valeur de toute institution est relative à l’individu humain ».Les journaux cléricaux nous représentent comme des fanatiques d’irréligion. C’est le contraire de la vérité. Je crois, pour ma part, qu’il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses dans la conscience humaine, et ce que nous voulons, bien loin d’être une destruction, est un avènement ; « Nous voulons que tous les hommes puissent s’élever à une conception religieuse de la vie ». Il s’agit de restituer à l’humanité le sens de la vie et de Dieu, il s’agit de « rendre Dieu présent à toutes les âmes réconciliées, « c’est le socialisme qui ouvrira la société à l’influence pénétrante de la religion, il la mêlera à la vie même, aux fibres de l’humanité.

Le socialisme sera comme une grande révélation religieuse, lorsqu’il aura mis debout la cité fraternelle, alors l’humanité pourra entrevoir, comme en un rêve commun de toutes les énergies pensantes, l’organisation progressive de l’univers, le triomphe de l’esprit. Jaurès ne supporte pas les homélies de ces bons apôtres qui disent que l’homme, d’abord, se réforme, et tous les problèmes sociaux disparaîtront d’eux-mêmes. Vieille ruse des nantis à l’égard de ceux qu’ils tondent. A l’homme que vous écrasez et qui étouffe, vous demandez, bénisseurs, de penser tendrement au Ciel. Votre ciel ne vous a guère gênés pour réduire ces victimes à la condition que vous leur faites, les voilà, par vos soins, enfoncés dans la matière jusqu’au coeur, et vous leur parlez du firmament ! Hypocrisie et impudence. Quels que puissent être, chez plus d’un, le malaise, le désappointement, l’irritation et l’envie de se boucher les oreilles, si l’on veut savoir de qui l’on parle quand on prononce le nom de Jaurès, cet aspect-là de sa pensée, pour lui-même primordial, il n’y a pas moyen de le passer sous silence. Barrès l’avait bien vu, Jaurès, notait-il en 1913, rattache son socialisme à une philosophie religieuse, et déjà précédemment Jaurès, veut créer un milieu où l’homme sera amélioré les formules d’ailleurs insuffisantes. La démocratie sociale, pour Jaurès, c’est le régime qui arrachera l’homme à ces tyrannies et à ces exploitations qui font de lui un animal ou une machine. Le bien-être n’est pas le plus être, mais avant d’être plus, il faut être, tout court, et ce n’est pas être que d’endurer l’asphyxie.

Rien n’est possible pour la « vraie vie » sans l’abolition, d’abord, des iniquités. L’organisation de la justice, écrit Jaurès, est, la condition, pour l’humanité, de tout accès à la vie spirituelle. Est-il assez net dans ses affirmations ? « Je ne conçois pas une société sans des croyances communes qui relient toutes les âmes en les rattachant à l’infini d’où elles procèdent et où elles vont, s’il n’y a pas de religion dans la communauté humaine, on peut dire, un sens profond, qu’il n’y a pas de société et que la communauté n’en est pas une, mais un agrégat de poussière morte. Il ne faut pas que la religion puisse apparaître aux hommes comme quelque chose d’extérieur à la vie, il faut qu’elle soit la vie elle-même, prenant conscience de son principe, et nous voulons, nous socialistes, que la vie de l’humanité soit religieuse jusque dans sa moelle. »

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