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Ve République

Histoire d’une ambiguïté.

Jeudi 2 février 2012, par Bertrand RENOUVIN // L’Histoire

Péguy, Richelieu et Louis-Philippe que nous avons présentés à nos lecteurs. Son Histoire de la Ve République conjugue l’expérience directe des transformations de notre régime politique et une réflexion approfondie sur l’interminable crise institutionnelle française. C’est nous donner ample matière à débat.

Qui veut connaître la pensée gaullienne sur les institutions et la manière dont elle s’est concrétisée dans la Ve République devra désormais faire référence à l’ouvrage d’Arnaud Teyssier (1). Les étudiants y trouveront un exposé mis dans sa perspective historique. Les dirigeants de la gauche s’efforceront de comprendre ce qu’ils rejettent d’instinct. Les gaullistes ralliés au parti chiraquien puis au sarkozysme pourront mesurer l’ampleur de la déconstruction institutionnelle dont ils se font les complices.
On sait que le gaullisme n’a pas besoin d’une doctrine car il procède d’une pensée toujours en mouvement, fondée sur des principes trop solidement liés pour,,. qu’on puisse évoquer le pragmatisme. Cette pensée est imprégnée de l’histoire de France, de ses grands hommes Richelieu et du grand style, plus particulièrement celui de Chateaubriand. Quant aux contemporains du Général, Arnaud Teyssier évoque Maurice Barrès, du moins le patriote lorrain et le républicain autoritaire débarrassé de son nationalisme antisémite et racialisant. Charles Maurras a compté, pour ce qu’il écrit dans Kiel et Tanger sur la faiblesse et la discontinuité de la politique étrangère en régime d’Assemblée.

Mais Charles de Gaulle n’adhère pas au monarchisme maurrassien, contre-révolutionnaire dans sa volonté d’imposer un système absolutiste abusivement reconstruit : le futur général est disciple de Charles Péguy qui affirme que l’histoire de France doit être prise tout entière de la monarchie à la IIIe République en passant par le Comité de Salut public, le Consulat et l’Empire. C’est aussi, comme Péguy, un lecteur de Bergson, patriote discret, très attentif à l’administration française.

Dans le domaine constitutionnel, le général de Gaulle a trouvé un écho à sa pensée dans l’œuvre de Joseph Barthélemy, éminent juriste partisan sous la IIIe République de la réforme de l’État qui a conforté son hostilité au régime des partis et sa volonté de restaurer l’autorité de l’État pour assurer à la France sa grandeur. Le mot a suscité les moqueries de ceux qui ont oublié le mot de Jean Giraudoux : « le jour où la France devient une nation de second ordre, elle est perdue. »

La nature des institutions a été clairement indiquée par le fondateur de la Ve République en 1961 : « Disons que notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère » . Dans cette monarchie républicaine, élective à partir de 1962, le président de la République incarne l’autorité de l’État, le Premier ministre et son gouvernement disposent d’un réel pouvoir qui s’exerce l’absolutisme royal, le président désavoué par le peuple souverain lors d’un référendum se retire sans délai - ce qui s’est produit en 1969. La légitimité historique acquise pendant la guerre ne peut tenir hors de la légitimité populaire accordée et éventuellement confirmée par le suffrage universel. On sait depuis Aristote que tout régime politique contient une dérive qui lui est propre : l’autocratie est le négatif de la monarchie élective et ce péril se renforce lorsque les successeurs du général de Gaulle, dépourvus de légitimités historique, sont soutenus par un parti hégémonique.

À regret, je ne souligne pas la pertinence de maints développements de cette Histoire - plus particulièrement la belle analyse de la conception gaullienne de la temporalité politique - pour indiquer à l’auteur mes divergences.
La première concerne la cohabitation. Selon Arnaud Teyssier, « toute la mécanique du pouvoir laborieusement élaborée par le gaullisme a été désarmée par la pratique répétée des cohabitations, ensuite par le retour aux logiques partisanes ». J’estime au contraire que les cohabitations sont dans la logique de notre monarchie républicaine et parlementaire si l’on respecte l’article 5 de la Constitution instituant la fonction arbitrale du président de la République. Nos institutions permettaient des inflexions fortes, selon les périodes et les personnalités, puisque nous connaissions des phases d’affirmation présidentielle - François Mitterrand de 1981 à 1986 - et d’autres pendant lesquelles le Premier ministre pouvait effectivement déterminer et conduire la politique de la Nation avec le soutien de sa majorité parlementaire.

À mon sens, la faiblesse originelle de la Ve République ne tient pas aux cohabitations acceptées par le Président mais à la dyarchie qui établit une coexistence inégalitaire ou conflictuelle entre celui qui tire sa légitimité populaire de l’élection présidentielle et celui qui est issu du parti vainqueur aux élections législatives. Arnaud Teyssier sait bien que les oppositions étaient violentes entre Georges Pompidou et Jacques Chaban-Delmas, entre Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, entre François Mitterrand et Michel Rocard : les ministres et l’administration souffraient de ces rivalités.

Et puis, comment oublier que le général de Gaulle a composé avec les partis politiques et les tendances du gaullisme lors de la composition des gouvernements : l’aristocratie financière représentée par Valéry Giscard d’Estaing et ses Républicains indépendants côtoyait le gaullisme de gauche issu de la Résistance. Jean-Pierre Raffarin, de triste mémoire, ne fut pas le seul expert en dosages partisans.

Comme les gaullistes de gauche, je soutiens que le ver était dans le fruit dès la présidence de Georges Pompidou. C’est le successeur immédiat du Général qui a placé la première charge explosive dans l’édifice constitutionnel en proposant en avril 1973 la réduction du mandat présidentiel à cinq ans, ajournée en octobre de la même année et reprise par Valéry Giscard d’Estaing puis adoptée par référendum le 24 septembre 2000.

Il faudrait aussi souligner que Georges Pompidou, ennemi juré de la Participation, et Valéry Giscard d’Estaing, grand bourgeois libéral, marquent la rupture sociologique et politique avec la République gaullienne qui permettait d’espérer un renforcement de notre Constitution sociale et la liquidation du clan libéral - Antoine Pinay, Jacques Rueff - auquel le général de Gaulle accordait beaucoup trop.

Du moins, nous demeurions dans la logique de la Ve République. Mais quel est le moment de la rupture décisive qui nous a fait sombrer dans la confusion institutionnelle ?

Arnaud Teyssier incrimine François Mitterrand, responsable selon lui d’une contre-révolution politique et administrative « dont les conséquences ont été inconsciemment amplifiées par Jacques Chirac et dont les effets sur notre système démocratique se sont révélés dévastateurs ». C’est ouvrir un débat trop vaste pour que j’en reprenne ici tous les éléments. Il est vrai que François Mitterrand a voulu une décentralisation confusément réalisée - mais elle n’a pas mis en péril notre unité nationale car toute la classe politique reste centralisatrice. J’ajoute que ce président socialiste a laissé s’installer dans l’État la logique ultra-libérale qui a détruit notre politique économique et qui mine notre administration - mais c’est après lui qu’on assista au triomphe de l’oligarchie.

François Mitterrand était resté dans l’esprit de la monarchie élective en cherchant à préserver la « pointe inaltérable de la décision » et en ne reprenant pas le projet de quinquennat. Comme Frédéric Grendel, je me suis souvent opposé devant lui à une telle réforme. Le président me répondait qu’il la lancerait si les partis le lui demandaient, ce qui n’ était guère rassurant. Nous avions décidé, à La Nouvelle Action royaliste, de rompre avec François Mitterrand si ce coup funeste était porté aux institutions. Il est donc logique que je date de l’an 2000 la cassure qui a transformé notre Constitution politique en un chiffon de papier.

Je me retrouve donc en plein accord avec Arnaud Teyssier lorsqu’il condamne la dissolution de 1997, la molle gouvernance chiraquienne et les effets désastreux du quinquennat. Il n’y a plus du tout de fonction présidentielle mais le caprice d’un autocrate qui a transformé le Premier ministre en chef de rayon et qui s’emploie à détruire la Constitution administrative et la Constitution sociale du pays.

Arnaud Teyssier - « Histoire politique de la V République (1958-2011) », Perrin, 2011, prix franco : 15 €.

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