Hôtel de la Marine : Patrimoine royal.

Vendredi 4 mars 2011 // L’Histoire

Hôtel e la Marine

Voilà des mois que la question de l’avenir de l’hôtel de la Marine, située place de la Concorde à Paris, agite les milieux culturels. Au point que la discussion a pris des allures politiques, devenant le symbole d’une question bien française : que doit-on faire et que peut-on faire d’un patrimoine public de plus en plus lourd à entretenir ? Car ce vaste bâtiment du XVIIIe siècle sera vidé d’ici à 2014 de ses occupants. L’état-major de la marine nationale fera en effet ses valises pour le « pentagone » hypermoderne qui devrait être édifié à Balard, au sud-ouest de Paris, et qui rassemblera tous les corps de l’armée. Or, ce majestueux hôtel est un des rares à n’avoir jamais quitté le giron de l’État et à avoir conservé son mobilier d’origine. Il symbolise en quelque sorte l’histoire de France, la continuité de l’État.

Tout à son projet de déménagement, le ministère de la Défense ne s’est guère soucié du sort du bâtiment qu’il va abandonner. Le problème n’est pourtant pas neuf. Déjà, en 2008, a ceux qui s’inquiétaient du sort de l’hôtel de la Marine, l’ancien ministre de la Défense, Hervé Morin, glissait qu’on pourrait en faire « un lieu de réception, pour des mariages par exemple ». Le tout Paris s’était alors gaussé de cette réponse improvisée. Il faut dire que l’immense vaisseau de pierre de 22 000 mètres carrés ne se prête pas à ce genre de services. Alors, que faire ? Vendre ? En ces temps de crise, comme un ogre qui apprend à maigrir, c’est-à-dire maladroitement, le gouvernement cherche à faire des économies et mène une politique de délestage des biens publics - hôtels particulier, dépendances de châteaux, immeubles sont régulièrement cédés afin d’alléger la dette de l’État. Mais qui aurait les moyens de débourser 500 millions d’euros pour acquérir l’immeuble ? Et puis, tout, dans ce vieux palais, est d’origine. Ce qui exclu d’office les projets d’hôtellerie de luxe ou de bureaux : la législation sur les monuments historiques contraindrait tous travaux d’envergure.

Il semble que l’idée s’impose progressivement de lui trouver un occupant, issu de la sphère privée, qui exploiterait les lieux. Jean-Robert Pitte, responsable de la Mission du patrimoine alimentaire, a bien proposé récemment de transformer le bâtiment en une Cité internationale de la gastronomie. Mais c’est le projet d’Alexandre Allard qui semble le mieux placé. L’homme d’affaires de 44 ans, connu pour avoir rénové l’hôtel Royal Monceau avec Philippe Starck, a un atout maître dans sa manche : Renaud Donnedieu de Vabres et son carnet d’adresses fourni. Voilà deux ans que l’ancien ministre de la Culture de Jacques Chirac plaide pour l’installation d’une « villa Médicis » dans l’hôtel de la Marine. Le projet ambitieux de ces duettistes l’homme d’argent et l’homme de culture comporterait des galeries d’art, une salle de ventes, un restaurant et des résidences de luxe pour mécènes. L’Élysée sera-t-il tenté par l’aventure ? En tout cas, il fait tout pour faciliter cette solution intermédiaire. Cet été, des dispositions législatives ont été adoptées : l’État peut désormais louer les monuments de son parc immobilier dans le cadre d’un bail emphytéotique de longue durée ; de même, la fiscalité pour un opérateur privé investissant dans un monument historique a été allégée. Un texte écrit sur mesure pour l’hôtel de la Marine.

Ce qui est sûr, c’est que l’État n’a jamais sérieusement songé à garder le bâtiment. Le lancement d’un appel d’offre est désormais imminent. Le montant attendu par le ministère de la Défense on parle de 300 millions d’euros a même été inscrit en loi de programmation militaire au titre de recettes exceptionnelles. Ce qui met en fureur l’association des amis de l’hôtel de la Marine, composée d’anciens de la Défense, d’historiens et de farouches défenseurs du patrimoine dont le plus fameux d’entre eux, Olivier de Rohan.

Ancien président de l’Association des amis de Versailles, cet inlassable avocat de l’indépendance du patrimoine public remue ciel et terre pour que l’État renonce à « brader des bijoux de famille ». Il plaide un temps pour que l’on y installe les collections du Musée des arts décoratifs, espère que Nicolas Sarkozy en fera la Maison de l’histoire de France, finit par lancer une pétition. Las ! Le sort de l’hôtel de la Marine était scellé d’avance. L’État n’a plus d’argent, et encore moins quand il s’agit de son patrimoine.

Peu de Parisiens le savent, mais l’hôtel de la Marine, commandé par Louis XV à son premier architecte, Ange Jacques Gabriel, est un des joyaux du patrimoine français. Il s’insère dans la place Louis XV qui compose un des plus beaux ensembles urbains d’Europe, sur la grande perspective est-ouest tracée par le Nôtre depuis les Tuileries jusqu’à l’Étoile. Derrière le péristyle visible de la place de la Concorde, se trouve une enfilade de salons XVIII° et XIX°, ainsi qu’une galerie lambrissée, remarquable.

L’envergure de l’ensemble où se lit comme une évidence l’exceptionnelle vision artistique des rois et de leurs architectes, soulève, 300 après, une cruelle ironie : celle de voir l’État porter la longue histoire de France comme un fardeau.

Répondre à cet article