Irak : Sans fédéralisme, l’implosion menace.

Mardi 16 août 2011 // Le Monde

Naguère ennemis jurés du fédéralisme, beaucoup de sunnites réclament désormais une région autonome, en s’appuyant sur les résultats du Kurdistan irakien.

Les récentes allusions du président du Parlement irakien, Oussama Al-Nojaifi, à une "sécession sunnite" ne doivent pas être prises comme une simple saute d’humeur de sa part. Certes, il affirme simplement vouloir exprimer l’état de frustration qui règne au sein de sa communauté, mais en réalité, cela est révélateur de l’évolution de I’opinion. Il fut un temps où les sunnites rejetaient catégoriquement tout ce qui était contraire à l’unité du pays, mais, aujourd’hui, ils sont de plus en plus attentifs sinon au séparatisme, du moins à l’idée de créer une région autonome au sein de l’Irak. Aussi, les adeptes sunnites du fédéralisme né passent plus pour des "traîtres" et des "agents de l’étranger". Ils sont désormais considérés comme les "défenseurs des droits des sunnites".

A l’instar de la plupart des dirigeants sunnites, OussamaAl-Nojaifi a lui-même été parmi les plus farouches opposants au fédéralisme. Il n’hésite plus aujourd’hui à dire que "la marginalisation des sunnites et le fait qu’ils soient traités comme des citoyens de seconde zone les poussent au séparatisme". De même, le vice-Premier ministre Saleh Al-Mutlak, membre de la coalition AlIragiya [à dominante sunnite], parle de l’échec de la participation aux instances du gouvernement central.

En finir avec la mixité religieuse Jusqu’à présent, les gouvernements successifs ont cédé à un penchant centralisateur encore très présent au sein de l’appareil de l’Etat irakien. Pourtant, le fédéralisme avait été évoqué dès 2003, et cette option reste ouverte selon la Constitution. La situation la plus claire est celle des Kurdes, les seuls à disposer depuis des années de leur autonomie au Kurdistan. Le succès de celle-ci est tel qu’elle fait réfléchir bon nombre d’Arabes sunnites. Quand les dirigeants kurdes déclarent qu’ils se réservent le droit à l’autodétermination pour le cas où la Constitution ne serait pas intégralement appliquée, beaucoup de sunnites comprennent qu’ils risquent de provoquer définitivement l’éclatement du pays s’ils continuent de s’arc-bouter sur l’Etat central.

Par ailleurs, les dirigeants sunnites se plaignent de l’insuffisance de moyens consacrés à la reconstruction, du piètre état des services publics et de la dégradation continue de la situation sécuritaire dans les provinces à majorité sunnite..Certains estiment même qu’il faudrait en finir avec la mixité confessionnelle là où elle existe encore, puis prendre en charge la politique sécuritaire afin de pouvoir briser l’organisation Al-Qaida. A cela s’ajoute ce que le député Dhafer Al-Ani (lui aussi membre de la coalition Al-Iraqiya) décrit comme "un sentiment d’injustice et de marginalisation". Selon lui, les institutions, les appareils sécuritaires et l’armée sont méthodiquement vidés de leurs dirigeants sunnites. Parmi quarante dirigeants militaires au ministère de la Défense, seulement quatre seraient sunnites et "sur cent quatre-vingts reçus à l’académie militaire, dix tout au plus viennent des provinces sunnites". Il ajoute que la télévision choisit toujours des sunnites lorsqu’il s’agit de montrer des images de terroristes. "Cela s’apparente à une stigmatisation du groupe tout entier, alors qu’on oublie de parler des miliciens chiites qui font couler le sang irakien" affirme-t-il. Il rappelle également que "la loi sur la `débaasification’ avait été adoptée afin d’éliminer les personnalités sunnites de la haute administration".

Ce changement de discours sunnite provoque de la stupéfaction chez les chiites. Car leurs propres demandes de création d’une région autonome chiite dans le Sud irakien se sont toujours heurtées au refus d’instaurer un fédéralisme ayant une base confessionnelle. Beaucoup d’éléments plaident donc en faveur d’unefédéralisation de l’Irak. Cela ne doit néan roins„pas faire oublier un certain nombre de faits géopolitiques et démographiques qui s’y opposent. Il convient tout d’abord de définir précisément le périmètre de la région sunnite. Elle s’étend sur près de 220 000 kilomètres carrés, c’est-à-dire un peu plus de la moitié de l’ensemble du territoire irakien [434 920 kilomètres carrés]. Le nombre d’habitants s’y élève à environ 7 millions [sur un total d’environ 31 millions]. Ces chiffres sont une estimation à partir des statistiques du ministère de la Santé.

Cette population des régions sunnites se répartit sur quatre provinces. La première, au nord, est Ninive, avec la ville de Mossoul. Plus au sud s trouve Salaheddine, avec la ville de Tikrit. A l’ouest, la province d’Al-Anbar, avec la ville de Ramadi, la plus grande du pays. Finalement, à l’est, la province de Diyali, avec la ville de Baakouba. A ces provinces s’ajoutent des territoires dont le statut est moins certain. Un bout de la province de Kirkouk [disputée par Kurdes, Arabes et Turkmènes] reste suspendu aux négociations sur les revenus [pétroliers], ainsi qu’une partie de la province de Bagdad, le nord de la province de Babel et quelques portions des provinces de Wassit et de Kerbala. A cela s’ajoute le fait que les autres communautés pour- raient revendiquer des territoires faisant actuellement partie du "territoire sunnite". Ainsi, les Kurdes revendiquent le territoire qui s’étend de la plaine de Ninive au nord-est de Mossoul. De même, la province de Kerbala [chiite] revendique un bout de celle d’AI-Anbar. Troisièmement, la création d’une région autonome sunnite risque de créer une situation délicate pour ceux qui vivent dans des poches sunnites à l’intérieur des provinces chiites, telles que le département de Tel-Afar à Mossoul, le département de Al-Dujail à Salaheddine et quelques autres à Diyali, ainsi qu’à Bagdad... Bref, un partage confessionnel du territoire irakien risquerait d’être non pas la solution, mais le début des problèmes, voire de déclencher une guerre civile dont les sunnites seraient les principales victimes.

Washington pour le fédéralisme Un autre fait qu’il faut avoir à l’esprit est que le territoire sunnite est pratiquement dépourvu de richesses naturelles puisque les réserves de pétrole se trouvent surtout dans le Sud [à dominante chiite, ainsi que dans le Nord kurde]. Ces objections sont toutefois balayées par les adeptes du fédéralisme. Il semblerait qu’un certain nombre d’hommes d’affaires sunnites influents aient formé un groupe de pression pour défendre l’idée qu’il faudrait se débarrasser d’une administration centrale trop lourde afin de pouvoir attirer les investissements étrangers. Par ailleurs, ils rappellent que de récents forages indiquent que la région sunnite recèlerait d’énormes quantités de gaz naturel, ainsi que du soufre et des minéraux, ce qui permettrait d’en faire une région économiquement florissante. A cela s’ajoutent les richesses hydrauliques et agricoles, ainsi que la situation géographique de la région sur les voies d’approvisionnement vers la Syrie, la Turquie, la Jordanie et l’Arabie Saoudite.

Et qu’en est-il de l’attitude des pays voisins ? En Turquie, les officiels n’ont fait aucune déclaration à ce sujet. Quant à l’Iran, il ne semble pas souhaiter la fédéralisation de l’Irak, puisque la région sunnite lui couperait l’accès terrestre vers la Syrie. D’un autre côté, il paraît évident que les pays arabes [du Golfe] et les Etats-Unis feront tout pour éviter que l’Iran établisse sa domination totale sur l’ensemble de l’Irak au moment même où il risque de perdre son allié syrien. Quoi qu’il en soit, l’Irak étant situé à l’intersection des trois blocs antagonistes de la Turquie au nord, de l’Iran à l’est et des pays arabes à l’ouest et au sud, il risque à tout instant de retomber dans l’instabilité et dans les tensions confessionnelles si les équilibres géostratégiques entre les voisins venaient à être perturbés. A cela s’ajoute le facteur américain : les Etats-Unis semblent pencher en faveur du fédéralisme, estimant qu’à terme cela privera Téhéran des moyens de régner en maître sur la politique irakienne.

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