Sa Majesté l’Empereur d’Autriche-Hongrie nous a quitté.

HOMMAGE à OTTO DE HABSBOURG.

Lundi 18 juillet 2011 // L’Histoire

Archiduc Otto, fils de Charles 1er, dernier empereur d'Autriche et roi de Hongrie.

La silhouette frêle, légèrement voûtée, une discrète moustache grise et de sages lunettes, « Herr Doktor Habsburg » aurait pu passer pour n’importe quel professeur d’université d’outre-Rhin, sérieux, laborieux et même un peu terne. Pourtant, quelques décennies plus tôt, ce personnage discret aurait été l’un des monarques les plus puissants au monde : empereur d’Autriche, roi apostolique de Hongrie et roi de Bohême, sans oublier une ribambelle de vingt-cinq autres titres princiers ou ducaux. Ses Etats se seraient étendus sur 400 000 km2, du lac de Constance aux Carpates, de la Pologne à l’Adriatique. Il aurait régné sur plus de 50 millions d’âmes appartenant à une douzaine de nationalités... Certes, l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine possédait « l’un des noms les plus prestigieux de notre continent », comme le rappellera le ministre belge Léo Tindemans à l’occasion de ses 80 ans. Mais ce prince, loin de se contenter de prétendre à une gloire perdue, en brassant de vagues idées, a su se forger, avec réalisme et ténacité, un authentique destin politique.

La vie d’Otto commence à la manière d’un conte de fées. Lorsqu’il naît à Reichenau, en Basse-Autriche, le 20 novembre 1912, la double monarchie austro-hongroise semble indestructible, à l’image de François-Joseph Ie1, assis sur le trône depuis plus de soixante ans. Otto se souviendra d’avoir été reçu, tout enfant, par le vieux patriarche, son arrière-grand-oncle, dans un salon de Schônbrunn. Car le suicide de l’archiduc Rodolphe, à Mayerling, suivi de l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo, ont fait du père d’Otto, l’archiduc Charles, l’héritier direct de la couronne.

François-Joseph meurt en 1916, en plein coeur du conflit mondial, laissant l’Europe à feu et à sang. À 4 ans, Otto assiste au couronnement de son père en tant que roi de Hongrie, à Budapest. Le nouveau souverain aspire à la paix. Marié à la princesse Zita de Bourbon-Parme, l’empereur Charles Ier entame des pourparlers secrets avec la France, par le truchement de ses beaux-frères, les princes Sixte et Xavier. Malheureusement, Clemenceau, par haine des Habsbourg, provoquera leur échec.

La défaite de 1918 entraîne le divorce des peuples de l’Empire. Tandis que la République de Tchécoslovaquie est proclamée à Paris, les Hongrois, les Croates ou encore les Ruthènes arrachent leur indépendance. Le 11 novembre 1918, jour de l’armistice franco-allemand, Charles Ier renonce à « participer aux affaires de l’État ». Dès le lendemain, l’empire a cessé d’exister...

À cette époque, Otto a une soeur cadette, Adélaïde, et trois frères plus jeunes, Robert, Félix et Charles-Louis. Toute la famille impériale prend le chemin de l’exil. Mais Charles n’a pas encore renoncé à se battre. En 1921, il fait deux tentatives pour reprendre le pouvoir en Hongrie, mais il se heurte à la violente réaction du régent Horthy. Contraint de s’éloigner de l’Europe centrale, l’ex-empereur et roi s’installe à Madère avec les siens. C’est là qu’il s’éteint prématurément, dans l’indifférence générale, le ter avril 1922.

Entre-temps, l’impératrice Zita n’a pas cessé d’être féconde. Elle est enceinte d’un huitième enfant, Elisabeth, qui naîtra posthume. Ainsi donc, aux yeux des peuples d’Autriche et de Hongrie, Otto se retrouve, à 9 ans, empereur d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, maître souverain de la Toison d’Or. Dans sa « boîte aux trésors », entre des photos de ses frères et soeurs, quelques fleurs hongroises séchées, une poignée de la terre natale et une pièce d’argent, cadeau de son père, le petit prince dissimule précieusement un « plan secret » rédigé de sa propre main, en vue de la restauration des Habsbourg...

En attendant que sonne cette heure de gloire, Otto reçoit une solide éducation en Espagne, où la famille trouve refuge. Ses précepteurs sont surtout des bénédictins hongrois, qui lui enseignent en allemand et en magyar. Toutefois, le prince, véritable polyglotte, pratique aussi bien le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien et le tchèque. Il possède également des rudiments de plusieurs autres langues, sans oublier le latin qui « de façon extraordinaire, vous oblige à penser ».

Mais l’archiduc aura toujours une prédilection pour le français, dont il aurait voulu faire la langue officielle de l’Europe : « En plus d’être une langue splendide, le français est la plus proche du latin. Il est regrettable que le français ne soit plus la langue diplomatique. Elle était la garantie d’une diplomatie claire et juste, par sa précision...

Si, à la cour espagnole d’Alphonse XIII, Otto se voit salué du prédicat de « Majesté », il ne cultive guère la nostalgie et préfère regarder vers l’avenir. Aussi poursuit-il des études supérieures à l’université de Louvain, en Belgique, où il décroche son doctorat en sciences politiques et sociales. Bientôt, l’histoire tragique du XXe siècle rattrape l’héritier des Habsbourg. En 1933, à Berlin, il refuse de rencontrer Hitler, qui vient d’accéder au pouvoir suprême. Assurément, il s’agit de la seule exception à une volonté de dialogue maintes fois réaffirmée. « Dans la mesure oùje suis sûr de mes choix, expliquait Otto, je n’ai pas peur de me confronter avec les défenseurs d’autres idéologies. Mais dans le cas de Hitler, cela n’avait pas de sens, il n’y avait pas de discussion possible. » D’ailleurs, le dictateur ne tardera pas à adopter un autre ton, en condamnant à mort par contumace l’insolent archiduc ! Mais Otto voit déjà au-delà de ce conflit qui s’avère chaque jour un peu plus inéluctable. A partir de 1936, il adhère à l’Union paneuropéenne, d’abord par amitié pour son fondateur, Coudenhove-Kalergi, mais il lui apparaît très vite que là réside la voie du salut pour le vieux continent. L’Europe pacifique qu’il appellera toujours de ses voeux sera attentive aux différences : « Je suis pour une Europe des nations, qui respecte la langue, les particularismes de chacun au lieu de les étouffer par la bureaucratie, mais en les reliant à un tronc commun. » Elle sera également enracinée dans son passé chrétien : « Notre continent est celui de la culture, celui de l’Esprit. Nos villes ne sont pas dominées par des banques ou des prisons, mais par des cathédrales. »

« Ma Patrie c’est l’Europe, notre Continent est celui de la culture et de l’esprit » n’avait de cesse de dire, et d’écrire, l’illustre Empereur Austro-Hongrois.

Pourtant, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, un tel projet relève encore de l’utopie. Le 11 mars 1938 survient l’Anschluss. Les chars allemands entrent à Vienne. « Le jour le plus horrible de ma vie », se souviendra Otto.
Quelques semaines auparavant, il avait écrit au chancelier autrichien Schuschnigg, afin de lui proposer d’assumer ses fonctions, en cette heure de péril extrême... Refusant le fait accompli, l’archiduc vient alors en France afin de plaider la cause de l’indépendance autrichienne, ce qui lui donne l’occasion de travailler avec Daladier et surtout avec Georges Mandel. En 1940, devant l’invasion nazie, Otto doit trouver refuge aux États-Unis, « sans billet de retour ». Il y passe trois années, qui changent fondamentalement sa conception de l’action européenne. « J’ai pris conscience avec la distance, dira-t-il, que ce qui nous unissait était infiniment plus important que ce qui nous divisait. Depuis ce moment, ma patrie c’est l’Europe. »

Outre-Atlantique, l’héritier de Charles Quint rencontre le président Roosevelt, qui lui confie sa prédilection pour la Hongrie. Dès 1944, Otto regagne la France. Il effectue un bref séjour en Autriche, jusqu’à ce que les autorités d’occupation soviétiques l’expulsent, lui reprochant son anticommunisme.

En 1951, à l’approche de la quarantaine, l’archiduc songe enfin à se marier. C’est à Nancy, l’ancienne capitale des ducs de Lorraine, ses ancêtres, qu’il épouse la princesse Regina de Saxe-Meiningen. La statue de la Vierge, protectrice de l’Autriche a quitté tout exprès son sanctuaire de Mariazell. L’évêque de Nancy, Mgr Lallier, office avec le vicaire apostolique Mgr Zagon. Derrière un parterre de rois et d’altesses, se pressent des chevaliers de Malte dans leurs rutilants uniformes, des magnats magyars, plumets au chapeau, aussi bien que des étudiants autrichiens sabre au côté. Le studieux Otto et la nouvelle archiduchesse s’accordent ensuite une lune de miel de quelques semaines à Marbella, qu’ils gagnent par petites étapes, au volant d’une modeste voiture. Néanmoins, l’archiduc ne s’attarde pas à goûter les plaisirs de la jet set ! « La vie de prince ?, affirmera-t-il bien plus tard, je ne sais pas ce que c’est ! » Lui qui avouait que la politique était sa seule vocation plaçait aussi la vie familiale au second plan : « J’ai toujours été pris par mes occupations politiques, déclarait-il ».

Dans l’éducation de nos enfants, c’est ma femme Regina qui a réussi à leur transmettre que le caractère est supérieur au savoir, et que les vertus religieuses représentent la chose la plus importante de la vie. » Au fil des ans, Otto et Regina ont en effet sept enfants. D’abord cinq filles (Andrea, puis les jumelles Monika et Michaela, Gabriela et Walburga), avant deux fils, tard venus (Karl et Georg). La famille s’installe en Bavière, à Pôcking, dans une villa cossue plantée près des rives du lac de Starnberg, comme l’explique Otto : « Mon épouse, qui se charge toujours des tâches difficiles, a trouvé cette maison. Elle était entièrement en ruines. Alors on l’a reconstruite, et nous y sommes depuis 1954. »

Le sol autrichien, tout proche, reste interdit au dernier des Habsbourg jusqu’au 31 mai 1961, date à laquelle il accepte de renoncer solennellement à ses droits dynastiques. Ce faisant, il agit toujours avec pragmatisme : « Je pense qu’une certaine forme de monarchie peut revenir, déclarait-il à l’époque, mais je ne crois pas que ce soit avant des années et cela ne concernera pas de vieilles familles comme la mienne. La nouvelle forme de monarchie pourrait bien être élective, peut-être par le pouvoir judiciaire. C’est l’idée qui compte, non les gens qui ont été des rois. »

Car ce qui importe à Otto, davantage qu’une hypothétique couronne, c’est l’engagement concret : « Il ne sert à rien d’hériter de principes et de veiller sur leur flambeau, si on ne se donne pas les moyens de les servir. Je suis dans la politique pour faire des choses tangibles. Vous savez, quand on ne peut plus combattre à cheval, on va à pied. »

Cet humble combat, Otto continue donc de le mener au sein de l’Union paneuropéenne, dont il assume la vice-présidence depuis 1957, puis la présidence à partir de 1973. Ce travailleur acharné, qui gardera une force éblouissante jusqu’à ses vieux jours, dédaigne les activités sportives.., si ce n’est qu’il ne prend jamais l’ascenseur ! Il faut dire que son emploi du temps ne lui laisse guère de loisirs !

Chaque semaine, il rédige des articles d’économie politique pour une vingtaine de quotidiens et de magazines internationaux. « Le temps que les autres gaspillent » dans l’avion, entre deux rendez-vous, il les consacre à la rédaction d’ouvrages, en allemand, en français, en espagnol ou en hongrois. La devise de cet hyper-actif aurait pu être : « Il faut agir, toujours ». Et l’archiduc de citer volontiers cette maxime de chasseurs allemande : « Nicht geschossen istauchgefehlt » — « Ne pas tirer, c’est encore manquer ».

Naturalisé allemand en 1978, Otto est élu député européen l’année suivante, sur la liste du CSU, le parti chrétien-social bavarois. Fidèle à son propre style, l’archiduc se montrera le plus assidu des parlementaires. « Doktor Habsburg », comme il se fait appeler par élégance démocratique, ne manque jamais une séance. En période de travail, le presque-empereur s’assoit dès 9 heures, pour l’ouverture des séances, à son pupitre anonyme, le 110287... Au parlement de Strasbourg, durant quatre législatures, c’est toujours le projet d’une Europe impériale, décentralisée, chrétienne et anticommuniste, qu’il défendra sans relâche, avec sa fille Walburga qui lui sert d’attachée parlementaire. Bien entendu, la tradition familiale se distingue en filigrane : « La politique de la dynastie des Habsbourg a toujours été de créer un lien entre le Saint-Empire et le bassin danubien. Il existe une filiation et un héritage politique très fort entre la notion d’Empire et la notion d’Europe. »

« La couleur du marxisme, précisait-il, ce n’est pas le rouge, c’est le gris des cadavres. » Aussi, en dépit du « sens de l’Histoire », se promettait-il de « faire triompher la liberté contre le collectivisme, décoloniser les pays d’Europe centrale qui sont victimes des accords de Yalta ». À l’aube des années 80, une pareille ambition pouvait sembler chimérique. Malgré les efforts héroïques des Polonais de Solidarnosc, malgré Lech Walesa et Jean-Paul II, qui aurait su pronostiquer l’agonie prochaine de l’URSS ?

Au soir de sa vie, Otto reconnaîtra : « Mon plus grand bonheur a été la disparition des systèmes communistes en Hongrie et dans les autres pays d’Europe, une joie que je n’aurais jamais espéré connaître. » Car, soudain, l’Histoire accélère son rythme.

En décembre 1988, Otto est autorisé, pour la première fois depuis 1918, à visiter Budapest. Quelques mois plus tard, le 2 avril 1989, les obsèques de l’impératrice Zita, sa mère, lui permettent de mesurer la popularité intacte des Habsbourg.

Sur le passage du cortège, dans les rues de Vienne, Autrichiens et Hongrois se pressent pour acclamer leur empereur et roi. Se reprend-il alors à croire à un avenir impérial pour les Habsbourg ? Non pour lui, sans doute, mais peut-être pour son fils Karl. À la journaliste Christine Clair, qui l’interroge à ce sujet, Otto répond avec son réalisme coutumier : « Je n’en sais rien. Commençons d’abord par ouvrir la voie à l’Europe de l’Est et par bâtir une communauté politique. Après on verra... En principe, la politique doit précéder l’économique. Charles Maurras avait vu très juste lorsqu’il disait : "Politique d’abord". Robert Schuman, que je connaissais bien, ne disait pas autre chose...

Seulement voilà : au moment du traité de Rome, les blessures de guerre étaient encore trop vivaces pour qu’on envisage de forme une Europe politique avec l’Allemagne. »Sa parfaite connaissance des mécanismes historiques— « les gens qui ne connaissent pas l’histoire ne peuvent pas faire de bonne politique » permet à Otto de considérer la réunification allemande inéluctable, dès l’ouverture du Mur de Berlin.

En 1991, le Parti paysan hongrois réunit 100 000 signatures sur son nom, pour proposer le retour de la Monarchie. L’archiduc n’hésite guère. A 78 ans, il décline cette offre séduisante, se considérant plus utile au Parlement européen. « C’est l’idée qui compte, ajoute-t-il. Non pour cette fois, mais il y aura toujours un Habsbourg pour servir... » Peut-être songeait-il à son fils aîné Karl, marié en 1993 à Francesca, héritière du richissime baron Thyssen-Bornemitza. De la même manière, le vieil archiduc avait balayé d’un revers de manche l’hypothèse de devenir un jour président de l’Union européenne : « Je ne m’intéresse qu’aux situations où je puisse faire quelque chose. Je suis impatient de tempérament et je m’ennuierais dans une fonction de représentation. »

La dernière décennie du XXe siècle a permis à Otto de Habsbourg de voir se reconstituer, au prix de nombreux soubresauts, la Mittel Europa de ses ancêtres. Résolument engagé dans le conflit yougoslave, il soutient les Croates et les Bosniaques — anciens sujets de l’Empire contre la Serbie de Milosevitch. Son dernier combat sera celui de l’élargissement de l’Union européenne aux nations soumises naguère au joug de Moscou : « Certain pensent que la démocratie sera en danger si ces pays adhèrent. Or, j’aimerais que la démocratie soit aussi solide dans certains pays de l’Union qu’en Hongrie. Leur adhésion sera un véritable gage de sécurité et de stabilité du continent européen, fondée sur des valeurs démocratiques fortes. Ou bien nous réaliserons l’unité européenne tous ensemble, ou bien nous coulerons. »

Optimiste de nature, Otto de Habsbourg a pu établir le bilan positif de son existence, le 10 mai 2001, à l’occasion de ses noces d’or, célébrées à Nancy, songeant « au chemin que l’Europe a parcouru depuis cinquante ans. Lorsque je me suis marié, en 1951, les différents peuples représentés avaient dû traverser les frontières de pays militairement occupés. Aujourd’hui, la plupart sont des hommes libres ! »

Cette espérance, Otto la fondait sur une foi chrétienne indéracinable. Car son souci politique possédait, avant tout, une dimension spirituelle : « Vous savez, le bon Dieu ne nous demande pas de lui ramener des victoires. Il nous demande simplement que nous fassions de notre mieux. C’est lui qui donne les victoires. Avoir cette foi, c’est la force et le calme intérieur d’une vie entière. »

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