JUAN CARLOS

L’autorité d’un roi.

Jeudi 21 juillet 2011 // L’Europe

Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’Espagne, Philippe Nourry vient de rééditer sa biographie mise à jour du roi d’Espagne. Acteur décisif de la transition de la dictature vers la démocratie, Juan Carlos incarne de manière exemplaire l’autorité symbolique et la légitimité populaire d’un roi qui respecte scrupuleusement les pouvoirs du gouvernement. Son biographe explique concrètement comment cet équilibre s’est établi.

La première édition de votre livre date de 1986...

Philippe Nourry : Oui. Je racontais que la vie du jeune Juan Carlos était confortable mais très difficile : fils du comte de Barcelone, qui était un opposant déclaré à Franco, vivant en Espagne, surveillé par les phalangistes, il se considérait comme un otage. Pour lui, il était nécessaire de jouer les idiots, car il savait que le peuple espagnol aspirait à la liberté. Quand il a été proclamé successeur de Franco en 1969, on le surnomma Juan el Breve car on pensait qu’il ne pourrait pas se maintenir à la tête de l’État après la mort du Caudillo.
Et pourtant, quand Franco meurt, Juan Carlos met six mois à rétablir la démocratie : il se débarrasse du Premier ministre Carlos Navarro et désigne un homme de son choix : Adolfo Suarez qui venait du Movimiento franquiste mais qui, comme tant d’autres, était décidé à changer beaucoup de choses. De fait, on s’aperçut très vite qu’une partie de la classe dirigeante franquiste avait décidé de tourner casaque et d’accepter la démocratie. Les choses se firent en douceur et discrètement quand le Parti communiste fut légalisé et quand le Parti socialiste tint son premier congrès. Juan Carlos laissa faire son Premier ministre, et une constitution parlementaire fut adoptée selon laquelle le roi règne et ne gouverne pas.

Puis les militaires tentent un putsch...

Philippe Nourry  : Les officiers franquistes étaient opposés à cette évolution démocratique. De plus, des militaires tombaient sous les coups des indépendantistes basques de l’ETA, qui faisait la politique du pire afin que l’armée intervienne. C’est ce qui s’est produit. Les Cortès sont investis le 23 février 1981 par des membres de la Garde civile : tout le gouvernement est là ! Seuls les secrétaires d’État et le roi sont en liberté.
Vous savez que le roi, pratiquement seul, a téléphoné aux chefs militaires pour les rappeler à l’obéissance, prononcé un discours télévisé qui a eu un immense écho dans le peuple espagnol et réussi à briser le putsch. Le roi avait déjà une légitimité dynastique puisque le comte de Barcelone avait solennellement renoncé à la couronne ; il a acquis après le putsch une réelle légitimité populaire. Mon livre s’arrêtait sur cette période héroïque.

La suite est beaucoup plus paisible

Philippe Nourry : Oui, les institutions fonctionnent normalement depuis 1981. Dès lors se pose la question : que peut bien faire un roi qui règne et ne gouverne pas, alors qu’il avait gouverné dans les premiers temps ? D’abord, il faut souligner que Juan Carlos a toujours minutieusement respecté la Constitution : il n’a jamais cherché à empiéter sur les prérogatives du Premier ministre ni sur celles du gouvernement. Il est resté dans son rôle d’arbitre et de modérateur, dans un régime où l’alternance entre les partis politiques de droite et de gauche se déroule normalement.

Mais les relations entre le roi et les Premiers ministres n’ont pas toujours été faciles...

Philippe Nourry : Vous songez sans doute à José Maria Aznar. Le roi se méfiait du chef du Parti populaire, qui était persuadé que Juan Carlos avait entravé son accession au pouvoir en 1993. Mais le roi s’est toujours efforcé de mettre en valeur le Premier ministre et son épouse alors que José Maria Aznar s’est souvent montré grossier. Ainsi, lors d’une réception diplomatique, Aznar annonça qu’il allait partir pour Moscou et pointa le doigt vers le roi en disant « Et lui, je l’envoie en Pologne ! ». Il y eut beaucoup de petits incidents entre 1996 et 2004 et c’est un républicain de coeur, proche du Parti communiste, l’écrivain Manuel Vàsquez Montalbàn, qui dénoncera au nom de la gauche intellectuelle « la morgue du petit caudillo castillan » et qui vantera la conduite démocratique de Juan Carlos.

Vous citez les lettres du roi à son fils, dans lesquelles il définit son rôle...

Philippe Nourry : En effet. Quant à l’exercice de ses responsabilités, le roi distingue classiquement la potestas • Dans la nuit du 23 février 1981, le roi intervient à la télévision, en uniforme de capitaine général des armées, pour s’opposer au coup d’État de l’auctoritas : « Ton rôle sera donc d’acquérir et de développer au maximum cette autorité morale qui ne s’obtiendra que par l’exemplarité de ta conduite personnelle et la juste distance que doit prendre un chef d’État, exempt de responsabilité politique mais garant d’une bonne harmonie entre les divers pouvoirs de la démocratie, sans jamais qu’on puisse le soupçonner d’une préférence pour tel ou tel parti... » Plusieurs de ces lettres forment un très intéressant précis de droit constitutionnel.
Quant à la manière d’être d’un prince héritier, je veux encore citer ces lignes de Juan Carlos qui pourraient inspirer la conduite de maints chefs d’État : « Ne te lasse jamais de te montrer aimable et attentionné envers tous ceux que tu approches. Ne perds pas de vue la situation que tu occupes et qui t’oblige. Tends la main à tous, mais sans oublier que c’est celle d’un futur roi et respecte les autres sans jamais les dédaigner. Il tefaudra aussi trouver le juste équilibre pour que la sympathie que tu manifestes ne se mue pas en confiance excessive et pour que ta prudence ne soit jamais interprétée comme une marque d’indifférence ou une échappatoire. »

Le rôle diplomatique du roi est important...

Philippe Nourry : Oui. Le roi est beaucoup plus actif que les autres monarques européens. Quand il était prince, Juan Carlos a mené une discrète action diplomatique pour faire comprendre aux chefs d’État comment il concevait son rôle politique dans une démocratie restaurée. Aujourd’hui, le roi d’Espagne est le chef d’État qui connaît le mieux les affaires mondiales, en raison de l’expérience qu’il a accumulée au fil des ans. C’est lui qui s’est entendu en 1975 avec le roi Hassan Il lors de la crise du Sahara occidental et il a ainsi évité un affrontement entre les Marocains et les troupes espagnoles qu’il était allé rencontrer à El Aïun.
On se souvient qu’à un Sommet ibéro-américain il avait fait taire Hugo Chavez qui insultait le Premier ministre espagnol en lui disant : « Por qué no te tallas ? » (1) interpellation qui est devenue très populaire. A la suite de cela certains craignaient que l’Espagne ne se soit fâchée avec un pays qui est un gros producteur de pétrole. Mais Juan Carlos invita Chavez à venir passer quelques jours dans sa résidence d’été de Majorque. Le séjour s’est bien passé et la reine a dit que l’Espagne aurait en retour des barils à petit prix.

Juan Carlos n’est pas un grand intellectuel mais il a beaucoup d’intuition et de la générosité.

Ce roi a tout de même des défauts ?

Philippe Nourry : On reproche à Juan Carlos, surtout à droite, de ne pas intervenir dans les débats de société et dans les débats mémoriels. Mais il ne veut pas se prononcer en faveur d’un parti, et, malgré ces critiques, le roi reste l’homme le plus populaire du pays.
Cela dit, il a comme tout un chacun ses défauts. Juan Carlos avait vécu dans sa jeunesse dans des conditions austères, il n’avait pas de fortune et avait noué des liens avec des hommes d’affaires douteux. L’un d’entre eux, Mario Conde, a passé plusieurs années en prison. Et puis on a beaucoup parlé de sa liaison avec une décoratrice, Marta Gaya...

Et son fils ?

Philippe Nourry : Le prince des Asturies a manifesté avant son mariage une grande liberté, qui paraissait peu compatible avec la fonction royale. Mais son mariage avec une journaliste a été bien accepté. Comme le disait un journaliste espagnol, c’est une bénédiction pour l’Espagne que d’avoir pour princesse une femme dont le grand-père était chauffeur de taxi ! Bien entendu, le prestige personnel dont bénéficie Juan Carlos ne peut se transférer comme par enchantement sur la personne du prince héritier. Celui-ci se prépare à ses fonctions en jouant un rôle diplomatique de représentation de la Couronne, notamment auprès des nouveaux chefs d’État d’Amérique latine.
Nul ne peut prévoir la situation dans laquelle se trouvera l’Espagne lorsque Juan Carlos disparaîtra mais il est probable que le prince Felipe bénéficiera dans un premier temps du sentiment de reconnaissance que les Espagnols éprouvent pour son père. Il lui faudra ensuite faire la preuve qu’il mérite la charge dont il aura hérité et qu’il peut être le garant de l’équilibre du régime.
J’ai eu l’occasion de montrer, dans La Vanguardia, que la monarchie espagnole est un régime équilibré. Il n’existe dans les sociétés de l’Europe moderne aucune monarchie qui ne soit démocratique et parlementaire. Les républiques connaissent des dérives oligarchiques ou autoritaires ou despotiques. Mais ce risque n’est pas concevable dans les démocraties couronnées ; cela en raison d’une séparation des fonctions de l’État - la fonction symbolique et la fonction politique. Là où une famille régnante mais non gouvernante peut prendre en charge la représentation de l’État dans la continuité de l’Histoire, le mécanisme des alternances démocratiques assure mieuxqu’ailleurs le libre exercice de la souveraineté populaire.
Au contraire, on ne sait pas où s’arrête le rôle du président élu au suffrage universel, mais` on mesure le déficit de prestige personnel et d’autorité symbolique quand le président de la République est élu par les parlementaires - par exemple bien peu de Français connaissent le nom du président de la République fédérale allemande. La monarchie permet que les peuples se reconnaissent dans une autre figure que celle d’un politicien.
À droite, il y a des hommes politiques qui affirment que Juan Carlos est inutile ou insignifiant ; à gauche, certains voudraient lui substituer un président élu. Ils auraient intérêt à réfléchir au fait que nous avons tous besoin à la tête de l’État d’une symbolique forte qui compense les mécanismes bureaucratiques et qui dépasse le jeu politique ordinaire : les monarchies modernes réalisent cet équilibre entre la permanence que demande le peuple, et le libre exercice du pouvoir démocratique.

Propos recueillis aux Mercredis de la NAR
(1) Littéralement : « Pourquoi tu ne te tais pas ? » mais, dans le contexte : « Tu vas la fermer, oui ou non ? ».
W Philippe Nourry - « Juan Carlos », Tallandier, prix franco 24€.

Répondre à cet article