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Homo eroticus, déterminisme ou liberté ?

Jeudi 29 juillet 2010, par Gérard Leclerc // Divers

Esprit Français, XVIII° siècle, Lumières, libertinage : ces termes désignent une identique substance. Une aimantation physique et spirituelle. Spirituelle parce que physique et réciproquement. Son autre nom est liberté. De vivre, de penser, de jouir. Tout un art. » C’est en ces termes que Le Monde des Livres annonce un beau programme, avec la réédition de vingt volumes de littérature libertine, où le XVIIIe siècle affirme sa prééminence. N’est-ce pas à partir de là que Cécile Guilbert entend définir une véritable sagesse, et, donc, une pensée associée à l’esprit des Lumières.

Car la liberté de pensée serait la conséquence directe de la liberté des mœurs. « Philosophie est d’ailleurs le mot de passe qui désigne la pornographie, et tout romancier libertin est réputé pornographe. Libre jouissance ? Libre examen ? C’est tout un. » Je me garderais bien de dénier à Mme Guilbert le moindre droit (ainsi d’ailleurs qu’au journal Le Monde qui a pris la responsabilité de cette réédition de la tradition libertine) à adhérer à ce credo, avec une intensité qui lui fait crier à propos de Diderot, Sade et Laclos : « Admirable époque ! » On me permettra toutefois d’exprimer un désaccord qui va bien au-delà d’un moralisme pudibond.

On peut être en désaccord avec cette façon de goûter et de juger à partir d’une certaine idée du bonheur. On a beau me parler jouissance, je ne trouve guère de joie dans cette littérature. Et j’ajouterais au risque d’être iconoclaste : Une littérature répétitive, ennuyeuse et qui fait surtout redouter un vide ontologique abyssal. Mais exprimer un tel désaccord, c’est d’emblée se situer au centre d’un débat qui met en cause la philosophie du XVIII°, habituellement décrite et louée aux couleurs de la raison, de l’humanisme et de la liberté. Mais c’est un dossier considérable qui dépasse la littérature libertine, sans pourtant l’oublier. Car qu’en est-il des hommes et des femmes et de ce qu’on pourrait appeler la nature humaine dans ce dévergondage où l’on se demande si l’éros a vraiment visage humain ou ne se rapporterait pas plutôt à un démon qui rend la liberté infirme et la dignité problématique.

Bien sûr l’imagination érotique est, semble-t-il, le meilleur moyen d’abolir les censures de l’ordre établi, et d’abord les prescriptions morales de l’Église. Plus profondément, c’est le judéo-christianisme qui est en cause, avec son déni du paganisme considéré comme l’absence de censure avec l’expansion sans frein de la sensualité. Ce raccourci, auquel n’adhère aucun historien sérieux, fait aussi bon marché de questions fondamentales qui concernent tout bonnement les interdits humanisants, dont aucune civilisation n’a pu se priver. Il élude aussi la question radicale de la différence spécifique de l’homme et de l’émergence du libre arbitre. Mais poser ce type d’interrogation, c’est risquer de blasphémer dans le temple du libertinage, de la libre pensée et de plus généralement des Lumières. Risquons-nous, puisque l’enjeu en vaut la peine. Le dix-huitième siècle, principalement français, est obsédé par une certaine idée de la nature. Notion très éloignée de la création biblique, parce que Dieu en est absent, pour cause de déisme ou d’athéisme et aussi parce que la nature humaine peine à s’en distinguer comme elle peine à se distinguer de l’animalité. Le libre-arbitre qui appartient à la problématisation théologique n’est pas le bienvenu dans ce contexte. Comment expliquer alors que les Lumières apparaît communément comme l’âge de l’émancipation de l’individu et de l’affirmation de ses droits ? C’est une bien étrange énigme dont un Lamartine était particulièrement conscient lors qu’il s’interrogeait : « Je me sens plus convaincu que jamais, que les droits de l’homme sont les droits d’une chimère qu’ils appellent homme. » Ce n’est pas rien pourtant que les déclarations des droits de l’homme du 26 août 1789 à 1948 et au-delà ! Mais il faudrait sans doute se mieux renseigner sur les discussions qui entourèrent sa rédaction aux premières semaines de la Révolution, sous des plumes qui étaient d’ailleurs monarchiques et trois ans avant que ne fut proclamée la République ! Là-dessus les travaux de Xavier Martin sont plus que précieux, car cet universitaire a bousculé les idées reçues, en provoquant stupéfaction silencieuse ou réprobation discrète. Mais sa recherche des textes et des sources du XVIII° au XIX° siècles, des encyclopédistes aux idéologues, en passant, par la rédaction du code civil invitent à un examen sans pitié pour la doxa droit-de-l’hommiste. Oui, les droits de l’homme sont un acquis précieux, mais pour nous protéger du nihilisme matérialiste et du déterminisme biologique qui nous environnent depuis trois siècles !

Nous voilà, dira-t-on, très loin de la littérature libertine et du Diderot des Bijoux indiscrets. Non, justement ! Car à réfléchir sur l’anthropologie sous-jacente à ce libertinage, on découvre, qu’il y a méprise sur la liberté. La libération sexuelle s’inscrit dans la logique d’un déterminisme libidinal où l’humanité est réduite à ses instincts et la vie enfermée dans d’étroites finalités biologiques. L’homo eroticus du XVIIl° siècle me fait penser à l’homo festives de Philippe Murray, quoiqu’il puisse y avoir discussion sur ce point. Sollers alléguerait qu’un Casanova, un Denon reflétaient encore, tels Boucher et Watteau en peinture, une grâce qui relève de la création, tandis que le basculement révolutionnaire nous introduit dans un autre univers, terrifiant. Sans doute, mais dans l’entre-deux, il y a le marquis de Sade, ténébreux annonciateur de l’éclatement de la figure humaine.

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