Israël : la Fracture.

Mercredi 30 juin 2010 // Le Monde

L’offensive de Tsahal contre la « flottille de la liberté » n’a pas seulement isolé l’État hébreu sur la scène internationale. Elle a aussi révélé au grand jour le malaise grandissant qui éloigne la diaspora juive, de tradition libérale, d’un gouvernement israélien crispé sur sa politique de répression et de colonisation.

La diaspora lâche l’État hébreu.

Nous avions l’impression de revivre le lynchage de Ramallah. Ces paroles, je suis -sûr que le commando israélien anonyme qui les a prononcées quelques heures après le bain de sang du Mavi Marmara [de la flottille pour Gaza] les regrette aujourd’hui. Il est compréhensible que cette image lui soit venue à l’esprit sur le moment. Personne parmi nous n’a oublié les images d’une foule palestinienne, vociférante ; Taillant littéralement en pièces les réservistes Yossi Avrahami et Vadim Nurjitz, il y a neuf ans et demi, et jetant les restes de leurs corps de la fenêtre d’un commissariat de police palestinien au début de la seconde Intifada. Mais la ressemblance s’arrête à cette seule comparaison, vu l’issue de l’affrontement de ce 31 mai. Pourtant, la remarque de ce militaire a été endossée par l’ensemble des médias israéliens. Pourquoi ? Parce que cette image de victime confrontée à la rage d’une foule de lyncheurs et convaincue de vivre sa dernière heure illustre parfaitement la psychose qui habite une majorité de l’opinion publique israélienne.

Nos porte-parole si professionnels ont un discours qui ne convainc plus que les convaincus. Imaginons que deux soldats israéliens aient été tués durant l’affrontement. Pour nous, cela aurait été une nouvelle tragédie nationale, mais, à l’étranger, ces soldats auraient été tout simplement perçus comme deux militaires lourdement armés menant un raid illégal contre des civils innocents défendant un navire chargé d’aide humanitaire. Aucun argument israélien quant à la présence de militants de l’ONG turque IHH ou quant à l’inexistence d’une crise humanitaire à Gaza n’aurait convaincu qui que ce soit. Tout simplement parce qu’à l’étranger, toute personne dotée de sens moral voit que tout cela n’est que la conséquence d’une situation immorale à laquelle ni le gouvernement israélien ni la grande majorité de l’opinion israélienne n’entendent apporter de changement.

Cette vision peut sembler simpliste ou sans nuances, mais elle n’est ni antisémite ni même anti-israélienne, comme certains voudraient nous le faire croire. C’est un point de vue simplement moral. Cela, même des Israéliens sensés ne semblent pas le comprendre. Il est facile, de critiquer les erreurs commises par l’armée israélienne, comme s’il ne s’agissait que de cela. Or la faute réelle incombe à tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête de l’État et à leur opinion publique, qui n’ont jamais eu assez de courage pour mettre fin à une occupation qui dure aujourd’hui depuis quarante-trois ans et qui a toujours préféré laisser l’armée se débrouiller. Aussi bonne que soit notre armée, le résultat sera de plus en plus un bain de sang. Et comment gérons-nous cela ? En nous persuadant que la morale est de notre côté et que tout le monde ne pense qu’à nous tuer. Si seulement nous avions de vrais amis, des amis en qui nous pouvons avoir confiance, nous pourrions assumer nos erreurs. Ce pourrait être l’heure de gloire de la diaspora juive. Les Juifs de la diaspora nous aiment, mais ils voient également les choses sous un autre angle que le nôtre. Nous avons besoin qu’une voix forte et unie s’élève chez les dirigeants de la communauté juive aux Etats-Unis et en Europe et dise aux Israéliens que trop, c’est trop : Vous, Israéliens, êtes en train de savonner vous-même la pente qui vous mène au statut d’État paria et de causer des dommages indicibles à vous-mêmes, ainsi qu’à nous. Levez la tête au-dessus des remparts et voyez que le monde a changé. »

Au lieu de cela, les institutions juives de par le monde s’accroupissent avec nous dans notre bunker. Dans une analyse captivante du déclin du sionisme laïc en Amérique intitulée The Failure of the American Jewish Establishment, Peter Beinart décrit comment les dirigeants des principales organisations juives américaines sont parvenus à éloigner une génération entière de jeunes Juifs en prenant la défense objective de tout ce que peut faire n’importe quel gouvernement israélien.

De façon convaincante, Beinart explique comment beaucoup de jeunes Juifs ont fini par être convaincus qu’ils n’avaient rien de commun avec un pays dont la politique contredit à ce point leurs valeurs. Mais il y a une autre conséquence désastreuse à cette attitude de pom-pom-girls : chaque fois qu’un ministre israélien est accueilli sous des tonnerres d’applaudissements par des auditoires juifs à l’étranger, il perd toute possibilité d’entendre les voix des autres Juifs, qui, écœurés, préfèrent rester chez eux. Ces ministres retournent en Israël convaincus qu’au moins le peuple juif est derrière nous et que nos opposants sont tout simplement des antisémites. D’autres interlocuteurs juifs, comme les nouveaux lobbys Jstreet et Jcall et sont ostracisés par les dirigeants institutionnels au lieu d’être considérés pour ce qu’ils sont : d’authentiques voix juives. Lorsqu’on écrira l’histoire du peuple juif en ce début de XXI° siècle, la conclusion sera sans appel. En ces temps d’adversité, la Diaspora a lâché Israël. 

L’inquiétante montée de l’anti-judaïsme.

La politique israélienne renforce-t-elle l’antisémitisme dans le monde ? Le simple fait.
De poser la question est douloureux, car, après toutes les souffrances que l’antisémitisme a causées au peuple juif au cours des siècles, la dernière chose dont nous ayons besoin ou que nous méritions est qu’il devienne un état permanent. L’État d’Israël, qui avait pourtant été conçu pour normaliser les relations entre les Juifs et tous les autres peuples, semble en réalité normaliser l’antisémitisme.

On observe une montée du sentiment antijuif ces dernières années dans le monde. D’aucuns disent que c’est la faute des islamistes ou des populations musulmanes dans les pays occidentaux, voire de l’islam lui-même. D’autres étendent la liste des coupables à des gouvernements occidentaux faibles et à leurs populations chrétiennes, qui ont toujours nourri des sentiments antisémites. D’autres encore accusent les groupes de défense des droits de l’homme de trahir leur mission et de créer avec les ONG - une obsession sur Israël.

Enfin, il y a les Juifs qui se détestent, ces Juifs que l’on accuse d’avoir honte de leurs origines et de tourner le dos à leur peuple afin de gagner la confiance des autres. L’accusation est facile et généralement offensante. Lorsqu’on fait l’addition, cela fait beaucoup de gens. Avec autant d’antisémites, comment s’étonner qu’il y ait des Juifs paranoïaques ? Depuis des temps immémoriaux, les Juifs ont eu plus que leur part de malheurs et il y a dans le monde une foule de vrais antisémites, qui doivent être ravis de la tournure actuelle des événements. Mais peut-être une certaine introspection de notre part serait-elle légitime. Serait-il possible que nous ayons nous-mêmes contribué à cette intensification de l’impopularité des Juifs ? C’est une question difficile car, de tout temps, les groupes minoritaires ont été accusés d’être la cause des préjugés dont ils souffrent.

Les exemples peuvent aller du dénigrement de la politique et des méthodes du gouvernement israélien à la mise en question de la légitimité d’un État juif, en passant par la remise en cause du sionisme. De telles attaques ne peuvent que conduire de nombreux partisans d’Israël à se sentir offensés, mais ces critiques sont-elles forcément motivées par l’antisémitisme ?

Nous l’avons vu en novembre 2009, lorsque certains milieux sionistes de Grande-Bretagne ont courtisé deux membres d’extrême droite du Parlement européen qui avaient été accusés de liens flagrants avec les néonazis dans le passé. Cette tendance s’est à nouveau manifestée le mois suivant, quand deux hommes politiques hongrois de droite, qui avaient fait des commentaires très désobligeants sur les Juifs de leur pays, ont participé au Forum international de lutte contre l’antisémitisme organisé à Jérusalem par le ministère des Affaires étrangères israélien. Il fut un temps où les Juifs et les instances officielles juives ne se seraient rapprochés pour rien au monde de tels personnages. Toutefois, leur position d’amis des Juifs a été établie en partie sur le fait qu’Israël pouvait compter sur leurs partis politiques pour les résolutions votées au Parlement européen.

On peut faire ici un parallèle avec la position de Nick Griffai ; le président du Parti national britannique, qui, en octobre 2009, lors de son invitation à l’émission Question Tinte sur la BBC, a renié son passé antisémite en proclamant que son parti d’extrême droite était « le seul parti politique qui, dans les conflits entre Israël et Gaza, soutenait pleinement le droit d’Israël ». Dans tous ces cas, le soutien déclaré à Israël sert à atténuer les accusations d’antisémitisme, même pour un antisémite déclaré, connu pour avoir nié l’Holocauste.

Parmi les plus fervents partisans d’Israël outre-Atlantique figurent les membres de la droite chrétienne américaine, un mouvement évangélique prosioniste. Pour eux, l’aliyah (l’immigration des Juifs en Terre sainte) ne devrait pas se ralentir avant que tous les Juifs ne soient établis en Israël ; et l’implantation de colonies en "Judée et Samarie" ne devrait pas cesser jusqu’à ce que toute la Cisjordanie soit colonisée par le peuple israélien. Les conditions seraient alors réunies pour le jour où les bons chrétiens seront transportés au ciel, et tous les juifs devraient choisir entre la conversion à la vraie foi chrétienne ou la mort immédiate. En fin de compte, au sens propre du terme, cette croyance est profondément antisémite. Mais ses propagateurs sont recherchés et choyés par de puissants lobbys juifs américains et par le gouvernement israélien. Il est vrai que, de par leur soutien ostensible aux politiques israéliennes les plus scandaleuses, ils apparaissent comme des « amis des Juifs » confirmés.

En résumé, il semble que le critère servant à mesurer et à évaluer l’antisémitisme soit de plus en plus la position des groupes et des particuliers envers l’État d’Israël et la politique de son gouvernement, et non plus l’hostilité envers les Juifs en tant que Juifs. Les antisémites traditionnels ne sont plus forcément antisémites. On peut même les considérer comme des philosémites. Ils ont cédé la place à des gens qui n’ont rien à redire aux Juifs en tant que Juifs, mais qui ne tolèrent pas la conduite des dirigeants israéliens, en particulier leurs opérations dans les territoires palestiniens.

Tout cela ne veut pas dire que l’antisionisme ou l’hostilité envers Israël ne servent pas parfois à masquer l’antisémitisme ou que, dans certains cas, l’antisémitisme ne dérive pas d’impulsions antisionistes, que ce soit de la part de l’extrême droite, de l’extrême gauche ou d’éléments intermédiaires. C’est ce qui a manifestement poussé le Front national, le précurseur néonazi du Parti national britannique, à se jeter dans la croisade antisioniste des années 1970. Le gouvernement communiste polonais avait à l’évidence une motivation similaire quand, après la guerre des six jours en juin 1967, il a lancé une campagne contre les sionistes.

La réalité juive a considérablement changé avec la création d’un État juif et l’établissement de droits civiques égaux dans la majorité des pays où vivent des Juifs. Mais, que cela nous plaise ou non, en tant que Juifs, nous sommes tous impliqués dans les actions d’Israël, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est là, je crois, que réside l’explication de l’importante progression du sentiment antijuif dans une série de pays, et surtout chez les Arabes et les musulmans. L’élément déclenchant n’est pas plus mystérieux que la raison de la montée simultanée d’un sentiment antimusulman et anti arabe chez les Juifs. C’est le conflit, bien sûr. Plus précisément, c’est l’occupation. Et au cœur de l’occupation, se trouvent la colonisation et toute l’intense oppression.

ISRAËL A INTENSIFIÉ LA COLONISATION ET DURCIE LES MESURES DE REPRÉSAILLES.

Face à la résistance accrue des Palestiniens, Israël a intensifié ses efforts de colonisation et durci les mesures de représailles. Si l’accusation d"occupant brutal était totalement injustifiée les premières années, elle ne s’en est pas moins révélée prophétique. C’est pourquoi l’argument moral en faveur d’Israël s’est affaibli quand le souvenir de l’Holocauste a commencé à s’estomper. Alors que le soutien de la communauté internationale à Israël fléchissait, il s’est au contraire renforcé au sein de la diaspora juive, sous la forme d’une solidarité tribale accrue. Ce clivage marqué a isolé l’opinion juive et a entraîné une forte montée du sentiment antijuif.

« Nous sommes la seule démocratie du Moyen-Orient. Nous avons l’armée la plus honorable du monde. Les Palestiniens ont décliné notre offre généreuse. Nous avons le droit de nous défendre. Il n ÿ a pas de partenaire de paix. Les Arabes nous ont toujours rejetés. Terrorisme Palestinien, Terrorisme arabe, Terrorisme musulman. Antisémitisme, Néoanti sémitisme, Juifs qui se détestent, Islamo fascisme ; Sécurité, sécurité, sécurité. Nous n’avons pas d’autres solutions. » La liste des formules est longue, mais il est à noter que, ces derniers temps, on entend rarement dire l’occupation la plus progressiste du monde, un slogan israélien, qui était très populaire à une époque.

Encore une fois, ces formules ne sont pas sans fondement, même si beaucoup ne résistent pas à l’analyse , mais elles sont constamment utilisées pour détourner toute critique essentielle des actions israéliennes.

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