ISRAËL-PALESTINE.

Arrêtons de nous écharper à propos de Jérusalem.

Lundi 10 mai 2010 // Le Monde

Tel-Aviv et Ramallah sont les véritables capitales des deux nations. Faisons de la Ville sainte, avec ses mythes meurtriers, une ville ouverte, suggère une écrivaine palestinienne. A Jérusalem et en son nom, des abominations ont été commises, des vies ont été emportées, des flots de sang ont coulé. Et rien ne permet d’espérer que cela cessera de sitôt. Jusqu’au VII siècle, la ville n’avait rien de musulman. Ses sites étaient sabéens, juifs ou chrétiens. Puis, en 637, Omar ibn AlKhattab [le deuxième calife arabe] s’y est présenté. Quand les habitants ont vu ses armées, ils comprirent que toute résistance était vaine et décidèrent de lui livrer les clés de la ville. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé entre Omar et le Juif dont on a dit plus tard qu’il s’était converti, qui lui indiqua un lieu considéré comme sacré. On ne sait pas si c’était le rocher, le Temple ou ce que les musulmans prétendent être une mosquée construite par Adam !

Quoi qu’il en soit, Omar ordonna la construction d’une mosquée, qu’il baptisa Masjid Al-Qibla [mosquée de la Direction de la prière] et non MasjidAl-Aqsa [Mosquée la plus éloignée], comme on l’appelle aujourd’hui. Plus tard, en 692, le calife omeyyade Abdelmalik Al-Marwan fit construire le fameux dôme du Rocher. C’est lui qu’on voit toujours dans les médias lorsqu’il est question de Jérusalem. Et c’est pour lui que certains musulmans sont prêts à mourir en étant convaincus qu’il s’agit d’Al-Agsa. On ne peut guère les blâmer puisque, même parmi les Palestiniens, beaucoup ne distinguent pas entre « Le Rocher » et Al-Aqsa, y compris parmi ceux qui sont chargés de négocier l’avenir de Jérusalem et qui insistent pour dire qu’elle est la capitale de l’Etat palestinien à venir.

Quand les musulmans se sont emparés de la ville, elle était essentiellement chrétienne. Si l’on demande à n’importe quel habitant musulman du coin où se trouve la mosquée d’Omar bin Al-Khattab, il répondra en toute spontanéité « dans le quartier chrétien », et plus précisément à côté de l’église du Saint-Sépulcre. En reconnaissance du beau geste des chrétiens, qui ont livré la ville sans résister, Omar leur avait octroyé un pacte. Les musulmans, dont la plupart ne l’ont d’ailleurs jamais lu, font fièrement remarquer la « générosité » de ce pacte et le sens de la justice de ce calife. Or, si celui-ci était parmi nous aujourd’hui, il n’oserait pas en lire le premier mot du premier paragraphe. Car, en réalité, ses dispositions sont d’un racisme de la pire espèce. Et s’il devait vraiment avoir le courage de l’assumer, cela l’amènerait immanquablement devant la Cour internationale de justice de La Haye.

Avant Omar et l’invasion musulmane, Jérusalem avait subi des campagnes militaires de toutes les puissances qui se sont succédé dans la région pendant des siècles Jébuséens, Hébreux, Egyptiens, Assyriens, Babyloniens, Perses, Grecs, Romains et Byzantins. Ensuite sont venus [les Arabes], puis les Croisés, jusqu’à la reconquête par Saladin [en 1187]. Les Français ont essayé de s’en emparer,ils ont échoué devant les murs de Saint Jean-d’Acre (en 1199). Les Britanniques l’ont contrôlée un temps, avant que les Israéliens ne s’y établissent à l’ouest d’abord, en 1948, à l’est ensuite, en 1967. Paradoxalement, nos manuels scolaires apprennent aux étudiants palestiniens qu’il s’agit à chaque fois d’occupations, sauf quand les conquérants sont musulmans. Dans le cas d’Omar, on parle d’ouverture, et dans celui de Saladin de libération. Il s’agit pourtant de conquêtes militaires, tuant et détruisant pour ensuite imprimer notre propre marque et changer la physionomie des lieux. Si, aujourd’hui, le armée arabo-musulmane ait entrer en Palestine et faire ce qu’avait fait Saladin, il faudrait considérer cela comme une invasion et organiser la résistance. Une occupation est une occupation, qu’elle soit le fait des Israéliens en Palestine, des Arabes en Andalousie et ailleurs ou encore celle de l’Irak au Koweït en 1990.

Aujourd’hui, la situation à Jérusalem, ressemble à celle qui prévalait il y a dix ans, à la veille de « l’Intifada d’Al-Aqsa » en 20001, qui avait fait couler le sang, entraîné la mort de 5 000 personnes, laissé 50 000 autres handicapées, provoqué la destruction de milliers de maisons et entraîné la construction du mur de séparation. Tout cela pour que les protagonistes se retrouvent ensuite au même point pour négocier les mêmes dossiers.

Celui qui porte la responsabilité de tout ce sang versé par les Palestiniens, est l’ancien président Yasser Arafat. Il voulait absolument continuer de fonctionner comme un chef de groupuscule révolutionnaire, alors que la gestion de l’Autorité aurait dû être institutionnalisée. L’Intifada d’Al Aqsa aura été celle des bandes. Les gros bras de chaque camp ont établi leur domination impitoyable sur la population. Cela continue encore et toujours aujourd’hui au nom de Jérusalem, d’Al-Aqsa, ou encore du temple de Salomon. Le sang ne cessera de couler que le jour où l’on aura le courage de revenir sur l’interprétation des textes religieux. Il convient d’ajouter qu’on parle toujours d’un conflit entre Israéliens juifs et Arabes musulmans, sans que personne pense jamais aux chrétiens de la ville, comme si Jésus n’était pas né dans ses contrées.

Cela ne servira à rien que les Israéliens insistent pour dire qu’elle est leur capitale, ni que les Palestiniens fassent de même. D’autres solutions existent. Les Israéliens ont déjà une autre capitale, internationalement reconnue, à savoir Tel-Aviv. C’est là que se passe l’essentiel de leur vie économique et politique. De leur côté, les Palestiniens disposent de tous les instruments gouvernementaux à Ramallah, située, à tout juste vingt-minutes de Jérusalem, hors retards causés par les barrages. Ramallah se prête bien mieux que Jérusalem à devenir la capitale de l’État palestinien à venir. Cette dernière devrait plutôt être une ville ouverte ; L’ouest autant que l’est, accueillant tous ceux pour qui elle a une signification particulière, symbolique ou sacrée. Il y a eu beaucoup trop de sang versé au nom de Jérusalem pour que deux acteurs seulement puissent en accaparer la propriété. 

L’identité arabe de Jérusalem-Est est une réalité incontournable

Quiconque, évoque Jérusalem sait que le simple fait d’en parler peut provoquer une explosion. Par conséquent, il s’agit d’être prudent non seulement quand on déplace une pierre à Jérusalem, mais aussi quand on écrit à son sujet. Nous ne devons pas oublier que nous nous sommes emparés de Jérusalem par amour. Pourtant, l’amour est aveugle et, depuis juin 1967, nous n’avons cessé d’être aveugles devant le fait que la moitié de Jérusalem est arabe. Personnellement, je ne voudrais pas continuer à y vivre si la moitié de cette ville n’était pas arabe. La Jérusalem arabe est la ville que j’aime le plus au monde. Avant la guerre des Six-Jours, cette Jérusalem nous semblait aussi éloignée que la Lune.

Quand je viens à Jérusalem-Est [arabe], au moins deux fois par semaine, j’ai encore du mal à y croire. Cette ville est le Levant, l’Arabie, le vaste monde extérieur et, à quelques pas de chez moi, une sorte de Damas, d’Amman ou de Bagdad. J’adore m’y promener, y manger et m’y perdre dans la foule. C’est une ville hospitalière et accueillante. Quand il n’y a pas d’émeutes, c’est une ville que l’on croirait sortie d’un conte des Mille et Une Nuits.

Pourtant, nous devrions garder à l’esprit que cette ville ne fait pas partie de la capitale éternelle du peuple juif, mais qu’elle est bien une ville arabe. Jérusalem-Est est le foyer d’une population arabe et est gérée en harmonie avec son caractère et son mode de vie. Nos tentatives pour modifier cette réalité par des déclarations sont pathétiques, délirantes et ridicules, voire carrément désastreuses.

La transformation forcée de Silwan [banlieue est de Jérusalem] en parc archéologique, la colonisation de peuplement agressive à Sheikh Jarrah [quartier arabe de Jérusalem] et l’implantation d’écoles talmudiques dans le quartier musulman de la vieille ville ne parviendront pas malgré tout à judaïser cette ville. Le développement de parcs archéologiques dans les deux parties de la capitale et le renouveau d’une vie juive dans les quartiers arabes ne sera possible qu’à la suite d’un accord [avec les Palestiniens] pour diviser Jérusalem sur un pied d’égalité. Prendre en compte les aspirations religieuses et politiques des Arabes de Jérusalem ne risque pas de nous affaiblir, mais bien de nous renforcer. Cela prouvera que nous sommes à la fois forts et réalistes, et que nous recherchons une paix véritable. Mais cela, le maire de Jérusalem [Nir Barkat, Kadima] ne le comprend pas, et ce qui est pire encore, le Premier ministre [Benyamin Nétanyahou, Likoud] ne le comprend pas non plus. Nous sommes amoureux et, comme tous les amoureux, nous sommes non seulement aveugles, mais nous refusons aussi de partager l’être cher. Or que peut-on faire dès lors que le cœur de l’être aimé appartient à quelqu’un d’autre ?

Répondre à cet article