Japon : Réflexion sur une catastrophe.

Mardi 12 avril 2011 // Le Monde

Comment raison gardée, à chaud, devant l’ampleur de la catastrophe humaine et ses images effroyables ; analyser ce qui se passe au Japon ?
Une telle série de drames rend presque impossible une analyse approfondie, et il faudra des mois avant de pouvoir se faire une idée correcte de la situation. Mais puisqu’on ne peut pas non plus attendre sans se poser des questions sur le nucléaire mondial, et avant de savoir comment les choses vont finir, essayons tout de même de donner des voies pour orienter nos réflexions futures, à froid.

Le premier point à garder en mémoire, c’est que ce séisme est le plus fort enregistré au Japon depuis un siècle, et probablement, du fait du tsunami qui a suivi, le plus cataclysmique de l’histoire du pays. Alors on peut souligner, au-delà des dévastations que l’on a pu voir, l’extrême résistance des infrastructures dans les régions soumises au séisme. Il y a bien catastrophe humaine et naturelle, mais étonnamment réduite eu égard à un tremblement de terre de magnitude 9, c’est-à-dire presque mille fois plus puissant que celui (magnitude 7) qui a détruit Port-au-Prince ! Qu’il soit resté quelqu’un de vivant après ce séisme montre à quel point les technologies antisismiques sont efficaces et combien le Japon est préparé à ces cataclysmes : dix ou vingt mille morts, pour dramatique que cela soit, cela tient du miracle : il y a cinquante ans le bilan aurait plus probablement approché le demi-million. Kanto, en 1923 au Japon, pour une magnitude de 8,3 (20 fois plus faible) a dénombré près de 150 000 morts.

Le deuxième, qui en est la conséquence directe, c’est que, quoi qu’on en dise, les centrales nucléaires ont bien tenu. Cela peut paraître provocateur voire indécent de le signaler, mais sur la quinzaine de réacteurs nucléaires ayant subi le séisme dans la région Nord-Est du Japon, seuls quatre, les plus exposés au tsunami, ont mené à des catastrophes majeures. D’un point de vue froidement technique, ces centrales ont montré une résistance remarquable.

Mais du fait de l’extrême violence du séisme et du tsunami, il est probable que rien n’aurait pu empêcher la catastrophe technique et humanitaire. Maintenant le Japon et le monde doivent bien sûr se poser des questions : Les centrales étaient-elles bien construites, bien situées et bien entretenues ? Doit-on continuer à développer la filière nucléaire, puisqu’une telle catastrophe peut arriver, même avec une probabilité infime ? Là-dessus, hélas, nous aurons entendu. tout et son contraire.

Or quand ceux qui déclarent « En France on a les centrales les plus sûres du monde » sont ceux-là même qui avaient affirmé que le nuage de Tchernobyl n’avait pas survolé le pays, on est en droit de ne pas en croire un mot. Quand d’autres (en Suisse, en Allemagne) stoppent soudain tout développement de leurs parcs nucléaires, on peut aussi se poser des questions : quoi ? Ils ont attendu une catastrophe pour prendre ce genre de décision ? Cela veut-il dire qu’ils n’avaient aucune idée des risques, et que jusque là tout fonctionnait à l’insu de leur plein gré ? Quand les pro et les antinucléaires s’écharpent sur des risques possibles sans remettre la catastrophe de Fukushima dans son contexte, on ne peut qu’y voir de la mauvaise foi de part et d’autre.

Alors, le nucléaire : dangereux ou pas ? La question ainsi posée n’a pas de sens, et l’on peut y répondre aussi bien par oui que par non. Tout est affaire d’échelle et de situation : oui, quand il y a une catastrophe il est extrêmement dangereux d’être auprès d’une centrale ; non en temps normal le nucléaire n’est pas dangereux. En comparaison, si le pétrole l’est beaucoup moins en cas de crise, il l’est tout le temps : mais qui se soucie de l’espérance de vie le long des côtes du Nigeria et du Cameroun, soumises à une perpétuelle marée noire ?

La vraie question est : Nous, citoyens ou sociétés, sommes-nous capables de réduire notre consommation énergétique à un point tel qu’il n’y aura plus besoin de construire de centrales par nature dangereuses ? La réponse étant non dans l’état actuel de nos sociétés, la conclusion est que la production d’énergie, avec ses dangers, doit être maintenue à tout prix, y compris celui d’un Fukushima. Pas besoin de referendum pour savoir que nos sociétés sont fondées sur l’énergie abondante et que réduire la production sera infiniment plus meurtrier que n’importe quelle catastrophe : Mourir de faim du fait de l’effondrement de l’agriculture ou mourir irradié, quelle différence ?

Et dans ces conditions, à l’échelle d’un pays ou de la planète, la filière du nucléaire est probablement une alternative aussi sûre, voire plus, que la filière des hydrocarbures. Encore faut-il suivre les règles, et ne pas essayer de faire des économies criminelles sur les normes de sécurité. De ce point de vue, et puisque l’on peut se poser des questions sur la sincérité des différentes parties, un audit des centrales dans le monde doit en effet être exigé. II faudra aussi certainement réévaluer les parts que prennent chacune de ces filières y compris les autres sources, solaires, éoliennes, etc. et les rééquilibrer, sachant que toutes présentent des risques, à des niveaux différents.

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