JUAN CARLOS 1er

Le roi des Espagne

Jeudi 3 janvier 2008, par FRANCIS CHEVRIER // L’Europe

Quelques nationalistes catalans viennent de trouver l’astuce pour focaliser l’attention des médias : brûler publiquement des photographies du roi Juan Carlos et de sa famille, ce que condamne la loi espagnole. C’est vrai que ça passe bien au 20 heures, et les journalistes adorent ! Certains, journalistes toujours, aimeraient y voir le signe de chute de popularité du roi ou, pire une crise du régime monarchique en Espagne. Que de couvertures et de bons papiers en perspective ! L’opinion publique va-t-elle les suivre ? Vraisemblablement pas, et ils risquent d’en être pour leur frais, du moins tant que Juan Carlos occupera le trône. En effet, les Espagnols apprécient leur roi, ce que confirment régulièrement sondages et enquêtes d’opinion. Car ce roi paraît plutôt jovial et débonnaire.

Juan Carlos descend pourtant en ligne directe de Louis XIV, qui avait fait une terrible guerre à l’Europe – menée par nos vieux ennemis anglais – pour installer à Madrid son petits – fils le duc d’Anjou. C’est donc une dynastie française, les Bourbons, qui règne sur l’Espagne depuis 1713 et les traités d’Utrecht. Avec l’instauration de la République en 1931 et l’abdication d’Alphonse XIII, le grand-père de l’actuel souverain, les Bourbons quittent l’Espagne. Franco jouera avec eux, et notamment avec le père de Juan Carlos, le comte de Barcelone, un jeu habile et pervers, lui laissant entendre dès les premières heures de la dictature qu’il envisagerait une restauration de la monarchie. EN fait, le Caudillo, qui voulait garder le pouvoir pour lui, ne se résolut qu’à la fin de sa vie à sauter le pas, estimant sans doute qu’un roi fort à la tête de l’Espagne maintiendrait l’esprit du régime franquiste. Pour cela, rien de mieux qu’un roi formé à sa main. Aussi, c’est le fils aîné du comte de Barcelone, le jeune Juan Carlos, né en exil à Rome en 1938, qui fut choisi par le vieux Caudillo. Il lui fit quitter sa famille et venir à Madrid pour l’éduquer. Ce fut, pour le jeune homme, une rude école du pouvoir où les humiliations et mesquineries ne lui furent pas épargnées et où, en permanence, il dut dissimuler ses sentiments et laisser croire au dictateur ce qu’il avait envie de croire.

Epée de Damoclès. Franco laissait continuellement planer sur la tête du jeune homme une épée de Damoclès. Il ira jusqu’à marier sa propre fille au descendant d’une branche rivale au sein de la dynastie des Bourbons pour aiguiser les craintes et la soumission de Juan Carlos, qui, du jour au lendemain, pouvait se voir renvoyer en exil. Mais, finalement, à la mort de Franco en novembre 1975, c’est bien Juan Carlos 1er qui monte sur le trône d’Espagne. C’est alors une nouvelle ère qui commence pour le pays.

Réconciliateur. Le roi, habilement et en douceur, avec la complicité active d’Adolfo Suárez, favorise l’installation de la démocratie parlementaire – au grand dam des thuriféraires du franquisme, qui réalisent alors qu’ils ont été dupés. Ils lui en veulent encore terriblement aujourd’hui. Le point d’orgue de ce processus mené au nom du roi sera le ralliement public à la monarchie de Santiago Carrillo, l’emblématique et historique chef du Parti communiste. Dans la foulée, les premières élections démocratiques depuis le début de la dictature eurent lieu en 1977. Lors de la tentative de putsh du colonel Tejero, en 1981, alors que tout le gouvernement était pris en otage à l’intérieur des Cortes, c’est Juan Carlos qui, par son sang-froid et son ascendant sur les militaires, sauva la situation de la jeune et fragile démocratie. Les Espagnols lui en sont sincèrement reconnaissants. Il sut être le réconciliateur des deux Espagne.

Par ailleurs, le personnage est plutôt bon homme, bien moins « coincé » que ses cousins anglais et menant un train de vie beaucoup plus modeste. Il ne vit pas au palais royal, mais dans un simple pavillon de chasse. On lui prête de très nombreuses aventures féminines, il n’en forme pas moins avec la reine Sofia de Grèce un couple de professionnels au service de l’Espagne. Sofia, c’est l’anti-Cécilia : pas très glamour, pas très Prada, mais fiable. Dans la famille, on est first lady de génération en génération, et ça se voit.

La Constitution n’a finalement laissé à Juan Carlos que très peu de pouvoirs, qu’il exerce consciencieusement. Il assume essentiellement des fonctions de représentation, et notamment d’ambassadeur extraordinaire de son pays. Il est extrêmement populaire en Amérique latine. Il s’entend plutôt mieux avec ses présidents du gouvernement de gauche qu’avec le bigot et va-t-en-guerre Aznar. On dit même qu’une vraie amitié le lie à Felipe Gonzàlez et qu’il tutoie Zapatero, petit-fils de républicain fusillé par les franquistes. Grand sportif, Juan Carlos participe régulièrement à des régates ; il lui arrive d’aller au cinéma ou au restaurant en simple particulier, bras dessus bras dessous avec la reine. Il a donné à l’Espagne de beaux enfants qui tous ont fait des mariages d’amour réussis. Le prince héritier Felipe a épousé Letizia, une star du petit écran, la Laurence Ferrari espagnole ; ils forment un couple plutôt sympathique, et son eux aussi très pros.

Caricature. Ils furent cependant récemment au centre d’un mini-scandale. El Juves, hebdo satirique, publia en juillet une caricature du couple destinée à moquer la récente mesure nataliste prise par le gouvernement Zapatero accordant aux familles 2500 euros pour la naissance d’un enfant. On y voyait Felipe et Letizia en plein ébat avec, pour légende, un mot du prince : »Tu te rend compte, si nous avons un enfant, ce sera la chose qui ressemble le plus à un travail que j’ai jamais fait de ma vie. » L’excès de zèle de la justice espagnole, qui fit saisir le journal, donna à ce dessin d’un goût douteux un retentissement extraordinaire et déclenche une affaire d’Etat. Cet épisode médiatique et celui des portraits du roi brûlés par les jeunes indépendantistes catalans ont conduit la maison royale à réagir. Le 10 octobre, le roi présida le Conseil de défense nationale, ce qu’il n’avait pas fait depuis son accession au trône. Il avait préalablement déclaré dans un discours que « la monarchie a permis à l’Espagne de vivre sa plus longue période de stabilité et de prospérité en démocratie ». La maison royale a sans doute jugé qu’il était préférable de rappeler, notamment aux jeunes générations, qui n’ont pas connu le franquisme, que la monarchie est, de ce côté-là des Pyrénées, gage de liberté démocratique, plutôt que de faire condamner les iconoclastes catalans par la justice. Certes, on reproche aussi au roi des amitiés avec certains hommes d’affaires douteux, mais, après tout, pas de quoi jeter le bébé avec l’eau du bain, car c’est un reproche que l’on peut faire à beaucoup de présidents de la Républiques…

Et puis l’opinion publique espagnole n’est pas idiote : elle sait bien qu’avoir un type plutôt sympathique et propre sur lui qui occupe la première place, quoi qu’il arrive évite à celui qui gagne les élections de se prendre pour le roi…

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