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Il est seul face aux "Brutus" de Marianne ! C’est NS ...

Un homme seul et courageux face aux « Brutus » de la République.

Mardi 31 janvier 2006, par Paul Vaurs // Homme d’honneur

Introduction.

Faire de la politique est mal nécessaire, il faut que des femmes et des hommes, « après avoir été élus » se dévouent pour servir la Patrie, et aujourd’hui, une Europe qui n’arrive pas à trouver les repères indispensables à son épanouissement. L’Europe à 15 posés déjà de nombreuses difficultés ! Que dire d’une Europe à 25 où les exigences sociales et les salaires vont parfois du simple au double, trop souvent la différence des traitements sociaux est encore bien plus disparate. Le peuple de France n’est plus en mesure d’accepter que des salariés se trouvent au chômage suite à des délocalisations dans des États anciennement sous la domination de la Dictature Communiste.

En France les citoyens sont victimes de la malhonnêteté de certains élus ou d’agents de la fonction publique qui confondent « en toute connaissance, l’argent du peuple et le leur » d’où, des scandales à répétition qui « dieux merci » conduisent ces voyous dans les geôles de notre démocratie.

La France, vieux et grand Pays, tu as connu des périodes fastes, nos illustres Rois et Reines, te firent connaître dans tout l’univers, ta culture, ta grandeur, ton savoir, fut l’œuvre de nos Souverains Capétiens et notre langue était parlé dans tous les Royaumes de la terre. Des philosophes furent les ambassadeurs des idées de « Liberté de Fraternité et d’Egalité ». Mais ces idées pour nobles quelles sont, non jamais été mis en pratique à l’intérieur de tes frontières.

À l’aube du troisième millénaire, un homme correspond à tes attentes.

France mon Pays bien aimé accorde à ton Fils Nicolas la confiance dont il a besoin pour que notre étendard composé de trois couleurs « le Blanc couleur de notre Monarchie, le bleu et la rouge couleur de la ville de Lutèce, de Paris, flotte sur la terre, sur nos navires, et dans les airs, emportant avec lui un parfum d’amour, de tolérance et de respect de tous.

Jamais, le nom de Nicolas Sarkozy est apparu sur un procès-verbal, dans le cadre de l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine. Celui qui a été mis en cause dans cette ( affaire), c’est Didier Schuller, l’ancien directeur de l’office, parti aux anti­podes. C’est un procès-verbal oublié, enfoui pendant huit ans dans les tiroirs inaccessibles des juges d’instruction de Créteil. Dans ce palais de justice qui ressemble à s’y méprendre à un palais du peuple de l’ex-Roumanie socialiste. Ce procès-verbal n’a jamais été évoqué par les avocats ayant eu à traiter du dossier. Aucun journaliste ne l’a mentionné dans les innombrables articles écrits sur l’affaire des HLM 92 entre 1997 et 2005. Prudents, certains avocats n’en ont d’ailleurs pas demandé de copie, pour ne pas être soupçonné de violation du secret de t’instruction si son contenu venait à être divulgué.

Pourtant ce procès-verbal, daté du 18novembre 1997, aurait pu faire la une des journaux. Ce 18 novembre 1997, Georges Marchais vient de mourir, Lionel Jospin est Premier ministre et Nicolas Sarkozy occupe le poste de porte-parole du mou­vement gaulliste. Ce jour-là, Jean-Paul Schimpf, qui est sous te coup d’un contrôle judiciaire strict lui interdisant de quit­ter la France, demande à être reçu par Philippe Vandingenen, le juge de Créteil en charge de l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine. « M. Schimpf Jean-Paul souhaite absolument être entendu. Ce jour afin de pouvoir faire des révélations relatives aux faits objets de la présente information », écrit le juge, en caractère gras, dans l’en-tête du procès-verbal. La phrase est appropriée ; Ce que Jean-Paul Schïmpf veut dire est explosif Jean-Paul Schimpf est à l’affaire des HLM 92 ce que tout bon second rôle est à un western réussi un personnage indis­pensable. Cheveux gris, rares et ras, petite taille, visage rond et nez pointu, cet Alsacien né en 1942 est à Didïer Schuller, l’an­cien conseiller général RPR de Clichy, ce que Bernardo est à Zorro. Jean-Paul Schimpf et Bernardo, le fidèle valet de Zorro, ont d’ailleurs le même physique passe-muraille, la même façon de se déplacer sans se faire remarquer, et la même discrétion naturelle.

Bernardo est muet. Jean-Nul Schimpf n’est pas un bavard. Il est du bois dont on fait les meilleurs fidèles. Pour l’Alsacien, les ennuis ont commencé le 1er février 1995. Ce jour ­là, il a rendez-vous au Nogentel de Nogent-sur-Marne pour déjeuner avec la patronne d’une entreprise d’assainissement. Françoise Montfort, suite au décès de son mari, se débat à la tête de sa société AVS pour conserver les marchés de nettoyage des vide-ordures et des canalisations d’égout des HLM des Hauts-de-Seine. Au cours de ce déjeuner d’affaires, la patronne de la PME aurait remis une enveloppe contenant 46 500 francs au dévoué Jean-Paul Schimpt Mais sur le parking, des policiers, prévenus par un mystérieux corbeau, les attendent. Coffré sur le champ, l’Alsacien est placé en garde à vue, puis incarcéré pen­dant quatre mois. Soupçonné d’être le « collecteur » des Hauts­-de-Seine, à l’image de Jean-Claude Méry à Paris, « Bernardo »Schimpf est placé sous contrôle judiciaire. Privé de passeport, ses activités commerciales à l’étranger, notamment en Chine où il a des affaires, sont mises à mal. Mais devant le juge d’ins­truction, il se taira pendant trente-deux mois. Jusqu’à ce 18novembre 1997.

« Je tiens à vous faire les révélations suivantes, commence-t-il dans te bureau du juge Vandingenen. Mes premières ren­contres avec Didier Schuller ont eu lieu en 1981 environ, alors qu’il était au ministère de l’Équipement. Sa mission était à l’époque d’aider les entreprises françaises à récupérer leurs créances auprès de payeurs arabes et ce dans le cadre de mar­chés publics très importants... De 1982 à 1986, M. Schuller et moi-même nous sommes fréquentés assidûment dans un cadre extraprofessionnel. » En fait, les deux hommes ont plusieurs centres d’intérêt communs : l’Alsace, la chasse et la franc-maçon­nerie. Ils créent ensemble la loge « Silence », au sein de la Grande Loge nationale de France. Didier Sehuller, qui loue des centaines d’hectares de chasse en Alsace,y invite régulièrement son ami Schimpf pour traquer le gibier. Un drôle d’attelage, ces deux-là. Autant Didier Schuiler est volubile, bavard, actif, autant Jean-Paul Schimpf paraît cérébral, silencieux, réfléchi. Leur complémentarité va s’avérer idéale dans la course pour la mai­rie de Clichy.

« En 1988- 1989, M. Schuller a décidé de se lancer dans la politique et s’est porté candidat pour les élections municipales et cantonales de Clichy, poursuit l’Alsacien devant le magistrat. Il m’a alors demandé de lui donner un coup de main notam­ment pour mettre en place une logistique pour la permanence et donc pour le financement de sa campagne électorale. » Le discret ami Schimpf va désormais se charger du nerf de la guerre l’argent. Avec pour premier objectif de financer le jour­nal de campagne de Didier Schuller, Le Clichois. « Mon rôle était également de démarcher les entreprises pour qu’elles contractent des encarts publicitaires, avoue-t-il. Des entreprises diverses ont aidé financièrement M. Schuller et particulière­ment celles qui ont pu récupérer grâce à lui leurs impayés au Moyen-Orient, précisément en Arabie Saoudite. Parmi ces entreprises, « il y avait la SAE, Jean-Lefevre et France Construction du groupe Bouygues. »

Jean-Paul Schimpf en arrive à l’essentiel. La phrase suivante, en page 4 de son procès-verbal, claque comme un coup de fouet : « Ensuite, poursuit-il, M. Schuller a été choisi par certains de ses collègues élus du 92 pour devenir l’animateur des campagnes électorales qui se préparaient à l’époque il s’agissait des élec­tions municipales, présidentielle et législatives éventuelles parmi ses collègues élus il y avait notamment : messieurs Balkany, et Juppé. » Le juge Vandingenen ne pose pas de questions. Sa greffière, machinalement, va à la ligue après avoir écrit le nom de celui qui était encore Premier ministre six mois plus tôt. Jean-Paul Schimpf continue « Je précise qu’à ma connaissance, les rela­tions qui pouvaient exister avec M. Charles Pasqua passaient exclusivement par les époux Balkany. Je veux dire par là que M. Schuller ne devait pas intervenir auprès de M. Pasqua. » La greffière va à la ligne. « M. Didier Schuller représentait en effet à l’époque une force de frappe de moyens mobilisables importants et ce notam­ment grâce aux fournisseurs de l’office HLM 92. M. Schuller, entant que directeur général de l’office, était en contact avec les entreprises et pouvait ainsi susciter des dons spontanés éma­nant d’entreprises. »

Le fidèle Jean-Paul Schimpf vient de briser la loi du silence. Il accuse son mentor, qui est alors en cavale, d’avoir été en charge de la collecte de fonds « politiques » auprès des fournisseurs de l’office HLM. Au passage, Jean-Paul Schimpf met en cause Patrick Balkany et Alain Juppé, comme ayant « investi » secrètement Didier Schuller d’une sorte de mission de « collecte » semi-officielle. On est au début des années 90, à l’exacte pliure entre l’époque des finance­ments politiques sauvages et l’époque des financements publics. Alain Juppé est secrétaire général du RPR. Entre 1988 et 1995, cinq lois sur le financement des par­tis ont interdit les collectes couplées à des marchés publics. Sur le papier, les financements occultes sont strictement inter­dits depuis 1988, et les financements légaux, encadrés, doivent passer par les trésoriers des partis. Didier Schuller n’a jamais été trésorier du RPR. Le type de financement évoqué par Schimpf est donc nécessairement occulte...

Le juge Vandingenen semble prendre ces aveux au sérieux. D’ailleurs, Jean-Paul Schimpf. qui avait déposé un recours devant la chambre de l’instruction pour obtenir la levée de son contrôle judiciaire, se désiste aussitôt après que le juge lui a promis qu’il obtiendrait satisfaction. Dans les jours qui suivent, Jean-Paul Schïmpf retrouve effectivement son passeport, sur décision du juge Vandingenen, et il peut s’envoler pour la Chine où ses affaires battent de l’aile. Opération réussie le juge l’a apparemment trouvé sincère.

Jean-Paul Schimpf a-t-il dit la vérité ? Didier Schuller a-t-il été programmé par ses mentors politiques pour être une sorte de « super-Méry » des Hauts-de-Seine ? L’énarque Schuller a-t-il été chargé de la collecte auprès des entreprises et des « financements » des campagnes pour Balkany et Juppé ?

Involontairement, dès son retour de cavale, l’ancien élu de Clichy semble avoir apporté un premier élément de réponse positif. Début 2002, Dïdier Schuller parle beaucoup dans les journaux, mais beaucoup moins devant le juge de Créteil en charge de son affaire. En revanche, il accepte d’être entendu comme « témoin » dans un autre dossier, instruit à Paris par le juge Armand Riberolles celui des HLM de Paris. Didier Schuller raconte à ce juge qu’en 1994, au début de l’affaire des HLM, il a été appelé par Jean-Claude Méry, collecteur de fonds pour le RPR, à Port-Grimaud dans le Var. Affolé à la pers­pective d’être mis en cause pénalement et incarcéré, Jean­Claude Méry aurait alors fait venir Didier Schuller auprès de lui pour faire passer des « messages » aux dirigeants du RPR. Prolixe sur cet épisode, Didier Schuller se souvient en détail de son entrevue avec Jean-Claude Méry, qui lui aurait raconté avoir remis une mallette de 5 millions de francs à Jacques Chirac, comme il l’a expliqué dans sa fameuse cassette posthume.

Jean­ Claude Méry lui aurait annoncé tout à trac « Si j’ai des pro­blèmes, le premier qui saute, c’est Roussïn, le deuxième Juppé, le troisième Chirac. » Ces propos, rapportés par Didier Schuller huit ans après les faits, sont invérifiables. Nous sommes en mars 2002, Didier Schuller continue son pilonnage du camp chi­raquien... Mais ce faisant, il lève le voile sur son rôle. Pourquoi Jean-Claude Méry le financier occulte s’adresse-t-il à lui pour faire passer le message ? Jean-Claude Méry, qui n’aurait jamais vu Didier Schuller avant ce rendez-vous, ne connaissait-il per­sonne d’autre au sein du RPR susceptible de relayer ses menaces ? Une hypothèse se dessine pour donner du poids à son avertissement, Jean-Claude Méry aurait choisi quelqu’un « de la partie », capable de valider son message, d’en com­prendre toute la portée, et d’en analyser toutes les consé­quences... En clair, en choisissant de se confier à Didier Schuller, Jean-Claude Méry aurait tout simplement voulu don­ner du poids et du crédit à ses avertissements. Ce n’est, bien sûr, qu’une hypothèse. Mais elle fait de Didier Schuller, en cette année 1994, un des hommes importants du financement du RPR. Et elle apporte un certain fondement aux aveux de Jean ­Paul Schimpf. Celui-ci les répétera-t-il lors du procès ?

Huit ans ont passé. Malgré cette déclaration du 18 novembre 1997, Alain Juppé n’a pas été entendus dans le cadre de l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine. Ce 5juillet 2005, le même Jean-Paul Schimpf se retrouve à la barre du tri­bunal correctionnel de Créteil, face à Dominique Pauthe, le président de la chambre correctionnelle. Le magistrat relit à haute voix les deux paragraphes accablants du procès-verbal. Il fait résonner le nom d’Alain Juppé dans la salle d’audience. « Vous rendez-vous compte de la por­tée de vos déclarations ? » demande-t-il à Jean-Paul Schimpf. « Elles ne correspondent pas à la réalité », murmure l’Alsacien. « Mais c’est inouï ce que vous dites », réagit le magistrat. Au micro de la salle d’audience, Jean-Paul Schimpf incrimine son avocat de l’époque qui l’aurait poussé à ces aveux, uniquement pour obtenir la levée de son contrôle judiciaire.

« Mes affaires ne marchaient plus, je n’avais plus aucun revenu, il fallait que je retourne à l’étranger » explique-t-il. « Le juge et l’avocat me dictaient œ que je devais dire », bredouille Jean-Paul Schimpf...Il fait chaud dans la salle correctionnelle de Créteil. L’air est lourd. Le témoin transpire à grosses gouttes dans son costume gris sombre. Le président du tribunal semble perplexe. Dominique Pauthe a beau faire les gros yeux, ses questions font long feu et son interlocuteur tient le cap. Le revoilà en Bernardo Schimpt muet comme une carpe. Une tombe. Tout ce qu’il a dit ce 18 novembre 1997 serait donc « faux ». « Je démens tout », répète-t-il, sous le regard de son nouvel avocat, Me Thierry Herzog, défenseur « historique » de Jean Tiberi dont il est demeuré un des amis les plus chers, selon le chargé de communication du ministre. Assis en retrait, les bras croisés sur sa chaise, Didier Schuller sourit lui aussi. Jamais plus, lors des audiences de l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine, le nom de Nicolas Sarkozy ne sera prononcé et pour cause, le Maire de Neuilly n’a jamais « trempé » dans une quelconque affaire louche..

Le pire jour de la vie politique d’Alain Juppé est ce 30 jan­vier 2004, lorsqu’il entre dans la salle du tribunal correctionnel de Nanterre qui doit rendre son jugement dans l’affaire des emplois fictifs du RPR. Ce matin-là, Alain Juppé est encore pré­sident de l’UMP, le parti unique de la droite voulu par es chi­raquiens pour justement préparer la candidature du dauphin désigné à la succession de Jacques Chïrac en 2007. Mais les juges de Nanterre mettent à terre tout le programme. A cette seconde, Alain Juppé, condamné à 18 mois avec sursis et indirectement à dix ans de retrait de la vie politique, est livide.

Le temps semble se figer sur son visage lisse. Comme dans un match de boxe où le lutteur K-O regagne son tabouret en n’entendant plus rien, l’ancien Premier ministre s’assoit quelques minutes, sonné, visi­blement sourd au brouhaha de la salle d’audience. Les atten­dus du jugement sont terribles : « Alain Juppé, dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR, a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux et ce alors qu’à comp­ter de 1988, le législateur a apporté aux partis politiques des ressources financières significatives ; que certes il était direc­tement subordonné au président du mouvement ; que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu’agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat élec­tif public, trompé la confiance du peuple souverain. »

Les juges reconnaissent Alain Juppé, en sa qualité d’ex-secrétaire général du RPR, coupable d’avoir laissé perdurer le système des emplois fictifs mis à disposition du parti de la rue de Lille par la mairie de Paris. Ils sont une peignée en fait, sept exactement, à avoir été payés par la Ville de Paris alors que le tribunal estime qu’ils travaillaient à plein temps pour la rue de Lille. A côté de ces sept emplois fictifs, treize chefs d’entre­prise sont condamnés pour avoir eux aussi payé une vingtaine de permanents au RPR, mais Alain Juppé n’est pas poursuivi dans ce deuxième volet. À la barre, les entrepreneurs ont parlé de « racket »...

Ce 30 janvier 2004, Nicolas Sarkozy est en Corse, pour un voyage officiel dans l’île de Beauté. Alors que la chiraquie est sous le choc de la condamnation de Juppé, et que les témoi­gnages de soutien consternés affluent en direction de l’ancien Premier ministre, le ministre de l’Intérieur pour sa part « refuse de commenter » la décision de justice. « No comment » déclare-t-il devant la forêt de caméras qui se tend vers lui à sa sortie de la préfecture de Bastia.

En fait, cette apparente « neutra­lité » contraste avec les réactions des militants bordelais « en pleurs » et des chiraquiens « aux abois ». Elle pourrait même passer pour une joie bien dissimulée. D’ailleurs, fait assez rare, Sarkozy rentrera ce soir-là à Paris à bord d’un avion sans aucun journaliste. Ceux-ci seront aiguillés sur un vol régulier. Par peur des fuites d’une « réaction qui pourrait être mal interprétée » Sur le papier, la mon politique d’Alain Juppé a une conséquence immédiate elle offre un boulevard à Nicolas Sarkozy pour l’élection à la présidence de l’UMP, en novembre 2004. Il faudra attendre le lendemain, et la galette des rois de L’UMP des Hauts-de-Seine pour que le ministre de l’Intérieur prononce à son tour des paroles de réconfort à l’égard du président de son mouvement :

« Personne ne peut douter de la probité personnelle et de l’hon­nêteté d’Alain Juppé, confie-t-il je souhaite qu’il continue son engagement politique, ajoute Sarkozy. Le 28 novembre 2004, Nicolas Sarkozy est élu triomphale­ment, au Bourget, à la présidence de L’UMP. Alain Juppé, tou­jours dans un coma politique, est à quelques jours de son jugement en appel. Il assiste, silencieux, au triomphe de son rival. « Ultime humiliation, censée être un geste d’humanité, Main Juppé a même entendu Nicolas Sarkozy, à peine sacré président de I’UMP, le faire acclamer par la foule au Bourget, avant de lancer en confidence à la salle, d’un air protecteur : « Alain et moi, on a dit que d’une façon ou d’une autre, on travaillerait ensemble et je vais vous dire : on a même une petite idée ! » . En rame­nant sa condamnation à quatorze mois avec sursis, mais surtout son inéligibilité à un an au lieu de dix, les juges de Versailles réaniment un mort. « Tout est possible pour la présidentielle de 2007 », s’époumonent les chiraquiens euphoriques au pro­noncé de la décision. « Juppé, on ne le craint pas, commente un élu Sarkozyste. Malgré tout, il reste condamné et de toute façon les gens n’ont plus envie de lui. Il n’est plus dans la course à l’Élysée. C’est un homme du passé.

L’entourage d’Alain Juppé serre les poings. « Il y a des jours, comme des cases au scrabble, où tout compte triple », résume à chaud un des défenseurs de l’ancien Premier ministre. Par exemple, le jour de l’ouverture du procès de Nanterre, le 29 sep­tembre 2003, cette petite interview de Didier Schuller dans les colonnes du Parisien titrée « L’office HLM 92 lui a payé une secrétaire. » Didier Schuller y affirmait que l’office HLM des Hauts-de-Seïne présidé par Patrick Balkany avait « rémunéré pendant sept ans une secrétaire personnelle d’Alain Juppé « Et apparemment à la demande de ce dernier, précisait Schuller. Bien que payée par l’office, elle n’y a jamais mis les pieds. À ma connaissance, aucun juge ne s’est jamais intéressé à cet emploi fictif. »

Une belle peau de banane le jour de l’ou­verture du procès de Nanterre. Lancée en solo par l’électron libre Schuller ? Un homme en tout cas, ce 29 janvier 2003, est furieux à la lec­ture de cette interview Me Francis Szpiner, avocat d’Alain Juppé et ancien ami de Schuller. « Il y en a qui feraient mieux de se taire », réagit-il en marge de l’ouverture de l’audience. Dans le même registre, les proches d’Alain Juppé répètent en boucle « qu’Alain paye pour tout le monde au sein du parti », et « que cette condamnation est en fait une condamnation col­lective »... Cette ligne de défense, inutile devant les premiers juges, a trouvé un écho devant la cour d’appel de Versailles. Il est vrai que l’argument n’est pas totalement dénué de fonde­ment.

En fait, dans l’affaire des emplois fictifs, le camp Juppé avait une raison secrète de prendre assez mal les silences de l’ancien maire de Neuilly. Ni Alain Juppé ni aucun de ses avocats, n’ont jamais, lors des deux procès, évoqué cette carte de défense, totalement inédite à ce jour.

Longtemps, Brice Hortefeux s’est employé aux explications délicates. Cela faisait partie de son travail d’homme de l’ombre. « Nicolas veut être président de la République depuis très long­temps. Il ne va pas sacrifier cette ambition pour des chemins de traverse », explique le ministre délégué. Son premier contact avec Nicolas Sarkozy date de 1976. Depuis, il a été son directeur de cabinet à la mairie de Neuilly, son chef de cabinet à Bercy, son directeur de campagne souvent, son secrétaire général délé­gué à l’UMP, enfin, son ministre délégué aux Collectivités ter­ritoriales. Il n’est pas son second, plutôt son coach. Plus jeune de trois ans, mais plus grand de trente centimètres, il penche toujours son visage, souriant et attentif sur « Nicolas ». « Je suis un des piliers de son monde... ensemble on a tout vécu », affirme-t-il dans une de ses interviews . Témoin de son premier mariage. Parrain d’un de ses fils aussi. Dans les journaux, il a presque tout commenté. On l’appelle « l’entourage ». Il connaît par le menu le passé de « Nicolas ». Il sait à peu près tout de ses vieux amis des Hauts-de­-Seine. « J’ai mon opinion sur certains », dit-il, énigmatique. Sa conclusion l’est aussi « Nicolas Sarkozy n’est pas un saint homme. »

L’ami banquier.

Un banquier suisse aurait rencontré Monsieur Nicolas Sarkozy, au milieu des années 80. Le banquier se rendait parfois à la mairie de Neuilly. Et plus tard, on l’aurait vu au ministère du Budget. Très officieusement, il n’était qu’une relation d’affaires, devenue amicale. Seuls les employés suisses du gérant de fortune et quelques amis du ministre savaient. Puis, l’ami banquier de Sarkozy était devenu celui de Didier Schuller. L’ex-patron de l’office HLM, des Hauts-de-Seine. Plus délicat le banquier avait géré sa fuite, avant de « tomber » à son tour, inculpé d’escroquerie par la jus­tice suisse.

Un fils d’un élu de la République du nom de ( Jacques Heyer ), ce nom,Antoine Schuller, l’a prononcé le premier, le 21janvier 2002, en révélant publiquement dans une double interview le lieu de cavale de son père. « Mon Père vit comme un pacha dans l’île de Saint-Domingue entre sa maison de Sea Horse, une résidence pour milliardaires en bord de mer, et son appartement de 200 mètres carrés à la capitale où il passe plusieurs jours par semaine. » Didier Schuller occupe la villa numéro 40 du Sea Horse Ranch, précise-t-il, une résidence pri­vée dans un « village de luxe » gardé nuit et jour par des vigiles armés. A quelques heures en voiture de la capitale, Saint­ Domingue. « À Genève, son gestionnaire de fortune s’appelait Jacques Heyer. C’est lui qui s’occupait de faire fructifier ses comptes. » Ce nom n’était pas encore apparu dans l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine. Il va aussitôt attirer l’attention des juge. Chacun va se demander si le banquier ne cache pas de plus lourds secrets.

En attendant, c’est Antoine Schuller qui intéresse la presse. Antoine a balancé son père. On se demande pourquoi. « A vingt-six ans j’avais envie que mon père me rende fier de lui, tente-t-il d’expliquer. Au moins une fois, Le livrer, c’était le mettre au pied du mur et voir comment il allait réagir. En homme ou en cloporte. Un mois plus tôt, Antoine Schuller avait déjà dévoilé l’adresse et la fausse identité de son père à un commissaire des Renseignements généraux. Il avait aussi, sans succès, alerté par fax le directeur de cabinet de Lionel Jospin, Olivier Schrameck. Didier Schuller décide de rentrer en France. Il y avait déjà songé à plusieurs reprises. Le geste de son fils précipite les choses.

En 1995, Antoine Schuller n’avait rien su du départ de son père pour les Bahamas. Il vivait avec sa soeur et sa mère dans l’appartement familial. Didier Schuller avait refait sa vie, il s’en­fuyait avec sa compagne Christel et leurs deux petites filles. L’ancien patron des HLM avait téléphoné à son fils des Bahamas. Il pleurait au bout du fil. Plus tard, Antoine Schuller allait revoir son père au Club Med de Colombus Island dans les Bahamas. Il était venu en avion privé. Antoine avait su qu’il avait acheté un bateau. Qu’il « pêchait tout le temps ». Un jour, Didier Schuller lui a dit aussi qu’il était « ruiné ». « Que son gérant de fortune avait perdu son argent. » Antoine a pensé que c’était pour ne plus rien donner à sa mère. « Quand je suis allé le voir là-bas,j’ai compris qu’il nous avait pris pour des imbéciles en nous disant qu’il vivait sans le sou, explique-t-il. Officiellement, la famille vivait avec le seul salaire de Christel Delaval -5 000 dollars mensuels. Mais en fait la maison et le bateau engloutissaient ce seul salaire. Mon père répliquait qu’il vivait sur sa réserve de 8 millions de francs mais disait aussi que « des gens l’aidaient. »

Le 25 février 2002, Didier Schuller, revenu de cavale, est entendu par le juge Philippe Vandingenen. Il a vieilli de sept ans, le cuir tanné par le soleil et quelques kilos en moins. Son oeil de chasseur est intact, et les policiers du dépôt ont pu consta­ter qu’il avait la tchatche d’un vendeur d’aspirateur. L’énarque Schuller reste un commercial-né, capable de s’adapter à toutes les situations. Devant le juge, il doit parler de ses comptes en Suisse. L’un d’eux a été identifié au Crédit suisse de Zurich. C’était un compte familial sur lequel il lui restait environ 7 millions de francs. Le nom du banquier suisse révélé par Antoine vient sur la table. « M. Jacques Heyer n’a pris le relais comme ges­tionnaire de fortune qu’en 1994, explique Didier Schuller dans le procès-verbal. M. Heyer m’a été recommandé à l’époque dans le milieu et j’ai accepté de lui confier ma fortune dans la mesure où il était gestionnaire de fortune de « Jean-Claude Killy, d’Henri Leconte et de Mac Cormack », financier du sport aujourd’hui décédé. « À cette époque j’ai dû confier à M. Heyer environ 8 à 9 millions de francs français. » Didier Schuller aurait été prévenu, fin 1996, que Jacques Heyer avait placé « l’ensemble des portefeuilles qu’il gérait » dont le sien, sur des valeurs « qui devaient être cotées au second marché de Wall Street ». « Bien évidemment, ces actions n’ont jamais été cotées sur ce second marché et j’ai tout perdu. » Didier Schuller prétend donc qu’il a été purement et simplement plumé par son banquier.

Mis en cause par plusieurs clients, fin 1996, Jacques Heyer a été inculpé puis écroué à Genève du 15 mai au 30septembre 1997. Il vit depuis sur la Côte d’Azur. Du temps de sa gloire, c’était une sorte de dandy. Frère d’un haut magistrat du parquet genevois, cet homme d’affaires était spécialisé, comme beau­coup de monde à Genève, dans la gestion de capitaux discrets. « Gestionnaire de fortune de vedettes du sport, des médias ou de la politique », résume le quotidien Le Temps. « A l’époque de sa splendeur, Jacques Heyer roulait en Mercedes, en Ferrari, ou en Bentley, se faisait photographier avec Jean-Claude Killy au Griffin’s, un club huppé de Genève, se déplaçait volontiers en jet privé et recevait dans sa luxueuse villa de Saint-Tropez

C’est dans cette atmosphère que Nicolas Sarkozy a croisé Jacques Heyer. Jeune avocat, jeune politique, jeune maire de Neuïlly, Nicolas Sarkozy épaulait alors l’un des trois spor­tifs cités par Didier Schuller dans sa déposition Henri Leconte. À l’époque l’un des meilleurs joueurs de tennis français. « Nicolas Sarkozy était un ami d’Henri Leconte. J’ai été témoin de ces formalités. Heyer était l’homme d’affaires de Leconte, cela s’arrêtait là » tient à préciser le banquier ». A sa connaissance, seuls ont été ouverts des comptes au nom du tennisman. Si Henri Leconte, à vingt-deux ans, décide de placer ainsi son argent en Suisse, c’est aussi qu’il a choisi de s’y installer. « A Paris, les gens vont à deux cents à l’heure »,explique-t-il à un journal suisse. À Genève, ils sont « gentils, prévenants, cour­tois ». « D’accord mais la Suisse c’est aussi pour les impôts ? » interroge le journaliste. « Chaque fois qu’on me parle de la Suisse, on fait toujours allusion aux impôts. Mais moi, ma carrière va être très court - il ne faut pas se faire d’illusions. Alors, je ne le cache pas je dois accumuler le maximum d’argent, pour vivre sans soucis quand j’aurai rangé mes raquettes. » Un an plus tard, en 1988, Henri Leconte raconte un peu plus sa nou­velle vie sur les bords du lac Léman. Il n’a qu’une Mercedes et une Jeep. Il a essayé une Ferrari d’occasion, mais l’a rappor­tée au garage. Il a gagné 1,2 million de dollars en matchs offi­ciels, il ne sait pas exactement ce que rapporte la pub. Sa villa de Genève lui coûte 12 000 dollars par mois. « Henri ne s’inquiète pas pour son argent, signale le journal L’Express sport. Il se moque des avis de ceux qui, dans son entourage, racontent qu’il vit indénia­blement au-dessus de ses moyens. Ses hommes d’affaires veillent. Au nombre de deux. Celui de Genève, plus Jean-Noél Bioul, son représentant chez Mac Cormack. » Précision d’Henri Leconte « Si demain je veux acheter un truc,je décroche mon téléphone, et je dis à mon homme d’affaires je veux tant. Et j’ai tant sur la table demain ! »

Jacques Heyer, l’homme qui mettait « tant » sur la table, avait connu Mac Cormack à la fin des années 70. « Je suis tenu par le secret, prévient Jean-Noél Bioul, l’ancien agent commercial de Leconte chez Mac Cormack. » Un an après son arrivée à la mairie, en 1984, Monsieur Sarkozy avait célébré le mariage d’Henri et Brigitte. « Les sportifs utilisaient le ser­vice commercial ou logistique de Mac Cormack, mais ils choi­sissaient le gérant de fortune qu’ils voulaient. L’argent leur était versé où ils le souhaitaient. C’était un choix privé, précise Jean-Noél Bioul. « Le nom d’un responsable politique de gauche a été articulé à plusieurs reprises dans l’affaire Heyer », remarque Me Michel Valticos, l’avocat du gérant de fortune. C’est que les témoins ne manquent pas. Un ancien journaliste français est venu y mettre son grain de sel. Reconverti dans le lobbying après avoir écumé la presse people parisienne, Marc Francelet a défrayé la chronique en assistant, jadis, Françoise Sagan et l’intermédiaire André Guelfi dans d’obscures négociations avec le groupe Elf-Aquitaine et la pré­sidence de la République. « Marc Francelet téléphonait tous les jours à Neyer, confie Bernard Glasson. C’était un homme clé, qui avait ramené des clients et fait ouvrir des comptes. » C’était le représentant, le conseil, l’agent de plusieurs clients, affirme Me Valticos. Il était amené à être en relation avec Neyer. »

Mis en cause dans un des volets de l’affaire l’an­cien journaliste ne confirme pas son rôle d’introducteur. Au contraire. « Il n’a jamais eu de clients à travers moi » soutient-­il. « Heyer était un très bon copain, quelqu’un que j’aimais beaucoup, qui connaissait tout le monde, il connaissait tout Saint-Tropez. « Au même titre que je connais Schuller, que je connais Balkany, que je connais tout le monde. » Au juge suisse, Marc Francelet rapporte « qu’une grande star de la chanson française a été satisfaite des services professionnels de Jacques Heyer ». C’est Johnny. Puis il prend l’exemple d’un autre ami qu’il a « présenté à Heyer » « Un très grand acteur du cinéma français qui avait besoin d’une société civile à l’étranger. » C’est Jean-Paul Belmondo. « La société étrangère devait permettre de protéger un proche de cet acteur, précise Marc Francelet. Vous me demandez s’il a eu des pertes, je réponds oui, elles ont été énormes. C’est d’ailleurs pour cela que je suis particu­lièrement fâché avec Jacques Heyer . Quoi qu’il en soit, l’an­cien journaliste a suivi d’assez près les pérégrinations du banquier, lorsqu’il venait à Paris. C’était en jet privé. Il des­cendait à l’hôtel CrIllon.

Heyer avait beaucoup de classe, confie Marc Francelet. Il avait un bagou terrible. Il se disait intime avec certains hommes politiques. Il se disait même en affaires avec eux. Moi je l’ai personnelle­ment conduit à la mairie de Paris. Je l’attendais en bas, vingt minutes, une demi-heure, dans la voiture. Un ami va voir un homme politique important, mais honnête, il n’est pas obligé de vous emmener, même s’il n’était que maire d’une petite cité de la banlieue Parisienne. Il entrait dans le bureau, il ressortait. Je n’étais pas dans le bureau. Jacques Heyer à la mairie ? À l’époque, il n’y aurait pas eu de quoi crier au scandale. Jacques Heyer était un banquier irréprochable. Peut-être un peu vantard. Plus tard, il avait ainsi confié à Bernard Glasson être allé voir un ministre, lequel, l’avait éconduit.

L’arrivée de Didier Schuller chez Jacques Heyer, en 1994, reste auréolée de mystère. Dïdier Schuller ne précisera jamais qui lui a recommandé le banquier. Jacques Heyer ne dira pas non plus qui lui a envoyé le patron de l’office HLM du 92. On doit se contenter des premières déclarations, évasives, de Didier Schuller devant le juge de Créteil. Jacques Heyer lui avait été « recommandé à l’époque dans le milieu » alors qu’il venait d’être élu (RPR) au conseil général des Hauts-de-Seine. Il avait « accepté de confier » sa fortune à Jacques Heyer « dans la mesure où il était gestionnaire de fortune de Jean-Claude Killy, d’Henri Leconte et de Mac Cormack ». C’est en tout cas de façon très secrète que Bernard Glasson rencontre pour la première fois Didier Schuller. « On m’a dit : Tu vas à l’hôtel Intercontinental, se souvient Bemard Glasson, tu t’annonceras en t’installant au bar. Et quelqu’un te donnera une enveloppe. » Et comme prévu, un garçon est venu me dire que quelqu’un m’attendait : il s’agissait de Schuller. J’étais en scooter. Il m’a regardé repartir. Il m’a dit « Vous vous rendez compte, votre scooter est riche. » Début octobre 1994, le conseiller général de Clichy envoie aussi sa compagne Christel Delaval à Genève. Elle est jeune, mais avec elle les apparences sont trompeuses. Derrière son regard séducteur, c’est une femme à poigne. À l’époque, Christian Curtet, le patron de l’un des bureaux d’études de l’office HLM, redoute une perquisition du juge Halphen. Il exige de Christel Delaval, qu’il rémunère pour des études fan­tômes, de lui fournir du « papier », des preuves crédibles de son travail à produire le cas échéant au juge. Il lui a versé près de 900 000 francs en deux ans. La compagne de Schuller passe au centre de documentation des experts-comptables, emprunte quatre mémoires de fin d’études et prend un billet pour Genève.

Chez Jacques Heyer, on se charge de lui trouver un bureau et des dactylos pour taper en un temps record les documents destinés au bureau d’études des HLM. Pour 10 000 francs suisses, après un bref séjour à l’hôtel Richemont, Christel Delaval est de retour dans les Hauts-de-Seine avec des études fictives insoupçonnables, prête à justifier sa rémunération. .Après ça, elle a gagné dans les bureaux de Jacques Heyer la réputation d’être une jolie femme « un peu tricheuse » sur les bords. Les employés croyaient qu’elle faisait copier tous ces documents pour obtenir son diplôme. C’était une époque où « Schuller venait souvent à Genève »selon Bernard Glasson. Il pouvait loger, à l’occasion, dans la superbe villa de Jacques Heyer. Lorsque la fuite aux Bahamas est décidée, c’est d’ailleurs à cette villa que sont livrés les bagages de Didier Schuller. Le banquier se chargeant, dans la plus grande confidentialité, des opérations bancaires de cen­tralisation et de camouflage des fonds. Bien faites, elles vont rester secrètes jusqu’en 2002.

Après les révélations d’Antoine Schuller, les enquêteurs du juge Vandingenen dénichent un compte bancaire baptisé Jungle, numéro 13 776-2, ouvert auprès de la Banque finan­cière de la cité de Genève, par les soins de Jacques Heyer. Ce compte est alimenté par trois versements entre février et mars 1995, c’est-à-dire dans la période de transit de Didier
Schuller et de sa compagne à Genève,juste avant leur départ pour les Bahamas. Un premier versement en espèces, le 28 février, d’un montant de 3 578 000 francs français. Un deuxième versement en espèces, à la même date, d’un mon­tant de 1 851 000 deutsche marks. Enfin, un virement, un mois plus tard, en date du 28 mars, d’un montant de 2 357 215 francs suisses. Soit un total d’environ 18 millions de francs français. Interrogé sur la provenance de l’argent par le juge d’instruc­tion, le 7avril 2003, Jacques Heyer répond : « Je pense que ces fonds représentent des fonds que Schuller détenait précé­demment. » La réponse est directe. Pourtant à la barre du tri­bunal correctionnel, Didier Schuller dément sur tous les tons « Moi j’avais une fortune personnelle de 2 millions de dollars, pas plus. Pour le reste, le compte Jungle ne m’appartenait pas et je ne sais pas à qui appartenait le reste des fonds, en tout cas pas à moi. Tout cela c’est la cuisine d’Heyer. » Didier Schuller se plaindrait presque d’avoir eu trop d’argent sur ses comptes.

Quoi qu’il en soit, le « banquier suisse » a bu le bouillon. Sur les quelque 150 à 200 millions d’euros placés pour le compte d’environ deux cents clients, Jacques Heyer aurait perdu une grosse vingtaine de millions à l’occasion de placements hasar­deux sur le marché américain. La société Heyer Management a déposé le bilan, A-t-il été mauvais gestionnaire, a-t-il été vic­time de requins de la finance, ou a-t-il tout simplement mis la main sur l’argent de ses clients ? C’est l’objet d’une enquête fleuve instruite en Suisse. Inculpé pour « gestion déloyale » -des faits aujourd’hui prescrits -,il a finalement été renvoyé devant le tribunal correctionnel de Genève pour « abus de confiance ». Selon son avocat, Me Valticos, Jacques Heyer aurait lui-même été berné par des hommes d’affaires français ins­tallés aux États-Unis et condamnés depuis. « Les premières opérations étaient bénéficiaires, jusqu’à ce que la totalité des titres ne s’écroule », soutient l’avocat. En attendant, seulement une poignée de clients se sont mani­festés. La chanteuse Petula Clark et son mari, Claude Wolff, sont parmi les rares à avoir osé porter plainte « Nous avons perdu un million d’euros, ont-ils dit au Parisien. « Nous avons rencontré Heyer dans les années 80 au tennis club de Genève. Nous étions toute une bande, dont de nombreux joueurs de ten­nis.. À plusieurs reprises, il nous avait proposé d’investir et finalement on s’est décidés. On ne cherchait pas à prendre des risques enjouant en Bourse. Nous ce qu’on voulait c’était plu­tôt des obligations bien tranquilles » Résultat, le couple s’est retrouvé avec des actions américaines ne valant plus un sou.

Comme d’autres clients d’Heyer, ils ont perdu leurs économies. Mais la plupart des « perdants » n’ont pas osé porter plainte... seulement une demi-douzaine sur cent cinquante ou deux cents. « Il arrive très souvent dans ce genre de dossier que des gens choisissent délibérément de ne pas se plaindre, confie au Monde le procureur général de Genève de l’époque, Bemard Bertossa. La plupart se taisent pour ne pas avoir, en plus, des problèmes avec le fisc » Difficile, quand on a caché son argent en Suisse, à l’abri de l’impôt de solidarité sur la fortune, d’aller le récla­mer devant un juge d’instruction parisien...

L’immense majorité des clients de Jacques Heyer préfére­ront passer leur bas de laine par pertes et profits. Tout sim­plement par peur du scandale... Didier Schuller, qui affirme avoir perdu 8 ou 9 millions de francs, ne s’est jamais consti­tué partie civile dans le cadre de l’enquête judiciaire instruite à Genève. Il aurait perdu beaucoup plus. « Je n’ai jamais pu réunir les 10 % de caution réclamés par la justice suisse pour enregistrer la plainte, je n’avais pas les 200 000 dollars pour me porter partie civile, répond l’ancien élu de Clichy pour toute explication. En 1997-1998, de partout, les menaces pleuvent sur le banquier. « Des menaces terribles », selon Bernard Glasson. Didier Schuller obtient que Jacques Heyer lui envoie 490 000 dollars. Certains parlent de lui faire faire du ski nautique sans skis... Les secrétaires de Jacques Heyer prennent peur. Le frère du banquier, haut magistrat, est appelé au secours Jean-Claude Killy et sa famille, restés très proches de Jacques Heyer, auraient été remboursés. Henri Leconte aurait « plutôt gagné de l’argent qu’il n’en a perdu » selon l’avocat du banquier. Interrogé par des journalistes, en juillet 2005, un ami, proche d’Henri Leconte, dont il a été l’avocat, avait été victime des agisse­ments de Jacques Heyer. Malgré les enquêtes judiciaires en France et en Suisse, les comptes du banquier genevois conservent toujours leur part d’ombre.

Nicolas Sarkozy, exerce son métier d’avocat qui est cependant, secondaire. Rares sont ceux qui l’ont vu plaider. Même Me Arnaud Claude, son associé depuis vingt ans, peine à s’en souvenir. « Il a rarement plaidé » confie-t-il au Canard enchaîné en 2003. Bernard aurait pu faire partie de sa clien­tèle. Au milieu des années 80, Cet homme volubile est à la tête d’une entreprise de plusieurs milliers d’employés installée à Puteaux. Un jour, Nicolas Sarkozy, alors maire de Neuilly, demande à rencontrer ce patron connu pour être un sympa­thisant gaulliste. Les législatives de 1988 approchent. Un déjeu­ner a lieu.

Il était très sûr de lui. Exactement comme aujourd’hui, se souvient Bernard. Il m’a expliqué très clairement que son objectif politique était d’être au premier rang. « Mais j’ai besoin que l’on me soutienne », m’a-t-il dit. Je lui ai répondu « Si vous obtenez l’investiture du RPR, on vous soutiendra. » . Je suis avo­cat. Je peux assurer votre conseil. On pourrait faire un abon­nement mensuel au cabinet » J’étais stupéfait, par son aplomb, sa certitude d’arriver, sa dureté face à l’adversité.. Le déjeuner s’est terminé, et nous nous sommes quittés sur des échanges sympathiques.

Durant deux années, Nicolas Sarkozy s’est fait « omettre » temporairement du barreau. Mais il retrouve évi­demment, après l’échec d’Édouard Balladur, ses deux « bases », la mairie de Neuilly et son cabinet. « J’ai toujours su qu’il avait démarché des amis chefs d’entreprise pour ramener des affaires », remarque Jean-François Probst, ancien baron du RPR, proche de Charles Pasqua, et ancien maire de Bois-Colombes (92).

Le montant de ses revenus reste en tout cas un tabou média­tique. En janvier 2001, Le Point a publié un dossier sur « Le patrimoine des maires », cent dix élus ont accepté de répondre, Nicolas Sarkozy est le premier de la colonne « Ils ont refusé de répondre ». Près d’un an plus tard, Capital consacre un dossier au « Patrimoine des hommes politiques ». Cette fois quelque un répondent. Sarkozy n’en voit pas l’obligation ; Ses revenus sont du domaine privé. Pour illustrer son article, le mensuel choisit, une photo de Sarkozy en short et chaussettes, tenant un vélo entre les mains. « Nicolas Sarkozy, qua­rante-six ans, qui tire l’essentiel de ses revenus de son cabinet d’avocat d’affaires (dix-huit collaborateurs), possède un appartement sur l’île de la Jatte devenue aujourd’hui le quartier branché de Neuilly-sur-Seine.

Ses notices biographiques mentionnent qu’il a étudié le droit à la fac de Nanterre. Qu’il en a tiré une maîtrise de droit privé. Qu’il a été inscrit à Sciences Po mais n’en est pas diplômé.

Dans le Who’s Who de 1987, Nicolas Sarkozy n’a alors que trente-deux ans - il est précisé qu’il a été chargé de travaux dirigés à la faculté de Nanterre en 1981-1982. Mais surtout qu’il est « avocat à la cour, associé du bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris (depuis 1981) ». À peine avocat, par conséquent encore stagiaire, mais déjà associé, et auprès d’un bâtonnier encore. Sa notice biographique mentionne la profession de son père, Paul Sarkozy, publiciste, mais pas celle de sa mère, Andrée Mallah, devenue avocate. C’est pourtant elle, via une de ses amies avocate, qui l’a introduit auprès de Me Guy Danet, aujourd’hui décédé. Ce dernier avait accepté de recruter le jeune homme au moment où il entrait en campagne pour le bâtonnat. « C’est le collaborateur qui m’a le plus aidé, expli­quera Me Danet au Canard. Tous les lundis on se retrouvait avec quinze à vingt confrères pour les convaincre de voter en ma faveur. Il était sûr que pour moi c’était dans la poche. Pourtant tout le monde pensait le contraire. Le bâtonnier Danet ne peut que se féliciter de sa nouvelle recrue. Il est enthousiasmé par sa capacité à se mettre au diapason de ses inter­locuteurs . Trente minutes avec lui et ils étaient convaIn­cus, se souvenait-il. « Il a ramené des tas de clients, précisait-il aussi, car il connaît beaucoup de gens . Sa profession lui a permis de gagner de l’argent. Car même si parfois, le travail quotidien n’est pas assuré par lui, il prend des honoraires sur les clients qu’il ramène. C’est une pratique courante. »

Pour le bâtonnier, la cause était entendue Sarkozy n’avait pas la prétention de devenir « un grand avocat ». La politique l’avait accroché avant le droit. Retour aux notices biogra­phiques 1976 responsable des jeunes du RPR. Membre du comité central du RPR (depuis 1977). Délégué national des jeunes du RPR (1978-1979). Président du comité de soutien des jeunes de Jacques Chirac à la présidence de la République (1981). Mars 1977 élu conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine. » Et lorsque Sarkozy devient maire en 1983, Me Guy Danet comprend vite. Son collabora­teur n’aura guère de temps à consacrer au cabinet. Un autre avocat, Me Michel Leibovici, aujourd’hui décédé, prend le relais Un troisième avocat partage les locaux, Me Arnaud Claude. Michel Leibovici, Arnaud Claude et Sarkozy montent leur propre cabinet en 1987. « Nicolas n’a jamais été avocat à 100 %, explique Arnaud Claude au Canard. Nous travaillions presque toujours en doublon. Michel et moi complétions ses dossiers. Nous gérions l’aspect technique et il arrivait à Nicolas de mener les négociations.

Le 2 Mai 2002, Nicolas Sarkozy crée une société d’exercice libéral par actions simplifiées (Selas) avec Arnaud Claude. Il profite ainsi très légalement d’une nouvelle disposition adoptée en 2001, qui permet aux membres d’une Selas d’harmoni­ser leurs honoraires sous forme de dividendes. Personne n’y prête attention. Le 7 mai 2002, la création de la Selas Arnaud Claude et Nicolas Sarkozy est avalisée par le conseil de l’ordre des avocats. Sarkozy est nommé ministre de l’Intérieur peu après et se fait à nouveau « omettre » du barreau, mais cette fois la nature juridique de son cabinet autorise que son nom reste sur l’enseigne et qu’il perçoive des dividendes.

La filiale immobilière de l’assureur italien Generali a déjà délivré un congé aux K. par huissiers interposés, « avec refus de renouvellement du bail pour vendre ». Ce petit dossier est un avatar des « ventes à la découpe » pratiquées par les fonds d’investissements spéculatifs qui achètent des immeubles en bloc pour ensuite les revendre appartement par appartement, obligeant les locataires à partir ou à acheter leur logement au prix fort. « Il conviendra d’ordonner l’expulsion de Monsieur et Madame K. et de toutes personnes dans les lieux » précise l’assignation de la Selas. Les K. sont stupéfaits. « Dans l’histoire de la V ° République aucun cabinet [d’avocats] n’a continué à utiliser son nom », remarque Marianne. « Une fois ministre de l’Environnement, j’ai cédé mon portefeuille clients, tandis que mon nom disparaissait du cabinet que j’avais fondé, explique Corinne Lepage ». La Selas Claude Sarkozy s’est fait une spécialité des dossiers immobiliers, et en parti­culier des expropriations. Impossible d’évaluer la part des expul­sions sur le chiffre d’affaires de la Selas. Selon Marianne, les dividendes perçus par la Selas, première année d’exercice, ne s’élèvent qu à 35 000 euros.

Le champ d’action d’Arnaud Claude est identique à celui du maire de Neuilly. Par le passé, le cabinet a conseillé la filiale de promotion du groupe Vivendi, CGIS, qui se flatte d’avoir bâti avec le promoteur Christian Pellerin une bonne partie des tours de la Défense... Il a aussi été réguliè­rement saisi de dossiers de contentieux par la mairie de Levallois-Perret. Patrick Balkany, le député-maire de la ville, fait depuis très longtemps voter des délibérations désignant Arnaud Claude pour agir au nom de sa commune. « La Ville de Levallois est mon client personnel depuis plus de vingt ans, même à l’époque où elle était dirigée par les communistes nuance l’avocat.

La notoriété du cabinet s’étend sur d’autres communes des Hauts-de-Seine. Une conseillère municipale socialiste de Puteaux fait savoir que « le cabinet Claude&Sarkozy a perçu près de 20 000 euros par an depuis mai 2001, en défendant des dossiers pour la ville. « Mais s’assurer les meilleurs avocats pour des prix défiant toute concurrence ne permet pas toujours de gagner », signale-t-elle. Heureusement, les plus beaux dossiers du cabinet se règlent en dehors des prétoires. Avec des clients autrement plus presti­gieux. La Selas est aussi friande de fusions-acquisitions. Arnaud Claude informe régulièrement Nicolas Sarkozy de la marche de leur cabinet. Un des conseillers du ministre de l’Intérieur, confiait fin août 2005 que les deux hommes s’étaient encore rencontrés au ministère le jour même pour examiner des dossiers.

Martin Bouygues est là, bien sûr. Arnaud Lagardère aussi, à quelques tables de Patrick Devedjian, du comédien Christian Clavier et de Didier Barbelivien, l’ami chanteur. Jean-Luc Lagardère a réuni chez lui tous les amis de son ami, Nicolas, pour fêter comme il se doit son anniversaire. Betti, sa femme, s’est occupé de tout. Le dîner se déroule au sous-sol, près de la piscine de la grande demeure des Lagardère. Le patron histo­rique de Matra fait un discours. Drôle, au goût des convives. Puis vient le clou de la soirée, Jean-Luc Lagardère offre un poulet en cage à Nicolas Sarkozy. Manière d’honorer le premier flic de France... La scène a lieu aux premiers mois de 2003, quelques semaines avant le décès de Jean-Luc Lagardère.

Nicolas, les patrons doivent le reconnaître comme l’un des leurs c’est un entrepreneur, dit Brice Hortefeux. Jamais homme politique n’a bénéficié d’un tel réseau patronal. Nicolas Sarkozy possède le meilleur carnet d’adresses du Cac 40 et si les patrons faisaient les élections, il n’aurait peut-être qu’un seul concurrent sérieux le socialiste Dominique Strauss-Kahn. « C’est Zidane aux Finances », tonitruait le baron Seillière, patron des patrons, à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Economie en 2004.

Chez Nicolas Sarkozy, les chefs d’entreprises apprécient les promesses libérales et le « pragmatisme ». Ils admirent son hyperactivité, ils appellent ça son « dynamisme » - et son culot. « Il a très bien compris qu’il lui fallait l’appui du monde de l’économie, que c’est un point de passage qui peut lui faire gagner du temps, se réjouit un patron anonyme. Comment voulez-vous qu’un type ait la carrure d’un homme d’État s’il ne connaît rien aux affaires ? Jospin mélangeait profit et investissement. Quand Villepin parle d’économie, il est carrément ailleurs. Les patrons sont pliés en deux ; on ne peut pas imaginer confier les clés de la maison à des types comme ça. » Sarkozy, lui, est fasciné par la réussite de ces hommes de courage et de pouvoir. « Les chefs d’en­treprise, Nicolas les aime sans réserve, confirme un proche. Et au fond, il est le seul, parmi les présidentiables. Chirac aime tel ou tel dirigeant économique, mais pour l’homme qui se cache derrière la fonction. « Strauss-Kahn les aime bien aussi mais !, lui ne peut pas le dire... »

Sarkozy est l’ami de Martin Bouygues. Il fait du vélo avec François Pinault, le fondateur du groupe Pinault Printemps Redoute (PPR), patron de l’empire Fnac, de Gucci et du Point, ou Jean-Claude Decaux, l’inventeur de l’abribus et de la sani­sette. Il peut notamment compter sur le soutien du financier Antoine Bernheim. L’impressionnant réseau patronal de Sarkozy est le résultat d’un travail méthodique engagé il y a bien long­temps, quand Sarkozy n’avait pas trente ans et qu’il briguait la mairie de Neuilly. Il est le fruit d’une stratégie éprouvée toute rencontre doit être utilisée dans la course à l’Élysée, les acteurs de films à gros budget comme les patrons. Il y a les partenaires de footing à La Baule et les clients de son cabinet d’avocats d’af­faires Il y a les convaincus et les opportunistes. Au point qu’il est aujourd’hui difficile de distinguer les vrais amis de ceux qui se sont rapprochés de lui à mesure qu’il devenait incontournable. Sarkozy n’a plus besoin d’aller vers les patrons, les patrons vien­nent à lui. Quitte à prodigieusement agacer l’Elysée, qui voit ses fidèles s’empresser d’accepter les déjeuners de l’ennemi juré. Un conseiller patronal soupire « Je ne connais pas un patron qui ne dise partir en week-end avec Sarkozy, simplement parce qu’il l’a croisé dans un restaurant de La Baule... »

« Il est la dame Thatcher de France. » Du bureau qu’il a conservé à la banque Lazard, dont il a longtemps été associé gérant, Antoine Bernheim ne sait plus comment dire son enthousiasme. « Il est extraordinaire, il est envoûtant. « Nicolas Sarkozy est un homme politique exceptionnel, comme la France n’en a connu que très peu dans son histoire. » Ce pape de la finance, aujourd’hui à la tête de l’assureur italien Generali, est fan. De ceux qui remplissent les premiers rangs des meetings de Sarkozy. « J’étais au rassemblement du Bourget célébrant son arrivée à la tête de l’UMP, c’était fabuleux une heure trente d’un discours extraordinaire. » Etrange duo que celui de ce financier octogénaire, enfoncé dans son fauteuil, et de cet homme poli­tique hyperactif de trente ans son cadet. Brice Hortefeux, conseiller de toujours de Nicolas Sarkozy, parle pour ces deux-là de « relation presque filiale . ».Aux anges, Antoine Bernheim rétorque : « Je serais très honoré d’avoir un fils aussi brillant ».

Ils se sont connus dans les années 80, quand le futur chef de l’UMP n’était que maire de Neuilly. Lors de leurs petits déjeu­ners et de leurs fréquents coups de fil, ils parlent de « tout et de rien » : « Fallait-il aller au gouvernement ou prendre le parti ? Il me demande conseil mais ne m’écoute pas », raconte Antoine Bernheim. On dit qu’en 1995, après sa fidélité balladurienne et alors qu’il s’apprêtait à traverser quelques années désertiques, Nicolas Sarkozy avait une place qui l’at­tendait chez Lazard. Antoine Bernheim dément : « Il m’a juste dit que si je créais une banque d’affaires, c’est un métier qui lui plairait. » De toute façon, Antoine Bernheim le verrait plu­tôt à la tête du pays. « Je n’imagine pas comment il n’y arriverait pas. Ma seule angoisse, c’est de ne pas vivre assez longtemps pour le voir. » L’ancien banquier peste contre l’im­pôt de solidarité sur la fortune « devenu l’impôt des moyennes fortunes » Contre les 35 heures « qui ont fait du mal au pays ». Résume : « Ça fait des années que tous les gouvernements encouragent la paresse. » Antoine Bernheim est le genre d’ami qui en deviendrait presque encombrant...

Le monde patronal est obnubilé par le déclin français, ana­lyse un bon connaisseur du milieu des affaires. Les chefs d’en­treprise sont extrêmement critiques sur l’apathie des pouvoirs publics : pour eux, Jean-Pierre Raffarin est le symbole de l’édre­don. Ils pensent que seul Sarkozy peut réformer, ébranler la résistance syndicale. Ils rêvent d’un monde meilleur en se ber­çant des promesses libérales et sociales de l’ancien ministre de l’Écono­mie, cette « société du libre choix » reposant sur le mérite et l’effort, et les charges sociales « allégées ».

Ses deux passages à Bercy ont pourtant déçu quelques déci­deurs économiques. Et en 2004, il a fait preuve d’un colbertisme bien peu libéral en renflouant Alstom au prix d’un bras de fer avec Bruxelles. Ou, en contraignant les patrons des laboratoires pharmaceutiques Sanofi et Aventis à s’entendre pour fusionner. Mais Nicolas Sarkozy aime répéter que le rap­port de Michel Camdessus, ancien patron du Fonds monétaire international, (Le Sursaut, vers unenouvelle croissance pour la France), et d’inspiration très sociale et libérale, est son « livre de chevet » : un homme qui s’endort avec des propositions d’assouplisse­ment du Code du travail et de réduction du nombre de fonc­tionnaires plein la tête ne peut être foncièrement mauvais aux yeux d’un chef d’entreprise... Au ministère de l’Économie et des Finances, Nicolas Sarkozy a su les soigner, comme lors de sa visite à Alger, en juin 2004. Parti avec « la moitié du Cac 40 »dans ses valises, il a joué les GO de club de vacances en introduisant tous « ses » patrons français (Alstom, Amec Spie, Bouygues, GDF, RATP, SNCF, Suez,Total ou Veolia) auprès des décideurs algériens Aidant ainsi à faire avancer quelques contrats, qui ne pourraient qu’être bénéfiques pour l’économie Française.

Nicolas Sarkozy est donc l’invité dans de nombreux colloques patro­naux. De l’Institut de l’entreprise présidé par Michel Pébereau, le président du conseil d’administration de BNP-Paribas, qui se vante sur son site web de réunir « cent vingt adhérents géné­rant un chiffre d’affaires cumulé qui représente 20 % du PIB marchand de la France » aux innombrables think tanks de Claude Bébéar, l’autre reponsable du capitalisme français. Sans oublier le club de Charles Beigbeder, « Croissance plus » . « Il pourrait passer tous les jours dans ces cercles patronaux, raconte Brice Hortefeux. Les Chefs d’entreprises ado­rent ça... » En échange, quelques patrons font la claque à ses réunions.

Comme Arnaud Lagardère, qui haranguait la foule au grand rassemblement de l’UMP pour le oui à la Constitution européenne en mai 2005 « Vous êtes trop silen­cieux, ici » Ce soir-là, Sarkozy faisait fort Stéphane Courbit, le P-DG d’Endemol France, et Jean-Françoïs Dehecq, patron des laboratoires Sanofi-Aventis... et grand soutien de Jacques Chirac, étaient de la partie. Dans l’entourage des responsables de l’UMP, on prend du plaisir à égrener le nom des patrons chiraquiens avec lesquels le chef de l’UMP déjeune même Henri Proglio, P-DG de Veolia, et Henri Lachmann, celui de Schneider Electric, deux fidèles du Président, l’auraient ren­contré au printemps 2005. Tous, acclamaient le Président du parti majoritaire.

Le premier d’entre tous, c’est Martin Bouygues, patron du géant du bâtiment et premier actionnaire de TFI. d’entreprendre. Messieurs Sarkozy et Bouygues, se sont connus au début des années 80, quand Martin Bouygues, qui n’a pas encore succédé à son père Francis, dirige la Saur, une filiale du groupe spécialisée dans le traitement de l’eau, et les Maisons Bouygues. Ce sont des relations d’une proximité et d’une intimité étonnantes, nourries d’une fasci­nation réciproque. Pour Martin, Nicolas est un dieu, un maître à penser.

Cette amitié est de celles qui s’affichent. Comme à la grande fête organisée pour les dix ans de la chaîne de télévision LCI (qui appartient au groupe Bouygues), où ils se laissèrent photographier côte à côte. En 1997, lors du raid de l’indus­triel Vincent Bolloré sur le groupe Bouygues, c’est Nicolas Sarkozy l’avocat qui conseille son ami et monte le pacte d’actionnaires qui sauvera la maison Bouygues. Pour cela, Sarkozy négocie notamment avec l’un des représentants du groupe Bolloré au conseil d’administration de Bouygues... un certain Antoine Bernheim, par ailleurs mentor de l’industriel breton. Mais cette intervention ne froissera pas longtemps Vincent Bolloré. Lorsque lui a été remise la Légion d’honneur, en 2004 Nicolas et son épouse étaient au premier rang. Et c’est Antoine Bernheim qui accro­chait la médaille au revers du veston du chef d’entreprise.

Dans le deuxième cercle des amis patronaux du chef de L’UMP,on trouvait il y a peu encore, Arnaud Lagardère, patron du groupe du même nom, qui contrôle notamment Europe 1 et Paris-Match. Jean-Luc, le père, appréciait beaucoup Sarkozy. « Il l’avait pris sous son aile, explique-t-on dans l’entourage du patron. Il avait même tenté de jouer un rôle de réconciliateur entre Chirac et Sarkozy, après 1995. » En avril 2005, lors d’un séminaire regroupant tous les dirigeants du groupe Lagardère à Deauville, Arnaud Lagardère invite Nicolas Sarkozy. « Nicolas, c’est quelque chose comme mon grand frère », avait déclaré l’industriel devant son état-major.

Les deux hommes se téléphonaient et se voyaient souvent. Parlaient famille et sport. « Ils échangent sur la façon de diriger les hommes, de se constituer des équipes », rapportait l’entourage, avant l’été 2005.

Très proche également, la famille Decaux Nicolas Sarkozy fait de la bicyclette, avec le père, Jean-Claude, et apprécie le fils, Jean-Charles, pré­sident du directoire du groupe familial installé à Neuilly. Très ami du fils Olivier, Nicolas Sarkozy ne manque pas le rituel déjeuner trimestriel avec le père avionneur, Serge, maire de Corbeil-Essonnes et pro­priétaire du Figaroet de L’Express. Sans oublier qu’en tant qu’avocat, il avait eu à démêlé la succession de l’aïeul Marcel. Sarkozy parvient aussi à fréquenter les deux ennemis jurés du capitalisme français François Pinault, avec qui il fait du vélo dans la vallée de Chevreuse, et Bernard Arnault. Ce dernier est un ami de longue date, témoin de son mariage avec Cécilia et client, via LVMH, du cabinet d’avocats. Il ne faut pas mélanger le plaisir et les affaires dit-on, et les deux hommes se sont, un temps, éloi­gnés. Pour se rapprocher à nouveau grâce à l’entremise de Nicolas Bazire, lieutenant d’Édouard Balladur en 1995 devenu numéro deux du groupe LVMH. En 2004, lors d’un déjeuner avec le Financial Times organisé par Moët Hennessy, Bernard Arnault prie Nicolas Sarkozy de jouer les invités d’honneur. A la tribune, le patron de LVMH lui met la main sur l’épaule, Nicolas Sarkozy fait de même. « Je n’ai jamais vu un hommage aussi appuyé à un homme politique par Bernard Arnault ». Dans l’entourage du patron, on assure que les relations avec Nicolas Sarkozy sont, après un trou d’air certain, « normalisées.

Difficile de dresser un état des lieux des soutiens de Sarkozy, tant ses relations sont éclectiques. De Franck Riboud (Danone) à Jean-René Fourtou (Vivendi Universal), qui n’est pas un intime mais dont la femme, Janelly, est conseillère muni­cipale de Neuilly, en passant par Serge Tchuruk d’Alcatel. Certains revendiquent quelques minutes d’intimité avec le ministre de l’Intérieur, comme Yazid Sabeg, héraut de la dis­crimination positive, derrière laquelle s’est rangé Nicolas Sarkozy. Le président de Communication & Systèmes rapporte sur le ton de la confidence : « Un jour, il m’a pris à part et m’a dit : « Nous ne sommes que deux à être d’accord sur cette ques­tion. » Modestement, je crois que j’ai apporté quelque chose à sa réflexion sur la représentation de l’islam en France et sur la discrimination positive. »

Contrairement à Dominique de Villepin, qui se borne à faire de l’oeil aux patrons énarques « question de culture », Nicolas Sarkozy s’attaque aux banquiers, aux financiers et aux « jeunes espoirs » des entrepreneurs français. Nicolas Sarkozy est l’homme qui soutient et encourage toutes et tous ceux qui croient en la valeur du travail. Il déjeunait aussi avec Jean-Marie Messier, ancien membre du cabinet d’Édouard Balladur aux Finances. Il lui est arrivé aussi de partir en week-end avec Édouard de Rothschild, patron de France Galop et actionnaire de Libération. « Nicolas a la conviction communicative. Il leur explique à tous depuis dix ans qu’il espère devenir président de tous les Français.

Ses liens avec le banquier Édouard Stern, assassiné à Genève en mars 2005, étaient aussi assez étroits. Suffisamment en tout cas pour que Nicolas Sarkozy ait cru bon de s’enquérir des causes de sa mort auprès de la justice suisse. « Ils se connais­saient très bien depuis de nombreuses années », a commenté dans la presse suisse l’attaché de presse du ministre, Frank Louvrier. « Nicolas Sarkozy est affecté par la mort de Monsieur Stern. Il est en contact avec la famille » Ce décès suscite d’ailleurs, aussitôt l’intérêt du clan Chirac. « Comme les relations ami­cales entretenues par Sarkozy avec ce banquier étaient de noto­riété publique, rapporte le Canard enchaîné, l’Élysée se montre fort curieux. »

Il butine, il médite sur leurs expériences, leurs idées, à sa manière, commente un connaisseur du monde patronal. En 2004, Sarkozy s’engouffre ainsi derrière la campagne de pub de Michel Édouard Leclerc qui dénonçait les prix trop élevés à l’aide de visuels s’inspirant d’affiches de Mai 68. Accompagné par Michel ­Édouard Leclerc, qu’il connaît bien, le ministre de l’Économie parvient à arracher un accord aux industriels et aux distribu­teurs, pour diminuer les prix de vente au détail de 2 % dès 2004. « Il a employé tous les moyens imaginables, témoignait un indus­triel à Capital. Il nous a retenus une partie de la nuit à Bercy sans manger, et a menacé de nous dénoncer à la télé si nous refusions de signer » Un adversaire politique est obligé de reconnaître « C’est là où je le respecte. Il n’a pas peur de déplaire aux décideurs économiques. Il pense que pour être res­pecté, il faut serrer la vis.

Nicolas, souhaite connaître les grands médecins. Il prend son agenda et cale des rendez-vous avec tous les grands professeurs de la place. C’est une démarche scientifique, qui n’a rien de passionnelle. Suard, l’ex P-D-G d’Alcatel, ou Tchuruk aiment le foot ? Sarkozy se rend aux matchs. Il ne dénigre pas les confé­rences organisées par les étudiants des écoles de commerce, creuset des futures élites économiques. Nicolas Sarkozy n’a pas un petit déjeuner ou un déjeuner de libre. « Son génie réel consiste à trouver quarante-huit heures dans une journée de vingt-quatre. De donner du temps à un nombre considérable de gens, explique Armand Laferrère, ancien collaborateur de la place Beauvau. Il y a un vrai professionnalisme dans la consti­tution de son relationnel. Il s’y consacre vraiment, y compris pen­dant ses vacances et ses week-ends. Même s’il n’hésite pas à se montrer à l’université d’été du Medef, sa stratégie n’est pas récente. Elle remonte à l’aube de sa carrière politique, quand il n’était pas encore le maire de Neuilly.

1983. La campagne municipale est engagée pour emporter Neuilly. Nicolas Sarkozy a vite fait comprendre à Achille Peretti, candidat à sa propre succession, à quel point il avait besoin d’un jeune colistier pour dynamiser sa campagne. « Il a suivi Peretti dans toutes ses réunions de cam­pagne, à vendre le bilan de l’équipe sortante. Dans tous les appartements des gens qui comptent à Neuilly. Avant même d’être maire, il connaissait son Who’s Who Neuilléen. Il pratiquait la stratégie du pied dans la porte. Dans le quartier de Bagatelle-Saint-James, de longs murs et des caméras de surveillance signalent les résidences de Martin Bouygues, de Lindsay Owen-Jones, le P-DG de L’Oréal, ou de Liliane Bettancourt, l’héritière du groupe de cosmétiques C’est là que Nicolas Sarkozy a commencé à élaborer ses relations, qui vont du plus modeste citoyen, aux grands chefs d’entreprises.

Les sièges sociaux accourent aussi à Neuilly la taxe professionnelle n’y est que de 4,27 % contre plus de 15 % en moyenne en France. Deux mille quatre cents entreprises et 550 000 mètres carrés de bureaux, c’est une manne financière considérable pour la ville. M6, Procter & Gamble, Deloitte Touche Tohrmatsu, UGC, sont, à touche-touche le long de la large avenue Charles-de-Gaulle qui mène à la Défense. À Neuilly, il connaît tous ceux qui comptent, et tous ceux qui veulent compter se réclament de lui. Même au restaurant la Villa de Chine, à deux pas de la mairie, on dit que « la finesse du canard aux cinq parfums a su convaincre Nicolas Sarkozy ». Il a laissé sa porte grande ouverte à la population de la ville. c

La première page de son carnet d’adresses, il commence à la noircir en 1978. Robert Hersant, patron de la Socpresse et candidat RPR pour la députation de Neuilly-Puteaux, est en campagne. Il avait le culot incroyable d’aller vers les gens pour se présenter. Il s’introduisait tout seul. »Robert Hersant se prend une veste, mais Nicolas a serré la main de tous les premiers rangs des réunions. Il a notamment ren­contré le banquier du RPR Jean-Marc Vernes, exécuteur tes­tamentaire d’Achille Perreti, qui le soutiendra lors de son accession à la mairie. Jean-Marc Vernes a beaucoup d’amis : Marcel Dassault, Antoine Bernheim, Edmond de Rothschild ou Ferdinand Beghin, le roi du sucre.

Quand Sarkozy seconde Achille Peretti, il continue à « s’in­troduire ». Jean-François Probst se souvient « Un jour, il vient me dire : « C’est formidable, à Neuilly, on a soixante-quatre ambassadeurs Il faudrait que le Président Peretti me laisse l’accompagner à leurs fêtes. » Et le voilà à toutes les réceptions, bourrées de chefs d’entreprise, à remplacer au pied levé le maire de Neuilly... Ce n’est que le début de sa conquête de Neuilly. En 1983, au décès d’Achille Peretti, il devient maire et va plus avant. « Il a alors rencontré tous les patrons de Neuilly, comme il le fera quand il sera élu au conseil général des Hauts-­de-Seine », témoigne Brice Hortefeux, qui le suit depuis l’épopée de Neuilly. « Ça tombe bien, ils y sont tous. » Après Jean-Marc Vernes, il fait la connaissance du banquier Dupont Fauville. Se lie d’amitié avec Martin Bouygues. C’est à Neuilly aussi qu’il rencontre François Pinault et Bernard Arnault, Pierre Dauzier, ancien P-DG d’Havas, et Guy Verecchia, le patron d’U G C.

Il se met dans la roue de Jean-Claude Decaux, dont l’entreprise a son siège à Neuilly, et avec qui il arpente les routes de La Baule. « À l’époque, Nicolas demandait à tous les maires et conseillers généraux des Hauts-de-Seine d’aller voir les ins­tallations de matériels urbains de Decaux... », témoigne Jean ­François Probst. Le Canard déchaîné raconte l’histoire de ces quatre panneaux lumineux des rues de Neuilly, dont la gestion fut accordée A l’entreprise J-C. Decaux... seul en lice pour répondre à l’appel d’offres Le préfet dû retoquer la procédure devant la menace de procès agité par les concurrents. Les pan­neaux lumineux furent finalement confiés à l’entreprise Dauphin . Ces relations, Nicolas Sarkozy les a soignées, conservées. Aujourd’hui encore, il déjeune avec Lindsay Owen-Jones ou Liliane Bettancourt « qui a toujours été très gentille avec lui », dit-on dans l’entourage de l’homme politique.

Après les comptes de Neuilly vient le budget de l’État. C’est là, dans le gouvernement Balladur, de 1993 à 1995, que Nicolas Sarkozy parachève son réseau. « Un poste où vous rencon­trez tous les patrons », admet Brice Hortefeux. Il organise des déjeuners « sectoriels » ou cocktails de début de soirée réunis­sant des décideurs économiques et se rapproche alors de chefs d’entreprise balladuriens, qui, pour la plupart, le suivent encore aujourd’hui, sinon par adhésion à son programme économique, au moins par méprise de Jacques Chirac. À l’époque, Nicolas Sarkozy est l’un des rares à participer aux réunions confiden­tielles d’Édouard Balladur, en compagnie de quelques intimes du Premier ministre, parmi lesquels des décideurs et des ban­quiers. Il prend aujourd’hui encore conseil auprès de l’austère Michel Pébereau, président du conseil d’administration de BNP­ Paribas, ou de Charles de Croisset, vice-chairman Europe de la banque d’investissement Goldman Sachs.

Son ralliement à Édouard Balladur l’a fait reculer d’une bonne dizaine de cases sur l’échiquier qui mène à Matignon, mais avec son passage au ministère du Budget, il n’aura pas tout perdu sur le bureau de son cabinet d’affaires, les dossiers s’ac­cumulent. Ancien ministre, c’est une bonne carte de visite. La reprise de son activité professionnelle lors de sa traversée du désert est aussi un bon moyen de ne pas perdre contact avec le milieu des décideurs. Sarkozy a d’ailleurs déjà planché sur des dossiers de fusions ou de rachats pour Bouygues et Bernard Arnault. De fait, même exilé des lieux du pouvoir, ces proches parlent pour lui dès 1996, Bernard Arnault et François Pinault plaideront sa cause auprès de Jacques Chirac, excédés qu’ils sont par le Premier ministre Alain Juppé .

Dominique Desseigne est P-D-G du groupe Lucien Barrière. Il gère trente-neuf casinos, seize hôtels de luxe, et il court avec Nicolas Sarkozy. Le patron de l’empire Barrière et l’homme politique aiment faire leur footing côte à côte dans les rues de La Baule. Il raconte « Nicolas a le sens de la compétition, il a la gagne en tête » La conviction que rien ne vient tout seul et que seul le travail compte. Il a raison. Nous courons parfois avec l’un de ses fils. Il le pousse à se dépasser, lui répète « La gagne, la gagne, mon petit, accroche-toi... » Dominique Desseigne a connu Nicolas Sarkozy en 1981 à Neuilly par l’in­termédiaire d’amis communs. Le grand monde est petit, sa femme Diane Barrière, héritière du groupe, morte des suites d’un accident d’avion, et Cécilia Sarkozy se connaissaient depuis l’enfance, quand elles jouaient sur les plages de Deauville. Diane Barrière avait épousé en premières noces un proche de Nicolas Sarkozy, Thierry Gaubert. Dominique Desseigne, notaire, a hérité du groupe à la mort de son épouse, en 2001. Le député-maire de Neuilly conseille et soutient alors le petit notaire qui prend soudainement la tête d’un empire. « J’allais le voir à la mairie, raconte Dominique Desseigne. Il me coachait. Je repartais, j’avais des forces. » Dans le livre où il raconte son épreuve, le P-DG rend hommage à son ami : « Nicolas était né pour la politique, écrit-il. Pendant que mon propre univers foutait le camp, il affrontait lui-même une tra­versée du désert. (...) Pour m’aider à tenir le coup, il m’avait cité un aphorisme de Nietzsche tiré de Zarathoustra « Tout ce qui ne me tue pas me renforce. » « Il est là pour les amis, même quand ça va mal », conclut Dominique Desseigne. Quand ça va bien aussi.

Quoi qu’il en soit, Dominique Desseigne est un fidèle. Quand, en juillet 2004, Sarkozy répond aux attaques de Jacques Chirac « Je décide, il exécute... » lors d’un meeting à La Baule, Dominique Desseigne, accompagné de sa fiancée, la milliar­daire libanaise Mouna Ayoub, applaudit. « J’ai toujours voté Chirac, se justifie Dominique Desseigne. Mais l’heure est à la relève. « Les chefs d’entreprise sont en attente de Nicolas Sarkozy parce qu’il est d’une autre génération . »

Dans le cadre de son plan médias, Sarkozy cultive une image dynamique, déclinable « à l’américaine ». Nicolas fait du foo­ting avec un casinotier à La Baule, Nicolas fait du vélo avec François Pinault, Martin Bouygues et Jean-Claude Decaux, qui fait savoir « C’est un vrai cycliste. Il sait souffrir sans se plaindre. » Pour un peu, Nicolas se mettrait au saxo, comme Bill Clinton. Il place aux premiers rangs de ses réunions de jeunes capitaines d’industrie comme il arbore son ami comédien Jean Reno, symboles d’une France qui gagne. « Nicolas Sarkozy est fidèle à la démarche américaine : on nimbe la scène politicienne qui ennuie tout le monde d’une touche économique, sportive ou grand spectacle ... », analyse Jean-François Probst. Un com­municant précise « Tout ce qui incarne l’avenir national, Sarkozy va se l’accaparer : s’afficher comme un proche des chefs d’entreprise peut y contribuer. C’est par exemple ce qui l’in­téresse chez Arnaud Lagardère. Lagardère, dans la tête des Français, c’est Airbus, Matra, des fleurons de l’économie fran­çaise. Et l’héritier du groupe a de surcroît le bon goût d’être jeune et d’avoir une belle gueule... »

Question de culture, de génération. Jacques Chirac, marqué par sa formation d’énarque, très « fonction publique », se méfie des grands patrons. « Avec eux, il a un problème : Il trouve qu’ils gagnent trop », rapporte un conseiller patronal. Avocat d’affaires, Sarkozy au contraire n’a aucune gêne à parler business. En bon leader d’une droite décomplexée, il répète qu’à ses yeux l’éco­nomie n’est pas sale. Et sait en rajouter dans l’image du politique proche des préoccupations des entrepreneurs « Lorsqu’on lui parle des charges sociales, il sait ce que c’est puisqu’il en a déjà payé », confiait, un brin démago, Claude Guéant, son directeur de cabinet à Bercy au magazine Challenges, en novembre 2004.

Jacques Chirac fonctionne par intuition. Reçoit les patrons par délégation. Sarkozy a compris que le monde patronal était fait d’individualités, affectionne les déjeuners en tête à tête. « Ce qui est intéressant chez les patrons, c’est justement ce qu’ils disent quand les autres ne sont pas là... », note un ancien conseiller au ministère de l’Économie. Sarkozy leur laisse sa porte ouverte. Pas de filtre, pas de « Voyez avec mon directeur de cabinet. » Un grand patron dans la panade peut toujours le joindre nuit et jour sur son portable. Ce que n’ont pas man­qué de faire les responsables des hypermarchés lors de la négo­ciation sur les prix de vente au détail. Un ancien collaborateur de Bercy témoigne des rapports que le ministre entretient avec les chefs d’entreprise « Il annonce d’entrée de jeu le résultat qu’il veut obtenir. Il sait établir avec eux une relation directe, où il met un peu de charme et de séduction. Mais où il sait aussi être brutal. Il les bouscule, et je crois que c’est ce qui leur plaît. C’est finalement très proche de la manière de faire des chefs d’entreprise. Ils se sentent en familiarité avec lui. »

Un connaisseur du milieu des affaires poursuit la compa­raison avec Jacques Chirac « Le Président a suscité quelques rares passions chez les patrons, chez Jean-François Dehecq ou Henri Lachmann par exemple, qui éprouvent une très forte affection pour l’homme, même s’ils ne sont pas toujours d’ac­cord avec ce qu’il fait, et surtout ne fait pas. Sarkozy, au contraire, suscite peu d’amitiés fortes. Mais il connaît cinquante ou cent grands patrons qui sont bien avec lui parce que ça fait bien, parce que ça peut servir. Vous trouverez difficilement un patron qui vous dise « C’est un type formidable. » On dit plutôt qu’il est efficace, volontaire. » Sarkozy est très matter of fact et les patrons sont bluffés par cechef d’entreprise politique, qui aurait réussi à faire rentrer trente mille nouveaux adhérents à l’UMP comme on séduit de nouveaux consommateurs...

Résultat alors que Marcel Dassault faisait sauter le jeune Jacques sur ses genoux et que Jean-Luc Lagardère était très proche du Président, leur descendance, Serge D. comme Amaud L., a une fâcheuse tendance à jouer la proximité avec l’ennemi juré de l’Élysée. Et ce, même si leur groupe est très dépendant des commandes de l’État. On dit que par mesure de rétorsion, Jacques Chirac ferait désormais attendre Serge Dassault quand celui-ci demande un entretien... Jusqu’à Jean­ François Dehecq, un grand fidèle du Président, qui vient, on l’a vu, applaudir les meetings du chef de I’UMP. Ou François Pinault, dans l’hôtel particulier duquel Chirac a célébré sa vic­toire en 1995 contre (les félons) Edouard Balladur et Sarkozy, qui fête les cinquante ans de Sarkozy en brunchant chez Nicolas et Cécilia sur l’île de la Jatte... Un expert en communication patronale donne le coup de grâce « En privé, même les patrons de gauche disent du bien de Sarkozy. »

Guillaume Sarkozy, vice-président de l’Union des textiles et patron des Tissages de Picardie, une PME d’une cen­taine de salariés, a pu aider son frère par le passé. En 1994 quand Guillaume rachète l’usine textile à la famille de sa pre­mière épouse, Nicolas inaugure le site rénové. Rien de plus émouvant pour l’image du ministre du Budget que d’avoir un frère repreneur d’une entreprise dans un secteur en plein marasme, le textile, aussi symbolique que la sidérurgie dans les années 70... Des années plus tard, en 2005, alors que l’opinion française est choquée par l’invasion des produits chinois, Nicolas à l’avantage d’être bien informé et de pouvoir briefer son ami et ministre de l’Industrie Patrick Devedjian. Nicolas, en cam­pagne pour le « oui » à la Constitution européenne, et Guillaume, en campagne pour la présidence du Medef, déve­lopperont d’ailleurs, à peu près le même argumentaire l’Européen, n’est pas adaptée pour résister à la déferlante de tee-shirts et de bermudas chinois, il faut la renforcer. Mais avoir un frère qui veut devenir le premier des patrons français, qui qualifie de « loi scélérate » les 35 heures et prône la suppression de la taxe professionnelle l’effet de sens est ter­rible pour un candidat potentiel à la présidence qui devra ras­sembler la France au-delà des cénacles patronaux.

À tel point que certains laissent penser que le clan chiraquien a poussé l’aîné des Sarkozy à se présenter à la présidence du Medef pour coller au cadet l’image pas très avantageuse de candidat des patrons... Pour ne pas entraver la carrière de son frère, Guillaume a accepté de faire la course au Medef en binôme avec Francis Mer, ex-P-D-G d’Arcelor et prédécesseur de Nicolas à Bercy, que ce dernier, une fois n’est pas coutume, n’appré­cie guère... Les relations des frères Sarkozy ne sont pas au beau fixe. En 1995, Guillaume, lui, avait misé sur le bon cheval à la présidentielle, et s’était rangé derrière Jacques Chirac.

La phrase est désormais célèbre « Ce qui m’a façonné, c’est la somme des humiliations de l’enfance », confiait Sarkozy à Globe en 1994. Le chef de L’UMP a beaucoup exagéré ses déboires de jeunesse. Fils d’une avocate et d’un homme d’af­faires, il a pourtant une revanche à prendre. « Fréquenter tous ces dirigeants d’entreprise, c’est pour lui une preuve de réus­site », confie Brice Hortefeux. « Il est subjugué par ces big boss parce qu’ils sont devenus chefs, conclut un politique qui le connaît bien. La chute de Messier, il l’a presque vécue comme un drame personnel. Sûrement parce qu’il se disait « Ce n’est pas possible de monter, de tout avoir et de redescendre ainsi... » Il s’est revu en 1995. Il a une peur terrible de chuter. »

Je décide.., il exécute.

Fin juin 2005, dans un vaste bureau du VIII° arrondissement, un fidèle de Jacques Chirac observe les résultats d’un sondage qui s’affichent sur l’écran de son ordinateur. « A présent, Sarkozy est le candidat naturel de la droite, soupire-t-il. Qui peut empêcher Sarkozy d’être candidat ? » Le président de l’UMP arrive en tête des personnalités de droite préférées des Français dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007, avec 39 % d’avis favorables, contre 21 % pour François Bayrou, 13 % pour Dominique de Villepin, Premier ministre, 8 % pour Philippe de Villiers au coude à coude avec l’actuel président de la République Jacques Chirac, 8 % aussi. Chez les sympathi­sants UMP, la candidature de Sarkozy recueille 69 % d’avis favorables, contre 12 % pour Dominique de Villepin et 7 % pour Jacques Chirac. Chirac n’est plus en état de solliciter un troisième mandat, commente le chiraquien. Celui qui aurait pu se substituer à Sarkozy, c’est Raffarin.

Mais il aurait fallu qu’il fût un tueur. Le second, c’est éventuellement Juppé. Il n’a eu aucune responsabilité dans le quinquennat, par conséquent une certaine virginité politique. » Mais sa condamnation dans l’af­faire des emplois fictifs de la mairie de Paris lui interdit l’Assemblée nationale jusqu’en janvier 2006. » Que dit le sondage du jour ? Face à la gauche, Sarkozy l’em­porterait, en 2007, quel que soit le candidat. A 62 % contre Laurent Fabius, 60 % contre François Hollande, 55 % contre Lionel Jospin ou Dominique Strauss-Kahn, 53 % contre Bertrand Delanoë et 52 % contre Jack Lang. « En face, il y a Jospin. » En votant oui, il récupère potentiellement l’électoral centriste de droite qui ne votera plus Fabius. DSK et Lang sont des velléitaires » poursuit le chiraquien. Sarkozy, lui, n’en est pas un. « En trois ans, il a quand même obtenu Beauvau, Bercy, le conseil général des Hauts-de-Seine et le parti, pour revenir à Beauvau, en gardant le parti et le conseil général. » Il a bien failli aussi être Premier ministre après un référendum sur la Constitution européenne qui a plaqué au sol le président de la République.

« Les plus chiraquiens, même très proches, étaient contre la nomination de Villepin. Ils conseillaient à Chirac de nommer Sarko. » Le Président a été ébranlé. « Villepin a senti le vent du boulet. Le Président a choisi Villepïn, mais il n’a pas tranché. Il a joué la demi-mesure. Et fait plaisir à tout le monde. » Et puis Jacques Chirac veut une relation de confiance avec son Premier ministre. Mais voilà. « Villepin a tout de suite échoué, juge peut-être imprudemment le chiraquien ». Il a été Premier ministre pendant huit heures. C’est un homme seul, qui ne représente que lui-même. Dans son gouvernement, il ne peut compter que sur deux hommes Jean-François Copé, mais qui a été précé­demment juppéiste, raffarien... Et Philippe Douste-Blazy, et avec un ami comme cela on n’a plus besoin d’ennemi... Il n’a pas d’hommes à lui. » « Nous sommes au trentième jour » répète à haute voix le chiraquien, en lisant une dépêche de l’Agence France Presse. C’est ce que Dominique de Villepin vient de déclarer lors d’une conférence de presse. Le Premier ministre s’est fixé « cent jours pour restaurer la confiance ». « Je ne peux m’empêcher de penser à cet instant aux Français que j’ai croi­sés au cours de ces deux dernières semaines... » C’est Villepin qui dit cela. Il n’en a pourtant pas croisé beaucoup.

Pour ses plus proches conseillers, le retour de Sarkozy au ministère de l’Intérieur était inimaginable quelques jours aupa­ravant. Y compris pour des raisons institutionnelles. Moins d’un an plus tôt, le 14juillet 2004, Jacques Chirac jugeait absolument incompatible que « tel ou tel ministre » reste au gouvernement en cas d’élection à la présidence de I’UMP « Il démissionnera immédiatement ou je mettrai fin immédiatement à ses fonc­tions » tranchait-il durement. « Il y a d’autres ministres pos­sibles pour tel ou tel poste. Si vous avez un Premier ministre qui a un ministre par ailleurs président du principal parti de la majorité, cela veut dire en clair que vous n’avez plus de Premier ministre. On touche là au bon fonctionnement de nos institu­tions. » Interrogé sur la prétention de Sarkozy à toucher au bud­get du ministère de la Défense, Jacques Chirac le remettait encore violemment à sa place « Il n’y a aucun différend entre nous, pour une raison simple :je décide, il exécute. Personne n’est obligé d’être ministre.

J’attends que chaque ministre applique sa part de la feuille de route. Nous avons trois ans devant nous et je ne laisserai pas la polémique conduire à un affaiblissement du gouvernement. » Avant l’interview prési­dentielle, Nicolas Sarkozy et sa femme s’étaient offert un inso­lent bain de foule dans les jardins de l’Élysée. « Un clin d’oeil malicieux » au Président de l’avis des journalistes présents à la garden-party « Imaginez le ministre de l’Économie, main dans la main avec Cécilia, et marchant du fond du jardin de l’Élysée vers le perron, relate Le Figaro » Imaginez, tout autour, une nuée de photographes et de cameramen, filmant cette marche irrésistible », ce couple « si jeune et moderne » entouré d’admi­rateurs et d’admiratrices se pressant pour être photographiés auprès d’eux. » La prestation dure une demi-heure, puis le couple s’éclipse, prétextant un déjeuner.

Le 12 février 2005, Nicolas Sarkozy et sa femme sont de retour à l’Élysée. Le président de L’UMP est venu avec ses trois fils, ses deux frères et ses parents. Jacques Chirac et son épouse les atten­daient sur le perron. Selon Le Monde, c’est « le grand pardon ». Nicolas Sarkozy doit en effet être nommé chevalier de la Légion d’honneur au nom de la République française par Jacques Chirac. « Pour cette cérémonie qui aura lieu dans le bureau du chef de l’État, au premier étage du palais de l’Élysée, la discrétion est de rigueur Son heure exacte passe pour un secret défense. » Pas une caméra n’immortalise la scène. Une photo seulement, prise à dis­tance, capte un moment de conversation entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. Le ruban rouge est épinglé au costume de Sarko. Le Président parle, les mains ouvertes à hauteur du noeud de cravate de son interlocuteur. Sarkozy le dévore du regard. Reconnaissant et silencieux. Il a un regard d’enfant. Ses parents ne sont pas loin. Il est récompensé.

Pour obtenir la Légion d’honneur, il faut n’être ni parle­mentaire ni ministre. Après sa démission du gouvernement et avant sa candidature à une élection législative partielle, « une fenêtre de tir » s’offrait à la décoration. « Nicolas Sarkozy attendait ce jour depuis longtemps, remarque Florence Muracciole dans le Journal du Dimanche. Il avait été peiné qu’en 1995, le tout nouveau président de la République ne pense pas à lui remettre le ruban rouge. N’étant plus ministre après l’échec de Balladur, et pas encore redevenu député, c’était pourtant le moment ou jamais. En réalité, Jacques Chirac n’était pas prêt, et pour longtemps, à pardonner à Nicolas Sarkozy son engagement balladurien

Dix ans plus tard, en tout cas, le fait que Nicolas ait choisi Monsieur Balladur, est digéré. Le Président a connu la trahison dans sa carrière politique, qu’il a commencé en flinguant Chaban-Delmas et puis Giscard, relativise un proche de l’Élysée. Chirac n’aime pas Sarko, mais,c’est un homme politique. Pour Chirac les bien­faits ne sont jamais perdus. Il faut savoir faire des gestes vis-à-vis de ses adversaires. » Les chiraquiens signalent le courage de Sarkozy lors de la prise d’otages de la maternelle de Neuilly, lorsqu’il avait négocié avec « Human bomb ». L’exposé des motifs de sa décoration n’y fait pas référence et reste flou en évoquant une « dynamique rapide et brillante », une « proxi­mité » et un « humanisme », son « écoute » et sa « réflexion », son « pragmatisme et son efficacité ». Un éloge facilement traduit par un chiraquien « Une puissance de travail effective­ment hors du commun. Un culot que même Chirac n’ose pas avoir.

Lorsqu’il écrit son livre intitulé Libre, en 2001, Nicolas Sarkozy veut clore une parenthèse, montrer qu’il est entré dans le rang. Il espère que sa soumission à Jacques Chirac le rendra « libre ».

Il se décrit entrant à l’Élysée par le portail du fond du parc, venant faire le point sur la situation politique. Il y a du sau­cisson et des pistaches dans le coin salon du Président. Il trouve Jacques Chirac « très attentif à se comporter de la façon la plus humaine possible ». En fait, je n’ai jamais considéré Chirac comme un ami au sens familier du terme, avoue-t-il, et la réci­proque est sans doute tout aussi exacte. L’écart d’âge m’a amené à le vouvoyer alors qu’il me tutoie depuis l’origine. « Le niveau des responsabilités » les sépare aussi. Jacques Chirac était déjà Premier ministre quand il n’était « qu’un jeune militant parmi d’autres ». Par la suite, il a été un « par­lementaire proche », un « collaborateur écouté », un « soutien déterminé », avant de devenir « un homme politique ». Sarkozy n’ose pas dire indépendant... Il a participé à tous les combats. Jacques Chirac ayant largement façonné vingt-cinq ans d’histoire « de la famille gaulliste », son engagement a souvent été « à ses côtés ».

Le voilà ensuite téléphonant à Jact 1ues Chirac quand il est fatigué, exaspéré, irritable. Sarkozy parlant au Président sur « un ton respectueux mais assez ferme ». Sarkozy jaugeant Jacques Chirac au ton de sa voix « Son ton était plus apaisé que la veille. Ni amical, ni paternel, plutôt conciliant. » Il écoute aussi lorsque le Président commente ses débats télévisés. Et plus sérieusement encore lorsque c’est son propre avenir que le Président veut décider « Je me souviens d’avoir été blessé et parfois irrité par le début de la conversation qui concernait son futur Premier ministre s’il était réélu, rapporte Sarkozy Le Président m’in­diquait qu’en aucun cas il ne nommerait comme chef de gou­vernement un responsable de parti politique (...). La conséquence qu’il en tirait était imparable « Tu n’as aucun inté­rêt à être candidat à la présidence du RPR. » Jacques Chirac lui promettait Matignon. Sarkozy n’était pas dupe malgré ses « très nombreuses faiblesses. » « J’avais accu­mulé suffisamment d’expérience pour ne pas succomber à de pareils mirages. » Quatre cents pages lui sont nécessaires pour dire qu’il est « libre ». Et prouver ainsi qu’il ne l’est toujours pas.

A la garden-party de l’Elysée, il y a foule dans le jardin, et elle paraît d’autant plus dense qu’elle se serre dans un espace dix fois moins vaste que le parc de l’Élysée »remarque la journaliste du Figaro. Un orchestre de la garde républicaine joue le thème de Mission impossible. Peu avant l’allocution de Jacques Chirac à la télévision, Sarkozy fait un petit speech devant les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur : « Je n’ai pas vocation à démonter tranquillement les serrures à Versailles pendant que la France gronde. A force d’user de la langue de bois, à force d’éluder la réalité des faits, et d’esquiver les défis, eh bien, la France gronde. » Des jour­nalistes ont été invités. Et au moment où Jacques Chirac com­mence son allocution, on les prie d’entrer dans le bureau de Sarkozy.

Touhce pas au contrat Miksa.

Les membres de l’équipe de Nicolas Sarkozy s’en souvien­nent comme d’une gifle. Lorsqu’on évoque devant eux l’inci­dent qui les a opposés à l’Élysée, le 12décembre 2003, les visages de Claude Guéant et de Brice Hortefeux se font graves, solen­nels. Leur regard, désapprobateur. Le souvenir de ce jour résonne encore comme une humiliation collective pour le clan Sarkozy. Ce jour-là, l’Élysée a interdit un voyage officiel de Nicolas Sarkozy en Arabie Saoudite, prévu pour le lendemain, 13 décembre. « On nous a dit : « Ce voyage n’a pas lieu », rap­porte Brice Hortefeux. « Ils sont irresponsables d’avoir saboté la visite du 13 décembre » tranche-t-il. D’après eux, Nicolas Sarkozy s’apprêtait à signer avec son homologue saoudien, le prince Naïef Ben Abdulaziz Al Saoud, un accord présenté comme « définitif » au sujet d’un contrat pharaonique entre la France et l’Arabie Miksa.

Ce marché de 7 milliards d’euros, déjà esquissé à la fin des années 80 par les équipes de Thomson devenu Thalès est un programme de protection ultra-sophistiquée des frontières d’Arabie. Il inclut la construction de cinq cents postes frontières, la mise en place de deux cent vingt-cinq radars, l’achat d’hélicoptères et d’avions de sur­veillance, la construction de casernes et de centres régionaux reliés par satellite. Suivi par les ministres de l’Intérieur succes­sifs, le projet de contrat va être confié par l’Élysée, à partir de décembre 2003, à l’office de vente d’armes du ministère de la Défense, la Société française d’exportation de systèmes avancés (Sofresa). « Le dossier nous a été retiré, regrette Claude Guéant, alors directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au minis­tère de l’Intérieur ». On nous a dit : »On veut que Sofresa soit négociateur. » Le dessaisissement total du ministre de l’intérieur va prendre quelques semaines tout au plus.

Ce que l’équipe de Nicolas Sarkozy présente comme une forme de « sabo­tage » aurait été préparé, dès le 10novembre 2003, par Maurice Gourdault-Montagne, conseiller diplomatique de Jacques Chirac, lors d’une visite au prince héritier d’Arabie Saoudite Abdallah, qui est depuis monté sur le trône. Le 30 novembre suivant, le président de la République lui-même s’était entre­tenu au téléphone avec le prince Abdallah. Alors que le ministre de l’Intérieur préparait son voyage officiel à Riyad, les deux hommes évoquent la possibilité que le contrat Miksa soit fina­lement signé d’État à État, sous leur seule autorité. Nicolas Sarkozy n’en est pas encore informé. Il n’en est averti que la veille de son départ. « Le contrat Miksa fait appel à du maté­riel militaire, le ministère de l’Intérieur n’a pas la compétence à conduire un tel projet », remarque un proche de l’Élysée.

Soyons clairs certains à l’Élysée ont cru voir dans le rôle de Nicolas Sarkozy autour de l’affaire Miksa une tentative de mise en place d’un réseau de financement occulte » commente Jean Guisnel, dans Le Point. « C’est surtout dommage pour Thalès, réplique Brice Hortefeux. Nous, on est dessaisis et, fina­lement, ça nous arrange. On nous aurait accusés de collecter des fonds pour la présidentielle. » L’équipe Sarkozy prétend, elle, s’être surtout préoccupée des retombées du contrat en terme d’emplois. A son arrivée place Beauvau, Nicolas Sarkozy s’empare littéralement du contrat Miksa. « Au moment de prendre mes fonctions, je tenais à saluer Votre Altesse royale », écrit, dès le 8juillet 2002 le ministre de l’Intérieur à son homologue saoudien le prince Naïef.

« Connaissant l’importance pour les autorités saoudiennes du contrôle des frontières du royaume, écrit-il, je tenais à confirmer à Votre Altesse Royale l’intérêt du gouvernement français pour la réalisation du projet Saudi Border Guard Defense Program « le nom officiel du contrat Miksa, N.D.A » et à lui confirmer que celui-ci apportera sa garantie à la bonne exécution du contrat qui doit être signé entre le groupe Talès, maître d’oeuvre indus­triel, et le gouvernement saoudien. Le contrôle de la bonne exé­cution de ce contrat sera assuré par la société Civipol conseil, société de services et de conseil du ministère de l’Intérieur. »

Sarkozy conclut sa lettre par une bonne dose d’optimisme : « Je propose à Votre Altesse Royale de signer avec Elle, dès qu’Elle le souhaitera, l’accord de coopération préparé par nos services. » À peine arrivé au ministère de l’Intérieur, il propose donc d’aller à l’essentiel la signature.

Nul empressement selon l’entourage de Sarkozy « C’est la réaction de tout ministre normal », assure Brice Hortefeux. Par certains côtés, Daniel Vaillant, son prédécesseur à l’intérieur, lui a préparé le terrain. Le ministre socialiste a fait le choix de laisser à Thalès la « mise en oeuvre » du projet, assurant le prince Naïef de « la confiance du gouvernement français » dans « la compétence du groupe d’armement, de ses mandataires de ses filiales ou de se associés ». Rien que ça. Cette carte blanche offerte à Thalès rejoignait la politique du gouverne­ment socialiste consécutive à l’entrée en vigueur, en juin 2000, de la directive OCDE interdisant toute corruption d’agents publics étrangers.

L’État français se retirait de la plupart de ses offices d’armement, et les industriels étaient priés de gérer leur « politique commerciale » tout seuls. Plus question que la France avalise le versement de pots-de-vin comme par le passé. Nicolas Sarkozy avait observé de très près ces mécanismes, lorsqu’il était ministre du Budget. Les entreprises du type Thomson­ Thalès pouvaient, alors, obtenir la déductibilité de leurs frais commerciaux et autres commissions versées à l’étranger, en présentant au fisc des listes d’intermédiaires engagés sur chaque contrat, les montants versés et l’échelon politique de la cor­ruption. Tout cela n’a plus court depuis juin 2000. Les indus­triels doivent désormais se « débrouiller » pour satisfaire les appétits des décideurs étrangers. Nicolas Sarkozy a toujours été un adepte de la transparence.

Thalès maître d’oeuvre, cela convenait parfaitement à l’équipe Sarkozy qui dispose de bons relais au sein du groupe d’arme­ment. Alexandre de Juniac, un ancien membre du cabinet de Sarkozy au Budget, n’a-t-il pas rejoint l’état-major de Thalès en qualité de secrétaire général Denis Ranque, son P-DG, n’a-t-il pas décidé le déménagement - symbolique pour beau­coup du siège de Thalès de Paris à Neuilly-sur-Seine ? Officiellement, c’est Jean-Paul Perrier, directeur international du groupe, qui gère le dossier Miksa avec le cabinet du ministre de l’Intérieur. Si Thalès pouvait se réjouir de sa position de « maître d’oeuvre », celle-ci ouvrait un champ d’incertitude aux yeux des Saoudiens. « Thalès se présentait comme une société multinationale, disposant d’implantations en Australie, remarque un fonctionnaire proche de l’Élysée. Mais l’Arabie ne pou­vait pas signer un contrat comme celui-ci avec une société pri­vée apatride. Elle exigeait un contrat avec un État. »

Autre sujet de préoccupation des chiraquiens l’affaire Miksa avait été ficelée de longue date par les hommes de Charles Pasqua. Ces derniers avaient-ils « passé le bébé à Sarkozy » ? Presque dix ans auparavant, Charles Pasqua avait signé un « mémoire d’entente relatif au projet de développement des gardes frontières » avec le prince Naïef Il avait alors décidé de sortir de l’affaire l’office d’armement du ministère de l’Intérieur, la sulfureuse Sofremi, de déclarer « caducs, nuls et non avenus »les contrats déjà signés, pour privilégier la création d’une « agence franco-saoudienne » pour « signer et contrôler les contrats ». Charles Pasqua avait surtout délégué le pilotage du projet à l’ingénieur général de l’armement, Jacques Lys, qui réapparaît justement dans les coulisses de la nouvelle négo­ciation. Et il n’est pas le seul. « Takkiedine refait surface. » Le bruit n’échappe pas aux hommes de l’Élysée.

Un obscur désir de revanche avait conduit le Président àexiger de l’office d’armement qu’il annule les contrats. Et ceux-ci avaient été finalement déchirés dans une banque suisse - non sans l’accord du roi Fahd. Exit Ziad Takkiedine. De plus sordides règlements de comptes s’en étaient suivis. Des voitures et des façades avaient même été mitraillées à l’époque, en Suisse et en Espagne. Plusieurs anciens membres du cabinet de François Léotard avaient été placés sur écoutes - sans résultat.

Ziad Takkiedine est donc de retour. Et il se prétend désor­mais conseiller du prince Naief C’est son intervention auprès du clan Sarkozy qui va susciter le plus d’interrogations. En effet, à la surprise des intervenants et des techniciens spécialistes du dossier, Claude Guéant, directeur de cabinet du ministre, et Bnice Hortefeux, député européen, décident de prendre en main très directement l’affaire. « Ce qui a été mal perçu, c’est que le directeur de cabinet négocie avec un ami de son ministre. » un programme de cette importance, remarque un haut fonction­naire. Quelles compétences avait-il ? » Brice Hortefeux refait donc parler de lui. Bientôt il sera « l’homme lige » (Le Point), « le plus fidèle allié »(Paris-Match), « l’homme indispensable de la Sarkozy » (Le Monde), voire son « général en chef » (Le Monde). Pour l’heure, il n’est que député européen. Et préfet hors cadre. Fn 1995, sa nomination au rang de préfet avait déjà fait beaucoup de bruit. Bien sûr, Hortefeux avait derrière lui un an et demi de bons et loyaux services en qualité de chef de cabinet du ministre du Budget. Il avait été aussi responsable des déplacements de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, début 1995, et le 27 avril 1995, il est nommé préfet chargé de mis­sion de service public relevant du gouvernement. Cela prouve les compétences et ma droiture de l’actuel Ministre.

Un an plus tard, l’Élysée propose à Brice Hortefeux la préfecture des Alpes-de-Haute-Provence. Mais il choisit encore de rester auprès de Sarkozy à la mairie de Neuilly. Cette fidélité lui permet de récupérer le siège de son mentor au Parlement européen après l’élection de 1999. Devenu député européen, le préfet hors cadre n’en reste pas moins disponible pour toutes les misions que lui confie Sarkozy, qu’elles soient politiques, au sein du RPR puis de L’UMP, ou plus confidentielles comme la négociation du contrat de surveillance des frontières d’Arabie Saoudite.

À la recherche de compétences justement, Claude Guéant et Brice Hortefeux vont rencontrer, tous deux, Ziad Takkiedine l’exclu de l’affaire Sawari. Et ce dernier va se faire un devoir de faciliter leurs contacts en Arabie. L’homme d’affaires orga­nise donc pour eux en 2003 plusieurs voyages en Arabie, à Riyad et Djeddah, en dehors des circuits officiels. L’entourage du ministre de l’Intérieur ne prend pas la peine de dissimuler l’ori­gine de la confiance accordée à Ziad Takkiedine « Il avait un peu aidé sous Balladur » confesse Brice Hortefeux.

Le travail minutieux de l’équipe Sarkozy, et des inter­rogations sur le rôle des intermédiaires finit par susciter de trop lourdes craintes à l’Elysée. L’affaire Miksa va s’inscrire comme l’un des premiers incidents de la nouvelle guerre Sarkozy ­Chirac. « Le contrat saoudien qui oppose M. Chirac à M. Sarkozy » titre Le Monde au sujet du « dessaisissement » du ministre de l’Intérieur. « Le chef de l’État et le ministre se soupçonnent mutuellement d’arrière-pensées financières. » Selon le quotidien, certains protagonistes proches de la Pré­sidence, émettent crûment le soupçon de dérivations finan­cières » qu’aurait pu dissimuler le contrat saoudien le dispositif initial conçu sous l’égide du groupe Thalès ayant prévu d’im­portantes commissions, destinées à des Intermédiaires impos­sibles à contrôler ». Le Monde se fait aussi l’écho de la riposte du clan Sarkozy. Leur mise au ban aurait coïncidé, début 2004, avec « certaines tentatives » du groupe de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais assassiné en février 2005, « dont les relations personnelles avec M. Chirac sont notoires, de s’immiscer dans le projet ».

Charles Pasqua.

Bien calé au fond du canapé en cuir noir, au milieu d’un salon du conseil général des Hauts-de-Seine, Charles Pasqua emploie des formules cruelles envers Nicolas Sarkozy. Un garçon en tenue blanche lui remplit son verre de Perrier. Derrière son air débonnaire et sa mine décontrac­tée, Chartes Pasqua, en fait, est un peu inquiet. A quelques mois des élections cantonales de 2004, il ne sait toujours pas si Nicolas Sarkozy va être candidat dans le canton de Neuilly Ce canton, les deux hommes se le sont déjà échangé en 1988, mais cette fois-ci, si Sarkozy décide de le lui reprendre, Charles Pasqua ne pourra pas s’y opposer. Il sera obligé de lui laisser son fauteuil de conseiller général et, par conséquent, la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine. « C’est Sarkozy qui décide, s’il veut être candidat et avoir ma place, je n’ai pas le choix... » soupire « monsieur le président ».

Dans la courte pause qu’il marque après avoir envisagé son départ du conseil général, on devine que Charles Pasqua quit­tera avec peine ce fauteuil. Son bureau de Nanterre, avec baies vitrées donnant sur les voies de chemin de fer, n’est certes pas un des plus grands qui soient. Mais la table est bonne. Le vin exquis. Et Charles Pasqua, en régnant sur les Hauts-de-Seine, a la haute main sur un budget équivalent à celui de la Grèce. Outre les routes et les collèges du département, il dirige une armée de collaborateurs, s’est entiché d’une fac, pilote des opérations de « coopération » qui lui permettent de voyager un peu. Il a même son journal, 92 Express, imprimé sur papier glacé, et qui engrange des publicités à faire pâlir d’envie les patrons de presse.

Va-t-il devoir abandonner tout cela « à Nicolas » ? « C’est comme ça », bougonne Charles Pasqua en penchant son buste en avant pour s’extraire du canapé, ce qui témoigne de sa volonté de passer à table, dans la pièce voisine, et de changer de sujet. Il n’en dira pas plus sur le « passage de relais » contraint et forcé qu’il s’apprête à effectuer avec son ami de trente ans. Bien sûr, dans les semaines qui ont suivi, Charles Pasqua a tenu en public un tout autre discours, faisant comme s’il avait lui-même décidé de quitter le conseil général pour laisser la place à « son ami Nicolas ». La vérité est autre. « Pasqua était fini. Il n’avait plus les ressources pour défendre sa place. Il ne lui restait qu’à vendre sa peau le plus cher possible, raconte un élu des Hauts-de-Seine.

Charles et Nicolas s’expliqueront sans témoins et régleront ces quelques détails de la « vie démocratique » du département dans la stricte intimité. Y a-t-il eu un deal entre eux pour que Charles Pasqua abandonne son plus beau poste sans broncher, au moins publiquement ? C’est l’un des secrets les mieux gar­dés du nouveau Sarkoland. Bonne fille, le conseil général des Hauts-de-Seine a quand même accordé à son ancien Président une voiture avec chauffeur, une secrétaire et des bureaux dans l’enceinte de la faculté Léonard-de-Vinci. Puis, dans la fou­lée, en septembre 2004, Charles Pasqua a été élu sénateur quelques voix près. Des voix manifestement apportées sur les recommandations du nouveau patron du département. En retournant au Sénat, M. Charles récupère au passage une immu­nité parlementaire bien commode lorsque l’on est, comme lui, mis en examen dans une tripotée d’affaires judiciaires, et visé dans trois dossiers instruits par la Cour de justice de la République.

C’est d’ailleurs la deuxième fois en deux ans que Sarkozy apporte son aide à Charles Pasqua, question immunité. Élu en 1999 au Parlement européen, Charles Pasqua est alors confronté à un dilemme. La loi en vigueur sur le cumul des mandats l’oblige, entant que parlementaire européen, à abandonner son fauteuil de président du conseil général des Hauts-de-Seine. En temps normal, il n’aurait pas hésité une seule seconde. Charles Pasqua se serait mis en congé du Parlement européen. Mais siéger à Strasbourg présente un immense avantage l’im­munité de député européen est une des plus solides qui soit. Et le juge Philippe Courroye, qui l’a déjà mis en examen dans trois dossiers judiciaires, lui fait une peur bleue. L’immunité confé­rée par l’appartenance au Parlement européen n’empêche pas les mises en examen, mais elle interdit toute mesure coerci­tive du type garde à vue ou incarcération provisoire. Charles Pasqua, qui est hanté par la perspective de devoir passer une nuit en prison, choisit donc... l’Europe. Son avocat, Me Lev Forster, ne lui a pas caché qu’avec le juge Courroye, le risque était réel, sans immunité, d’être l’objet d’un placement en déten­tion provisoire. C’est d’ailleurs ce qui arrivera à Jean-Charles Marchiani, incarcéré dans la foulée de la fin de son mandat de parlementaire européen.

Le 31 juillet 2002, Charles Pasqua démissionne donc offi­ciellement de la présidence du conseil général des Hauts-de­-Seine. Officiellement seulement. Car jamais il ne quittera son bureau... Trois conseillers généraux de la majorité démission­nent opportunément. Ces démissions successives vont à leur tour provoquer des élections partielles. Puis un « citoyen » sai­sit le tribunal administratif... Conséquence l’élection du nou­veau président du conseil général ne peut avoir lieu.

Un fidèle de Charles Pasqua,Jean-Paul Dova, assure un « intérim » admi­nistratif qui consiste à signer les actes officiels. Pendant ce temps, les services du ministère de l’Intérieur, dirigé par Sarkozy, plan­chent carrément sur une nouvelle loi. Un texte qui semble taillé sur mesure pour « M. Charles ». Le 15 février 2003, l’Assemblée nationale adopte en première lecture un texte dont l’article 16 stipule que « le régime de cumul applicable aux représentants au Parlement européen est aligné sur celui des parlementaires français ». Concrètement, cela veut dire que les parlementaires de Strasbourg pourront désormais cumuler leur mandat avec la présidence d’un exécutif local. Quelle urgence y avait-il à adopter cette réforme alors que l’opinion pencherait plutôt pour une limitation du cumul des mandats ? Charles Pasqua se frotte les mains. Dès février 2003, il récupère son fauteuil de Nanterre, qu’il n’avait jamais vraiment quitté, sans perdre l’im­munité liée à son mandat européen.

Ce coup de pouce providentiel faisait-il partie d’un arran­gement entre les deux hommes ? C’est possible. Autre promesse : en reprenant les chaussons du président Pasqua, Sarkozy garantit de ne pas déclencher de chasse aux sorcières. Les hommes de Charles Pasqua seront ménagés. Sarkozy demande certes que soit réalisé un audit général des services, afin de se faire une idée la plus précise possible du fonctionnement de la maison Pasqua, mais ses conclusions sont restées secrètes. Pas question de se lancer dans un quelconque grand déballage. Sarkozy assume l’héritage Pasqua. En fait, il assume aussi toutes ses amitiés des Hauts-de-Seine. Y compris les plus sulfureuses. Contre vents et marées, par exemple, il n’a jamais renié celle qui le lie à Patrick Balkany. « C’est vrai, Nicolas Sarkozy a toujours été correct avec moi », admet le maire de Levallois-Perret. Sarkozy n’a jamais tiré non plus sur Didier Schuller. « Quand j’étais à la prison de la Santé, j’ai entendu Nicolas interviewé à la radio, raconte Didier Schuller. De tous mes amis politiques d’autrefois, c’est le seul qui ait eu le courage de dire qu’il croyait à la présomption d’innocence. Cela m’a fait énormément plai­sir. Nicolas est un homme fidèle en amitié, ne cesse de se féli­citer l’ancien conseiller général des Hauts-de-Seine, voisin clichois du maire de Neuilly.

Neuilly, Levallois-Perret, Clichy. Un triangle d’or. Un petit bout de France en bord de Seine. Mais surtout une longue his­toire d’amitié...1983. Ils étaient encore jeunes : Trente-cinq et vingt-huit ans. Ils étaient de père hongrois tous les deux, et d’une égale ambi­tion. Lui, Patrick, venait de remporter à la régulière la mairie de Levallois-Perret. Ses terrains à bâtir. Ses zones d’aména­gement concerté. Ses tours à reconstruire. Lui, Nicolas, avait la mairie de Neuilly à portée de main... Mais quand ? Ce 14 avril 1983, juste après les élections municipales, le ventricule gauche d’Achille Peretti va changer le cours des choses. En lâchant bru­talement, ce ventricule fatigué prive les électeurs de Neuilly de leur maire corse, en place depuis 1947. Mais il va aussi leur per­mettre de changer d’époque. Le premier prévenu de la mort brutale d’Achille Peretti est un autre Corse, Joseph Franceschi, alors secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, sous Gaston Defferre. Joseph Franceschi est un vieil ami de Gyula Balkany, le père de Patrick Balkany.

Il l’appelle et lui annonce la nou­velle. Gyula Balkany prévient aussitôt son fils Patrick à la mai­rie de Levallois-Perret et le jeune Balkany appelle dans la seconde son copain Nicolas. Ils se donnent rendez-vous et fon­cent à la clinique Hartmann où Charles Pasqua est hospita­lisé pour une méchante hernie. Sur le papier, Charles Pasqua est le successeur désigné d’Achille Peretti. Cette mairie de la ville où il habite depuis 1982, il la veut, lui l’ancien représen­tant de la maison Ricard. Ce sera sa revanche et son tremplin pour le sommet. « Charles », de son lit d’hôpital, encore un peu sous le coup de l’anesthésie, désigne Nicolas comme son ambassadeur personnel. Il va devoir faire le tour des conseillers muni­cipaux, UDF et RPR, pour faire avancer l’idée de la candidature Pasqua. Une mission que le jeune Nicolas va remplir à sa façon...

Quelques jours plus tard, dans la permanence du RPR, au-dessus d’une agence de la Barclays, c’est l’heure de vérité. Dans le bureau, trois hommes : Charles Pasqua, Jean-François Probst, directeur de cabinet de Jérôme Monod quand il était secrétaire général du mouvement gaulliste, et Nicolas Sarkozy. Dans la pièce d’à côté, tous les conseillers municipaux de droite atten­dent. De la réunion doit sortir le nom du prochain maire de la ville. « Pasqua était persuadé que c’était bon pour lui, se sou­vient Jean-François Probst. Nicolas est entré avec son cartable, il avait toujours un cartable à l’époque, il semblait agité, et se tortillait. J’ai compris qu’il se passait quelque chose. « Cela ne va pas être si simple », bredouille Sarkozy qui a fait le tour des conseillers municipaux, un par un, pour discuter avec eux. Charles Pasqua n’entend pas l’avertissement, et se fait fort de convaincre l’assistance en direct. Il l’a fait si souvent en réunion de représentants... « La suite a été terrible, raconte Jean-François Probst. Nicolas s’est assis au fond, avec son air de ne pas y toucher. Une petite dame a pris la parole, très Neuilly-Auteuil-Passy, et on a tout de suite compris que cela ne collerait pas avec l’image de Pasqua de l’époque, « en bretelles et chaussures en croco bicolores. » Dos au mur, mais persuadé que ces élus n’oseront pas défier, derrière lui, la toute-puissante autorité de la rue de Lille, Charles Pasqua va alors commettre une énorme bourde. « Il a proposé un vote à main levée. C’étai, la pire des choses à faire ce jour-là, raconte son ancien conseiller. Évidemment, sous ses yeux, ils ont voté contre lui et pour Sarkozy. »

Ce soir-là, le voyage du retour sera lugubre. Jean-François Probst raccompagne « Charles » chez lui à quelques encablures. Jeanne Pasqua les y attend et apprend atterrée elle aussi ce qui vient de se passer. « Nous ne verrons plus jamais ce petit sali­gaud », lâche-t-elle, selon Jean-François Probst, en évoquant Nicolas Sarkozy. « Le petit saligaud » est pourtant devenu maire de Neuilly. Le jeune homme courage faisait ses premiers pas en politique.

« Il a très bien joué. C’était un coup de dés extraordinaire » s’amuse Louis-Charles Bary, alors adjoint d’Achille Peretti, lui aussi candidat à la succession mais pour le Parti républicain. « Il a convaincu le RPR que Pasqua n’était pas sûr de passer contre moi. Personne ne peut dire si c’était vrai. Pasqua était proche de certains milieux, du Service d’action civique, j’aime beaucoup Charles. Je ne veux pas en dire du mal... » Pendant longtemps, Sarkozy expliquera qu’il a servi loyalement Charles Pasqua, mais que le rejet chez les élus de Neuilly était trop fort Désormais, il n’est plus gêné de rappeler l’épisode. « Si vous regardez ma vie politique, j’ai toujours dû me battre plus que les autres, a-t-il expliqué récemment à la télévision. On ne m’a rien donné. Pour être maire de Neuilly, il a fallu battre Charles Pasqua. Ce n’est pas rien à l’époque . » En effet.

La brouille va durer trois ans. Charles Pasqua, qui règne à l’époque d’une main de fer sur le RPR, fait d’abord tout pour éviter que la greffe Sarkozy ne prenne à Neuilly Le jeune maire est écarté des instances du parti de la rue de Lille. Il n’est pas invité à toutes les manifestations départementales... Il est exclu des universités d’été du RPR. Mais Sarkozy laboure son nou­veau fief pour de vrai. Carnets en main, comme Achille Peretti avant lui, il sillonne sa ville, serre les mains, et tapote les joues des enfants. Aux élections cantonales de 1985, il passe le test du suffrage universel haut la main, en raflant 72,7 % des voix au premier tour. Mais l’année suivante, les législatives sont orga­nisées au scrutin proportionnel. Charles Pasqua fait le néces­saire pour que Sarkozy ne soit pas en position éligible. Le maire de Neuilly rate donc son entrée au Parlement.

C’est en 1986 que Charles Pasqua enterre finalement la hache de guerre, en acceptant de faire entrer son rival de Neuilly à son cabinet du ministère de l’Intérieur, comme « chargé de mission pour les risques majeurs et technologiques ». Un bon arran­gement. Deux ans plus tard, Sarkozy est élu député et comme il doit abandonner un de ses trois mandats, il démissionne du conseil général des Hauts-de-Seine. Le siège du canton de Neuilly devient vacant. Oui en hérite ? Charles Pasqua. Il va y rester jusqu’en 2004. Seize ans.

« J’ai rencontré Sarkozy dans un dîner chez les Balkany », raconte aujourd’hui Didier Schuller. Nommé en 1986 directeur de l’office départemental des HLM des Hauts-de-Seine, celui qui est encore un illustre inconnu est choisi en 1988 par Patrick Balkany pour devenir son suppléant à l’Assemblée nationale. Objectif ? Conquérir la mairie de Clichy, voisine de Levallois­ Perret, tenue par le Parti socialiste. « Quand il a été question que je refasse de la politique, raconte Didier Schuller, j’ai eu un rendez-vous avec Nicolas Sarkozy, à la mairie de Neuilly »Ancien chabaniste, ami de Michel Vauzelle, condisciple de Laurent Fabius à l’ENA, Didier Schuller a derrière lui un par­cours politique assez incertain. Les juges le soupçonneront de s’être occupé de financements occultes. « C’était une époque où il n’y avait pas de loi sur le financement des partis, tout le monde fai­sait un peu n’importe quoi », admet aujourd’hui Didier Schuller, revenu de sept ans de cavale. Tout le monde ? Y compris le maire de Neuilly ? « Non bien sûr... non, Nicolas n’a jamais trempé là-dedans », assure Didier Schuller.

Sa volonté ancienne de monter si haut a peut-être préservé le maire de Neuilly des tentations de l’époque qui ont coûté si cher au duo Schuller-Balkany. « Je me souviens de mes premières années comme maire, début 1980, et de ma stupéfaction devant certains comportements. Je ne veux donner de leçon à personne mais simplement témoigner d’une réalité. J’ai moi-même été davantage préservé par ma prudence ou ma crainte que par mes seules valeurs morales », écrit Sarkozy lui-même dans Libre. Quoi qu’il en soit, une solide amitié unit « Sarko à Balka ». « Moi, je fais de la politique, Balkany fait des affaires », a un jour assené Nicolas Sarkozy, un peu lourdement, devant une assistance de militants. L’anecdote est rapportée par Jean ­François Probst, qui rit encore de la suite. « Les époux Balkany n’ont pas du tout apprécié et ils ont pris cela pour une agres­sion, se souvient-il. Il y a eu une explication de gravure. » Selon Jean-François Probst, IsabelIe Balkany, l’épouse de Patrick, aurait littéralement « coincé » Sarko, en présence de son mari, dans les toilettes pour hommes du conseil général des Hauts-de-Seine. « Isabelle, un peu menaçante et autoritaire, a pla­qué Nicolas contre le carrelage, et lui a dit que c’était la dernière fois qu’il disait une chose pareille à propos de Patrick », raconte Jean-François Probst.

L’épisode est vite oublié. Les Balkany et les Sarkozy restent en bons termes malgré les épreuves. « Nicolas venait souvent passer des week-ends au moulin de Giverny chez Patrick » se souvient Didier Schuller. La première tempête dans ce scénario idéal pour la conquête du triangle Levallois-Clichy-Neuilly va venir d’un journal satirique en novembre 1990 « Un lieutenant de Pasqua s’offre un palace à prix d’ami », écrit Hervé Liffran. Le journaliste de l’hebdo­madaire satirique explique que le maire de Levallois-Perret a acheté à la Cogedim 512 mètres canés sur deux niveaux.., pour 7 millions de francs en 1988. L’hebdomadaire constate égale­ment que la Cogedim a obtenu de la Semarelp, une société d’économie mixte présidée par Patrick Balkany, de nombreux droits à construire en bord de Seine. La nouvelle n’est presque pas reprise dans les autres journaux.

Patrick Balkany va refaire parler de lui au moment de la campagne Balladur. Dans le camp « d’Édouard », c’est lui qui donne la charge. Sortant d’un petit déjeuner organisé par Nicolas Sarkozy en novembre 1994, il annonce que le Premier ministre sera « candidat à des primaires en janvier ». C’est une belle bourde. Nicolas Bazire, le directeur de cabinet d’Édouard Balladur, est obligé de rectifier : « Les propos de M. Balkany n’engagent que lui. » Mais tout le monde a compris, Patrick Balkany est le porte-parole, du porte-parole du gouvernement. À l’époque, dans l’eu­phorie des sondages favorables à Édouard Balladur, le bouillant Patrick Balkany n’hésite pas à traiter les chiraquiens de « lâches » et rêve d’un portefeuille ministériel. Il va devoir déchanter.

L’affaire des HLM des Hauts-de-Seine va faire voter en éclats tout le programme. On connaît la suite. Pour tenter de stopper le juge Halphen est montée l’opération « Maréchal », du nom du beau-père du magistrat de Créteil. Didier Schuller remet une mallette contenant des billets au docteur Maréchal à Roissy. Celui-ci est arrêté en flagrant délit, mais l’opération vire au fiasco, la justice dénonçant une « manipulation » orchestrée par les hommes du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua.

En février 1995, Didier Schuller amorce son septennat de cavale. Dès juin 1995, la sanction tombe pour Patrick Balkany aux municipales il est battu de sept cent vingt-huit voix par un jeune chiraquien qui lui a été envoyé dans les pattes, Olivier de Chazeaux. Un mois après la présidentielle, le RPR a envoyé contre Nicolas un adversaire pour la mairie de Neuilly, Gérard Avril, un pilote de ligne.., qui fera quand même 24 % au premier tour et dépo­sera un recours contre l’élection de Nicolas Sarkozy, estimant que la distribution du journal gratuit Neuilly journal indépen­dant aurait à tout le moins dû apparaître dans les comptes du candidat. Le recours a finalement tourné court. « Mais il y avait là en germe tous les ingrédients d’une bagarre en règle contre Sarkozy », analyse Didier Schuller. Le maire de Neuilly résiste à la vendetta chiraquienne. Mais pour son ami de Levallois-Perret, c’est le début de la traversée du désert. À l’automne, le nouveau maire de Levallois-Perret, Olivier de Chazeaux, rend public un audit des finances de la ville.

Il est accablant. Le document dénonce 27 millions de francs versés « à la nébuleuse d’asso­ciations dirigées par Mme Balkany » ainsi qu’une série de dépenses d’apparat. 2 millions de francs pour des réceptions de voeux en janvier 1995, 900 000 francs alloués aux « frais de récep­tion et de restauration au cours des quatre dimanches des pré­sidentielle et municipales ». .Olivier de Chazeaux, tout en « remerciant Jacques Chirac » pour son élection, dénonce le « gouffre financier » laissé par son prédécesseur. En parallèle, le parquet de Nanterre ouvre une enquête préliminaire sur le détachement d’employés municipaux chez les Balkany, au mou­lin de Giverny. Selon l’enquête, rapportée alors par tous les jour­naux, trois employés municipaux ont travaillé au service exclusif des Balkany, ce qui aurait coût 5 millions de francs au contri­buable.

Dans la tourmente des affaires, privé de la mairie, le couple Balkany, qui est aussi un binôme politique, se sépare. Ce 19mars 1996, Patrick et Isabelle arrivent en ordre dis­persé au tribunal de grande instance de Nanterre où ils ont à répondre des conditions dans lesquelles les trois employés municipaux ont travaillé pour eux. Patrick Balkany plaide « l’in­dulgence ». « Monsieur Balkany, trouvez-vous normal de faire appel à du personnel municipal pour faire le ménage et la cui­sine dans vos domiciles de Levallois et de Giverny ? » interroge le président du tribunal, Jean-Paul Lacroix-Andrivet. « Oui, j’étais maire sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt­-quatre, je ne faisais pas la différence entre mon travail à la mai­rie et mon domicile », réplique l’ancien maire. Isabelle Balkany rejette de son côté toute responsabilité sur son mari. La sanc­tion tombe le 7 mai 1996. Patrick Balkany écope de quinze mois
avec sursis, de deux ans d’inéligibilité et de 200 000 francs d’amende. Sa femme, vice-présidente du conseil général des Hauts-de-Seine, se voit infliger la même peine, mais sans période d’inéligibilité. Par ailleurs, ils devront payer à la Ville de Levallois-Perret 771 289,91 francs de dommages et intérêts.

« La fête est finie pour le couple Balkany » titre La Croix. Pas tout à fait. En juillet, l’ancien maire de Levallois-Perret est accusé par sa compagne d’alors, Sibylle de M., d’avoir abusé d’elle sous la menace d’un pistolet. La jeune femme dépose une plainte, qu’elle retirera après un gentlemen agreement avec Patrick Balkany. Puis l’année suivante, Didier Schuller, depuis son lieu de cavale alors inconnu, se rappelle au bon souvenir de son chef à l’office HLM des Hauts-de-Seine. Il écrit au juge que « le président de l’office HLM des Hauts-de-Seine en poste depuis 1985, et toujours en exercice, a notamment recruté et fait salarier, en 1994 et 1995, sur le compte de l’office, le capi­taine du yacht Venysse II, alors propriété du président et de son épouse, ancré dans le port de plaisance de Saint-Tropez ». « Schuller a disjoncté » se défend à l’époque Patrick Balkany.

En juillet 1997, la cour d’appel de Versailles confirme la peine d’inéligibilité infligée à Patrick Balkany en première instance à Nanterre. « La cour d’appel de Versailles a sans doute pré­cipité la fin de la carrière politique de Patrick Balkany », écrit, bien imprudemment, Libération. Peu nombreux sont ceux qui continuent de le défendre. Charles Pasqua est du dernier carré. Il déclare alors que tant que la condamnation de Patrick Balkany, qui s’est pourvu en cassa­tion, n’est « pas définitive », à ses yeux il reste « non coupable ». Le patron du conseil général des Hauts-de-Seine indique que Patrick Balkany restera donc président de l’office départemental des HLM et toujours « membre du parti gaulliste ».

Patrick Balkany décide pourtant de prendre le large à Saint-Martin », dans les Caraïbes. Il monte une radio... Didier Schuller, lui, se démasque aux Bahamas, en accordant un entretien au Monde. « Dans un office (HLM), c’est le président qui a tous les pouvoirs, Patrick Balkany est toujours président... » Affirme Didier Schuller. Patrick Balkany enrage. Il démissionnera finalement de la présidence de l’office HLM en janvier 1998. L’office, qui gère vingt-sept mille logements sociaux, change de président. « Cette démission est une bonne chose » commente Olivier de Chazeaux. Nicolas Sarkozy, lui, n’a jamais formulé la moindre critique ni la moindre attaque en direction de l’an­cien maire de Levallois-Perret. Fait-il partie de ceux qui encou­ragent au contraire le couple Balkany à remonter la pente ? Nicolas seul pourrait répondre à la question.

Le couple Balkany, de nouveau réuni, ne lâche pas le mor­ceau. Malgré des accusations de la chambre régionale des comptes, malgré une nouvelle mise en examen de l’ancien maire de Levallois, cette fois-ci dans l’affaire des HLM des Hauts-de-Seine, les époux refont les marchés et repartent en campagne. À un an des municipales, ils décident, eux que tous donnent morts, de retenter leur chance. Olivier de Chazeaux enrage, mais n’y peut rien. « Nicolas est courageux, il est fidèle en amitié », admet Didier Schuller. « Il m’a toujours soutenu », reconnaît Patrick Balkany. Dans un entretien à VSD, après sa réélection à la mairie de Levallois-Perret, Patrick Balkany livre une anec­dote qui en dit long sur l’état de ses relations avec son voi­sin de Neuilly Pari gagné. Contre toute attente, les électeurs de Levallois le réinstallent à la tête de leur ville.

L’ancien maire de Grenoble, Alain Carignon, l’un des élus les plus lourdement condamnés dans les années 90, n’a pas perdu non plus la confiance des responsables de l’UMP. Ces derniers l’ont soutenu pour la reprise du mouvement de l’Isère. « Nous ne sommes pas pour la double peine. Carignon a été jugé, il n’a pas en plus à subir l’ostracisme de sa famille politique », s’est justifié un collabo­rateur de Sarkozy. Jadis, intégré au gouver­nement Balladur, Carignon avait dû démissionner en juillet 1994, quelques jours avant sa mise en examen pour corruption passive dans l’affaire de la concession des eaux de Grenoble, ville dont il était le maire.

Didier Chuller n’a plus de contacts avec le Maire de Neuilly Il accuse son ancien avocat Francis Szpiner de l’avoir poussé à la fuite, afin de torpiller la candidature Balladur... « Je n’ai appris que plus tard que Szpiner faisait partie du cabinet noir de Dominique de Villepin », résume Didier Schuller » face aux caméras. Une nouvelle manip ? C’est en tout cas ce que pensent aujourd’hui certains chiraquiens, obligés d’assister sans pouvoir répondre à ce nouveau déballage de l’ancien directeur de l’office HLM. « C’est un rideau de fumée tout cela, je ne peux rien dire d’autre, étant tenu au secret professionnel » confie Me Francis Szpiner, agacé par les accusations de son « ancien ami ».

Une chose est sûre, Didier Schuller, pourtant prêt à égrati­gner Patrick Balkany ou Charles Pasqua qui, eux aussi, l’au­raient « incité à partir », ne lâche jamais un mot de travers en direction de « Nicolas ». « Il n’est pour rien dans cette affaire », s emporte-t-il quand il est questionné sur le sujet. Interrogé sur une radio en marge de son procès, Didier Schuller résume ainsi son opinion sur quatre personnages politiques « Édouard Balladur ? » lui demande le journaliste. « Un homme sans cou­rage » répond Didier Schuller sans hésiter. Dominique de Villepin ? « Un homme rusé, intelligent et travailleur. » Jacques Chirac ? Didier Schuller hésite « Un homme qui n’a pas réussi. » Nicolas Sarkozy ? Là, Didier Schuller n’hésite pas « Un homme d’État. » Dans sa bouche, c’est le compliment suprême. Sarkozy peut se dire que cela a parfois du bon de sou­tenir ses amis, coûte que coûte.

« Tout le monde sait que je suis un peu son double... », disait Nicolas Sarkozy de Charles Pasqua, en 1983, alors qu’il venait de lui souffler la mairie de Neuilly. « C’est mon ami », souli­gnait-il. Il n’est pas sûr qu’il oserait encore l’affirmer publi­quement aujourd’hui. Plus de vingt ans après, le 1er avril 2004, prendre la suite de Charles Pasqua à la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine, c’était l’assurance, pour Nicolas Sarkozy, de trouver quelques cadavres dans les placards de son « double ». Dans le grand amphithéâtre de l’assemblée dépar­tementale, Sarkozy est désormais le maître de cérémonie. En héritier respectueux, il complimente les élus Pasquaïens, leur prodigues, bons mots et sourires. Il est un peu en famille.

Ce qui l’autorise à sermonner, à vilipender même, les élus de son oppo­sition, non sans leur retirer, souvent, la parole. Droit devant lui Isabelle Balkany, l’épouse du maire de Levallois-Perret. Un peu plus près, celui qu’il appelle le vice-président Guillet, l’un des plus anciens collaborateurs de Charles Pasqua au département. Vice-président du RPF lors de sa création, il a obtenu l’inves­titure de l’UMP aux législatives, malgré son implication dans l’un des volets de l’affaire des ventes d’armes à l’Angola. À sa droite, c’est le vice-président Louis-Charles Bary, qui assure l’intérim à la tête de la mairie de Neuilly À la tribune de la présidence,jusqu’en juin 2005, le préfet Claude Guéant, son « directeur de cabinet », qui avait déjà occupé cette fonction place Beauvau et à Bercy, était aussi un familier du département. Secrétaire géné­ral de la préfecture des Hauts-de-Seine dans les années 80, il est passé par le cabinet Pasqua à l’intérieur en 1993, avant d’être nommé directeur général de la Police nationale (DGPN).

Aux piles de parapheurs que les huissiers lui font passer durant les séances, chacun déduit que le président du conseil général est très occupé. C’est d’ailleurs l’argument qu’il a uti­lisé le 21 avril 2005 pour démissionner de la présidence de la société d’économie mixte (Sem) Coopération 92 qu’il occupait depuis un an. Il s’agit d’une structure unique en son genre en France, fondée par Charles Pasqua pour financer des projets d’aménagement, de construction ou d’aide humanitaire dans les pays « en difficulté ». Par une lettre discrète adressée aux administrateurs, il a justifié son empêchement par « les res­ponsabilités qu’il exerce par ailleurs ». En réalité, deux emplois et prestations douteuses datant de la présidence Pasqua venaient d’y être mis au jour, successivement, par un commissaire aux comptes et deux cabinets d’audit. Nicolas Sarkozy a préféré démissionner en laissant les choses en l’état, plutôt que de heur­ter les réseaux de l’ancien patron des Hauts-de-Seine en trans­mettant ces dossiers au procureur de la République.

Tout à la fois vitrine et arrière-boutique, Coopération 92 a occupé une place très particulière dans le système Pasqua, depuis sa création en janvier 1992. Moyennant 1% du bud­get départemental, la Sem permettait à Charles Pasqua de cul­tiver sa diplomatie personnelle en répondant aux demandes de « coopération » des présidents amis, en Afrique en particu­lier. Pour un homme préparant sa candidature à la présiden­tielle de 2007, évidemment avide de soutiens étrangers, Coopération 92 pouvait encore servir.

Le 4 juin 2004, vers midi, huit conseillers généraux se ren­dent au siège de Coopération 92, boulevard Emile-Zola, à Nanterre. Au deuxième étage d’une longue bâtisse moderne située à quelques mètres du centre administratif départemental. Outre Sarkozy, il y a Louis-Charles Bary, Jean-Jacques Guillet, Christian Dupuy, le maire de Suresnes. Le vice-président Jean- Paul Dova est là aussi, mais au titre de l’office départemen­tal d’HLM qu’il préside. Quelques entreprises actionnaires sont représentées : la Compagnie générale des eaux, Razel, Antea, les pompes hydrauliques Vergnet, et la Cofor - com­pagnie de forage, une filiale de Sogea. D’autres sont absentes : Thalès, Suez-Lyonnaise des eaux, les laboratoires Pierre-Fabre, la Sogea... Toutes ces entreprises étaient entrées à la Sem à la demande personnelle de Charles Pasqua.

Le premier point à l’ordre du jour est donc le remplacement de Charles Pasqua à la présidence. Sur proposition de Louis ­Charles Bary, Nicolas Sarkozy est élu sans surprise président de la Sem par le conseil d’administration, à l’unanimité moins une voix, celte de l’élu vert Vincent Gazeilles qui choisit de s’abstenir. Il faut un vice-président et Sarkozy propose, logiquement, de nommer Jean-Jacques Guillet à cette fonction. Ce jour-là, Yan Guez, directeur général historique de Coopération 92, présente les comptes de l’année 2003. Sarkozy demande s’il y a des questions. Jean-Pierre Caillonneau, le com­missaire aux comptes, lève soudain la main. Il annonce, à la sur­prise générale, qu’en l’état actuel de leur présentation, « pour des problèmes de fond et de forme », et d’un « manque de cohé­rence », il ne pourra pas valider les comptes 2003. Nicolas Sarkozy reprend aussitôt la parole. « Écoutez, je crois que ce n’est pas la peine d’aller plus avant », interrompt-il. Le nouveau président de la Sem décide de suspendre la séance. Il est 12h30. Le conseil d’administration a duré une demi-heure. « Vous auriez pu nous le dire avant », reproche-t-il, furieux, au commissaire aux comptes. Le jour de sa désignation, il pouvait ima­giner meilleur cadeau de bienvenue.

En tant que ministre de l’Économie et des Finances, il a pour l’heure d’autres chats à fouetter. Y compris à l’étranger. Il est attendu, le lendemain, 5juin, à Alger pour une visite officielle de deux jours. Une brochette des plus gros patrons français l’ac­compagnent : Martin Bouygues,Thierry Desmarest (Total), Pierre Gadonneix (GDF),Louis Gallois (SNCF),Anne-Marie Idrac (RATP), Patrick Kron (Alstom Transport), Gérard Mestrallet (Suez), Henri Proglio (Veolia). Reçu comme un chef d’État, Sarkozy doit se pencher sur la dette algérienne et un projet de métro à Alger. Quatre mois plus tard, le 8 octobre 2004, les élus du conseil général des Hauts-de-Seine sont réunis en assemblée plénière, sous la présidence de Sarkozy, pour se féliciter de « la politique internationale » du département et de l’action de la Sem. On rappelle les chiffres. Les comptes de Coopération 92 ont été confiés à deux cabinets d’audit. Débutée fin août, leur mission s’est achevée fin septembre, mais leurs conclusions sont encore confidentielles. Le budget annuel de Coopération 92, rappelle-t-on, est de 4,5 millions d’euros, soit 0,6 % du budget du département. Le total des engage­ments du département consacrés à l’international avoisine 7 mil­lions d’euros dans trente-six pays. Jean-Jacques Guillet prend la parole.

« Le grand principe du fonctionnement de Coopération 92 est d’associer les populations aidées au projet, assure l’élu pasquaïen. De les rendre actrices de leur déve­loppement. » Le président de l’instance départementale abonde dans le satisfecit. « Dans ce domaine, le conseil général des Hauts-de-Seine fait beaucoup plus que les autres départements et même que les régions, seules les régions Île-de-France et Rhône-Alpes dépensent plus » remarque-t-il. « Ce qui était un choix en 1991 est devenu une obligation aujourd’hui. Nous avons le devoir d’aider les pays du Sud. » Néanmoins, il ne serait « pas raisonnable », à son avis, d’en faire davantage. Nicolas Sarkozy propose que la Sem soit dorénavant soumise hiérarchiquement à la direction des Relations internationales du département que les projets soient plus « lisibles » moins dispersés géo­graphiquement, et soumis au vote des conseillers généraux. Il suggère enfin que les entreprises quittent le conseil d’admi­nistration de la Sem. Ce point fait l’unanimité à quelques excep­tions près, elles n’y ont jamais fait grand-chose.

De son côté, l’élu vert Vincent Gazeilles décide de mettre les pieds dans le plat. « En tant qu’administrateur de Coopération 92, je constate que la façon dont sont instruits les dossiers et les projets potentiels ainsi que le choix des parte­naires locaux échappent totalement au conseil d’administra­tion, ce qui rend le fonctionnement de cette Sem bien opaque », déclare-t-il en séance. C’est pourquoi il s’abstient « très souvent » de prendre part au vote, ajoute-t-il. Jeune informaticien élu en 2001, féru de développement durable, il n’est pas du sérail. Il s’est senti dans la peau de Tintin au pays des Soviets en arri­vant au conseil de Coopération 92 présidé par Charles Pasqua. Dans un silence de plomb, il n’a cessé d’expliquer l’intérêt d’associer les ONG aux opérations financées par les Hauts-de-Seine. Sans succès. Il juge désormais « inquiétant » que « les réalisa­tions de la Sem comme le travail de ses partenaires locaux n’aient jamais fait l’objet d’une évaluation indépendante ». Il rappelle tout haut ce que tout le monde redoute « Le com­missaire aux comptes ne semble d’ailleurs pas y voir très clair non plus car il a lui-même refusé de valider le dernier exercice, ce qui n’arrange rien. »

Le 15 octobre 2004, le résultat de l’audit commandé quelques mois plus tôt doit être présenté au conseil d’administration de Coopération 92. La séance, présidée par Nicolas Sarkozy, ministre de l’Économie et des Finances pour quelques semaines encore, s’ouvre par la reconduction du directeur général. Sarkozy propose de maintenir Yan Guez dans les fonctions qu’il occupe officiellement depuis bientôt douze ans, malgré l’audit qu’il sait calamiteux.

Personnage incontournable, Yan Guez est le fils d’un ami per­sonnel de Charles Pasqua, Marcel Guez, dont le nom a été cité, lui aussi, au détour de l’enquête sur les ventes d’armes à l’Angola. Selon un témoin, c’est Marcel Guez qui, déjeunant tous les dimanches avec Charles Pasqua, lui aurait présenté un jour le marchand d’armes Pierre Falcone, ce que Charles Pasqua a toujours nié. Le fils Guez est à la tête de Coopération 92 depuis l’origine. Dans les années 80, il avait travaillé à l’office de vente de matériel de police du ministère de l’Intérieur la Sofremi. En 1991 déjà, Charles Pasqua le désignait, dans une lettre au président gabonais Omar Bongo, comme l’un des deux hommes qu’il avait chargé de coordonner un programme triennal de coopération entre les Hauts-de-Seine et différentes régions gabo­naises. A l’époque, Charles Pasqua mettait 100 millions de francs (15,2 millions d’euros) sur la table, le Haut-Ogooué, fief du pré­sident gabonais, en bénéficiait tout particulièrement. Côté gabonais, Samuel Mbaye assurait auprès d’Omar Bongo « la coor­dination des actions nécessaires ». Ancien ambassadeur à Paris, originaire du village de Lékoni dans le Haut-Ogooué, Samuel Mbaye était surtout le patron des services secrets gabonais. Coopération 92 était née sous cette étoile. Yan Guez voyait pas­ser les courriers de remerciements d’Omar Bongo à son « cher grand Ami », c’est-à-dire Charles Pasqua. La Sem étant maître d’oeuvre, elle supervisait les travaux « de coopération », attri­bués sans appel d’offres et toujours à la même entreprise celle de Hassan Hejeij, un homme d’affaires libanais très lié au régime gabonais.

Yan Guez coordonne très vite. En 1991, trois classes primaires sont construites par Hassan Hejeij à Bongoville, ainsi qu’une route d’accès au dispensaire de Lékoni. En 1992, trois ponts sont construits dans le Haut-Ogooué, ainsi que quarante-deux salles de classes, dont quatorze dans la région d’Omar Bongo. En 1993, deux nouveaux ponts voient le jour, toujours dans le Haut-Ogooué. Omar Bongo les avait directement réclamés. « L’échéance électorale présidentielle m’incite à vous deman­der de bien vouloir faire un effort supplémentaire pour la construction de cinq ponts sur les rivières Laboumi, Louri, Loula, Labani et M’passa, ainsi que quarante salles de classe sur les dif­férents sites de la province du Haut-Ogooué », écrivait-il à Charles Pasqua, en juin 1993. Ainsi, les échéances électorales gabonaises présidaient aux actions de la coopération décentra­lisée des Hauts-de-Seine... En octobre de la même année, Omar Bongo écrivait pour remercier. Deux ponts avaient été bâtis sur les rivières M’passa et Laboumi. C’est peut-être ce qui s’appelle « associer les populations aidées ». Six ans plus tard, la Cour des comptes s’étonnera que la Sem Coopération 92 ait « contracté de gré à gré avec une même entreprise gabonaise de travaux publics, invoquant un motif d’urgence, lequel paraît fort mal fondé ».

Le 15 octobre 2004, après avoir procédé à la reconduction de Yan Guez en qualité de directeur général, Nicolas Sarkozy précise son salaire. Le chargé des missions spéciales de coopération des Hauts-de-Seine gagne 133 506 euros brut annuels depuis le mois de septembre 2002. Soit 11 000 euros mensuels. Après cela, Nicolas Sarkozy annonce qu’il va demander à l’as­semblée générale d’approuver a posteriori « l’achat par Coopération 92, en date du 13 octobre 2003, du véhicule d’oc­casion millésime 2000 de marque Land Rover appartenant à M. Yan Guez, pour 39 500 euros, ainsi que les avantages en nature qui en découlent pour une utilisation par le directeur général dans le cadre de ses fonctions ». Auparavant, ce véhi­cule appartenait à M. Guez qui l’utilisait à titre professionnel sans présenter l’intégralité de ses frais à la société » précise Sarkozy. Yan Guez avait décidé qu’il lui fallait une voiture de fonction.

La mise à plat de la situation de Yan Guez découle direc­tement de l’audit et des « anomalies juridiques » qui y sont relevées « Ni l’augmentation de salaire accordée en 2002 à M. Guez par M. Charles Pasqua à hauteur de 1 500 euros net mensuels, ni la cession de son véhicule au profit de la société n’ont été autorisées, comme la loi l’impose, préalablement, par un conseil d’administration. » Les « anomalies comp­tables » relevées par le commissaire aux comptes sont aussi confirmées par les auditeurs. Il y a des « écarts sur les avances reçues », des factures saisies deux fois, des « ajustements « sur opérations injustifiés »... Apparemment effectué sans inten­tion frauduleuse, ce méli-mélo comptable - qui porte sur 80 903 euros - conduit les auditeurs à recommander, comme le commissaire aux comptes, une correction des comptes annuels 2003 de la Sem Coopération 92 avant leur arrêté par le conseil d’administration suivant.

Le meilleur est pour la fin. L’audit pointe d’autres dérives plus sérieuses « Les prestations de services et la rémunération du chargé d’études auprès du président. » Deux emplois dou­teux, pour ne pas dire « fictifs ». Avons fourni des informations et des contacts à cette personne » indique le rapport. Hélas, elle n’a pas pu les utiliser faute de temps. La prochaine fois, elle anticipera La signature d’un document attire l’attention, celle de Philippe Dova, « managing director » de French Spirit. Il s’agit du fils de Jean-Paul Dova le vice-président du conseil général. Président de l’Association des Français de l’étranger à Hongkong, il est aussi représentant des parents d’élèves au lycée français. Loin d’apporter la preuve de la réalité des « prestations » de ses deux chargés de mission, Alain Robert et Philippe Dova, les documents fournis par Yan Guez aux administrateurs de Coopération 92 confirment les doutes du commissaire aux comptes.

Moins de deux semaines plus tard, le 28 octobre, en début de soirée, un responsable de L’UMP, se faufile à l’hôtel Meurice, suivi par un conseiller diplomatique, David Martinon. Le président Omar Bongo reçoit. Et il a pris ses quartiers, comme à son habitude dans une suite royale du plus ancien palace de Paris, avec vue sur le jardin des Tuileries. Le rendez-vous dure une heure. Bien sûr, on a parlé politique française, « politique africain ». À la réunion de la zone franc, le 23 septembre, le ministre de l’É­conomie et des Finances avait dressé un bilan de son action devant des responsables africains. Augmentation de l’aide réforme de la coopération, clarification des responsabilités entre le Quai d’Orsay et Bercy. « Je ne concevrai jamais l’avenir de la France sans cette relation d’exception avec l’Afrique » avait-il déclaré. Sarkozy a même promis aux peuples africains de les aider à attirer les investisseurs, en mettant au point avec eux en dix ans, « une véritable charte de la modernisation du climat des affaires ». En attendant cette modernisation, Omar Bongo a demandé, plus de un milliard de francs CFA de nouveaux tra­vaux à la Sem Coopération 92. « 

« Des travaux sont en cours dans la région du président gabo­nais. Après les ponts et les écoles, Coopération 92 se charge désormais de l’internat de Lékoni. Avant de céder la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine Charles Pasqua a fait voter par le conseil d’administration de Coopération 92 un der­nier budget : Une nouvelle tranche de construction d’écoles Nicolas Sarkozy, désormais président de l’UMP, est retourné à l’hôtel Meurice le jeudi 2 décembre, dans l’après-midi, pour rencontrer une nouvelle fois Omar Bongo. Les dossiers de coopération entre les Hauts-de-Seine et le Gabon suivent leur cours habituel. Yan Guez se rend au Gabon mi-mars 2005 pour signer le marché des derniers travaux de l’internat de Lékoni, toujours confiés à la sociét, de Hassan Hejeij. Il s’est également rendu au Tchad où d’autres projets vont être lancés

La société d’économie mixte créée par Charles Pasqua a donc gardé son utilité diplomatique. Ainsi, c’est sur « invitation personnelle du Roi » que Nicolas Sarkozy et son épouse se sont rendus au Maroc, le 25 mars 2005. Le président du conseil géné­ral des Hauts-de-Seine devait inaugurer le siège de l’Alliance franco-marocaine d’Essaouira, le président de l’UMP devait être reçu par SM le Roi. Quant à Nicolas, il en a profité pour s’offrir deux jours de farniente avec Cécilia à la Mamounia de Marrakech, pen­dant que son équipe préparait dossiers et discours au Sofitel.

Le soir, à l’hôtel La Tour Hassan de Rabat, plus de sept cents Français se pressent pour approcher le président de 1’UMP lors du cocktail donné en son honneur. Le « présidentiable » a encore d’autres rendez-vous. Alors que le ministre français des PME-PMI, Christian Jacob passé un mois auparavant, avait péniblement rencontré les ministres marocains du Tourisme, du Commerce et de l’Industrie, Nicolas Sarkozy est reçu, le lundi 28 mars dans la matinée, par SM le Roi Mohammed VI dans son palais de Fès. À la fin de l’entretien en tête à tête, il est rejoint par l’ambassadeur de France, Philippe Faure, et le séna­teur Jean-Claude Gaudin, vice-président de l’UMP Puis c’est au tour du Premier ministre marocain, Drïss Jettou, d’offrir un déjeuner en son honneur.

Le 13 mai 2005, retour dans l’amphithéâtre de l’assemblée départementale. La présentation d’un rapport sur la géronto­logie donne à Nicolas Sarkozy l’occasion de plaisanter aux dépens de son rival. « La longévité dans tous les métiers, ça nous pose un problème » s’amuse-t-il. Et lorsqu’on lui fait savoir que, selon certains critères, une personne est « âgée » à partir de cin­quante ans, il rétorque vite « Il faut donc que je me dépêche. »Parmi plusieurs dizaines de résolutions votées ce jour-là, Nicolas Sarkozy met aux voix, presque sans commentaire, le projet de financement par Coopération 92 à hauteur de 2,5 millions d’euros d’un centre médical placé sous la responsabilité d’un institut catholique au Tchad. Il s’agit du dossier activement pré­paré par Yan Guez. L’élu écologiste Vincent Gazeilles inter­vient pour signaler, une nouvelle fois, l’absence d’explications sur le financement. Nicolas Sarkozy rétorque qu’il aurait été validé, sur place, par une autorité française. Les élus d’oppo­sition n’en sauront pas plus.

Nicolas Sarkozy a tenté de rassurer les « Politiques » en expliquant que, malgré sa démission, il allait « garder un oeil dessus ». Il n’ignore plus que l’affaire est une bombe à retardement pour le conseil général. Vincent Gazeilles a alerté, fin avril, la chambre régionale des comptes de l’île-de-France. Mais surtout, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Nanterre, à la suite d’un signalement du commissaire aux comptes réfractaires.

Nicolas premier « Flics » de France.

« J’aime les policiers, j’aime les gendarmes, j’aime les sapeurs-pompiers » martèle Nicolas Sarkozy lors d’une petite cérémonie destinée à célébrer son retour au ministère de l’Intérieur, début juin 2005. « Pour moi, c’est le choix du coeur, déclare-t-il. « Honnêtement, c’était pas gagné que je revienne. » Sarkozy « aime » la police, un peu comme il « aime » Neuilly, avec cette quasi-certitude d’être aimé en retour. « Nous sommes persuadés que vous aimez la police, que vous aimez les policiers », lui a d’ailleurs lancé Jean-Luc Garnier, secrétaire général du syndicat Alliance, lors du congrès de son organisation en janvier 2003. Dès son arrivée au ministère de l’Intérieur en 2002, Sarkozy s’avère le meilleur attaché de presse que les services de police aient jamais eu depuis longtemps.

Revenant en octobre 2002 sur la couverture médiatique de l’insécurité, une revue satirique, relevait que si, en janvier 2002, sur trente-deux sujets comptabi­lisés au journal de 13 heures de TF1, vingt-deux relataient des agressions et leurs conséquences. En septembre, à la même heure, les sujets consacrés à l’insécurité étaient au nombre de quatorze, mais trois seulement évoquaient de nouvelles violences. « La quasi-totalité des autres séquences était consacrée au travail de Sarkozy et de ses hommes ». « S’agissant de l’emploi de CRS, je crois que Nicolas Sarkozy a l’intention de les utiliser autrement sur le terrain », avait averti en mai 2002 Patrick Devedjian, son ministre délégué aux Libertés locales. « On les verra davantage. Le bleu marine va redevenir à la mode » Dès le 8 mai 2002, au soir de son installation, Nicolas Sarkozy part pour les commissariats de Saint-Ouen et de Bobigny. Dans la nuit, il accompagne une brigade anti-criminalité (BAC) dans une cité de Bobigny Il revient ensuite à Paris, peur suivre une opération anti-prostitution.

Certains s’étonnent qu’il n’attende pas le résultat des légis­latives prévues les 9 et 16juin. Pourquoi attendre ? Au contraire. Le 22mai 2002, il part à Strasbourg annoncer la mise en place des groupements d’intervention interrégionaux (GIR) - des unités mixtes qui regroupent des forces issues de la police, de la gendarmerie et du fisc. La veille au soir, les télévisions ont été averties d’une descente de police, prévue le lendemain à 6 heures du matin, dans la banlieue strasbourgeoise. Un juge d’instruction a eu la gentillesse de faire coïncider son opéra­tion avec la création du premier GIR à Strasbourg. Le pro­cureur s’indigne de l’initiative. Et se demande si « on est dans un État de droit ». En effet, l’enquête date de quelques mois. Alors que les télévisions ont annoncé la découverte d’armes de guerre, les objets saisis se révèlent des armes démilitarisées.

« Le ministre sur le terrain » est montré, sor­tant d’un hélicoptère par Le Figaro magazine. « En sept semaines, j’ai vu les dix-huit organisations syndicales, et ren­contré trois fois mon homologue anglais, trois fois l’Allemand, quatre fois le Belge, trois fois l’Italien, deux fois l’Espagnol... Je crois au bilatéral pour protéger nos frontières et éviter qu’elles soient des passoires. » Il s’est également rendu trois fois à Sangatte, une petite ville, à proximité du terminal du tunnel sous la Manche où la Croix-Rouge accueille les immigrés clandes­tins dans un centre de fortune dont il a annoncé la fermeture.

Sept semaines après son arrivée, Sarkozy a déjà obtenu des résultats. « La réussite des GIR commence à avoir un effet sur les voyous qui croient voir le GIR chaque fois qu’une voiture de police entre dans une cité. Les caïds commencent d’ailleurs à se séparer de leurs voitures trop voyantes, de crainte de devoir se justifier de leurs ressources. Tous les jours des comptes rendus tombent sur mon bureau », résume-t-il. On apprend dans Le Parisien que les policiers l’auraient surnommé « affectueusement » Speedy. « Les policiers sentent qu’il est présent à leurs côtés, commente Jean-Luc Gamier au Parisien. On sait qu’on est soutenus. »

Si, pendant les premiers vingt-deux mois qu’il passe place Beauvau, les mesures prises par le Ministre ont permis de reléguer dans les préoccupations des Français le sentiment d’insécurité après le chômage, la délinquance a diminué sous la pression policière. Les chiffres de la délinquance ont baissé de 5,4 %, en raison de la baisse des atteintes aux biens, principalement les vols de voitures. Les vio­lences contre les personnes, ont aussi baissé, de plus de 2 %. La gestion de ces statistiques -présentées comme des « résultats » - est devenue un enjeu politique pour le ministre et son équipe. Dès son arrivée, Nicolas Sarkozy met en place un indicateur mensuel. « Les responsables de la police et de la gendarmerie devront travailler en fonction d’objectifs précis et seront évalués en permanence. De leurs résultats dépendra leur carrière. » Il annonce une baisse de 7,6 % de la délinquance pour le mois de juin, celui de son arri­vée au ministère. En septembre 2002, Sarkozy fait savoir qu’il envisage de réunir tous les mois les préfets des cinq départe­ments affichant les meilleures statistiques mais aussi ceux des cinq départements aux résultats les moins bons. Le 11 octobre 2002, les voilà réunis dans la salle des fêtes du ministère. Mais Sarkozy les rassure vite « Si vous étiez mauvais, vous ne seriez pas là car je vous aurais déjà mutés. »

En prenant les rênes du ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait un atout. Et il se trouvait encore du côté des Hauts-de-Seine. L’expérience et les réseaux de Charles Pasqua, deux fois ministre de l’Intérieur. Sarkozy lui-même avait été l’un de ses chargés de mission à l’Intérieur, pendant la pre­mière cohabitation. Il était donc logique que Claude Guéant, soixante ans, ancien directeur adjoint de cabinet de Charles Pasqua, reprenne du service auprès de Sarkozy.

Entré dans la préfectorale à sa sortie de I’ENA en 1971 (pro­motion Thomas-More), Claude Guéant connaît la Police natio­nale sur le bout des ongles pour y avoir exercé, à quatre reprises, de hautes fonctions sous les ministères de Christian Bonnet, Charles Pasqua, Jean-Louis Debré et Jean-Pierre Chevènement. Mais c’est Charles Pasqua qui l’a nommé directeur général de la Police nationale (DGPN) en 1994. Poste qu’il va occuper jusqu’en 1998.

Ainsi, lorsqu’un mys­térieux corbeau cherche à impliquer la commissaire des RG Brigitte Henri dans les affaires du RPR, « via des courriers adressés aux juges financiers », Claude Guéant fait savoir à la commissaire qu’il souhaite qu’elle retire ses plaintes contre X. Après la perquisition du juge Halphen chez Brigitte Henri, en octobre 1996, c’est Claude Guéant, qui orga­nise son départ, pour un poste à l’ambassade de France de Bruxelles. Au sein du ministère, Claude Guéant n’en est pas moins resté un haut fonctionnaire très respecté, même à gauche. Jo Masanet, secrétaire général de la puissante organisation syndicale UNSA­ Police, classée à gauche, voit en lui, avant tout, un « très grand professionnel » Il était secrétaire général de la préfecture des Hauts-de-Seine un poste qu’il a occupé pendant cinq ans (de 1987 à 1991) -quand il a fait la connaissance de Nicolas Sarkozy, alors député RPR et vice-président du conseil général. Claude Guéant avait alors la charge du contrôle de légalité des fameux marchés publics des HLM des Hauts-de-Seine. Et déjà, quoi de mieux pour sympathiser que de se retrouver autour d’une bonne table ? Nicolas Sarkozy ne buvait que du jus d’orange, avait remarqué Claude Guéant. Les deux hommes devaient de nou­veau se croiser sous la seconde cohabitation. Sarkozy était alors ministre du Budget et Claude Guéant appartenait au cabinet de Charles Pasqua à l’Intérieur. Sitôt nommé à Beauvau, Sarkozy le rappelle de son poste de préfet de la Région Franche-Comté pour en faire son direc­teur de cabinet. « Je ne le connaissais pas plus que ça, note Claude Guéant, mais je trouvais que c’était un type bien. J’avais surtout travaillé avec des ministres de droite et comme j’ai une sensibilité plutôt de droite ... »

Trois ans plus tard, en février 2005, Claude Guéant « parle du Ministre » Autant le dire tout de suite je suis un proche de Nicolas Sarkozy. J’ai été son directeur de cabinet au ministère de l’Intérieur et au ministère des finances. Depuis trois ans, j’ai le privilège de travailler à ses côtés et je crois en lui. Je suis convaincu que la passion qu’il a pour la France, sa formidable énergie, sa lucidité font de lui l’homme de l’avenir » Devenu proche, Claude Guéant a pu constater que Sarkozy n’était pas, comme Jean-Pierre Chevènement un homme « à lire de la philosophie jusqu’à 2 heures du matin », mais d’abord « un homme d’action ». Entre les deux hommes, le courant passe. Dès lors, ils ne se quitteront plus. Lorsque Sarkozy est nommé à Bercy, le préfet Guéant le suit comme directeur de cabinet, une première dans l’univers des Finances. « On est assez complémentaires, remarque-t-il. Au ministère de l’Éco­nomie, il m’a permis d’élargir mes connaissances intellec­tuelles. »

Lors de la nomination du suc­cesseur de Jean-Paul Proust à la tête de la préfecture de police de Paris, Claude Guéant est, malgré les vagues promesses de Jacques Chirac à Sarkozy, évincé au profit de Pierre Mutz, ex­-directeur général de la Gendarmerie nationale, qu’on dit chi­raquien pur jus. « J’étais celui qui était le plus naturellement destiné à occuper ce poste », déplore Claude Guéant qui recon­naît avoir été sur le coup « meurtri » par la déconvenue.

Quand Sarkozy quitte le gouvernement pour prendre la tête de l’UMP, Claude Guéant, qui n’est pas adhérent, trouve une base de repli au conseil général des Hauts-de-Seine. De son grand bureau à Nanterre, toujours sur le qui-vive, il est « un peu la vigie » de Nicolas Sarkozy à qui Charles Pasqua a cédé son siège de président, collectant les informations, veillant à l’avancement des grands projets du département, « tels que l’enfouissement de l’avenue Charles-de-Gaulle à Neuilly ». Jusqu’à la nomination du gouvernement Villepin en mai 2005 et le retour de Sarkozy à l’Intérieur avec Claude Guéant à ses cotés.

Avec Sarkozy, le passage par le département des Hauts-­de-Seine est devenu pour les hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur un signe fort de reconnaissance. Jacques Lamotte est de ceux-là. Il a été directeur départemental de la sécurité publique pour les Hauts-de-Seine. Nommé par Sarkozy direc­teur du service central des CRS, il a préparé la loi sur la sécu­rité intérieure. Il est appelé à prendre un de ces jours la tête de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN).

Autre personnalité de la police issue du 92, et très proche de Claude Guéant Michel Gaudin, nommé par Sarkozy DGPN en juin 2002 en remplacement de Patrice Bergougnoux. Énarque

de cinquante-sept ans, ce haut fonctionnaire avait occupé divers postes en préfecture et sous-préfecture avant que Charles Pasqua ne s’adjoigne ses services au conseil général des Hauts­de-Seine en qualité de directeur de cabinet. Ancien collaborateur de M. Pasqua dans le 92 aussi, Alain Fontaine, nommé à la direction de la Sécurité publique. Quant à Alain Guerder, son directeur de cabinet, il a officié comme commissaire à Puteaux. Patron de l’Inspection générale de l’ad­ministration, poussé par Claude Guéant, Jean-Marc Berlioz fait également partie du quartet de Sarkozy. Proche de Michel Gaudin, il est arrivé place Beauvau pour la première fois en 1995 dans le sillage de Charles Pasqua.

En dehors de la « filière » des Hauts-de-Seine, il existe « les affinités électives ». Elles se sont créées à mesure que Nicolas Sarkozy s’affirmait à l’Intérieur grâce à la gestion des hommes, par son bras droit et à la manière du ministre de la jouer « ami ». Avec les hiérarques comme avec les responsables syndicaux, souvent autour d’une bonne table spé­cialement dressée pour eux, il a excellé dans l’art du donnant-donnant. Il suffit que l’un d’eux demande un service pour qu’il l’obtienne, fut-il considéré d’un autre bord politique que le sien. Que la police se montre légitimiste avec un ministre de droite ne surprendra personne. L’autre carte de Sarkozy pour se mettre les policiers dans la poche, c’est sa façon de les inter­peller par leur prénom lors de réunions de travail, comme on ferait avec un vieux camarade.

C’est ainsi qu’il a procédé avec Martine, Jean-Paul ou Gérard. Autrement dit Martine Monteil

« ma chère Martine », ainsi qu’il prit l’habitude de l’apos­tropher, que Sarkozy nomme à la tête de la police judiciaire parisienne avant que Dominique de Villepin ne lui confie le poste de directeur central de la PJ. Jean-Paul c’est Jean-Paul Proust, nommé préfet de police de Paris sous la gauche, un poste qu’il a occupé jusqu’à ce qu’à soixante-cinq ans, ayant fait valoir ses droits à la retraite, il devienne ministre d’État de la principauté de Monaco. Quant à Gérard Girel soixante ans, peu après son arrivée place Beauvau, Sarkozy promeut ce spécialiste de la délinquance économique et finan­cière, qui avait géré les dossiers Noir, Carignon, Botton à Lyon, puis les affaires Elf et Mnef à Paris, à la direction centrale de la police judiciaire. Il l’a quittée deux ans et demi plus tard pour rejoindre la Fédération bancaire française (FBF) et ses cinq cents établissements adhérents, en qualité de responsable des questions de sécurité (protection des agents, convoyage, lutte anti-blanchiment...). En juin 1996, Gérard Girel s’était signalé en refusant d’assister le juge Éric Halphen, chargé d’enquêter sur le financement occulte du RPR, au cours d’une perquisi­tion chez le maire de Paris d’alors, Jean Tiberi. « On n’y va pas. Ordre du directeur », avait-il intimé à ses hommes, répercutant la consigne du patron de la PJ Olivier Foll, ce dernier devant être finalement sanctionné par la justice.

Au nombre de ceux qui sont parvenus à se faire admettre dans le petit cercle des fidèles, il y a aussi Bernard Squarcini, préfet délégué à la sécurité à Marseille. Il est pressenti pour chapeauter la future unité que Sarkozy envisage de mettre sur pied, en regroupant dans un même local à Levallois-Perret les services de renseignements - Renseignements généraux et Direction de la surveillance du territoire - ainsi que la Division nationale antiterroriste. Proche de Claude Guéant, Christian Lambert, préfet délégué à la sécurité en Corse, est aussi du nombre. Ex-patron du Raid (unité de Recherche assis­tance intervention et dissuasion), c’est lui qui a traqué et arrêté Yvan Colonna, meurtrier présumé du préfet de Corse, Claude Érignac. Lambert a fait une partie de sa carrière dans l’anti­gang, sous la direction de Robert Broussard. Le 2 novembre 1979, c’est lui qui conduisait le camion des policiers lors de la fusillade ayant coûté la vie à Jacques Mesrine porte de Clignancourt. Quant au patron des nouveaux GIR, c’est Sarkozy lui-même qui l’a trouvé. Il a désigné Louis Bayon, un ancien patron du Raid lui aussi, qu’il a connu lors de la prise d’otages de la maternelle de Neuilly en ami 1993.

« Contrairement à Pasqua en 1986 et 1993, Sarkozy n’a pas donné carte blanche aux policiers, fait remarquer le sociologue Dominique Monjardet. « Mettre au pouvoir une police certes répressive, mais aussi, une police de proximité. » « Les policiers sont très valorisés ces derniers temps, analyse Emmanuelle Le Chevallier, présidente du Mrap Paris. Ils sont présentés comme des défenseurs des plus faibles dans d’innombrables reportages l’on constate que policiers et gendarmes mettent en pratique les valeurs de notre démocratie. Les chiffres de l’Inspection générale des services, qui traite les dossiers de Paris et de la petite couronne, sont dévoi­lés par Le Figaro. Les plaintes recueillies ont augmenté de 21 % au premier trimestre 2003. L’IGPN, qui couvre l’ensemble du territoire, fait état, entre 2002 et 2003, d’une augmentation de 8,32 % des plaintes pour des « allégations de vigilence poli­cière ». « Dans leur immense majorité, les policiers sont d’une irréprochable intégrité, explique un haut fonctionnaire au Figaro, mais si l’on veut restaurer l’ordre public, il ne faut pas avoir peur d’aller au charbon. Nos hommes eux aussi paient leur tribut. »Traduction des syndicalistes policiers on va dans des zones précédemment désertées, normal que ça fasse des étincelles.

« Nicolas Sarkozy ne semble pas penser que tout va se régler par l’intervention de la police » dit Daniel Joseph, président du Syndicat des avocats de France en décembre 20O3. Face à ses responsabilités, et à ses engagements pris dans ses diverses interventions, les ministres de la Justice, que ce soit Dominique Perben dans les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin ou Pascal Clément dans celui de Dominique de Villepin, en sont réduits à faire de la figuration. Comme en témoignent les annonces de Pascal Clément en juin 2005, pour responsabiliser les juges ou réformer la réci­dive. On a pu le mesurer lors du meurtre d’une jeune femme en juin 2005. Il a déclaré que le juge qui avait accordé une mesure de libération conditionnelle à l’un des meurtriers présumés devait « payer pour sa faute ». Or, il s’agissait d’une décision collégiale prise par trois magistrats dans le respect strict du Code de procédure pénale et des exper­tises médicales. L’atroce affaire « d’Outreau » donne une fois de plus, raison, au Ministre de l’intérieur.

« Sa réussite à la tête du ministère de l’Intérieur est incon­testable, remarque en expert Charles Pasqua, en novembre 2003. Le problème ce n’est pas qu’il en fasse un peu trop. C’est qu’il doit commencer à ressentir les limites de son action, car il fait beaucoup de choses, Alors il a sûrement un trop-plein d’énergie » Nicolas Sarkozy n’est « jamais là où on l’attend », fait remar­quer L’Express. C’est ce qu’a dit le ministre de l’Intérieur aux journalistes de l’hebdomadaire « On m’attaque sur la Corse, je suis en Roumanie. On m’attaque sur la Roumanie, je suis à Sangatte. On m’attaque sur Sangatte, je suis ailleurs. » Sarkozy se veut insaisissable, il fait son travail, rare sont les Ministres qui font ce qu’il promette.

En Roumanie, Nicolas Sarkozy s’y rend le 30 août 2002 pour signer un protocole d’accord qui encadre « l’éloignement des ressortissants roumains en situation irrégulière. » Les Roms. Aux journalistes du Monde qui lui demandent s’il n’a pas peur de pénaliser les gens du voyage, Sarkozy s’insurge « Dans le Val-de-Marne, il y a vingt-trois camps illégaux de soixante à trois cents caravanes à partir desquels pour la plupart partent des trafics » dénonce-t-il. D’après lui, la situation est « apocalyp­tique ». Début novembre, les dispositions de la future loi sur la sécurité intérieure, dite « loi Sarkozy », commencent à faire débat. Notamment, celle, punissant de six mois de prison et de 3 750 euros d’amende le campement sauvage. L’association sociale nationale internationale tzigane craint que la loi n’abou­tisse « à créer un délit d’existence peur les gens du voyage ».

Des opérations coup de poing se préparent. Et l’abbé Pierre décide de se rendre, en chaise roulante, dans l’un des bidon­villes du Val-de-Marne. « La première sécurité qu’un ministre de l’Intérieur doit assurer, c’est la sécurité des faibles, de ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger », lance-t-il. L’abbé dit avoir « sauté d’indignation » enlisant le projet Sarkozy qui crée en outre de nouvelles incriminations contre la mendicité,l’oc­cupation des halls d’immeuble, le « racolage passif ». Le ministre ne tarde pas à lui répondre qu’il n’a pas « été bien informé ». « Je ne peux pas imaginer que l’abbé Pierre défende ceux qui exploitent en réseaux les mineurs ou les handicapés ou les bandes qui extorquent des fonds à des malheureux », déclare Sarkozy.

Une opération de police, mobilisant quatre cent cinquante gendarmes et policiers, est organisée dans trois camps de Choisy­-le-Roi et Rungis, le 3 décembre 2002. Cent cinquante Roms sont expulsés manu militari. Cinquante-six d’entre eux, en situation irrégulière, sont placés en rétention administrative. Quelques jours plus tard, un juge des libertés et de la détention de Créteil ordonne leur remise en liberté, après avoir constaté qu’il man­quait à leur dossier l’ordonnance d’expulsion du campement. Sarkozy se plaint presque aussitôt de ce que la justice complique sa tâche. « Ce qui est en cause, c’est oui ou non est-ce que la France a le droit de décider qui doit rester sur son territoire ? »Le dispositif d’expulsion décidé avec les autorités roumaines ne fonctionne pas comme prévu. Un an plus tard, seuls trente-cinq Roms ont finalement été expulsés vers la Roumanie.

Le 5septembre 2002, à la suite d’une forte mobilisation des « sans-papiers » durant l’été, Sarkozy avait annoncé à leurs asso­ciations qu’il donnait instruction aux préfectures de procéder à un « examen au cas par cas » des dossiers des étrangers en situation irrégulière, et l’ouverture d’une mission de concerta­tion. « On se souvient du mouvement d’espoir suscité par ces annonces. Des centaines de personnes se sont précipitées dans les préfectures pour y présenter des listes hâtivement consti­tuées. » Juste aussi le projet visant à l’abrogation de la double peine laquelle conduit un condamné étranger à être expulsé une fois purgée sa peine de prison. Dès le mois de novembre 2002, Sarkozy reçoit les membres du collectif « Une peine point barre ». Ces derniers n’étaient pas parvenus à être reçus par des ministres du gouvernement de Lionel Jospin. Sarkozy les voit trois fois et choisit d’entendre l’objection. Il décide de limi­ter l’application de la double peine. Pour le collectif, qui s’est d’ailleurs dissous, c’est « une avancée considérable ».

.« Tu voudrais savoir ce qu’il y a de contraire aux droits de l’homme dans le fait de ramener des Sénégalais au Sénégal » s’interroge Sarkozy. Le mercredi 5 mars 2003, le ministre de l’Intérieur visite la zone d’attente de l’aéroport de Roissy. Cinquante-quatre Africains en situation irrégulière ont été expulsés deux jours plus tôt par avion vers la Côte ­d’Ivoire et le Sénégal. « Les vols groupés se poursuivront, déclare-t-il au Parisien. Ils nous permettront d’accueillir digne­ment tous ceux qui ont vocation à rester sur notre territoire. »Et tandis que deux rapports font état de remous lors des expulsions, le ministre de l’Intérieur estime que « ce n’est pas respecter la police démocratique, que de l’accuser sans preuve ». Il concède la présence d’un médecin et d’une infirmière jour et nuit dans les locaux de la zone d’attente et juge les conditions d’attente « indignes » mais il en tire encore argument pour pour­suivre les « vols groupés ». Au cours du premier semestre 2003, près de six cents Sénégalais clandestins sont ainsi expulsés par avion.

Plutôt en bons termes avec Nicolas Sarkozy, le président sénégalais Abdoulaye Wade regrette l’expulsion de ses ressortissants. Un « charter de la réciprocité » est même organisé avec neuf Français en situation irrégulière au Sénégal. Une première en Afrique qui n’a pas de suite... Très critiqué donc en Afrique, Nicolas Sarkozy se rend en visite à Dakar les 14 et 15 décembre 2003 pour redorer son image. Il arrive les bras chargés de « cadeaux » pour le président Wade : un programme 2004-2006 de 10 millions d’euros pour la restruc­turation de deux directions de la Sûreté nationale, la Police des frontières et de l’air (PAF) et la Direction de la surveillance du territoire (DST), de nouvelles armes de maintien de l’ordre, des motos, du matériel roulant, des ordinateurs, des formations pour les personnels de la Sûreté... Toute une panoplie pour dissuader les jeunes Sénégalais candidats au départ...

« Quand l’immigration clandestine est arrêtée en amont de Dakar, il n’y a pas besoin de procéder à des vols groupés de retour de Paris vers Dakar » précise le ministre français. Dans
la foulée, Sarkozy annonce la création d’un fonds pour les dépla­cements et les séjours des membres de « l’élite sénégalaise » en France pour des « missions temporaires de développement ». La visite, qui s’annonçait tendue, a finalement été « aimable ». Son homologue sénégalais, Macky Sall, aujour­d’hui Premier ministre, offre à Nicolas Sarkozy un beau bou­bou blanc et une tapisserie de la manufacture sénégalaise des
arts décoratifs. Dans son toast, Nicolas Sarkozy chante les louanges de ceux qui ont dirigé le Sénégal. « Les Français savent que le Sénégal a une tradition de grands hommes d’État. Senghor était un érudit. Mais aussi des hommes qui ont réfléchi pendant longtemps aux grandes questions qui leur sont posées, je veux citer Abdoulaye Wade. » Le président sénéga­lais se devait de nommer Nicolas Sarkozy au grade de grand officier de l’ordre national du Lion avant qu’il ne reprenne son vol pour Paris.

En 2003, deux mille cinq cents étrangers ont été expulsés depuis Roissy. Par sept vols affrétés par l’État, les autres ont été embarqués par groupe de cinq sur deux cent neuf vols com­merciaux. Au total, trente-cinq mille étrangers ont été interdits du territoire ou non admis à y pénétrer.

Le 20 décembre 2002, Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, mais aussi des Cultes, signe l’accord « historique » portant la création du Conseil fran­çais du culte musulman, à Nainville-les-Roches. Il a beaucoup négocié, en direct, peur intégrer au futur conseil l’une des com­posantes les plus radicales du monde musulman : l’UOIF proche des Frères musulmans et financée en grande partie par les pays du Golfe. « S’il y a une radicalisation des organisations musul­manes, elle couve depuis vingt ans dans la clandestinité et le refus de regarder le problème en face » expose Sarkozy. La créa­tion du conseil a « mis au grand jour une situation volontai­rement ignorée ». Une fois n’est pas coutume, le ministre de l’Intérieur semble ignorer « l’attaque » que risque de provo­quer l’initiative de Nainville-les-Roches. « Connaissez-vous l’UOIF ? plaidera-t-il. Je ne reconnais nullement ceux avec qui je discute dans la caricature qui en est faite. »

Pourtant, très vite, la communauté musulmane, qui connaît les pratiques de l’organisation, comprend et réagit « Nous ne pouvons accepter d’être représentés par les Frères musul­mans, remarque un responsable associatif. La majorité de leurs cadres viennent de l’étranger, ils ne connaissent pas les préoccupations des Français musulmans. « Cet accord marque le triomphe des Frères musulmans de UOIF qui ont reçu les félicitations de Nicolas Sarkozy »déclare, dépité, Abderrahmane Dahmane, président de la Coordination des musulmans de France. Ex-candidat sur la liste de Philippe Seguin pour les municipales de 2001 à Paris, Abderrahmane Dahmane défend un islam modéré, en tout cas « démocratique », ce qui lui vaut d’être victime d’une agression au lendemain du « conclave » de Nainville auquel il a participé. Les membres d’un groupe « salafiste de prédication et de com­bat » lui reprochaient ses propos critiques vis-à-vis des fon­damentalistes. Ils sont arrêtés et mis en examen pour « violences volontaires et association de malfaiteurs ». « Je suis très inquiet pour l’avenir de l’islam en Erance, commente Abderrahmane Dahmane. Nicolas Sarkozy se laisse abuser par l’UOIF, une nébuleuse opaque et antidémocratique. » Le ministre de l’Intérieur la croit « garante de la paix sociale dans les ban­lieues ».

Les élections pour le Conseil français du culte musulman se préparent. Des batailles ont lieu, mais plutôt discrètes, pour la reprise en main des mosquées indépendantes. Les 6 et 13 avril 2003, dates du scrutin, I’UOIF fait un tabac. L’organisation islamiste remporte les élections en Rhône-Alpes (44 % des suffrages) en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (42 %) et en Île-de-France-Centre (42 %). Ce qui lui assure une posi­tion confortable au sein du Conseil.

Logique que le 19 avril 2003, Sarkozy fasse sensation au congrès de l’UOIF Au parc des expositions du Bourget, les isla­mistes lui réservent « une soirée digne d’un chef d’Etat », selon son président Lhaj Lbami Breze. « Les jeunes filles voilées s’ex­tasiaient sous leur foulard, les jeunes barbus se poussaient du coude », rapporte Xavier Ternisien du Monde. À droite, les femmes voilées, à gauche les hommes. Le ministre de l’Intérieur vient remercier. « Permettez-moi de remercier M. Breze, lance-t-il à l’assistance. Je le remercie d’être l’un des moteurs de la création du Conseil français du culte musulman. » « A ceux qui doutaient de votre volonté de vous intégrer, vous devez mon­trer votre volonté de ne pas laisser l’islam se développer dans les caves et dans les garages » expose le ministre. Sarkozy est quand même sifflé quand il signale son opposition au port du voile sur les photos d’identité. Et là, les responsables de I’UOIF ont le sentiment qu’il gâche un peu la « fête ». « Nous recevons un ami que nous avons découvert et qui nous a découverts, déclare Lhaj Thami Breze. Nous avons découvert un homme ouvert, un homme tolérant, un homme d’une grande spiritua­lité, mais surtout un homme intelligent parce qu’il a réussi à concilier l’inconciliable. Il a le courage de reconnaître ce que nous faisons. « Cela ne peut que nous conforter. »

Celui qui n’est pas conforté c’est Dalil Boubakeur, le rec­teur de la mosquée de Paris et président du CFCM. Le 2 juin, il écrit à Sarkozy pour dénoncer le « comportement hégémonique » et les « manoeuvres déloyales » de l’UOIF. Il parle de « déferlante islamiste ». « Je suis profondément convaincu que le courant fondamentaliste qui exercera son pouvoir sans par­tage au sein du CFCM causera non seulement un très grave préjudice aux musulmans de France mais également à la Démocratie. » Il rappelle les « nombreuses concessions » déjà faites lors du processus de mise en place du conseil. « Aucun rapprochement avec les dirigeants de l’UOIF n’est possible tant que leur comportement hégémonique est fort. » Il dit à la presse que « cette déferlante » lui rappelle « la progression des isla­mistes au début des années 90 en Algérie ». Dalil Boubakeur va suspendre sa participation au CFCM puis la reprendre. Le résultat est là : Sur les vingt-cinq présidences de conseil régio­nal du culte musulman, neuf sont emportées par I’UOIF. « J’ai rencontré tous les courants de l’islam, se justifie Sarkozy au Parisien. Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas été rencontrer l’UOIF Bien au contraire, c’est avec eux qu’il faut travailler en priorité »

Quelques mois plus tard, le vote de la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école va donner un autre résultat. « Le CFCM prend l’eau de toutes parts » relève une revue satirique au lendemain des manifestations des femmes voilées à l’ap­pel de l’UOIF La semaine suivante, Sarkozy s’invite au CFCM et l’enjoint de se prononcer contre la manifestation suivante, prévue avant le vote de la loi, le 3 février 2004. « « Depuis qu’en 2003, il a fait de I’UOIF un interlocuteur de l’État au sein du Conseil français du culte musulman, Nicolas Sarkozy prétend qu’il vaut mieux intégrer cette mouvance plutôt que la rejeter, analyse Fiammetta Venner. Ma question est la suivante qui sort gagnant du pro­cessus, la République ou l’UOIF ? » « On lui confère artifi­ciellement le pouvoir de représenter un tiers de la population musulmane, alors qu’elle regroupe cent cinquante mille per­sonnes au maximum », remarque-t-elle à propos de I’UOIF. Les enjeux ne sont pas seulement religieux et politiques mais aussi financiers. Avec Sarkozy, L’UOIF va avoir, à l’égal de la mos­quée de Paris, la responsabilité de la formation complémen­taire des mille cinq cents imams de France.

S’il n’est pas officiellement en charge de la lutte contre les sectes, le ministère de l’Intérieur dispose des meilleurs connais­seurs du tissu sectaire, les Renseignements généraux. En 2002, Arnaud Palisson, en charge des sectes aux RG, prépare une thèse de doctorat en droit sur la scientologie. « M. Palisson, a lui-même demandé son changement d’affectation », mais n’y croit guère. « L’explication la plus vraisemblable, c’est plus simplement la volonté de calmer le jeu sur les sectes. Pas de vagues chez les gourous » De fait, la France montre désormais patte blanche face aux États-Unis, grands défenseurs des nouveaux mouve­ments religieux n’hésitant pas à qualifier la politique française antisecte de « liberticide ». Nicolas Sarkozy, grand admira­teur des Etats-Unis d’Amérique, n’est pas pour rien dans cette évolution. Le mot de la fin revient à Danielle Gounord, porte-parole fran­çaise de la scientologie, dans un documentaire diffusé en mai 2005 sur Canal + « Avant, dans n’importe quel minis­tère, la porte était fermée. Alors que maintenant, il y a des contacts, de l’écoute. On a l’impression d’exister comme des citoyens à part entière ou presque.

Aux côtés de Nicolas Sarkozy, se trouve son plus fidèle ami « Brice Hortefeux » et le Député des Alpes Maritime « Christian Estrosi » ce dernier, se voit alors en digne héritier de celui que la presse a surnommé avec sympathie : Le « comte de Médicis ». En 1993, il se pré­sente à la députation dans la circonscription historique de Jacques Médecin. Le Conseil consti­tutionnel annule son élection au motif qu’une association paral­lèle.« Les amis de Christian Estrosi », a pris en charge une partie de ses frais de campagne, en assumant la promotion (affiches pla­cardées sur cent vingt et un panneaux de 4 mètres sur 3 et dis­tribution de livres) de son opuscule intitulé La Décadence des socialistes. Cette élection devait être un tremplin pour la mai­rie de Nice. Christian Estrosi doit y renoncer. En compensation, le gouvernement Balladur le nomme au Conseil économique et social. Il lui reste aussi la vice-présidence du conseil régional Paca, en attendant sa réélection comme député en 1997. En novembre 2002, Ulrich Benamar, un homme d’affaires interlope visé dans une affaire de faux papiers, se rend au palais de justice de Nice pour y raconter ses opérations monégasques de blan­chiment, et notamment un versement en espèces à Christian Estrosi qui date de 1999. Le député dénonce aussitôt une « manoeuvre grossière » et assure, avant de déposer une plainte pour « dénonciation calomnieuse », qu’il n’a jamais rencontré Ulrich Benamar et n’a jamais reçu d’argent de sa part ni de qui­conque . « L’affaire est close. »

Le Ministre Christian Estrosi laboure consciencieusement les terres de l’extrême droite pour en récupérer les fruits Son dossier de presse regorge d’interviews au Figaro, dénonçant la décadence des moeurs , important en France la notion américaine de « tolérance zéro » vis-à-vis des délinquants. Peu à peu, ses interviews basculent :: le motodidacte est interrogé à tout bout de champ pour propager la bonne parole sarkozyienne, défendre son pré carré au sein de I’UMP. Auprès des médias, Christian Estrosi devient le sarkozyste de service. Cela le conduit aussi bien à prôner l’abandon des 35 heures dans les hôpitaux qu’à défier indirectement Jacques Chirac « Nicolas incarne l’avenir ses amis et moi veillerons à ce qu’il soit respecté »Sa fidélité lui vaut de nouvelles responsabilités. En jan­vier 2004, Brice Hortefeux,le bras droit de Sarkozy, fonde une nouvelle instance au sein de l’UMP chargée des contacts inter­nationaux avec les « forces politiques amies » le conseil d’orien­tation de la politique étrangère. Christian Estrosi est élu à La présidence du comité Afrique-Bassin méditerranéen malgré les candidatures plus opportunes de l’écrivain chiraquien Denis Tillinac et de l’ancien ministre de la Coopération Jacques Godfrain.

Un ancien de Total, Pascal Lorot, assure le secréta­riat du comité. Mais Christian Estrosi rayonne bien au-delà. Il a accepté d’être membre d’honneur de l’association cannoise France-Euro-Chine, une structure de promotion commerciale animée par un architecte cannois, Carmel Romano. Il a d’ailleurs introduit Nicolas Sarkozy dans l’association - comme membre d’honneur également. Il est vrai que le conseil général des Alpes­ Maritimes pilote, comme celui des Hauts-de-Seine, des projets de coopération décentralisée, en particulier en Chine, dans la province de Zhejiang. Les 29 et 30mars 2005, Christian Estrosi s’est rendu à Doha à l’invitation de l’émir du Qatar, le cheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani, pour participer au cinquième Forum international de la démocratie. Et tout spécialement pour évoquer le concept de « la bonne gouvernance »...

En arrivant à Bercy, Nicolas Sarkozy retrouvait le bureau qu’il avait occupé au ministère du Budget sous le gouvernement Balladur. Le nouveau ministre de l’Économie, quittant l’Intérieur débarque animé des meilleures intentions « Il n’y a pas de fatalité à la progression de la dette publique » clame-t-il, toujours volontariste. Seuls les sots ne changent jamais d’avis, d’autant que la Commission européenne venait d’adresser un ultimatum à la France ramener son déficit budgétaire sous la barre des 3 % du PIB, quoi qu’il advienne de la promesse chira­quienne de baisse d’impôts. Huit mois plus tard, Nicolas Sarkozy quitte Bercy avec le sentiment du devoir accompli.

Surtout, il a pu boucler son budget grâce à une « soulte » versée par EDF, en échange de la prise en charge de ses futurs retraités par le régime général. 7 milliards d’euros versés d’un seul coup, une recette exceptionnelle mais non récurrente dont ne bénéfi­cieront pas ses successeurs à Bercy. Quant à la dette publique elle reste désespérément au-dessus des 1 000 milliards d’euros. « Dette accumulé durant les cinq années du gouvernement Jospin » Tout passage à Bercy est aussi l’occasion de promouvoir des mesures ponctuelles en faveur de telle ou telle catégorie. Nicolas Sarkozy se dit très fier d’avoir instauré une franchise sur des
droits de succession (20000 euros par héritier, enfant ou petit-enfant). Il ne peut s’empêcher de présenter ce simple coup de pouce aux classes moyennes comme un « choix de société ».

Comparativement, les bénéficiaires du minimum vieillesse ont été gratifiés de 70 euros mensuels supplémentaires. En revanche, Sarkozy n’a pas osé réduire l’impôt de solidarité sur la fortune bien que l’envie l’en démangeât. Trop risqué politiquement. De fait, sa marge de manoeuvre était réduite : après le coup de gueule du 14juillet 2004 de Jacques Chirac - « Je décide, il exé­cute », Nicolas Sarkozy s’est retranché derrière cette formule
ironique : « Je ne suis que le directeur financier de l’entreprise. » En dépit de son très court séjour à l’Économie, Nicolas Sarkozy a imprimé sa marque de fabrique sur un sujet qu’il a
pris à bras-le-corps : La baisse des prix dans les grandes surfaces, seul moyen de préserver le commerce de proximité.

Il convoque pendant l’été 2004 les grands patrons de la distribution et de l’agroalimentaire, en les sommant de s’engager sur une réduction des prix de 2 % au bénéfice des
consommateurs. Son coeur penche nettement d’un côté de la balance : c’est Michel Édouard Leclerc, patron des centres du même nom, qui lui a soufflé l’idée et c’est Franck Riboud, patron de Danone, qui se voit menacé par Sarkozy, en pleine négo­ciation, de révéler publiquement ses taux de marge. En se focalisant sur le taux d’inflation, qui évolue pourtant sagement autour de 2 % depuis une quinzaine d’années, Nicolas Sarkozy fait fi des conséquences en termes d’emploi dans la filière agroalimentaire.
Quand les hypermarchés imposent leurs prix bas, cela se réper­cute en cascade chez leurs fournisseurs, de l’agriculteur de base aux industries de transformation, étranglés financièrement. En cela, le président de I’UMP ferait un digne candidat au poste de gouverneur de la Banque centrale européenne, obnubilée par l’inflation mais aussi très soucieuse du taux de chômage.

Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin l’a laissé un temps faire, puis a mis le holà lorsque Nicolas Sarkozy a voulu pas­ser à l’étape suivante, la remise à plat de la loi Galland qui organise les relations entre distributeurs et fournisseurs. Le chiraquien Christian Jacob, simple ministre délégué aux PME mais soutenu en haut lieu, s’est particulièrement chargé de tempérer ses ardeurs. Bilan final « de l’opération grandes surfaces » une baisse des prix de 1,6 %, avec relance de la consommation. « Autant dire que les consommateurs se montrent satisfait face à cette baisse imprévisible sans l’implication de Nicolas Sarkozy.

Une semaine plus tard, Le Monde annonce que le ministre de l’Économie est en train de réexaminer une procédure fiscale engagée contre Jean-Marie le Pen. Le Ministre doit aussitôt démentir à la télévision « Il n’y a eu aucune déro­gation, ni de près ni de loin, en faveur de M. Le Pen. » De fait, le leader d’extrême droite s’était contenté de frapper à la porte du locataire de Bercy, comme il l’avait fait auprès de ses pré­décesseurs et comme il ne manquera pas de le faire auprès de ses successeurs, afin d’alléger un redressement fiscal de 5 mil­lions de francs. Au passage, il lui tresse quelques lauriers : « Sans lui, la droite serait en coma dépassé. » Nicolas Sarkozy semble apprécier ce genre d’embrouilla­minis. A preuve, sa passion pour « l’intelligence économique », nouveau terme à la mode pour réhabiliter un bien vieux métier : L’espionnage industriel. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin décide, en janvier 2004, de nom­mer un « haut responsable à l’intelligence économique » dépen­dant directement de Matignon en la personne d’Alain Juillet, ancien numéro deux de la DGSE. Nicolas Sarkozy, sitôt ins­tallé à Bercy, désigne en octobre son propre « directeur de l’intelligence économique » en la personne de François Asselineau, ancien directeur de cabinet de Charles Pasqua au conseil géné­ral des Hauts-de-Seine, ancien candidat tibériste aux élections municipales de 2001. Et « directement rattaché » au ministre de l’Économie.

Avant de rendre ses galons de grand argentier, Nicolas Sarkozy a tenu à élever un peu le débat, en commandant un rapport à Michel Camdessus, ancien gouverneur de la Banque de France ancien directeur du FMI, un de ces technocrates internationaux prônant le libéralisme pour les autres. Ses recettes pour l’avenir : libéraliser, déréglementer. Sarkozy affirme que ce rapport sobre­ment intitulé Le Sursaut est son « livre de chevet » en vue de cam­pagnes futures. Il s’est montré plus explicite dans l’une de ses dernières interviews, entant que ministre de l’Économie, avant que la campagne référendaire sur la Constitution européenne ne dégénère « On ne peut pas être en Europe et continuer à avoir des taux d’impôts sur les sociétés aussi élevés. Savez-vous que notre impôt sur les bénéfices est encore à 33 %,alors que la moyenne européenne à l’Est est à 20 %. ? »

Pierre Raynaud est le fils d’un avocat niçois. Famille méde­ciniste, également proche de l’ancien maire d’Antibes, Pierre Merli, Pierre Raynaud a grandi sur la Côte où il assure « connaître tout le monde ». Sa profession de marchand de biens l’oblige d’ailleurs à connaître les décideurs locaux. « Je n’irais pas me lancer dans l’achat d’un terrain sur une ville où je ne connais personne », résume-t-il. Montre Cartier, chemise blanche, stylo Montblanc dans la poche, « fines lunettes métal­liques et portable » toujours à portée de main, Raynaud a le sens du contact. « Je suis quelqu’un de direct », prévient-il avec un chaleureux accent niçois.

La vie de cet homme d’affaires a basculé le 26avril 2005 à Orly. À sa descente d’avion, en provenance de Nice, les poli­ciers le cueillent juste avant qu’il ne saute dans un taxi. Le téléphone vissé à l’oreille, sa sacoche Hermès dans l’autre main, Raynaud est obligé de suivre les enquêteurs. Les hommes de la financière, qui ne disposaient pas de photo de leur « client », mais seulement de dizaines d’heures d’écoutes téléphoniques, étaient venus à trois voitures pour être certains de ne pas le rater. La juge Dominique de Talencé s’intéresse à Raynaud dans le cadre d’une enquête sur une société de sécurité, Magg, dont elle soupçonne le P-DG d’avoir commis une série d’abus de biens sociaux. Une panoplie presque ordinaire pour les juges financiers emplois fictifs d’hommes politiques, salaire de com­plaisance pour une petite amie, journalistes véreux et anciens policiers rendant des « services »...

Pierre Raynaud apporte à ce tableau une touche presque exotique la juge ne comprend pas dans quelles conditions il s’est associé avec le P-D-G de la société de sécurité pour ache­ter un palais à Venise, le palais Contarini, autrefois propriété de Vivendi. Une quinzaine de millions ont disparu de la caisse de la société avant que la mairie de Venise ne préempte l’im­meuble. Pierre Raynaud ne se l’explique pas vraiment non plus... Comme il n’explique pas vraiment ce dossier retrouve dans son cartable Hermès qui intrigue tant la juge de Talencé : le dossier Aerium. La seule chose que personne n’explique vraiment, c’est pour­quoi ces courriers et les traces de ces interventions se sont trou­vés dans la sacoche Hermès de Pierre Raynaud, précisément lors de son arrestation par des policiers de la brigade financière.

« Nicolas et moi, on se couche tôt. En général, on est au lit vers 22 heures, 22h30. Et le matin, c’est debout à 7heures. En fait, on essaie de ne pas trop sortir le soir. Lui pour pouvoir tra­vailler, et moi, pour voir mes enfants. Quelquefois nous invitons des amis au ministère. J’adore nos week-ends, quand Nicolas n’est pas trop occupé. On reste place Beauvau et on commande des petits farcis. Ou de la choucroute. Ou on se fait une énorme casserole de moules avec des frites. Nicolas et les enfants sont ravis. Dans la presse, Cécilia Sarkozy a chroniqué pendant des mois sa propre vie quotidienne dans les salons de la République. Brune élégante, les yeux légèrement bridés, la femme du premier flic de France a donné d’elle l’image d’une jeune femme moderne et mystérieuse. Â la fois mère au foyer idéale et femme de l’ombre. Mi-mère poule, mi-femme d’ac­tion. « Elle aurait pu jouer dans un James Bond, résume un proche du couple, c’est une main de fer dans un gant de velours. » L’image sonne juste.

Lors des interviews, Cécilia Sarkozy n’a jamais caché qu’elle appréciait d’habiter sur son lieu de travail. Elle n’était « pas rémunérée », ne figurait pas dans l’organigramme, mais elle avait un bureau à côté de celui de son mari. « Être ministre, c’est un travail à plein temps », remarquait-elle. Pour les enfants, « c’est plus une chance de nous avoir à portée de la main ».

Après Beauvau, son arrivée à Bercy n’était pas passée inaper­çue, tant elle avait à coeur de prendre en charge l’intendance du cabinet. Un journal « fouille merde » a révélé ainsi une recommanda­tion du secrétaire général du ministère « Le secrétaire géné­ral a indiqué que toute demande de Cécilia Sarkozy devait être honorée et qu’il ne soit jamais fait référence aux problèmes de coût ou de disponibilité de crédits . » La direc­tion de l’administration aurait reçu l’ordre de commander cinq télé­viseurs à écran plasma - 3 000 à 5 000 euros pièce - pour les chambres de l’appartement du ministre, un duplex de 275 mètres carrés, aux huitième et neuvième étages de Bercy. « Les deux appartements de 78 mètres carrés ont été affectés l’un à l’aî­née des filles de Cécilia, l’autre à l’employée de maison per­sonnelle du couple Sarkozy. Le dernier est réservé au repos des policiers qui veillent sur la famille. »Un lit de 2 mètres sur 2 a été tout spécialement acheté pour le couple ministériel.

Ne jetons pas la pierre. De Gaulle avait été, très exigent, sur la tenue de ses serviteurs. Le général avait fini par accepter que sa femme soit dans le champ de la caméra. Quelque part dans l’ombre en noir et blanc des postes de télévision, les Français pouvaient apercevoir la silhouette silencieuse d’Yvonne de Gaulle... Fin 1975, Valéry Giscard d’Estaing, cette fois-ci en couleurs, décida de lui don­ner la parole. Pour ces voeux aux Français de 1975, le Président chauve se tourna d’un quart de tour en direction de sa femme : « Je crois qu’Anne-Aymone veut aussi vous adresser ses voeux. »La « première dame de France », selon la formule consacrée, a dû affronter la caméra en face et se plier à l’exercice, bre­douillant ses « voeux aux Français ». Danièle Mitterrand s’est ensuite occupée d’humanitaire. On a su bien plus tard que la femme du président était seule à la maison quand son illustre mari partageait en secret sa vie avec une autre compagne, qui lui avait donné une fille. « Bichette », Bernadette Chirac, a fait une sorte de trajectoire inverse.

Simple potiche spectatrice des mille aventures du Maire de Paris, elle a fini par se rendre nécessaire, voire indispensable à son époux président. Un tour de force. Pas étonnant que son livre, publié avant la présidentielle de 2002, avec ses confidences sur les « incartades » sentimentales de son époux, ait déchiré les plafonds des ventes. Les Français ont adoré la franchise de « Bichette », et admiré sa sainte patience. Les « premières dames » ont quitté l’ombre depuis long­temps... Anne-Aymone, Danièle, Bernadette et leurs oeuvres de charité ont noirci des milliers de pages de la presse people. Rien de très neuf sous le soleil, à voir arriver Nicolas au bras de Cécilia. Ces deux-là, malgré les discours vantant leur « inven­tion du couple » en politique, n’ont pas initié le concept. Pourtant, avec eux, quelque chose a changé. Le couple Sarkozy a renouvelé le genre. Que font Cécilia et Nicolas ensemble place Beauvau d’abord, à Bercy ensuite ? Pourquoi s’appellent-ils sans cesse ? « Deux à trois fois par heure. » Pourquoi Cécilia est-elle toujours là, à portée de regard ? Pourquoi cette omni­présence ? Pourquoi leur relation semble-t-elle si fusionnelle, au point parfois d’agacer un peu les conseillers officiels. C’est simple parce « qu’ils s’aiment ». Ça change tout.

Non seulement ils s’affichent ensemble, ils travaillent ensemble, inséparables, mais ils offrent aux Français le spec­tacle rassurant d’un couple uni, d’un foyer modèle, avec le petit Louis, leur enfant, toujours là lui aussi. Bien sûr, Nicolas a eu deux enfants d’un premier mariage. Deux garçons. Cécilia a eu deux filles avec l’ancien présentateur de télévision Jacques Martin. Avant eux, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac, pour lesquels un divorce était impensable, se trouvaient dans l’obligation d’afficher leur couple. Mais tous les Français savent maintenant que ces couples-là n’étaient au mieux que de façade, comme de vieilles amitiés recousues... La modernité du couple Sarkozy, en cette année 2002, est aux antipodes . « Notre manière de vivre a créé un précédent, assure Cécilia. On a toujours vu des épouses d’hommes politiques mais jamais aucune n’a travaillé avec son mari en s’impliquant comme je m’implique avec le mien. Nous n’avons pas deux itinéraires parallèles c’est en cela que nous sommes un couple avant-gardiste. »

Cécilia Sarkozy, « la femme de l’intérieur ». On y voit le couple au travail, dans un avion, affairé à la lecture des journaux. On y voit le couple marchant côte à côte dans un couloir du minis­tère. Puis à vélo. Et aussi sur la plage, tous les deux accroupis de chaque côté d’un bambin à casquette. « La politique est tel­lement difficile, violente, qu’à deux c’est mieux », explique Cécilia à l’hebdomadaire. « Nicolas est fondamentalement quel­qu’un d’humain, d’accessible, ferme sur ses valeurs et ouvert. C’est pour cela que je l’aime, que l’on vit ensemble, que l’on travaille ensemble. » Encore l’amour aux premières loges de la presse people.

Dans VSD, Madame Sarkozy assure qu’elle n’est qu’un « conseiller technique comme les autres », qui « s’abstient d’in­terférer dans les dossiers. » La vie politique est l’une des plus violentes. Et le fait d’avoir quelqu’un d’inconditionnel à vos côtés, qui vous aime, et qui n’attend rien d’autre en retour que de l’amour, c’est peut-être rassurant, analyse-t-elle. C’est vrai que les nuits à l’Assemblée sont rudes et fatigantes, et savoir que je suis dans la travée, c’est un bout de la maison, de la famille qui est là. » De la présence de sa femme « tout au long de ses com­bats politiques, Nicolas Sarkozy en parlait déjà dans Libre en 2001. « Ses conseils et ses avis me sont d’autant plus indispen­sables qu’elle prend le soin de me les prodiguer à froid, expli­quait-il. Elle attend toujours que les passions soient retombées. Elle sait parler à bon escient, mais aussi, avec douceur et fermeté.

« La vie politique ne devrait pas tout autoriser. On devrait aussi, de temps en temps, respecter un certain nombre de valeurs. Mais je sais qu’en disant cela je n’ai aucune chance d’être entendu par ceux qui n’ont aucune valeur. » Le message est clair. En deux phrases, le Ministre de l’Intérieur, a installé la frontière de la vie privée. « Respectez ma famille », demande-t-il. Ce soir-là, Nicolas Sarkozy menace aussi ceux qui franchiront la fron­tière. Le message s’adresse aux journaux qui seraient tentés de ne pas appliquer la consigne. Le lendemain, la plupart des quotidiens parisiens sont à lire en creux. Le Figaro rend compte du meeting de la veille au soir. Le journal évoque des « rumeurs de difficultés conjugales ». Le Parisien évoque aussi « la rumeur ». Libération fait la même chose. Le Monde de l’après-midi surfe lui aussi sur la vague « rumeur » avec prudence. « Cette annulation d’une prestation télévisée, à une des tranches horaires les plus regardés de la chaîne privée, est à l’origine de la rumeur malveillantes et cruelles, de soit disantes « difficultés conju­gales » entre Nicolas Sarkozy et son épouse Cécilia. La rapidité avec laquelle cette information s’est propagée durant le week-end, dans les rédactions et les partis politiques de tous bords, a surpris l’entourage de M. Sarkozy.

Le 26 Mai 2005, à trois jours du référendum sur la Constitution européenne, Sarkozy est sur un plateau de télévi­sion. Le Ministre semble fatigué, suite à la campagne électorale qui vient de précéder les élections du 29 Mai. Le président de I’UMP a l’énergie de se battre « contre les rumeurs les plus folles ». « La vérité est très simple. Comme des millions de familles, nous avons connu des difficultés. Ces difficultés, nous sommes en train de les surmonter. » « Cécilia,je lui dois énormément, elle compte beaucoup pour moi. Chacun le sait. Je crois que la réci­proque est vraie. « Il est normal en tant qu’homme public que je réponde aux questions. Mais est-ce que vous ne croyez pas que parfois cela va un peu loin, et que ma famille mérite aussi d’être respectée ? »

Quelle aurait été la suite si le oui l’avait emporté et si le gou­vernement Raffarin avait été reconduit ? Mais trois jours après cette querelle familiale, Nicolas Sarkozy revient au gouvernement, à l’Intérieur.

« Nicolas est comme Pompidou au moment de l’affaire Markovic, analyse Pierre Charron. Il a dans sa poche la liste des noms de ceux qui se sont mal comportés. » Bien sûr, la médiatisation des « problèmes » conjugaux de Nicolas Sarkozy est loin d’être comparable aux rumeurs nauséabondes visant Claude Pompidou... en marge du meurtre de Stephan Markovic, l’an­cien garde du corps d’Alain Delon. Déboulant place Beauvau, une demi-heure avant l’annonce officielle de la composition du gouvernement, sans même orga­niser une passation de pouvoir avec son prédécesseur au télé­phone », (dit-on), Sarkozy a une idée entête : traquer le complot.

On le devine assez bien, en regardant les images de son retour dans les lieux. Le nouveau ministre, traits tirés, avance à grandes enjambées. A sa gauche, Brice Hortefeux, nommé ministre délégué aux Collectivités territoriales À sa droite, Christian Estrosi, ministre délégué à l’Aménagement du territoire. Ils marchent du même pas. Suivis par une quin­zaine de collaborateurs. La politique reprend ses droits, balayant par là même une semaine de folles rumeurs. Le 1er juin, le nouveau ministre de l’Intérieur va s’adresser discrètement à ses amis députés. La scène se passe à l’Assemblée, lors du petit déjeu­ner qu’organise régulièrement Édouard Balladur. Sarkozy explique que son retour à l’Intérieur lui permet de reprendre « le contrôle » des services de renseignements, condition sine qua non de son accession à l’Élysée. Le Monde, dans un petit article, cite un participant « Il nous a dit que son retour à l’Intérieur lui permettait de reprendre la DST et d’éviter les coups tordus montés contre lui. » Au siège de l’UMP, la même journée, Sarkozy va plus loin : il évoque « des officines qui, depuis six mois, « ont pris sa famille pour cible ».

Le surlendemain soir, vendredi 3juin, Claude Guéant, son bras droit à l’Intérieur, demande au préfet de police de Paris, son ancien rival Pierre Mutz, de rester quelques minutes à la fin d’une réunion. Claude Guéant donne à Pierre Mutz quarante-huit heures pour obtenir le départ de Gérard Dubois, conseiller à la préfecture de police de Paris depuis douze ans, en charge de la communication du préfet. Pierre Mutz s’exécute dès son retour à la préfecture en signifiant son congé à l’intéressé. L’inamovible Gérard Dubois tombe à la renverse. Ancien sous-préfet de l’Oise sous les ordres de Philippe Massoni, actuel conseiller sécurité de Chirac à l’Élysée, Gérard Dubois est un homme de l’ombre qui a survécu à trois préfets de police de Paris, et une foule de gouvernements. Pourquoi cette longévité ? D’abord l’homme est efficace auprès des médias Il sait répondre aux questions des journalistes, connaît parfaitement tous les rouages de l’immense préfecture de police de Paris, avec ses mil­liers de fonctionnaires et ses myriades de services. Au passage, Gérard Dubois sait aussi rendre quelques services. Le conseiller en communication n’hésite pas non plus à « aller aux nouvelles » quand il s’agit d’obtenir des informations sur certaines enquêtes. En clair, à la place qu’il occupe, Gérard Dubois est un des hommes les mieux informés de Paris.

Ce samedi 4 juin, le monde de Gérard Dubois s’écroule. Le sous-préfet est abattu. Il sait aussi qu’aucun de ses mentors, « ni Massoni à l’Élysée ni personne à Matignon », ne bougera le petit doigt pour s’opposer à son exécution. Alors il va tenter le tout pour le tout. Ce soir-là, Gérard Dubois accompagné de son épouse, qui déteste le foot, décide d’assister à un match au stade de France. Sarkozy ne rate aucun match. Les deux hommes sont placés à quelques mètres l’un de l’autre dans la tribune officielle. Gérard Dubois passe la première mi-temps assez peu concentré sur le match. Il réfléchit sans cesse à la façon dont il va aborder le ministre. À la mi-temps, les VIP ont droit à une collation, dans un salon à l’abri de la foule. Gérard Dubois se lance et fonce vers Sarkozy. « Pourquoi me virez-vous ? », interroge assez brutalement le sous-préfet. Sarkozy fronce les sourcils. « On ne parle pas comme cela à un ministre d’État ». « Je verrai avec Guéant »... La tentative de la dernière chance de Gérard Dubois vient d’échouer. Il le sait maintenant. Sa carrière à la préfecture est terminée. Le lundi, I’AFP annonce, pour enfoncer le clou, que « Gérard Dubois quitte ses fonctions ». À la lecture de cette exécution publique, Gérard Dubois ne cache plus sa colère. Il raille la façon dont il a été mis à la retraite. Chirac et Villepin laisseront faire. Des mises à la retraite il y en a des centaines chaque jour en France et ailleurs, et rare sont ceux qui perçoivent des sommes aussi importantes que M Gérard Dubois.

Le directeur de cabinet, ce jour-là, dément toute idée de « chasse aux sorcières ». « Il n’y a pas de liste noire », assure-t-il. « Pour l’instant, il n’y a que le départ de M. Dubois. Cette décision, ajoute Claude Guéant marquant une pause, M. Dubois devrait la comprendre mieux que personne... Il ne s’est pas bien comporté en plusieurs occa­sions. Je n’en dis pas plus. »

Le jour même, la préfecture a trouvé un remplaçant à l’in­amovible Gérard Dubois. Le sous-préfet, autrefois si entouré « d’amis » de tous bords, est désormais bien seul. Ses « vieux amis » dans la presse ne lèveront pas le petit doigt. Gérard Duboïs, après avoir refusé une invitation sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, ira se reposer à la campagne, avec sa femme, pour ruminer son amertume. Il prendra aussi un avocat, Me Jean-Marc Fedida, l’avocat de Didier Schuller, pour exa­miner les possibilités de recours juridique. La crise passée, les proches de Nicolas Sarkozy haussent les épaules « En virant Dubois, on a fait passer le message à ses mentors. »

« Et toi, ça se passe comment dans ton journal ? » Nicolas Sarkozy n’oublie jamais de prendre des nouvelles du journa­liste qui l’accompagne lors de ses déplacements en province et à l’étranger. Le président de L’UMP suit avec presque autant d’attention la vie des médias et en particulier celle des ser­vices politiques, que celle des partis politiques. « Je sais tout ce qui se passe dans vos rédactions », lance-t-il ainsi aux reporters qui le suivent lors d’un déplacement de trois jours dans le Nord-Pas-de-Calais en janvier 2005. Rassemblée autour de lui, la petite cohorte de journalistes est un peu sur­prise par la phrase de l’ancien ministre. A l’entendre, Nicolas Sarkozy semble presque plus au courant que les intéressés eux-mêmes des changements de poste et autres transferts qui s’opè­rent dans les journaux et les télévisions. En matière de médias, Nicolas Sarkozy ne néglige aucun détail. Il connaît tout le monde, du patron de rédaction aux sans-grade du reportage qu’il tutoie et appelle souvent par leur prénom. Dans les deux cas, il ne s’embarrasse pas d’intermédiaire pour maintenir le contact. Le numéro deux du gouvernement décroche lui-même son téléphone. Et le reporter débutant d’entendre un jour Nicolas Sarkozy au téléphone prononcer quelques phrases du genre « J’aime beaucoup ce que vous faites. » Ou encore : « Ce petit déplacement en province, hier soir, était vraiment sympathique. J’espère que nous recommencerons. »

L’ancien maire de Neuilly a placé les journalistes au centre de sa stratégie de conquête du pouvoir. Depuis ses débuts en politique, son activisme passe par une politique de communication qui vise d’abord à séduire les journalistes. Plus encore que la presse au sens général du terme. Car Sarkozy privilé­gie d’abord le relationnel direct, d’où un tutoiement quasi sys­tématique.

Pour cet homme politique, la séduction des médias est donc l’alpha et l’oméga. Et il faut bien reconnaître que ça semble marcher. Si cette histoire d’amour avec la presse a connu des hauts et des bas en vingt ans de vie politique, les trois dernières années ont tourné à une fascination pour le Ministre d’Etat. A cinquante ans, l’homme de Neuilly compte déjà plus d’une demi-douzaine de biographes. Radios, télévisions,jour­naux ont fait depuis 2002 de Nicolas Sarkozy le héros presque quotidien d’un feuilleton politique. En fait, cette relation sans précédent entre un homme poli­tique de son envergure et les représentants de la presse repose sur une fascination mutuelle. Bien sûr, le « Présidentiable »Sarkozy a besoin de s’attirer les bonnes grâces des médias. Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac ont eux aussi, en leur temps, fait beaucoup de « réseau » dans la presse pour accomplir leur destin. Avocat de profession, l’ancien ministre de l’Economie a longtemps hésité avant d’opter pour la politique. Après un parcours étudiant honorable, ce touche-à-tout songe d’abord au journalisme. Elevé dans la culture télé, le jeune Neuilléen est fasciné par ce métier public qui valorise les individualités. Au fond, il se voit en présentateur du journal de 20 heures ou d’une grande émission de début de soirée. Cette idée de faire du journalisme ne l’abandonnera jamais vraiment.

Voici ce qu’il dit de Dominique de Villepin en 1995 : « Quand je pense que vous avez choisi un diplomate comme premier col­laborateur à l’Élysée. Je crois bien que c’est votre première erreur (...).Faites attention car l’on me dit qu’il est par nature agité, ce Villepin. Cela ne m’étonne qu’à moitié puisqu’il a été collaborateur de Juppé », écrit un François Mitterrand ima­ginaire à Jacques Chirac.

D’Alain Juppé « Vous aurez rapidement des problèmes avec Juppé. Il est intelligent celui-là, mais sa rigidité dogmatique m’a souvent frappé. Je m’y connais. Je m’en souviens avec Fabius. Juppé, c’est le palais des glaces et des miroirs du Jardin d’Acclimatation à lui tout seul (...).Pour l’instant, il est ivre de pouvoir et de puissance. Il pense (le naïf) que tout est possible et que rien ne lui résistera. Premier ministre, Bordeaux, demain le RPR... Je vous le dis c’est Fabius en pire », poursuit un pseudo François Mitterrand.

De François Fillon : « Ton ami Filon n’a jamais eu la moindre idée sur le plus petit sujet. »

De Michel Barnier « Barnier passe au travers des minis­tères dont il a la responsabilité comme l’homme invisible les murs. C’est à son départ qu’on se rend compte de son arrivée. »

De Philippe Douste-Blazy : « Nous sommes moyennement intelligents mais question physique, pardon, qu’est-ce qu’on assure. Décidément, ton courage m’épate », écrit un Patrick Bruel imaginaire à Philippe Douste-Blazy. Perfide, il glisse cet autoportrait « Si étonnant que cela puisse paraître, je n’ai jamais cessé d’être chiraquien. Je l’ai été en suivant scrupuleusement votre exemple. Car enfin, il y a quelque injustice à me reprocher de vous avoir trahi. Vous étiez bien membre de la famille gaulliste quand vous avez trahi Jacques Chaban-Delmas pour Valéry Giscard d’Estaing. Et quand il a fallu trahir Giscard, avez-vous hésité à le faire alors qu’il avait fait de vous son Premier ministre ? »

Les anecdotes et les petites phrases sont deux des registres qu’affectionne le président de l’UMP lorsqu’il voyage ou déjeune avec les journalistes. « Un journaliste qui me critique, c’est un journaliste qui ne me connaît pas », a-t-il l’habitude de dire. « C’est le bon client. Avec lui, on n’est jamais déçu. L’article du lendemain est vite trouvé », résume un journaliste politique qui suit Sarkozy depuis de nombreuses années. Sarkozy est même l’antithèse d’un Philippe Seguin qui refusait souvent de converser avec les journalistes lors des voyages en avion, se contentant de jouer au rami avec eux. Il est vrai que Sarkozy est l’un des rares politiques à parler librement avec lui, pas de propos off.

Les journalistes sont aux anges. En fait, tout est cal­culé. Sarkozy se sert de ces discussions avec des petits groupes de journalistes pour alimenter la tension avec l’Élysée. En témoigne la campagne du référendum. A un mois d’une consul­tation qui s’annonce capitale pour Jacques Chirac et alors que le non fait la course en tête dans les sondages, le patron de l’UMP entame une tournée des écoles et des universités à Nantes. Quatre journalistes l’accompagnent. À l’aller, Sarkozy se lâche et compare la situation du printemps 2005 à celle de 1969. C’est-à-dire ce référendum perdu qui poussa le géné­ral de Gaulle à démissionner après le vote négatif des Français. Tranquillement, l’ancien ministre de l’Économie vient de lan­cer le thème de la démission de Jacques Chirac. Le lendemain, l’Élysée et les chiraquiens s’étranglent. Jean-Pierre Raffarin et plusieurs de ses ministres accusent Sarkozy de jouer contre son camp. La polémique fait rage. Sarkozy, lui, boit du petit-lait. Il ne démentira rien. Et pourtant ces propos ont été tenus off. Dans l’avion. Pas à la tribune d’un meeting.

Les « rigolades » sont rares en politique. Le plus spectaculaire reste à ce jour son amusement face à l’admiration, qu’à Jacques Chirac pour le sumo, ce sport japonais qu’adore le président de la République. En déplacement en Chine, Nicolas Sarkozy profite d’un dîner dans un res­taurant de Hongkong pour dire tout le bien qu’il pense de la culture japonaise et en particulier du sumo « Comment peut-on être fasciné par ce type de combats ? » demande-t-il en riant à ses hôtes parmi lesquels figurent cinq journalistes comme le rap­portera Paris-Match.

Depuis ce voyage en Chine, Sarkozy se montre vigilant et se met au off. Son épouse et son conseiller presse Franck Louvrier le conseillent. Le jour de la condamnation d’Alain Juppé, Nicolas Sarkozy se trouvait en Corse. Ce jour-là, il a voyagé seul dans son avion. Un second appareil a transporté les nombreux journalistes venus l’ac­compagner. Ainsi, aucun commentaire n’a pu être recueilli.

On se souvient que Lionel Jospin a payé très cher sa franchise pen­dant la campagne présidentielle. Revenant d’un déplacement à la Réunion, le candidat à la présidentielle avait ironisé sur un Jacques Chirac « usé, vieilli, fatigué ». Rapportée le lendemain dans la presse, cette petite phrase avait fini par se retourner contre son auteur.

Les journalistes suivent-ils trop Nicolas Sarkozy ? Y a-t-il une couverture exagérée des activités du président de l’UMP, sûrement, les journalistes vendent du sensationnel, pas des allusions à ceux qui aident les pauvres. Mais cette fois, elle ne se pose pas uni­quement dans le petit monde médiatique. Les dirigeants socia­listes prennent, à leur tour, le sujet très au sérieux et n’hésitent plus à confier leur exaspération. François Hollande s’inquiète ouvertement de ce « surdimensionnement ». Les responsables socialistes n’hésitent plus à mettre en évidence les liens très forts qui unissent certains patrons de télévision et de groupes de presse au président de l’UMP Martin Bouygues, proprié­taire de TFI, est le parrain du fils cadet de Sarkozy ;Arnaud Lagardère, propriétaire du groupe du même nom, possède entre autres Europe1 et Paris-Match ; Serge Dassault, nouveau magnat de la presse (Le Figaro et L’Express), entretient les meilleures relations du monde avec le ministre de l’Intérieur. Sans compter le banquier Édouard de Rothschild qui vient de devenir l’actionnaire de référence de Libération. Tout est bon pour critiquer le Ministre de l’Intérieur ; Par le passé, pas un mot sur la vie privée de François Mitterrand, ni pour ses amitiés avec des hommes qui ont servi sous le « Régime de Vichy » dont un certain Bousquet qui organisa la rafle du Vélodrome d’Hivers. Durant cette nuit de cauchemar, des milliers de Juifs, Enfant, Femmes et Hommes furent déportés dans des camps d’exterminations. Deux poids, deux mesures.....

Le président du conseil général des Hauts-de-Seine met éga­lement un point d’honneur à soigner deux autres médias Le Monde, auquel il accorde souvent des interviews, et l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné qu’il « nourrit » chaque semaine en échos livrés par quelques correspondants de sa garde rapprochée. Résultat la page 2 du Canard regorge de coups bas dirigés contre le clan Chirac. Des méthodes qui rappellent celles qui furent utilisées par un certain Chirac dans les années 70 pour flinguer Giscard.

Mais soigner les dirigeants les plus en vue du monde audio-visuel et médiatique ne lui suffit pas. Comme d’autres avant lui, il remet les décorations, invite à sa table les représentants du quatrième pouvoir. Il sait aussi se montrer très ouvert avec les sans-grade qu’il réunit une ou deux fois par an au cours de grandes conférences de presse. Un rite de la V° République très utilisé par le général de Gaulle ou François Mitterrand mais que Jacques Chirac a totalement abandonné sur les conseils de sa fille Claude. L’exercice serait trop risqué pour son père qu’elle juge trop gaffeur. Sarkozy, lui, adore. Il distribue les bons et les mauvais points. Joue avec les journalistes qui se pressent dans réunions de communication. Il faut dire que Sarkozy n’a pas son pareil pour faire l’événement et transformer l’exercice en show. Show que la chaîne tout info du groupe TFI, LCI, diffuse en direct sur son antenne. On peut l’admettre s’agissant des décla­rations du ministre de l’Intérieur ou de celui de l’Économie.

Les médias sont-ils déjà tous pour le Ministre à deux ans de la prochaine élection présidentielle ? Ce jugement est peut-être excessif. En tout cas, il agace. C’est ce que révèle la réplique de Patrick Poivre d’Arvor lors du lancement de son nouveau ren­dez-vous politique, « Face à la Une », avec l’inévitable Nicolas Sarkozy en novembre 2004 « Nicolas Sarkozy n’est pas la per­sonnalité politique la plus invitée par TFI. Il arrive en seconde position juste derrière le socialiste François Hollande. » Il n’em­pêche, lorsqu’une chaîne de télévision ou un magazine veut inaugurer une nouvelle émission ou une nouvelle formule, l’in­vité s’appelle neuf fois sur dix... Nicolas Sarkozy, et pourtant il ne demande rien, c’est la presse qui vient à lui.

Fn fait, la principale raison est d’abord économique le sujet Sarkozy fait vendre. L’audience est au rendez-vous chez Marc-Olivier Fogiel (sur France 3) où il est passé trois fois en trois ans, chez Michel Drucker (France 2) deux fois en trois ans aussi, dans l’émission « Cent minutes pour convaincre » (France 2) trois fois en trois ans également Partout, il bat des records d’audience. Cinq millions huit cent mille téléspectateurs lors de son premier passage en 2002 à « Cent minutes pour convaincre ». Six millions l’année suivante dans la même émis­sion. Seul le troisième passage se solde par une audience moyenne trois millions huit cent mille téléspectateurs. Ce qui reste nettement mieux que Dominique de Villepin, par exemple, qui avait réuni moins de deux millions de personnes. Il faut dire que Galouseau est plutôt pénible à entendre. Le peuple Dominique ne le connaît pas, alors..........

Le 7février 2005, Nïcolas Sarkozy permet à Marc-Olivier-Fogiel de réaliser une de ses meilleures performances en termes de parts de marché 17,8 % alors que ce talk-show dominical de France 3 ne franchit que très rarement les 15 %. On comprend dans ces conditions que les médias lui déroulent le tapis rouge. Sarkozy et la présidentielle de 2007, Sarkozy et la police, Sarkozy et les religions, Sarkozy et les fonctionnaires, etc. Sarkozy jusqu’à l’overdose « Le danger, c’est que nous courons après l’actualité qu’il produit », admet le responsable d’un hebdo­madaire. Le sujet est d’ailleurs, souvent devenu source de conflits dans les rédactions qui en feraient trop. Et cela a peu de chances de changer d’ici à 2007. « Nicolas n’en fait pas trop. De toute façon, il n’a pas le choix. Il ne peut plus changer de stratégie vis-à-vis de Jacques Chirac. Sa campagne présidentielle de 2007 a commencé. Il ne peut plus reculer », prévient son ami Patrick Devedjian.

Véritable « machine à communiquer », Nicolas Sarkozy a lui-même théorisé son mode de fonctionnement « La com­munication passe avant l’action. » Cette phrase, il la prononce en 2002 peu après son arrivée au ministère de l’Intérieur. Le soir de sa nomination, il part faire une tournée d’inspection en Seine-Saint-Denis et sur les boulevards extérieurs de Paris. Une première de communication à laquelle est conviée une équipe de télévi­sion, un journaliste radio et un reporter du Parisien. Le premier flic de France donne le tempo. La presse aura porte ouverte. Mieux les préfets et hauts fonctionnaires sont invités à com­muniquer. Du jamais vu. Mais qu’on ne s’y trompe pas, tout ça se fait sous le contrôle du bras droit du ministre Claude Guéant, préfet et haut fonctionnaire entièrement dévoué à son patron. Un homme discret, efficace, décrit par ses amis comme le « meilleur préfet de France ».Tout naturellement, ce grand com­mis de l’État retrouve sa place de directeur de cabinet du pre­mier flic de France quand Nicolas Sarkozy accepte de revenir place Beauvau après l’échec du référendum au début de mois de juin dernier.

Pour faire passer ses réformes en matière de sécurité publique, Nicolas Sarkozy va donc abondamment parler. Il va surtout repérer les « sujets vendeurs » qui vont lui permettre de communiquer à son avantage la double peine, la fermeture du centre d’accueil des immigrés clandestins de Sangatte, l’ar­restation d’Yvan Colonna. L’explication des annonces va être le maître mot de la « méthode Sarkozy ». Il n’hésite pas à recourir à des images spectaculaires peur mieux marquer les esprits.

C’est le cas quand il annonce dans une interview au Monde qu’il va s’attaquer au système mafieux corse, n’hésitant pas à comparer l’un de ses chefs à AI Capone. Et il aimerait bien qu’on le voie dans le rôle d’Eliot Ness. A Beauvau, son activité par­vient à des niveaux jamais atteints. Son équipe de communi­cation organise « un événement par jour » selon leur propre expression. Le numéro deux du gouvernement est très vite consacré par la presse « numéro un bis ». On l’appelle le vice-Premier ministre. La machine à communiquer récolte les premiers résultats à la fin de l’année 2002, les baromètres de popularité le propulsent à la première place des hommes poli­tiques de droite. Certes, il reste derrière Bernard Kouchner, Jack Lang ou Bertrand Delanoë. Mais il devance Jacques Chirac et laisse derrière lui tous les autres ministres.

Fin 2002, son ami de trente ans le député européen Brice Hortefeux, son homme de presse Franck Leuvrier et son conseiller parlementaire Frédéric Lefèvre jubi­lent. Ce quatuor constitue le noyau dur de l’équipe de com­munication de Sarkozy. Un vrai commando qui s’est constitué en 1999 juste après la claque des élections européennes qui vit la liste menée par le secrétaire général du RPR se faire battre par la liste PS, mais aussi celle de Charles Pasqua. Depuis, cette équipe de fidèles a tout connu la traversée du désert, le retour par la petite porte pendant la présidentielle, puis l’arrivée au gouvernement. Chaque jour, cette équipe « débride ». Au domi­cile du patron, au bureau, au téléphone ou même en vacances Chacun a épluché la presse, disséqué les articles, évalué leur impact, échafaudé la riposte, imaginé la suite.

Mais Nicolas Sarkozy a aussi d’autres relais pour le conseiller dans sa communication. Il entretient depuis longtemps des rela­tions avec le publicitaire Thieny Saussez qu’il a fait élire au conseil régional d’île-de-France. Il écoute aussi l’influent conseiller de Paris, Pierre Charron, l’homme des missions de l’ombre. Sarkozy connaît aussi le mitterrandiste Jacques Séguéla. Et il a fait appel pour son congrès d’intronisation à l’UMP en 2004, au Bourget, à l’homme de Publicis, Christophe Lambert. Inspiré de la conven­tion du candidat démocrate à la présidentielle américaine John Kerry. Ce show fut une vraie réussite, un triomphe même. À la veille du congrès,. À l’époque, un ancien collaborateur d’Alain Juppé, expert-comp­table de formation, publie un communiqué et promet que « le congrès du Bourget ne coûtera pas plus cher que le congrès orga­nisé à l’automne 2002 ». Éric Woerth annonce une « transparence totale » des comptes. Quelques semaines après le congrés du Bourget, un communiqué laconique indique que le coût défi­nitif n’a pas dépassé les 3 millions d’euros...

Les images ont eu un grand impact. Le président de I’UMP a également recours à deux jeunes communicants qu’il fréquente à Neuilly depuis le milieu des années 80 Frank Tapiro et Jérôme Doncieux. Ces deux fans réalisent pour leur ami, une note qui récapitule ce qui a marché, ce qui ne va pas et ce qui présente un risque pour son image. En août dernier, œ sont eux qui avaient fait imprimer lors de l’université d’été de L’UMP des tee-shirts « Higt Energy avec Sarkozy ». Leur prochaine idée lancer un nouveau slogan, « Sarkozy 2007 ». Ils ont déjà imaginé les dessins de leur chef de guerre défiant « un Chirac en fin de carrière ».

En matière de communication, Nicolas Sarkozy est un grand consommateur de sondages Pas une émission de télévision sans qu’il ne commande un sondage pour mesurer sa performance. Cela lui permet aussi de se rassurer. Ce fut le cas après son pas­sage chahuté dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel. Après son troisième passage dans « Cent minutes pour convaincre » sur France 2, Sarkozy avait commandé un sondage pour mesurer l’impact de sa quasi-déclaration de candidature à la présiden­tielle de 2007, y compris au cas où Jacques Chïrac se représen­terait. Le résultat fut à la hauteur des attentes de Nicolas Sarkozy. Selon cette étude non publiée et réalisée par l’institut ipsos, 74 % des sympathisants UMP approuvent le choix de Nicolas Sarkozy de se présenter en 2007 même si Jacques Chirac se représente. Seulement 21 % désapprouvent cette option. Payé par l’UMP, ce sondage est une aubaine pour son président. A peine nommé numéro deux dans le gouvernement Villepin, il fait réaliser une batterie de sondages qui tous, sont extrêmement positif. Le Peupler de France aime ce Ministre qui fait ce qu’il dit. Mais aussi pour mesurer l’im­pact de la nomination de son rival à Matignon. « J’ai plusieurs sondages qui montrent que pour les Français Villepin, c’est Chirac. Les Français sont lucides. Ils ont tout compris assène-t-il en marge du premier conseil de l’UMP après la formation du gouvernement Villepin. Si les sondages le disent...

Quelques jours après l’échec de l’émission sur TFI de Jacques Chirac pendant la campagne référendaire, le président de l’UMP lâchait « Je ne dis pas que c’est gagné. Peut-être Chirac sera-t-il candidat ? Il peut aussi m’arriver quelque chose. Mais per­sonne ne m’empêchera d’aller jusqu’au bout. »Avant l’été, lors du conseil national du parti qui s’est déroulé dans un grand hôtel parisien, il est allé encore plus loin. Évoque-t-on devant lui une possible candidature de Jacques Chirac en 2007 ? Sa réponse fuse illico « Osons ! Osons ! »

D’efficaces relais dans la presse lui ont permis - à quelques exceptions près - d’éviter les critiques. Mais quand Nicolas Sarkozy retrouve son bureau de ministre de l’intérieur au lendemain du référendum, son épouse n’y a plus de bureau. L’entourage laisse entendre que son épouse ne veut plus avoir de vie publique. Leur couple a trop souffert de l’omniprésence des journalistes à leurs côtés. Tout citoyen a droit au respect de sa vie privée. Que plus rien ne serait comme avant. Le candidat à la présidentielle ne peut pas se per­mettre de fournir des armes à ses adversaires.

Le 12 février 1994, Nicolas Sarkozy dédicace son livre Georges Mandel, « le moine de la politique » à Deauville. Au moment de repartir à Paris, il s’aperçoit qu’on lui a volé sa voiture de fonction . À peu près au même moment, le bâtonnier Bertrand Favreau va acheter le premier ouvrage de Nicolas Sarkozy dans une librairie de Bordeaux.

Dès la sortie du Sarkozy chez Grasset,Bertrand Favreau a été prévenu par un journaliste de Radio France Gironde d’éton­nantes similitudes avec son propre Mandel. En feuilletant le livre du ministre du Budget, l’avocat constate que son travail est mentionné dans l’introduction comme « un remarquable mémoire soutenu à la faculté de Bordeaux », puis qu’il est cité çà et là. Mais il retrouve le plan, le rythme et l’esprit du travail de Nicolas Sarkozy.

Bien sûr, la sortie du livre de Nicolas Sarkozy s’accompagne déjà d’un plan médias assez efficace. Le ministre du Budget et porte-parole du gouvernement est aussitôt l’invité de Patrick Poivre d’Arvor sur le plateau « d’ Ex Libris. »

La presse écrite accueille elle aussi avec bienveillance le livre de Sarkozy. Pour Le Monde, qui n’attendait pas d’un homme politique des informations inédites sur Georges Mandel, mais plutôt un point de vue personnel, voire un éclairage instructif sur son auteur, « l’étude » de Nicolas Sarkozy « ne déçoit pas ».

D’autant que « ce portrait s’appuie sur un scrupuleux dépouille­ment des témoignages existants ». Globe Hebdo évoque une remarquable biographie ». « Il faut reconnaître que la III° République a permis l’épanouissement de fortes person­nalités, explique Nicolas Sarkozy à Globe. Le monde politique d’aujourd’hui, hélas !, manque d’hommes de sa carrure, de son tempérament, de sa trempe. » « Un homme politique en raconte un autre en soulevant les cartes : c’est passionnant, mais sans complaisance » commente, sans surprise, Paris-Match qui accom­pagne son éloge d’un entretien avec le ministre. On y apprend que la IIIe République est une des période de l’histoire de France qu’il « préfère » : « Il y a une génération qui, de 1870 à 1940, aura connu ou effleuré trois guerres. D’où l’éclat de la politique.

Et sa violence. » Pourquoi avoir choisi Georges Mandel ? inter­roge le magazine. « Pour corriger une injustice, répond le ministre. Songez qu’on a plus de huit mille ouvrages sur Napoléon 1 er Dictateur des Français, plus de deux mille cinq cents sur Napoléon III et à peine cinq sur Mandel. » Sa vie fait honneur à la France, ajoute-t-il. Elle est aussi « romanesque ». Elle est « mieux qu’une vie » « Un destin. » « L’injustice l’accompagne de la première à la dernière minute puisque c’est la tragédie qui l’attend (Georges Mandel a été assassiné par la milice en 1944) « C’est l’histoire de ce Petit Chose qui n’est ni beau ni éloquent, qui est juif à une époque d’antisémitisme délirant et qui, à force de volonté, est toujours là où l’action se déroule. »

Le nouveau livre de Bertrand Favreau, Georges Mandel ou la passion de la Démocratie, parait en 1996. Et quelle n’est pas sa surprise de se voir décerner, le 11 décembre 1996, le prix de l’Assemblée nationale des mains de son président Philippe Seguin. L’ouvrage est plus qu’une actualisation. Le président du jury Maurice Agulhon, du Collège de France, dans un fas­cicule publié par l’Assemblée, à l’occasion de la remise du prix, salue « le beau livre d’histoire » de Bertrand Favreau qui, bien qu’il ne soit pas un professionnel de la recherche et de l’écri­ture historiques, « en a pratiqué toutes les règles avec méthode et sûreté ». Sans oublier « l’émotion » qu’il porte. Bertrand Favreau se dit « ému et étonné » de sa récompense. « L’historien de la nuit, des fins de semaine et jours fériés ne pouvait espé­rer voir couronner de façon aussi éminente ses écrits » déclare-t-il. Mais il se dit persuadé que le prix va à l’ouvrage et, au-delà, à l’objet de son étude : Georges Mandel « qui en est, lui, par­faitement digne » remarque-t-il avec modestie.

Lorsqu’il prend la parole, Philippe Seguin tient à rappeler qu’il « s’abstient de participer aux débats comme au vote du jury ». Et qu’il reste neutre ». « Je ne suis pour rien, donc, dans le choix du jury qui s’est porté cette année vers le beau travail de Bertrand Favreau sur Georges Mandel », répète-t-il, pour ceux qui n’au­raient pas compris. « Je suis d’autant plus fondé à vous dire que cette décision me réjouit, et me réjouit profondément. » Le pré­sident de l’Assemblée remarque qu’au-delà de la « belle ren­contre » entre l’auteur et Georges Mandel, l’ouvrage « rend justice » à un grand parlementaire. « L’ouvrage de Bertrand Favreau vient donc après beaucoup d’autres, souligne Philippe Seguin. Mais il vient, me semble-t-il, à son heure, dans la mesure où il trace le portrait, complet et équilibré, d’une personnalité si séduisante que l’on a trop tendance, d’ordinaire, à lui prêter des qualités que l’on aimerait voir reporter sur soi-même. » L’allusion à Nicolas Sarkozy, est subliminale. »

Avec le temps, et son retour en grâce, Nicolas Sarkozy parvient à faire oublier le triste épisode de la « polémique » avec Bertrand Favreau. Georges Mandel est devenu tantôt son double, tantôt son tuteur imaginaire en politique. « Si l’on ne voit pas le Mandel qui est en moi, alors on ne comprend pas ce que je fais », a-t-il déclaré en janvier 2004. Journalistes poli­tiques et biographes s’engouffrent dans le parallèle, soulignent les « correspondances » entre les deux hommes, et le rapport de Sarkozy avec Georges Mandel. Un goût de l’action, du volontarisme. Des similitudes dans les répliques même. « Mandel ministre est l’ancêtre gouvernemental de Sarkozy » analyse Michaël Darmon dans Sarko star, un livre qu’il lui a consacré.

Aux PTT, ministère technique, Georges Mandel a fait un tabac, malgré sa rudesse. Il a modernisé et contribué au futur développement de la radio et de la télévi­sion. « Mandel comme Sarkozy possède l’art du contre-pied et la capacité d’identifier les sujets qui « montent » dans l’actualité d’une société » fait remarquer Michaël Darmon. Le choix « d’assumer » la réhabilitation de Georges Mandel, finalement banni de la communauté nationale parce qu’il était juif pose en fili­grane, selon Michaël Darmon, « la question inédite qu’il compte adresser un jour à la société française Êtes-vous prêts à accor­der la fonction suprême à un candidat moitié juif moitié chré­tien dont la famille est venue de Hongrie ? »

Le livre de Sarkozy, bien qu’épuisé, continue sa vie. Mieux, un téléfilm intitulé Le DernierÉté est réalisé par Claude Goretta, « d’après l’oeuvre de Nicolas Sarkozy sur Georges Mandel ». L’un des amis de l’ancien ministre du Budget, Jean Michel Gaillard, ancien conseiller de François Mitterrand, est l’auteur du scénario. Jacques Villeret interprète Georges Mandel. Le film est salué par la critique. Au moment de la diffusion, la journaliste Ariane Dollfus, de France Soir, pose quand même la question qui fâche à Nicolas Sarkozy : « On a dit, à la sortie de votre ouvrage, que vous n’en étiez pas l’auteur direct... »

Voilà une jalousie bien française. Un homme politique qui écrit une biographie alors qu’il est ministre, c’est inconcevable. Surtout sur un homme pareil. C’est petit non ? En tout cas, si vous voulez venir voir le manuscrit, il est à votre disposition. »

En 1998, à l’approche de la mise en examen d’Alain Juppé, alors que le Tout-Paris politique glose sur les « chargés de mis­sion » de la Ville de Paris, un article du Nouvel Observateur attire l’attention. « Pour quel travail au juste la fille du Séna­teur-maire de Puteaux, vice-présidente du conseil général, a-t-elle perçu un salaire de la mairie de Neuilly » s’inter­roge l’hebdomadaire. Intéressant article qui ne suscite aucune curiosité judiciaire.

Joëlle Ceccaldi-Raynaud, fille du Maire de Puteaux, a été rémunérée par la mai­rie de Neuilly, apprend-on, à compter du mois de juin 1990, en qualité de collaboratrice du cabinet du maire de Neuilly et pendant au moins sept ans. « Mes attributions consistaient dans le suivi des interventions habituelles effectuées auprès du maire, explique-t-elle au Nouvel Observateur. Elles concer­naient souvent le domaine scolaire. » Joëlle Ceecaldi-Raynaud explique que sa rémunération devait s’élever à près de 10 000 francs mensuels, puis qu’elle avait été ramenée à 7 000 francs, avant d’être supprimée en mai 1997. Elle souligne aussi s’être occupée « de l’examen, l’étude, la préparation auprès du directeur de cabinet et parfois du maire lui-même des invitations adressées par les clubs, associations et grou­pements professionnels ». En mai 1995, son contrat a fait l’ob­jet d’un renouvellement précisant qu’elle était engagée « pour assurer les fonctions de collaborateur, pendant la duré de mandat de M. le maire de Neuilly-sur-Seine, à compter du 18juin1995 ».

En cherchant à vérifier ces informations, en 1998, le journaliste conclut qu’à la mairie de Neuilly, « nombreux d’élus semble avoir eu connais­sance de cet emploi », notamment, Brice Hortefeux, pré­fet détaché auprès de Sarkozy.

Clerc de notaire, Joèlle Ceccaldi-Raynaud était conseillère générale des Hauts-de-Seine depuis 1989 et vice-présidente de l’instance départementale depuis 1992. Elle est devenue pre­mier adjoint au maire de Puteaux, en mai 1995. Deux ans plus tard, la voilà suppléante de Nicolas Sarkozy à l’Assemblée nationale. C’est à ce moment ­là, en mai 1997, après la réélection de Sarkozy, que sa rémuné­ration de collaboratrice aurait cessé de lui être versée, selon Brice Hortefeux. « L’emploi de Mme Ceccaldi-Raynaud a été tout à fait légal, autorisé, transparent » remarque l’ancien direc­teur de cabinet de Sarkozy, précisant avoir « conservé les notes qu’elle avait fournis ». Il est lamentable que des journalistes s’attaquent à des personnes comme Madame Joëlle Ceccaldi, qui est apprécié par 70% de la population de Puteaux dès lors que notre Pays est infecté de voyous qui eux commettent des actes hautement répréhensibles. C’est tellement plus facile et lâche de s’en prendre aux honnêtes citoyens.............. !

Revenons à Nicolas Sarkozy : Ce dernier, doit se démarquer de sa ville. Il le sait : un vrai destin national se négocie mal avec l’étiquette de premier magistrat de Neuilly. Car la ville la plus jet-set des Hauts-de­-Seine reste fidèle à sa caricature. Le soir venu, les patrons d’industrie et les stars des médias que Sarkozy a appris à côtoyer y reviennent toujours enfiler leurs tongs. Dix pour cent de la population de Neuilly, record national, est assujettie à l’impôt de solidarité sur la fortune. Les Verts voient leurs rêves de pistes cyclables ou de voies limitées à 30 kilomètres/heure souvent réduits à néant par le pouvoir des 4x4. « Ici c’est plus un syn­dicat de copropriétaires qu’une commune » remarque un Neuilléen engagé à droite. « On dépense le moins possible », remarque Thierry Hubert, conseiller municipal Vert.

« Le fait est que c’est un peu une bulle, confirme l’actuel maire, Louis ­Charles Bary. Mais le Neuilléen, c’est pour cela qu’il vient Aux prix auxquels nous sommes arrivés, ce n’est pas l’immigré turc qui va venir. Nous continuons à faire de Neuilly un îlot c’est pour cela qu’on est élus. » Riche en sièges sociaux - et donc en taxe professionnelle -, la ville peut se flatter d’offrir à ses admi­nistrés les taux de taxe professionnelle et de taxe d’habita­tion les plus faibles du département des Hauts-de-Seine. Le credo de la politique municipale n’a pas vraiment changé depuis le règne d’Achille Peretti à Neuilly, le conservatisme s’impose. « En 1983, on m’a dit : »Tu as eu beaucoup de chance d’arriver là, alors estime-toi heureux, et ne touche à rien », confie Sarkozy à L’Express en 1989. Ce n’est pas ma conception . »

Lorsqu’il devient maire, en 1983, à la suite du décès brutal d’Achille Peretti, Sarkozy n’a que vingt-huit ans, et c’est plutôt sa jeunesse qui surprend. Sur les photos, il sourit jusqu’aux oreilles. Devant la presse, il s’amuse d’avoir décuplé le nombre de ses amis en deux jours seulement. « Il a vingt-huit ans, il aime le tennis, c’est le nouveau maire de Neuilly », titre Le Quotidien de Paris. Au lendemain de l’élection, son rival du Louis-Charles Bary, passe un accord avec lui. « Il serait maire, je serais premier adjoint en charge des finances » relate Louis-Charles Bary. Élu depuis 1965, il souligne la « très forte continuité de la gestion municipale entre Achille Peretti et Sarkozy, deux maires finalement « très RPR ». C’est d’ailleurs ce que souligne maladroitement le jeune élu, en 1983 « Tout le monde parle de mon jeune âge, s’agace-t-il. Mais je suis un ancien en politique. Ça fait sept ans que je suis dans cette maison. Tout le monde me connaît . » Charles Pasqua est son « ami », tient-il à préciser. Il rappelle que le baron du RPR a été l’un de ses témoins de mariage.

« C’est l’un des hommes les plus honnêtes que je connaisse. Et qui a une véritable analyse poli­tique »... Sarkozy, lui, a déjà son programme. Arriver à la mai­rie vers 7 heures moins le quart, parce que après 9 heures, « on ne peut plus travailler ». Et « dire non ». Etre maire, c’est « pas­ser 80 % de son temps à dire non, à des demandes, à des sub­ventions » explique-t-il. Deuxième principe, déjà affirmé, « être partout » « Les gens sont sursaturés des réunions et des pro­grammes façon PS. Il n’y a qu’une chose à faire occuper le ter­rain » déclare-t-il au Point. « C’était un jeune cabri à qui le monde appartenait, se souvient Lucienne Buton, élue socialiste, arrivée au conseil municipal en 1983. Ç’a été très dur. Il était difficile. Il s’est beaucoup assagit » Mais, d’après elle, le pou­voir du maire est resté « autoritaire » et « solitaire ». « Il n’a jamais eu de grande intelligence à ses côtés », commente-t-elle durement. A l’époque, Sarkozy expose sobrement au Point son dilemme « Si on rate ce qu’on entreprend, on est un jeune minable, et si on réussit, on est un jeune loup, alors... » Un jeune cabri ou un jeune loup ? Pire encore « Neuilly s’est découvert un guépard plein de ressources » commentait Catherine l’égard dans Le Point.

L’île de la Jatte !. Il faut avoir suivi la chronique de son bon­heur familial pour savoir que c’est sur cette île que Nicolas Sarkozy a choisi de vivre. Il faut avoir lu Paris-Match « Comme chaque dimanche, les Sarkozy se retrouvent au café de la Jatte,
à Neuilly-sur-Seine. Autour de Cécilia et de Nicolas, de gauche à droite, Pierre, Louis, ainsi que Jeanne-Marie, treize ans, et Judith, seize ans, les deux filles nées du premier mariage de
Cécilia avec Jacques Martin. » La photo au café - c’est en face de chez eux. La photo sur les bords de Seine - c’est encore sur la Jatte.

C’est sur cette île, quasi bucolique sur les photos, que Nicolas Sarkozy a réalisé, entant que maire, sa plus grosse opération d’aménagement la zone d’aménagement concertée (ZAC) de la Grande Jatte. Le maire a annoncé son lancement en 1987. Avec deux ans d’avance, Patrick Balkany avait entre­pris, lui aussi une opération immobilière de grande ampleur sur l’île, côté Levallois-Perret. « C’était l’époque où les deux maires étaient les meilleurs amis du monde, remarque un ancien des Hauts-de-Seine. Sur le bureau de Sarkozy trône une énorme photo de Nicolas et Patrick, bras dessus, bras dessous, torse nu, sur un bateau. Ils s’appellent « mon frère » Fidèle à son habi­tude, Patrick Balkany a fait construire, très en hauteur, des immeubles de standing. Le père de Sarkozy en a profité pour acheter un appartement sur cette partie, levalloisienne, de l’île. Guillaume, le frère aîné, avait lui aussi une maison sur la Jatte, qu’il a vendue par la suite. C’est là, enfin, au beau milieu de la ZAC qu’il conçoit, que Nicolas Sarkozy décide d’acheter, en septembre 1997, avec son épouse Cécilia, un duplex de 200 mètres canés à un promoteur. Ce que, bien évidemment, rien n’interdit.

Nicolas Sarkozy attribue à la Société d’économie mixte 92 (Sem 92), présidée par Charles Pasqua, une « concession d’amé­nagement ». c’est-à-dire un mandat pour conduire les opéra­tions foncières et la maîtrise d’ouvrage de la ZAC. Les acquisitions foncières de la Sem 92 débutent en décembre 1989. Elles s’échelonneront jusqu’en 2002, date du dernier acte d’achat alors que Sarkozy est devenu à son tour président de la Sem en remplacement de Charles Pasqua... Au total, l’établissement départemental a racheté pour 201 millions de francs de terrains. En incluant ses frais financiers (56 millions), la rémunération de la société (21 millions), la construction de deux parkings (32 millions) et d’une crèche (20 millions) ainsi que d’autres menus aménagements et honoraires, la Sem a dépensé 491 mil­lions de francs dans cette opération. Heureusement, elle en a gagné à peu près autant (497 millions), pour l’essentiel dans la revente des droits à construire, sur une douzaine d’opéra­tions immobilières.

Les restaurants explosent. A Levallois-Perret, Le Petit Poucet est passé à cinq cents couverts. Le café de la Jatte, en face de l’immeuble des Sarkozy, à quatre cents. C’est un immense café, dont la voûte est occupée par une sculpture évoquant le sque­lette d’une baleine préhistorique. En 1999, Nicolas Sarkozy signe aux gérants l’autorisation de s’agrandir par une véranda, sur la dalle de couverture des parkings réalisés par la Sem 92. Les (autres) riverains s’inquiètent. Qu’à cela ne tienne « Je les ai rencontrés et j’ai réussi à les convaincre que l’aménagement de la terrasse ne troublerait pas leur tranquillité, rapporte Sarkozy devant le conseil municipal, pas plus qu’elle ne porte­rait atteinte à l’environnement ou au site. » Quatre réfractaires décident de saisir le tribunal administratif Ils craignent les problèmes de stationnement. Font appel à la protection du « site » au règlement de la ZAC. Sans succès.

Aujourd’hui, le site n’est plus le même. S’il était abandonné avant la création de la ZAC, il est désormais assez dense. Un rien nouveau riche évidemment. Certaines constructions ont été autorisées sur des berges inondables qui sont désormais classées inconstructibles selon les normes du plan de préven­tion des risques. « L’État négocie la réglementation depuis 20ans, remarquent les Verts. La municipalité comme les promoteurs, ne pouvaient ignorer que l’un des projets immobiliers de l’île allait tomber en zone interdite de construire. » « Mais tout le monde connaît le caractère inondable des berges, répond l’ar­chitecte en chef de la ZAC. Tous les volumes sur berge sont réputés inondables. Les gens qui achètent ici le savent. »

C’est que l’île de la Jatte est encore en chantier. Ici, Nicolas Sarkozy aura tourné le dos à sa réputation d’efficacité et de fulgurance. Quoique vingt ans pour construire le quartier de ses rêves reste, à l’échelle d’une vie, ce que beaucoup inves­tissent dans la construction de leur propre maison. En 2004, la durée de la convention publique d’aménagement a dû être prolongée de trois ans. En 2007, les derniers nouveaux habi­tants pourront s’installer dans le dernier carré d’immeubles, situés à la jonction très symbolique de Neuilly et de Levallois­Perret. La construction de la ZAC se termine en effet par une opération immobilière commune aux deux municipalités, la Semarelp de Levallois-Perret et la Sem 92. Joli programme.

« Ne touche à rien. » Hormis l’île de la Jatte, Nicolas Sarkozy a presque respecté la consigne. Lors de l’élection municipale de 1989, à l’heure du premier bilan, son premier gros oeuvre est encore inachevé. C’est la couverture partielle de l’avenue Charles-de-Gaulle, trop partielle aux yeux de certains de ses administrés. La nationale 13 coupe la ville en deux moyennant le passage de deux cent mille voitures chaque jour. « On par­lait de travaux sur l’avenue depuis vingt-cinq ans, et rien ne se faisait, explique-t-il à L’Express en 1989.

Aujourd’hui, on me brocarde parce que je n’ai obtenu la couverture que de 450 mètres de voies sur 1500. « Mais pour moi, 450 mètres en six ans, c est mieux que O centimètre en vingt-cinq ans ! » Ces tra­vaux, réalisés de 1987 à 1992 « devant l’appartement de sa mère », comme le précisent des vipères neuilléennes, ont per­mis de mettre fin à l’engorgement du pont de Neuilly. Ils ont, par ailleurs, été pris en charge à 96 % par l’État et la Région. Ce qui a permis à Nicolas Sarkozy de respecter la consigne numéro deux « Ne pas trop dépenser. » C’est l’enfouissement total de l’avenue qui est désormais à l’ordre du jour, avec le lan­cement par l’État d’un débat. « Neuilly journal indé­pendant a annoncé que Nicolas Sarkozy soutenait cette grande opération d’urbanisme »... en sa qualité de président du conseil général. Il a placé le projet d’enfouissement dans un « cadre structurant pour la ville, pour la Défense et pour tout l’Ouest parisien »...

Cette communication locale est intéressante. Pour le Neuilléen de base. Neuilly journal indépendant est l’organe cen­tral de la municipalité : l’éditorial est signé du maire, il publie
toutes les informations municipales (déclarations de travaux, remises de décorations, inaugurations) ainsi que des dossiers sur les impôts locaux ou le budget municipal. Il signale par exemple que Nicolas Sarkozy a inauguré l’extension d’une maternelle, tout ministre de l’Intérieur qu’il soit, et reprend en première page - son hommage à des pompiers décédés. Le commissaire de police de la ville y tient chronique.

En 1995, peu après le mini-conflit « Chirac-Balladur », Gérard Avril candidat chiraquien aux législatives dans la circonscription de Neuilly-Puteaux - battu avec 24 % des voix-, a déposé un recours devant le tribunal administratif pour contester l’élec­tion de Nicolas Sarkozy. Il demandait l’intégration des coûts de réalisation d’un numéro de Neuilly journal indépendant dans les comptes de campagne de l’ancien porte-parole du gouvernement. Un numéro dont Sarkozy avait signé l’édito et qui avait été distribué dans les boîtes aux lettres, deux jours avant le scrutin. Malheureusement, l’élu chiraquien n’avait pas réglé les frais d’enregistrement de sa plainte qui fut donc classée. Les élus de l’opposition municipale - socialistes et Verts - ont eux aussi tenté d’ouvrir une brèche dans le dis­positif municipal en demandant, sans succès, la possibilité de s’exprimer dans Neuilly journal indépendant. « Il n’y a pas de journal municipal à Neuilly, commente Louis-Charles Bary, l’actuel maire.

Le centre aquatique a été inauguré le 17 août 2004, par Nicolas Sarkozy, ministre de l’Économie et des Finances, et le maire de la ville, Louis-Charles Bary. Avec 1050 mètres carrés de surface d’eau, c’est bien plus qu’une piscine municipale bas­sin sportif de 25 mètres de long et sept lignes d’eau, bassin d’ap­prentissage, bassin ludique avec toboggan, bassin extérieur, salle de musculation, salle de gym, espace fïtness avec hammam, sauna et Jacuzzi, les équipements font rêver. Sans oublier des cabines de bronzage et un bar.

Vu de l’extérieur, le centre aquatique ressemble à un petit aéroport avec son toit en forme de vague métallisée et sa façade en verre légèrement teinté. Les Neuilléens n’ont aucun mal à imaginer que ce que Sarkozy et Louis-Charles Bary saluent de concert comme « un engagement tenu » a coûté ce qui avait été prévu.

Le projet prévoyait d’utiliser un marbre vert, mais Nicolas Sarkozy a hésité jusqu’au bout. En 2002, il décide d’emmener tout le conseil municipal juger sur place. Un car attend les élus devant la mairie. « Dans le car, il engageait la conversation avec les élus, rapporte l’un d’eux. Vous imaginez une piscine verte ! C’est une couleur trop foncée. « Entre deux bâtiments en pierre de taille. » En visitant le chantier, Nicolas Sarkozy finit de retourner le conseil municipal et décide de les emmener com­parer avec les couleurs du nouveau siège social de Decaux, qu’il trouve plus en harmonie... Ce genre de détail est pri­mordial pour l’équipe Sarkozy. Ainsi, lorsqu’il a fallu choi­sir un granit pour l’aménagement d’une rue piétonne, le directeur des services techniques est parti en voyage d’études en Chine pour s’assurer de la qualité d’un granit local..

En avril 1997, on reparle du siège du Loto. C’est un lundi matin,jour de comité de direction de la mairie, en présence de Nicolas Sarkozy. Des voi­sins se sont encore plaints, semble-t-il, des travaux qui ont lieu sur la façade et le toit de l’immeuble. Brice Hortefeux demande une note sur le sujet à Bernard Aimé. Dans ce document qu’il rédige le 23 avril, le directeur de l’urbanisme évoque « l’éven­tualité de l’existence d’une salle de sports » dans les sous-sols de la Française des jeux, et conclut qu’une visite sur place est néces­saire. Bernard Aimé s’y rend le 28 avril. « J’ai constaté qu’une salle de sports avait été aménagée au troisième sous-sol. Trois semaines plus tard, le 6 juin 1997, Nicolas Sarkozy transmet le procès-verbal au procureur de la République de Nanterre. La découverte « fortuite « de la salle de sports intrigue les enquêteurs qui interrogent Bernard Aimé en 1998. « À moins de lire dans le marc de café, comment pouvez-vous justifier qu’à partir des réclamations du voisinage, igno­rant bien évidemment l’existence de la salle de sports, vous parliez spontanément à M. Hortefeux de cette salle ? L’affaire, si affaire il y a, en reste-là.

Thierry Gaubert avait connu Sarkozy vingt ans plus tôt, en 1979, lorsque ce dernier n’était encore qu’un jeune maire adjoint à Neuilly. « Quand il est devenu maire, se souvient Thierry Gaubert, Nicolas m’a dit : « J’aimerais bien que tu m’aides à tra­vailler avec les journalistes et les entreprises. » Il gérait donc « la presse et l’agenda », mais à l’extérieur de la mairie. « J’étais le collaborateur de l’homme politique. » Dix ans plus tard, Sarkozy le fait venir à Bercy comme chargé de mission. Puis il le nomme chef de son cabinet au ministère de la Communication, lorsqu’il reprend, en sus du Budget, le portefeuille ministériel d’Alain Carignon après sa démission du gouvernement pour cause de mise en examen. Mais la véritable activité de Thierry Gaubert, c’était l’immobilier. Il avait présidé durant dix ans un organisme collecteur du 1 % logement. Il allait quitter le ministère pour une filiale du Crédit foncier. Frère de l’ancien président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme Patrick Gaubert, Thierry est apparu dans la presse people pour avoir épousé Diane Barrière, héritière des casinos du même nom - aujourd’hui décédée-, puis la princesse Hélène de Yougoslavie. Une inimitié avec Cécilia l’aurait un peu éloigné de Nicolas. « Nos rapports se sont dis­tendus à partir du moment où l’amateurisme n’était plus permis, corrige Thierry Gaubert. « Moi je ne voulais pas faire de politique, contrairement à Brice Hortefeux, qui a le virus. »

Au printemps 1993,Thierry Gaubert entre au cabinet de Nicolas Sarkozy, fraîchement promu ministre du Budget. En l’espace de quatre ans, HPT va collecter 170 millions de francs auprès de différents ministères, principalement ceux de l’Intérieur et des Finances. En novembre 1994, il renonce à la présidence de l’association, mais ses hommes restent en place. Il est désormais plus libre pour faire de la politique. C’est lui qui aurait déniché les locaux du QG de la campagne prési­dentielle d’Édouard Balladur, à deux pas de Matignon. Il devient directeur de publication de Neuilly journal indépendant. En 1998, sous le gouvernement Jospin, les pouvoirs publics sortent l’artillerie lourde contre Thierry Gaubert. Suc­cessivement, l’Inspection générale des finances (IGF, la police de Bercy), la Milos (le service d’inspection du ministère du Logement) et l’Anpeec (contrôleur du 1 % logement) s’inté­ressent à lui. De l’avis des rapporteurs, l’association HPT n’avait tout sim­plement pas le droit de collecter des fonds auprès des minis­tères. Ses dirigeants semblent l’avoir subodoré puisque l’on a retrouvé dans les archives de l’association une lettre sur le sujet adressée en 1993 au ministère du Budget (donc à Nicolas Sarkozy) qui ne semble pas s’être alarmé outre mesure. L’association encaissera quand même d’importants montants d’argent public, avant que l’I G F ne l’interdise.

En juillet 1993, la droite est au gouvernement et Nicolas Sarkozy est au Budget depuis le mois de mars, quand la BII de Marseille transmet son rapport d’enquête à la direction des Vérifications fiscales du ministère. D’un point de vue admi­nistratif, cette étape marque le début du contrôle fiscal. Mais très curieusement, seules les sociétés du midi de la France vont faire l’objet de cette procédure. Le rapport de la BII qui concerne le plus explosif de l’activité de Jean-Claude Méry reste dans les tiroirs. Ce rapport contient aussi la liste des versements des entreprises parisiennes aux bonnes oeuvres du patron de l’office HLM, Georges Perol, conseiller général de Corrèze et ami personnel du maire de Paris. Le musée de Meymac encaisse, notamment, leurs contributions. Jean-Claude Méry est épargné. Pour le moment. Les services fiscaux vont attendre un an.

Le dossier fait évidemment grand bruit, en coulisses. Nul ne peut l’ignorer. Surtout pas au RPR. D’autant moins qu’un journal, consacre trois pages à l’affaire en novembre 1993, assorties d’une photo de Jean-Claude Méry : « HLM de Paris révélations sur les financements occultes du RPR. » Les différentes perquisitions fiscales sont évoquées, comme les commissions versées à Jean-Claude Méry par les patrons pour avoir accès aux marchés des HLM parisiens. On apprend aussi que l’enquête fiscale a provoqué des règlements de comptes en cascade et le limogeage du numéro deux de l’of­fice HLM, François Ciolina, qui deviendra plus tard l’un des dénonciateurs du système.

Il faut attendre la fin du mois de septembre 1994 pour que le fisc redécouvre l’affaire Méry. Six jours seulement avant le placement en détention du collecteur de fonds, la direction géné­rale des Impôts obtient le feu vert pour engager la vérification de la situation personnelle de Jean-Claude Méry. Un an après la remise du rapport de la Bu de Marseille. Entre le 23 septembre et le 18octobre, les sociétés parisiennes de Méry sont, elles aussi, soumises à vérification. À Créteil, les avocats du col­lecteur de fonds murmurent entre eux que « c’est une opéra­tion qui vise Chirac ». Interrogé par un journal sur le réveil du fisc, Nicolas Sarkozy soutient qu’il a fait son « tra­vail ». « Il y a des choses très graves dans Ces dossiers... remarque-t-il. Si je n’avais pas donné suite en saisissant la justice, j’aurais commis une forfaiture . »

En quelques semaines, l’affaire Méry devient presque l’af­faire Chirac. Mais c’est d’abord l’affaire Roussin. Le ministre de la Coopération doit quitter le gouvernement, mise en examen oblige, le 12 novembre 1994. Dans l’agenda de Jean-Claude Méry, la mention d’une somme de 260 000 francs aux côtés de ses initiales (« M.R. ») semble l’accuser. Jean-Claude Méry et sa secrétaire confirment ce soupçon dans un premier temps Les ministres balladuriens se consolent en se disant que « ce n’est pas le ministre de la Coopération qui va être mis en exa­men mais l’ancien directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris ». Le juge fait trembler la chiraquie.

Le 22 décembre, la guerre des rumeurs continue. Cette fois, Info-Matin assure que le 14 décembre, le juge Halphen s’est rendu au centre des impôts des Hauts-de-Seine. « Selon nos informations, indique le quotidien, les policiers de la brigade financière s’y seraient fait remettre, sur requête spéciale du magistrat, les dossiers fiscaux de nombreuses personnalités du département. Parmi elles Charles Pasqua, et Patrick Balkany. » En réalité, il n’en est rien. Une pure rumeur, seulement liée à la découverte à Marseille du dossier Méry, jusque-là soigneusement caché.

Mais au baromètre des coups tordus, l’affaire Schuller­ Maréchal marque plus les esprits. Didier Schuller d’ailleurs prend finalement la fuite, en février 1995, après l’arrestation, en flagrant délit, d’un collecteur de fonds de l’office HLM du 92. Sans que les « affaires » en constituent, bien sûr, l’unique explication, la cote d’Édouard Balladur baisse dans les son­dages. Celle de Jacques Chirac remonte. L’ambiance est de plus en plus tendue entre les deux camps. Attaqué sur la plus-value de 2,4 millions de francs qu’il a réalisée lors de la revente de ses actions de la Générale de services informatiques (dont il a été le P-DG de 1977 à 1986, avant de conseiller son prési­dent de 1988 jusqu’en 1993), Édouard Balladur est sommé à gauche et à droite de rendre public son patrimoine. Il se plie finalement à l’exercice et évalue son patri­moine à 21 millions de francs. Deux jours plus tard, le 14 mars 1995, Jacques Chirac fait de même et évalue le sien à 7 millions.

Tandis que Didier Schuller s’installe aux Bahamas, Jean ­Claude Méry sorti de prison, début mars 1995, attend l’élection de Jacques Chirac... Silencieusement. Au début de sa déten­tion, on lui aurait dit « Taisez-vous, gardez le silence, et vous verrez, quand vous sortirez, on vous aidera » Un conseil du RPR parti à Monaco en serait revenu en lui assurant que Rafic Harirï, le Premier ministre libanais, pourrait lui trouver une situation, plus tard. En janvier, février, on lui dit « Vous voyez votre silence, c’est en train de payer, Chirac remonte. » Une fois sorti, cela devient « Méry, grâce à vous, Chirac va être élu, vous allez voir. » En attendant, on « ne l’aide pas », ses sociétés sont mises en liquidation. « On m’avait promis de me rembourser tout ce que j’investissais à titre personnel, c’est-à-dire près de 7 millions de francs par an de frais généraux, tous les déplacements, tous les mouve­ments (...) et je me rends compte que l’on ne m’a pas rem­boursé, on ne veut pas me rembourser malgré les promesses que l’on m’a faites. Je me trouve sans moyens financiers. Je me trouve comme un type qui sort de prison. »

Jacques Chirac élu, Jean-Claude Méry attendra longtemps que les promesses se réalisent. Que l’on règle ses dettes. Endetté, isolé, Jean-Claude Méry n’a plus qu’un avocat fiscaliste à qui se confier. C’est à cet avocat qu’il demande finalement un contact pour enregistrer son témoignage sur vidéo, faire une cassette. Ainsi qu’il le dit dans cet enregistrement, réalisé en 1996, il espère encore une « négociation ». Il croit encore pos­sible que l’on respecte « la parole donnée », il ne sait pas que l’avocat à qui il s’est confié va remettre, secrètement, l’original de la cassette de ses aveux à un autre locataire de Bercy... Dominique Strauss-Kahn.

La scène se déroule en janvier 2005, au lendemain de l’arri­vée de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP. Un homme est convoqué ce jour-là rue de La Boétie, au siège parisien de I’UMP, par le nouveau patron du parti majoritaire. Il s’appelle Yves Bertrand. Il a dirigé les Renseignements généraux pen­dant douze ans, de 1992 à 2004, a traversé deux cohabitations, travaillant successivement sous l’autorité de huit ministres de l’Intérieur, et on lui prête d’avoir été l’un des hommes les mieux informés et les plus influents de la République. Mais en fran­chissant le hall vitré de l’immeuble de la rue de La Boétie,Yves Bertrand, ce matin-là, n’est pas à son aise. Il a quitté son fau­teuil des RG depuis un an, le 24 janvier 2004, date de son soixan­tième anniversaire.

Depuis un an, Yves Bertrand s’ennuie donc à l’Inspection générale de l’administration, « à faire des rapports qui ne seront lus par personne », comme il dit avec une pointe de nostalgie à ses visiteurs. Que lui veut Sarkozy ? « Bonjour Yves », lui lance le nouveau patron de l’UMP, qui a toujours appelé les « grands flics par leur prénom ». « Bonjour monsieur le ministre », répond invariablement Yves Bertrand. Sarkozy entre sans préliminaires dans le vif du sujet. « Dans cette affaire Clearstream j’espère que vous n’y êtes pour rien » L’ancien patron des RG fait celui qui « tombe des nues ». Bien sur, il sait, comme tous ceux qui lisent les journaux, que le nom de Nicolas Sarkozy est cité dans l’une des lettres anonymes envoyées au juge Van Ruymbeke. Bernard Squarcini, ancien numéro deux des RG, réputé proche du ministre, y figure également. « La première fois que j’ai entendu parler de vous dans cette affaire, bredouille Yves Bertrand devant son inter­locuteur, c’est en rentrant de Morlaix, où j’étais à l’inaugura­tion de la nouvelle imprimerie du Télégramme.

Dans le train de retour, j’ai fait le voyage avec Jean Guisnel, du Point, qui m’a raconté qu’il y avait un corbeau, des listes, des noms... dont le vôtre, monsieur le ministre. » L’explication ne paraît pas convaincre Nicolas Sarkozy. « Je me fous de Guisnel », s’im­patiente-t-il. « Je veux savoir Si vous êtes pour quelque chose dans la fabrication de cette lettre anonyme ». L’échange durera une demi-heure. Yves Bertrand sort du siège de l’UMP ébranlé « Sarkozy est un homme de devoir, il déteste les rumeurs, notamment celles qui n’ont qu’un but : » Lui faire du mal pour un plaisir malsain » Les critiques oui, la calomnie, NON »

Installé Place Beauvau en 2002, Monsieur Sarkozy met de l’ordre dans l’organigramme de la police. « Au début, j’avais l’impression que le courant passait bien, raconte Yves Bertrand, mais très vite, il y a des gens dans son entourage qui mont démoli à ses yeux. l’ignore qui... » À plusieurs reprises, devant des jour­nalistes, dans les premiers jours de son arrivée place Beauvau, le Ministre de l’Intérieur assure que le sort du vieux briscard des RG est scellé. « Une affaire de semaine », pronostique le ministre dans les premiers mois de son installation. Mais ce qui devait n’être qu’une for­malité va devenir une guerre de tranchées. En septembre 2002, lors d’un voyage en Roumanie, le ministre de l’intérieur change de registre quand il évoque le départ d’Yves Bertrand. « Cet homme n’est pas fiable », résume le Ministre, agacé. Il va donc charger ses proches d’enquêter à leur tour sur l’homme le mieux informé de France. En toute discrétion...

Pierre Charron, l’un des conseillers du ministre de l‘Intérieur, va se charger de la collecte. C’est un grognard. Un fidèle avec lui, les secrets seront bien gardés et les sources protégées. Dans le plus total secret, cet homme prudent rameute ses réseaux à la recherche d’informations sur les RG et leur chef. Et là, surprise : revoilà Didier Schuller. Le conseiller de Sarkozy a gardé de bonnes relations avec l’ancien élu des Hauts-de-Seine, connu au temps de l’aventure chabaniste, au milieu des aimées 70. Ce dernier, rentré en France en pleine campagne présidentielle de 2002, après ses sept ans de cavale, a réactivé ses amitiés anciennes. Beaucoup lui tournent le dos. Pas Pierre Charron. Les deux hommes se voient discrètement, pour d’évidentes questions de sécurité médiatique. Pressé de retrouver sa place dans un réseau, Didier Schuller va faire tout son possible pour se rendre utile.

En ce printemps 2002, Didier Schuller voit beaucoup de monde depuis son retour tonitruant. Il a sa table ouverte chez Lipp, boulevard Saint-Germain. Des journalistes, des éditeurs, des avocats, des hommes des Renseignements... Tous ont plus ou moins une idée en tête, celle de l’accoucher de ses « secrets d’Etat »,visant, selon les intérêts de chacun, le camp Pasqua, le RPR dans son ensemble, Jacques Chirac, Edouard Balladur, ou... Sarkozy. Lors de son arrestation, Didier Schuller a envoyé quelques Scuds en direction des chiraquiens et du RPR. Il a réglé quelques vieux comptes au passage avec Francis Szpiner, son ancien avocat devenu pendant la cohabitation l’avocat officieux du président de la République. Mais jamais un mot de travers sur Sarkozy. Gérant son « retour » avec une habi­leté redoutable, au point même de décrocher un à-valoir pha­raonique chez un éditeur qui s’en souvient encore. Didier Schuller va faire croire à tout le monde qu’il dira tout. L’ancien conseiller général des Hauts-de-Seine applique une vieille recette de commercial ne jamais aller contre les désirs du client. En politique, cela se traduit par la formule chiraquienne : « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ».

En s’installant place Beauvau, Nicolas Sarkozy découvre qu’il a été victime des « enquêtes parallèles », voire du « fichage » des Renseignements généraux.. Mais la pratique des notes blanches l’empêche de connaître l’auteur de l’annexe 6. Elle n est pas signée. Faut-il y voir un rapport de cause à effet avec une de ses premières initiatives 2 Le 4octobre 2002, par un cour­rier au directeur général de la Police nationale, Nicolas Sarkozy met fin aux « notes blanches de la direction centrale des Renseignements généraux ». « Traditionnellement, afin notam­ment de protéger ses sources et ses fonctionnaires dans le trai­tement d’informations sensibles, la direction centrale des Renseignements généraux produit des notes blanches dépour­vues de toute mention d’origine. Dans le cadre de la moderni­sation des procédures de travail des services de la Police nationale, je souhaite que les notes comportant des informations sensibles soient désormais, comme les autres, identifiées. Elles devront explicitement porter le timbre de la direction centrale des Renseignements généraux, suivi de la mention « confiden­tiel », et de la date, Chaque exemplaire devra être doté d’un numéro. »

Aux RG, même si on fait mine de comprendre parfaitement ce souci de « modernisation » du nouveau ministre, c’est une mini révolution. Le service, désormais, va devoir assumer ses écrits. Et si un blanc, en photocopie, se retrouve dans un jour­nal ou dans une procédure judiciaire, il ne pourra plus nier en être à l’origine. A moins que les fonctionnaires ne choisissent dorénavant d’opter, plus souvent, pour le rapport télé­phonique.

La première note du « réseau » rédigée à l’attention de Nicolas Sarkozy fait cinq pages. Elle propose de « zoomer » sur les « très récentes activités » d’Yves Bertrand « contre l’actuel ministre de l’Intérieur et son épouse ». Le patron des RG y est désigné comme « l’une des figures les plus emblématiques du petit groupe de policiers qui a pris le contrôle de fait de la Police nationale sous la houlette de Philippe Massoni dans le milieu des années 80 ». « A ce jour, poursuit le document, la réalité du pouvoir policier, conquis au fil des diverses cohabitations en jouant les acteurs politiques les uns contre les autres, est encore entre leurs mains. » La note dresse la liste de quatorze « coups tordus » dans lesquels la direction des RG aurait joué un rôle. Il y a les « affaires corses », « l’affaire du corbeau et des finances du RPR », « l’affaire Rougeot », du nom de cet ancien jour­naliste du Canard enchaîné, auteur d’un livre condamné par la justice sur l’assassinat de la députée Yann Piat, des « affaires de jeux », « l’affaire AZF » « ou comment faire d’un accident un attentat terroriste »...

Les prétendues méthodes du patron des RG vues par le réseau Javer.

« Une maîtrise des médias, tout du moins d’un certain nombre de journalistes dits d’investigation. Yves Bertrand les a fidélisés en leur remettant personnellement des documents de son service ou d’autres services de la DGPN : notes, notes blanches, mémoires... La manipulation du politique et de la haute technostructure par notes blanches et rumeurs notam­ment. Utilisation massive en interne de la rumeur. La mise en place de réseaux parallèles clandestins (...) Yves Bertrand fait diligenter des enquêtes sensibles auprès de fonctionnaires de services extérieurs à la centrale [ou] issus des RG mais en déta­chement dans d’autres administrations. »

Entre le ministre de l’Intérieur et son responsable des RG, c’est une guerre dont on ne doit rien laisser paraître. Lorsqu’il annonce, une nouvelle fois, en avril 2003, le « maintien en fonc­tion » d’Yves Bertrand à la direction centrale des RG, Nicolas Sarkozy se garde bien de le critiquer. « M. Bertrand est un excel­lent collaborateur qui dirige très bien les Renseignements géné­raux, déclare-t-il. Il a comme adjoint M. Squarcini qui est aussi excellent. M. Bertrand doit partir dans quelques mois à la retraite comme tout fonctionnaire atteint par la limite d’âge, nous verrons à ce moment-là ce que nous déciderons » Le Monde corrige l’information en précisant que M. Sarkozy renonce à remplacer Yves Bertrand. Son entou­rage comptaient depuis septembre 2002 sur un départ anticipé du patron des Renseignements généraux.

Les jeux sont faits place Beauvau. Nicolas Sarkozy écarte Yves Bertrand de la traque d’Yvan Colonna. Le patron des RG est soigneusement tenu à distance de la cellule restreinte qui, dans l’ombre, recherche le berger de Cargèse. Son adjoint, Bernard Squarcini, en charge de l’antiterrorisme aux RG, est, lui, aux manettes. Il a, pour sa part, toute la confiance du ministre de l’Intérieur. Devenu expert en luttes intestines, Hubert Marty-Vrayance ne s’y trompe pas. Dans une lettre au numéro deux des RG commissaire explique qu’Yves Bertrand voyait en lui « le représentant d’une faction, d’un clan, diabolisé à loi­sir, principalement dans le traitement des affaires Corses ».

Au lendemain de l’arrestation d’Yvan Colonna en juillet 2003, Sarkozy félicitera tout l’état-major policier : « La cavale d’Yvan Colonna était une insulte à la mémoire du pré­fet Érignac, commence-t-il dans son communiqué de victoire. Cette arrestation ne doit rien à la chance et tout au travail poli­cier. Je tiens à rendre hommage à Christian Lambert, patron du Raid, qui a conduit de bout en bout l’organisation opéra­tionnelle de cette opération à Bernard Squarcini, qui a coor­donné l’action de nos équipes de renseignements des Renseignements généraux à Michel Gaudin, qui a mobilisé en sa qualité de directeur général de la Police nationale les moyens nécessaires à l’exercice de cette difficile mission ; à Claude Guéant qui m’a apporté, à chaque seconde, son concours, son expérience et son sang-froid. »

Après douze ans à la tête des RG, le « patron » a donc dû faire ses cartons. « Il y a eu un déjeuner avec mon successeur et je suis parti, raconte-t-il. Un an plus tard, on ne s’est jamais ni revus ni parlé au téléphone. » Officiellement,Yves Bertrand, affecté à l’Inspection générale de l’administration, n’est plus dans la course. Il dément aussi toutes les rumeurs qui ont circulé sur ses prétendues activités parallèles depuis qu’il a quitté sa tour de contrôle de la rue des Saussaies.

Dès lors que Nicolas Sarkozy prenait possession de la place Beauvau, il aurait été incompréhensible que les portes de la salle à manger du ministère soient fermées à Yves Bot. pro­cureur de la République à Paris. « C’étaient plus des prises de contact que des déjeuners de travail. On était trop nombreux pour aborder les questions de fond. Ça ne veut pas dire qu’on parlait de la pluie et du beau temps », tempère Yves Bot.

Et c’est vrai qu’ils étaient nombreux, les juges, chez Sarkozy. Les magistrats de haut rang n’avaient jamais été reçus de cette façon place Beauvau. Nicolas Sarkozy n’avait pas lésiné pour en recevoir la fine fleur. C’était l’époque où, en maîtresse de maison appliquée, son épouse Cécilia accueillait les invités pour un brin de conversation, le temps que son mari pressé achève une réunion ou rentre d’une visite sur le terrain. « S’il le souhaite, Perben peut organiser des déjeuners de commis­saires, cela ne nous dérangerait », a rétorqué l’entourage de Sarkozy. C’est par le truchement de son conseiller jus­tice, Étienne Apaire, quarante-cinq ans, que Sarkozy a pu étof­fer son carnet d’adresses. « En lui faisant rencontrer des gens de justice, j’ai répondu à sa demande. Il voulait faire de la place Beauvau une maison de droit où les magistrats se sentiraient chez eux », témoigne Étienne Apaire. En moins de deux ans, les trois quarts des procureurs de la République et des pro­cureurs généraux se sont ainsi retrouvés à la table du ministre de l’Intérieur. Ce que l’artisan de ces rencontres considère comme un « grand progrès de dialogue républicain ». Et de rappeler le temps des Charles Pasqua/Pierre Méhaignerie, Jean-Louis Debré/Jacques Toubon, Jean-Pierre Chevènement/Élisabeth Guigou, Daniel Vaillant/Marylise Lebranchu, où les premiers à l’Intérieur, les seconds à la Justice, bataillaient ferme pour défendre leurs prérogatives, quand ils ne se détestaient pas cordialement. Malgré les diver­gences d’appréciation qui se faisaient jour sur certains dos­siers, il est probable que le fonctionnement des institutions de la République y gagnait en clarté, chacun jouant pleinement son rôle.

Avant de rejoindre le cabinet du ministre, Étienne Apaire, qui fut longtemps juge d’instruction à Paris et présida l’Association française des magistrats instructeurs (AFMI), avait occupé les fonctions de vice-procureur à Nanterre, auprès d’Yves Bot, alors procureur de la République.

Ce dernier se défend d’avoir intercédé auprès de l’élu des Hauts-de-Seine pour recommander celui qui n’était alors que son subalterne. « Étienne est un grand garçon, il a ses réseaux, ses contacts », note Yves Bot. « Je ne pense pas qu’on puisse le ranger dans la catégorie des Bot people », ajoute l’actuel pro­cureur général près la cour d’appel de Paris, recourant à une formule utilisée à son endroit lorsqu’il attribua à ses protégés une prime au mérite supérieure à la moyenne, le principe en ayant été instauré par Dominique Perben sous l’impulsion de Sarkozy.

Se présentant comme « un homme libre qui sert un homme libre », encore qu’il réprouve le terme « servir », Étienne Apaire soutient que le souci de Nicolas Sarkozy était de faire appel à des « techniciens », et non pas à des politiques. « Quand on recrute des amis politiques, s’ils sont nuls, on a ensuite beau­coup de mal à les virer », relève-t-il. Autour de la table, il y avait du monde. Sarkozy étant lui-même avocat de formation, une profession qu’il n’exerce plus depuis des lustres, ses ex-collègues du barreau ne sont pas les derniers à être reçus place Beauvau.

Samedi 3 septembre 2005, milieu de matinée. Un homme appelle le siège de l’Agence France Presse à Paris. « Je ne sou­haite pas vous communiquer mon identité, mais vous donner une information Jacques Chirac a été hospitalisé, hier soir, au Val-de-Grâce. » Le permanencier de l’AFP tombe des nues. Le journaliste cherche à vérifier et contacte le service de presse de I’Élysée. Confirmation. « On allait faire un communiqué », explique Agathe Samson, la porte-parole de la présidence de la République. La première dépêche de L’AFP annonçant l’hospitalisation de Jacques Chirac tombe à 12 h 45. Cela fait plus de quinze heures que le Président est au Val-de-Grâce suite à un « petit » accident vasculaire cérébral. Exactement au même moment, à La Baule, Nicolas Sarkozy s’apprête à pénétrer sous le chapiteau où l’attendent les militants. Le président de l’UMP a en tête son discours de rentrée devant ses partisans chauffés à blanc. De l’avis général, Dominique de Villepin a fait un sans-faute lors de sa conférence de presse de rentrée, deux jours plus tôt, à Paris. Mais aujourd’hui, ce discours de La Baule doit per­mettre à Sarkozy de reprendre la main. Devant le chapiteau, les premiers militants l’attendent « Nicolas Président », « Nicolas président »... Sarkozy entend déjà battre le coeur de ses supporters. Jusqu’à l’estrade, le leader de la droite, va goûter chaque pas, sous les hourras de son public. Il adore ces moments, ces bains de foule dans les cris et les contacts virils. Impossible de cacher cette joie-là. Balladur, Barre, ont tou­jours détesté. Chirac et lui, au contraire, ont toujours trouvé là une source d’immense plaisir.

Juste avant d’entrer sous le chapiteau, le téléphone portable de l’officier de sécurité du ministre de l’Intérieur se met à vibrer. C’est la ligne privée. Le garde du corps décroche, fronce les sourcils, et tente de passer l’appareil à son patron. Trop tard. Sarkozy est déjà happé par les militants. Au bout du fil, c’est le Premier ministre en personne. Dominique de Villepin attend. Les hourras résonnent dans le combiné. Voilà Sarkozy sur l’estrade. Les bras levés au ciel, le visage barré d’un immense sourire. L’officier de sécurité revient à la charge, son téléphone à la main. Cette fois-ci, il insiste et passe le portable à son patron. « C’est le Premier ministre. » Sarkozy se bouche une oreille, plisse les yeux, mais n’entend rien. Un peu agacé, il quitte l’estrade et gagne les cou­lisses, pour entendre ce que diable lui veut Villepin. Nicolas Sarkozy apprend alors de la bouche du Premier ministre que Jacques Chirac vient de passer sa première nuit à l’hôpital. En une seconde, tout bascule. A soixante-douze ans, le Président est entrain de faire un accident vasculaire cérébral... Que se disent exactement, dans ces secondes où tout bascule, les deux « héritiers. »

Dominique de Villepin informe aussi Sarkozy qu’il s’apprête à donner une conférence de presse pour officialiser la nouvelle et livrer un premier bilan de santé. Quand le patron de l’UMP retourne sur l’estrade, une poi­gnée de minutes plus tard, les militants ne se sont rendu compte de rien. Mais Sarkozy, lui, a changé de tête. Sans aller vers le micro, il file s’asseoir à côté de Christian Estrosi. Les militants UMP attendront pour apprendre la nouvelle. Nicolas Sarkozy est sous le choc.

13 h 07. À L’Hermitage, le plus grand hôtel de La Baule, où les leaders de l’UMP ont leur chambre, le Premier ministre a convoqué la presse en urgence. Il livre les premières indications médicales sur l’état de santé du Président. Vïllepin parle « d’un petit accident vasculaire ». Il précise que l’hospitalisa­tion va durer une semaine. Il affirme s’être entretenu avec le président de la République et avoir évoqué avec lui les modi­fications d’agenda que cette petite hospitalisation implique. 13 h 30. Le Premier ministre est attendu à son tour par les militants. Sarkozy a quitté l’estrade pour aller à sa ren­contre. Il l’attend devant le petit stade de La Baule qui abrite le chapiteau UMP. « Dominique, on monte dans mon bureau deux minutes », lui dit le ministre de l’Intérieur. Les deux hommes vont s’enfermer dans une salle des arbitres, qui sert du bureau au patron de I’UMP, au-dessus de la tribune. Qu’est-ce qui tracasse tant Sarkozy à cet instant ? La conversation de « deux minutes » va en durer dix. Les militants ne seront informés de l’hos­pitalisation de Jacques Chirac qu’après le retour des deux hommes sur l’estrade.

Il est 22 heures, ce samedi 3 septembre. Sarkozy et une poi­gnée de proches, dont le chanteur Barbelivien, et quelques « amis », des saltimbanques, se retrouvent au bar de L’Hermitage, devant la plage. La nuit est chaude. La marée est basse. Jérôme Peyrat, un des communicants de L’UMP, ancien conseiller en communication de Jacques Chirac puis de Jean Tiberi à la mairie de Paris, a pour mission de rameuter les journalistes. On leur promet des nouvelles de Chirac. En une demi-heure, une trentaine d’envoyés spéciaux rejoignent le bar. Sarkozy trône en bout de table. A ses côtés, François Fillon. Patrick Devedjian, plus à l’aise. Dans la pièce, Alain Carignon, l’ancien maire de Grenoble, fait une sorte de retour aux premières loges. Certains journalistes s’assoient autour de la table. D’autres restent debout. Barbelivien gratte sa guitare. « On va chanter », lance Pierre Charron, euphorique, s’improvisant DJ de la soirée arrosée qui s’annonce.

Franck Tapiro, un autre communicant de Nicolas Sarkozy, donne de la voix. Quelques reporters chantent, eux aussi à tue-tête des refrains populaires. Défilent quelques tubes d’Aznavour, de Johnny... Un journaliste propose Aime. Charron stoppe aussitôt Barbelivïen et suggère autre chose. Il empêchera aussi « Que je t’aime de Johnny » Trop tristes. « chagrin d’amour ». Ce n’est pas le moment, pense Charron. « Et si on chantait Si j’étais président ? » lance Charron. Nicolas Sarkozy, trouve cette « plaisanterie » du plus mauvais goût.

En attendant, le Ministre ne comprend pas d’avoir été prévenu en dernier. Via Claude Guéant, il exige des explications de Pierre Mutz, le préfet de police de Paris. Sur le papier, la sécurité du président de la République dépend du Groupement de sécu­rité de la présidence de la République (GSPR). Cet organisme est composé à 50-50 de policiers et de gendarmes. De sorte qu’en cas de rébellion d’un des corps, l’autre moitié de la garde puisse quand même défendre le Président... Sur le papier encore, le GSPR n’ignore jamais où se trouve l’hôte de l’Elysée. Le nom de code de Jacques Chirac, « Véga », est utilisé dans toutes les communications radio. Dès que le Président quitte les lieux, le message « Véga quitte l’Élysée » est transmis sur les ondes. En clair, Pierre Mutz, le préfet de police de Paris, est automati­quement averti de tous les déplacements présidentiels. Avec lui, le ministre de l’Intérieur est censé ne rien ignorer des allées et venues du Président. Et a fortiori quand le président de la République est hospitalisé en urgence dans un hôpital militaire parisien, pour un hématome au cerveau... Or Pierre Mutz, convoqué par Claude Guéant, jure qu’il n’a appris la nouvelle que le samedi matin lui aussi. « Il semble que l’Élysée ait posé une chape de plomb dès le début, décode un proche du Ministre d’Etat. Comme si seuls les « privés », les gendarmes du GSPR, avaient été aver­tis du départ pour le Val-de-Grâce, en tenant à l’écart les poli­ciers de la présidence, dans le but d’éviter que Nicolas soit au courant. » Le préfet de police de Paris s’est pris un savon de l’Intérieur. Et le GSPR a été prié de faire un rapport. Flotte sur Paris une ambiance de fin de règne et d’incertitudes.

L’hospitalisation de Jacques Chirac et la fin vraisemblable du parcours politique du Président semblent avoir pris de court la « classe politique » À la sortie de l’été, la popularité du Premier Ministre est de 45 %.. Nicolas Sarkozy, reste l’homme le plus populaire avec 63 % de Français qui lui font confiance.

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