HISTOIRE DU MONDE.

L’Extrême droite est-elle morte ? Le temps des réactionnaires.

Vendredi 18 mai 2007, par Paul Vaurs // Le Monde

1789. L’Europe est en route vers le bonheur.

Les machines à vapeur, les télégraphes, les mille pensées nouvelles du Siècle des Lumières embrasent les cerveaux humains de mille feux qui s’appellent prospérité, raison, amour, liberté.

Les monarchies de notre Europe semblaient avoir réussi leur mission : Le monde de l’Ancien régime courait vers le progrès. C’était un éveil fabuleux. Il nécessitait une rationalisation parfaite des choses, un nouvel esprit d’ingénieur et de nouveaux rapports humains. La matière ouvrait ses domaines inconnus : Une soif de découvertes et d’analyses du vivant grisait les pensées. La mystique du croyant, ne servait plus à grand chose. Le Bon Dieu devenait un ami bienveillant dans un système de moins en moins théocratique. Les raisonnements des théologiens semblaient bien peu répondre aux besoins intellectuels de ce nouveau monde.

Nos structures modernes se sont forgées au cours de ce siècle. La noblesse allait perdre son pouvoir politique, puis sa raison économique, puis ses prérogatives militaires. Le modèle du courtisan était périmé. Le modèle du chevalier n’était plus primordial. Il fallait trouver autre chose pour se définir.

Les physiocrates détruisent la monarchie.

Le médecin de Louis XV, le docteur Quesnay, était adepte des cercles physiocrates et francs-maçons. Il compara la société à un corps humain. Il en tira un magnifique tableau des échanges économiques entre les différentes classes sociales. Sa conclusion fut simple. Il fallait améliorer la production agricole, seule source de richesse : La nourriture de l’ouvrier, la soie du tissu, le bois du meuble, le métal, tout venait de la terre et ne pouvait s’exprimer, en bout de ligne, qu’en fonction d’un produit agricole. Les écrits du docteur Quesnay menèrent les grands propriétaires à réduire leurs cohortes d’ouvriers agricoles en surnombre sur des terres qui avaient plus de prestige que de revenu. Des dizaines de milliers de pauvres gens s’en allèrent dans les rues des grandes villes, en quête d’un hypothétique travail. Ils allaient constituer les troupes de choc de cette extrême gauche révolutionnaire qui balaiera les adeptes libéraux du changement dès 1790.

28 Août 1789. La première ligne de démarcation.

C’était à Versailles, dans la salle des Menus plaisirs, lors des pleines chaleurs de l’été. L’Assemblée constituante allait décider si Louis XVI aura le droit de veto. Un élu du Tiers-état présidait. Il s’appelait Jean-Joseph Mounier. Il représentait le Dauphiné. Il était soucieux. C’est difficile de compter les voix, dans cette cohue. Quelqu’un lui suggère que les représentants peuvent se répartir entre sa droite et sa gauche...A droite, les partisans du droit de veto et du maintien des prérogatives royales. A gauche, iront ceux qui veulent réduire le pouvoir de la monarchie à une peau de chagrin.
A droite, ceux qui veulent conserver, à gauche, ceux qui veulent réformer...

Les passions politiques seront désormais réglées au strict jeu du monde binaire et idéologique. Comme si deux têtes, deux coeurs, vivaient désormais sur la même terre, sans plus jamais se comprendre. La France une et indivisible derrière son roi n’existe plus. On venait juste de terminer la grande querelle des Protestants et des Catholiques. On en commençait une nouvelle, tout aussi catastrophique. Cette première République à peine naissante tombera dans une dictature d’extrême gauche qui mènera à une guerre internationale et civile. Près de deux millions de Français se feront tuer entre 1789 et le sacre de Napoléon.

14 Juillet 1789. Naissance de l’extrême gauche armée.

Les révolutionnaires parisiens s’emparent des armes stockées à la prison de la Bastille. En une journée, ils devinrent une force politique. 863 brevets de vainqueurs de la Bastille seront décernés aux citoyens qui arriveront à prouver leur participation à cette émeute du 14 juillet 1789. Avant même d’avoir trouvé son nom, l’extrême de la gauche avait gagné là ses premières troupes armées, son image de grande révoltée, et son début de légende glorieuse que l’on fête tous les 14 juillet. Elle allait jouer de sa nouvelle influence par l’intermédiaire des clubs révolutionnaires. Leur entrée était libre. Il était facile de prendre la parole, à condition de toujours aller plus loin dans l’extrémisme. Au club des Jacobins, on se mettait en colère avec Monge, Camille Desmoulins, Robespierre et Saint-Just. Au club des Enragés, on ovationnait Herbert, Marat, Fabre d’Eglantine et Théroïgne de Méricourt. Les thèses des Enragés seront reprises par Gracchus Babeuf, considéré comme le premier théoricien du communisme.

Ces clubs terroriseront Paris. Ils régenteront les élections. Le parti politique de la Montagne allait regrouper jusqu’à 300 députés de la Convention en juin 1793. Il éliminera les Girondins. Jusqu’à la chute de Robespierre, il fera régner la première dictature d’extrême gauche, la Terreur.

La tempérance de Louis XVI, son désir d’éviter une guerre civile entre les Français - il les appelait ses enfants - avaient freiné la constitution de groupes armés réactionnaires. Ils allaient apparaître lorsque Louis XVI commença à ne plus avoir la possibilité de donner des ordres mous. Le prince de Condé regroupa des nobles en Allemagne, à Coblence, entre 1790 et 1792. Ils venaient pour la plupart des milieux libéraux de la cour de Versailles. Ils ne jouèrent pas un rôle important. C’est le petit peuple catholique qui prit les armes. Il créa ce qui sera la droite de toujours. Avec ses actes et son idéologie proclamée : Le roi est mort, vive le roi... Montjoie Saint Denis et Notre Dame de France... Regroupons-nous sous la bannière du Sacré-Coeur !

A partir de 1791, la Chouannerie regroupera 50 000 hommes courageux, sous l’impulsion de contrebandiers. Ils se fédéreront plus ou moins sous la houlette d’Armand Tuffin de la Rouerie. L’organisation de la Vendée militaire regroupera de son côté plus de 80 000 soldats, avec un encadrement d’officiers de l’Ancien Régime. On estime à 500 000 tués, femmes et enfants compris, les morts royalistes durant cette guerre civile qui se déroulera en France entre 1793 et 1799. Certains historiens favorables à la Révolution française n’en reconnaissent que 50 000. Il n’empêche. Ce fut un véritable génocide des populations chrétiennes de droite.

De ces premiers combats, la droite, en gardera une préférence marquée pour le coup de main. La technique de commando. La guérilla. La violence rapide et brutale. Elle fera toujours confiance à cette révolte soudaine et incontrôlée, qui ne nécessite pas un encadrement régulier effectué par des militants besogneux. Son mythe sera celui du chevalier des Touches. C’est-à-dire un beau chevalier royaliste amoureux, rebelle, insaisissable, incontrôlable. Alexandre Dumas en fera l’archétype de ses personnages de cape et d’épée. La Varende en tirera son personnage de Nez de Cuir, l’aristocrate solitaire qui rêve d’un monde englouti après un soir de tempête où il va lui-même se sacrifier.

Le futur Charles X refusera de venir prendre le commande­ment des armées vendéennes. Il préférera continuer à mener sans risque sa vie fortunée de jeune exilé. Les chefs vendéens, livrés à eux-mêmes, resteront trop divisés pour réussir à gagner leur guerre contre les Républicains. Il ne leur restera plus qu’à se faire tuer courageusement.

La droite en gardera une réserve instinctive envers les rois et les princes de sang. Son adhésion à la monarchie sera relative­ment abstraite. Elle lui préférera souvent les dicta­tures des leaders populistes. Peut-on parler d’un échec, pour cette première droite qui se disait royaliste ? Elle ne put réta­blir l’Ancien régime, mais ses soldats trucidèrent près de 200 000 révolutionnaires qui étaient venus la combattre. La Révolution française et l’extrême gauche n’allaient jamais s’en remettre.
Une bourgeoisie libérale et modérée put ainsi mener la France sur les chemins de notre démocratie capitaliste.

2 Décembre 1804. Tous derrière l’Empereur.

Officier d’Ancien régime, général de la Révolution, aristocrate authentique et chef de clan corse, Napoléon Bonaparte était conscient que les Français avaient besoin de retrouver ce fameux ordre naturel prôné par le docteur Quesnay. Après l’échec de Robespierre et de la gauche, il fallait récréer l’unité du pays.

Instaurer une république ou une démocratie, en 1805, serait revenu à maintenir une droite et une gauche, et continuer un régime de discorde, entre roturiers et aristocrates, républicains et royalistes... Napoléon ne voulait plus voir cette séparation en deux de la France. Il fallait donc forger une nouvelle France, avec des valeurs nouvelles, capables de plaire aux Chrétiens, aux partisans de l’Ancien Régime, mais aussi à ces révolutionnaires qui avaient toujours à la bouche le modèle de la Rome antique, et qui ne juraient que par les principes de Cicéron et de Marc-Aurèle. Ce nouveau modèle ne pourrait être que le reflet de l’Empire romain, fédérateur des élites et des peuples. Napoléon se fit sacrer empereur.

Il était déjà célèbre et assuré d’avoir sa place dans l’Histoire, auprès des généraux les plus illustres. A un tel niveau d’aventures, son ambition allait certainement bien au-delà d’un rêve de majesté. Elle participait à une vision de la civilisation, à une nécessaire fusion entre le désir aristocratique de l’Europe et les besoins de son peuple roturier. A la fois guerrière et bourgeoise, la nouvelle aristocratie de l’Empire allait se former. Dans un tel monde, être de droite, de gauche ou extrémiste, n’avait plus de signification. Il faudra le retour de la monarchie des Bourbon et le régime des partis pour que la politique française revienne au clivage binaire et que l’extrême droite réapparaisse.

1815. La Terreur Blanche.

Après la défaite de Waterloo, le souffle vengeur de la droite royaliste commença par embraser toute la Provence aux chants du Christ Roi. Dans toutes les villes se répandit un mot d’ordre : « Finissons-en... Tuons tous les Bleus ! » Carpentras, Orange, Cavaillon... On allait faire payer aux Républicains les massacres qu’ils avaient commis vingt ans plus tôt. Lorsque les monarchistes de Toulon avaient été fusillés sur les ordres de Barras et de Bonaparte dont les soldats pillaient la ville vaincue en semant la terreur tels des guerriers mongols du temps de Gengis Khan. La Provence anti-bonapartiste, c’était la Provence du peuple provençal, des ouvriers agricoles, des petits propriétaires de mas, des cafetiers et des bergers... le couteau dans une main, le missel dans l’autre...

Le maréchal Brune devait prendre son commandement militaire à Avignon. Ce fidèle soldat de l’Empereur avait été l’ami de Danton et l’adjoint de Napoléon lorsque celui-ci arrêta à coups de canons les royalistes qui voulaient reprendre le pouvoir à Paris.. Il était complètement inconscient du danger que représentaient tous ces méridionaux révoltés contre ces guerres incessantes depuis un quart de siècle, qui venaient de se clôturer par un nouveau désastre. Il arriva dans la ville, accompagné seulement de quelques hommes. On le reconnut à cause de son habit. La foule se mit à le huer, à lui jeter des pierres. Un officier de Napoléon ne recule pas devant quelques pierres. Même si elles font mal. Le maréchal avec sa petite escorte continua d’avancer dans des rues où la foule s’agglutinait. La foule se referma. Le général ne pouvait plus avancer. Le maire et le préfet avaient été alertés. Ils avaient à leur disposition une centaine de gardes nationaux. Qui voulaient, eux aussi, régler leur compte avec le conventionnel.

 Le maire réussit à mener le maréchal Brune jusqu’à un hôtel proche. Quelques gardes acceptèrent de bloquer les entrées. Ils en profitaient pour continuer à insulter le maréchal, qui fut consigné dans une chambre libre. Dehors, la foule gronde. Le maréchal Brune n’a pas le temps ni le moyen de réagir. Quatre hommes du peuple montent sur le toit de l’hôtel. Ils passent par une fenêtre qui donne sur le couloir. Ils forcent la porte de la chambre. Il y en a un qui tire un coup de pistolet à bout portant... et qui rate son coup. « Maladroit... de si près ! » l’engueule le maréchal qui en a vu d’autres. Mais le second coup est le bon. Une balle en pleine tête. Les assassins sortent triomphalement de l’hôtel. Ils portent le corps du malheureux. Ils sont acclamés par des milliers de personnes. On pourrait penser que tout Avignon est là, en train de regarder un cadavre. A l’unanimité, on décide de le jeter tout de suite dans le Rhône. Comme cela il ne souillera pas le sol de la Provence. Puis un grand bal s’organise, sous le ciel bleu. Afin de fêter dignement la mort de l’ancien révolutionnaire.

Les Républicains et les Bonapartistes se terrent dans toute la France. Il y aura la répression légale. Contre ceux qui avaient trahi leur serment au roi pour rejoindre une nouvelle fois Napoléon. Il y aura aussi les manifestations spontanées de gens qui voulaient écharper les ennemis du roi. Les compagnons de Jéhu réglaient leur compte en mettant des masques. Ils laisseront des traces sanglantes sur leur passage, partout où ils frapperont... Alexandre Dumas en a tiré un de ses romans, où il décrit cette ambiance qui sera toujours celle des commandos d’extrême droite : Un mélange de bécébégisme, de courage, de camaraderie et de brutalité. Comme si le monde devait être le dernier salon où l’on saigne. Comme si le souffle de la bête de l’Apocalypse devait se faire entendre tout au loin dans la forêt, en attendant le retour du Christ, roi du monde, lorsqu’il viendra régler ses comptes à la racaille menée par le diable.

 

Louis XVIII n’était pas un sanguinaire. Il s’arrangea rapidement pour que les villes et les campagnes retrouvent leur calme. Il allait continuer à gouverner avec la droite conservatrice, mais jamais avec l’extrême droite qui continuait à le soutenir sans effet de retour. Son frère, un peu plus autoritaire, fut obligé de céder la place à son cousin libéral, Louis-Philippe.

La droite devenue, extrême droite, se réfugia alors dans le domaine des idées... Elle essayait de bâtir une méthode intellectuelle, à l’équivalent de celle des encyclopédistes du XVIII° siècle. Mais on ne bâtit pas une cosmogonie si facilement que cela. Ses écrivains talentueux écrivirent des livres intéressants. Ils ne correspondaient pas aux besoins intellectuels des élites. Ils fondaient tout leur système sur la religion, en essayant de ne pas trop parler des théories de Quesnay et Turgot, qui sentaient trop l’esprit des libéraux. Ils furent bien obligés de reprendre leur théorie de l’ordre naturel, mais ils la résumèrent à une théorie de l’ordre tout court. Quant à la notion transcendantale de Dieu, elle fut traitée comme une affirmation, sans grande réflexion théologique supplémen­taire : Il fallait revenir comme avant 1789, voilà tout.

Les théocrates.

Le marquis Louis de Bonald fut le grand écrivain de cette réac­tion d’extrême droite, après Waterloo. Il écrivit ces phrases percutantes :

Le pouvoir, dans la société et dans l’homme, est l’expression du pouvoir en Dieu, et c’est précisément de cette analogie qu’il tire son autorité... On ne devrait assembler les hommes qu’à l’église ou sous les armes ; parce que là, ils ne délibèrent point, ils écoutent et obéissent.

Cette vision sera celle de tous les fascismes et intégrismes. La société et la civilisation doivent rester inchangées parce qu’elles ont été définies par une sorte de grâce divine, bien avant notre naissance. Nous ne sommes que les maillons d’une chaîne non transformable. Tout dépend de l’ordre naturel. Notre mission sur terre est de le perpétuer. Sans chercher à le modifier par un quelconque contrat social entre les hommes. Le manque de religion, le refus de croire aux miracles, le fait de ne pas comprendre que c’est l’Esprit Saint qui guide le roi, auraient été les fautes matérialistes qui avaient mené à la Révolution de 1789.

D’autres allaient faire plus fort dans l’originalité.

Le jésuite Augustin Barruel (1741-1820) allait s’intéresser à une petite organisation que l’on appelait les Illuminati. C’était un club maçonnique créé en 1770 par un ancien jésuite bavarois, Adam Weishaupt. On ne sait trop pourquoi, Barruel en arriva à la certitude que les membres illuminati s’étaient promenés de Bavière en France, dans le but d’infiltrer la Franc-maçonnerie parisienne, afin de renverser Louis XVI. Pour étayer son raisonnement, il partit du rituel des Illuministes dont il avait reçu quelques indications. Il interpréta chaque mot dans le sens d’un complot, d’un but caché. Le fameux « Nous sommes à couvert » des Francs-maçons pourrait être ainsi interprété par « Nous pouvons nous mettre à manipuler et à comploter ».
D’une sorte d’école de philosophie, tournée sur l’ésotérisme égyptien tel qu’on pouvait le percevoir du fond d’une petite ville allemande du XVIII° siècle, l’abbé Barruel allait tirer le tableau d’une superbe organisation, pratiquant le meurtre, le lavage de cerveau, et le complot révolutionnaire entre adeptes venus du monde entier pour faire du satanisme.

Il fallait avoir une vision bien naïve des milieux politiques et financiers pour donner un tel pouvoir à un groupe de doux rêveurs allemands, qui s’appelaient eux-mêmes les illuminés... Les idées de Barruel furent jugées peu crédibles sous la monarchie des derniers Bourbon. Et pour cause : Louis XVIII et Charles X étaient eux-mêmes francs-maçons. Ils savaient bien, pour avoir vécu les débuts de la Révolution, qu’il n’y avait jamais eu de manipulation des Illuminati. Ni de complots de forces occultes dirigés par La Fayette et Talleyrand, leurs frères d’obédience.

Comment des Francs-maçons auraient-ils pu venir à bout d’une monar­chie autoritaire qui avait les meilleures troupes et la meilleure artillerie d’Europe ? Les officiers de Louis XVI le supplièrent d’utiliser la manière forte contre les révolutionnaires. Ils étaient eux-mêmes francs-maçons. La garde Suisse qui se fit massacrer aux Tuileries en septembre 1792, pour tenter de sauver une dernière fois la famille royale, avait sa propre loge maçonnique. Elle comportait plus de cent officiers et sous-officiers.Les partisans de la théorie du complot refusent de voir que la monarchie théocratique, qu’ils rêvent en système idyllique, était une organisation qui reposait sur la force armée et son utilisation violente et régulière. Henri IV fit le siège de Paris en 1590. Louis XIV massacra, en 1670, les populations du Vivarais qui s’étaient révoltées contre les impôts... Il génoçida les Hollandais, les Allemands et les Cévenols protestants.

On préféra voir en Louis XVI la victime d’une machination plutôt que de ses propres faiblesses.

Tartarin partira à la chasse aux grands fauves, l’abbé Barruel partit à la chasse au grand complot, dirigé par des Illuminati bavarois, tellement surdoués qu’ils réussirent à détruire une monarchie vieille de onze siècles et qui était la première force militaire de l’Europe.

L’Europe modérée.

Entre 1815 et 1870, la politique européenne se résume en quelques principes :
- L’inégalité entre les hommes est prouvée par l’échec de la Révolution. Seules les élites doivent diriger le monde, pour le plus grand bénéfice des classes inférieures, en fédérant celles-ci dans des constitutions et des jeux relativement démocratiques, afin de préserver un certain humanisme chrétien.
- Les conflits militaires doivent être rapidement résolus, grâce au traité de Vienne qui a su établir une sorte d’équilibre géostratégique entre des pays qui affichent la même mentalité aristocratique.

Par ce conservatisme de bon aloi, l’Europe allait éviter la montée des extrêmes. La petite exception de 1848 reste au niveau d’une révolte mal maîtrisée à son départ. Ce n’est qu’après 1870, lors de la III° République, que les passions jusqu’au-boutistes recommenceront à prendre de l’influence.

L’Europe cosmopolite.

La modernisation industrielle et financière, retardée par la Révolution et les guerres de l’Empire, allait battre son plein tout au long du dix-neuvième siècle. L’Europe allait produire de la croissance économique. Les grands ports maritimes se développaient. Les grandes compagnies financières et commerciales commençaient à devenir le véritable pouvoir du monde moderne. Elles développaient un nouveau savoir extrêmement technique. La spécialisation du travail ouvrier, la multiplication des grandes entreprises aux chaînes de production complexes, nécessitait des investissements rapides, au capital extrêmement mobile. Le rythme lent de la terre et de la religion laissait place au monde trépidant des fabrications et des perpétuelles réorganisations de métiers.

L’insécurité commençait à devenir une des grandes difficultés de la vie urbaine. Tout autour des maisons et des quartiers riches, on voyait se développer les premiers bidonvilles. A Paris, ils s’étendaient du Nord jusqu’à l’emplacement actuel du Trocadéro. Des chômeurs étrangers s’installaient dans les carrières de la colline de Chaillot. Ils s’organisaient en bandes armées. Pour la première fois depuis le début du Christianisme, les conséquences de l’esclavage et de la colonisation forçaient à se poser la question de la sexualité interraciale et du métissage.

Pour justifier le statut supérieur des Blancs, pour expliquer la puissance de la civilisation industrielle créée en Occident, on chercha des preuves dans l’anthropologie et le racisme. En contrepartie, l’humanisme du Siècle des Lumières commençait heureusement à faire poser cette question fondamentale : De quel droit peut-on priver un être humain de sa liberté, et le considérer comme un bien meuble ?

L’agonie des castes héréditaires.

Depuis l’Antiquité, l’Europe reposait sur une aristocratie de la naissance. On vivait comme on était né, maître ou valet, noble ou roturier. Les richesses matérielles ne changeaient guère entre les générations. La famille de Turenne était riche au début du Moyen-Age. Elle était toujours fortunée sous Napoléon.

Après la Révolution, une nouvelle classe moyenne s’affirme dans les grandes villes. Elle commence à détenir le savoir, à diriger le monde de la production, de la finance et de la poli­tique. Cette classe moyenne ne va pas pouvoir se référer à la notion de caste héréditaire pour justifier son ascension sociale. Elle mettra en avant ses qualités personnelles, ses vertus centrées sur l’épargne, la production et l’investisse­ment... Le monde bourgeois, même conservateur ou d’extrême droite ; reposera sur ces principes qui ne seront pas ceux de la religion et de l’ordre naturel aristocratique, mais de l’intelligence productive... La religion ne fera que se calquer sur ce nouveau système de pensée.

Un bourgeois sait qu’il est arrivé à un certain niveau de pouvoir et de confort parce qu’il est travailleur et doué... Il pense en toute logique : Si mon pays est arrivé à être une puissance dans le monde, c’est bien parce que le peuple de mon pays est plus remarquable que d’autres peuples, mon exemple personnel le prouve...Le racisme sociologique est né de ce raisonnement. Il voulait remplacer la différence entre les roturiers et les aristocrates, par une autre hiérarchie, ne reposant pas sur la naissance individuelle, mais sur la sociologie de la naissance collective, la science et la médecine. Certains roturiers voulaient gagner là les titres de noblesse que leurs ancêtres n’avaient pas gagnés sur les champs de bataille.

La noblesse y trouvera son compte. Elle y puisera une subtile source de reconnaissance. Elle pouvait prétendre représenter une forme d’élite naturelle encore plus ancienne, donc plus.
Authentique, à l’intérieur de la population blanche considérée comme supérieure.

Le catholique Gobineau, le protestant Darwin, le juif Ludwig Geiger, seront tous d’origine roturière et se passionneront pour l’histoire des races. Leurs propos étaient souvent bien plus nuancés que ceux des futurs idéologues nazis. Ils auraient été, certainement profondément perturbés de voir que leurs noms seront mêlés un siècle plus tard à ceux des organisateurs de la solution finale. Mais c’est à partir de leurs idées que la différenciation entre races,
Entre ethnies, trouvèrent ses fondements théoriques.

On considérera donc qu’il y a des peuples inférieurs, et des peuples supérieurs... Ce qui est le contraire d’un raisonne­ment fondamentalement aristocratique, où ce sont les élites de chaque peuple qui sont à prendre en considération, avant le reste des différentes populations, parce qu’il s’agit là d’une hiérarchie qui est à l’image de Dieu. Celui-ci est forcément inégalitaire et aristocratique, puisqu’il est le Seigneur, et que sa volonté doit être faite.

Au départ, le racisme n’était ni de droite, ni de gauche : C’était une volonté de changer les modes de vie des peuples colonisés, jugés inférieurs par l’Occident. Il y avait l’immense satisfaction d’être en avance sur les systèmes économiques des autres peuples, sur leurs connaissances rationnelles et techniques. La pensée de la droite allait, à partir de la défaite de 1870, s’engouffrer dans un racisme déjà malheureusement latent dans les religions chrétiennes : Celui de l’antisémitisme.

L’éveil de la matière.

Tout cet affolement, toute cette volonté, pour éviter, pour contrôler la nature et dominer les races, venait du fait que l’on était bien conscient que c’était la matière qui dominait la nouvelle société occidentale. Celle-ci n’avait pas perdu son âme. Elle n’avait pas trouvé son corps. Elle cherchait son identité. Elle la voulait digne, pour satisfaire à l’ordre naturel. Elle voulait donc occulter ses désirs. Tandis que la reine Victoria vivait une grande histoire d’amour avec son palefrenier, les femmes de son entourage étaient soumises à des règles sociales presque aussi strictes, que celles imposées aux femmes des islamistes. Tout plaisir devenait refoulement et acte de repentance. C’était comme un long sanglot qui n’aboutissait pas. C’était la victoire en bout de compte de l’étouffement des choses, de la discrétion absolue, de la modestie, face à une matière qui restait la grande gagnante. Parce qu’en termes de plaisirs, puisqu’il n’y avait que des interdictions, il ne pouvait ressortir que le confort, sous tous ses aspects. Les formes devinrent lourdes et rassurantes, il fallait surcharger les tableaux, enrichir les façades des immeubles, rendre les pièces plus chaudes. Cela donnera l’architecture de Viollet-le-Duc et l’Eglise du Sacré-Coeur. Il fallait montrer que les valeurs bourgeoises étaient tournées vers l’épargne et les investissements sérieux, et non pas vers le sens de la fête. On n’était plus à la cour de Louis XV, on était déjà dans la société de consommation.

L’exaltation des vertus personnelles.

Comment arriver à spiritualiser cette matière ? Le dix-neuvième siècle très chrétien apportera une suite de réponses qui allaient toutes échouer au vingtième siècle. Comment un bourgeois réactionnaire pouvait-il représenter la suite de la tradition aristocratique ? Il rêvait que son fils épouse la fille du marquis de son département, mais il devait ses droits politiques à Danton.
Comment un noble qui avait passé sa jeunesse à Londres, tandis que des fils de savetiers mouraient à Austerlitz, pouvait-il créer une continuité avec Bayard et du Guesclin, au côté des quarante rois qui avaient créé la France ?

La solution à ces partages de l’Histoire fut trouvée dans la vogue littéraire du roman de cape et d’épée, qui sera un révélateur de la sensibilité d’extrême droite : L’héroïsme, le désir de combattre à la tête de ses hommes pour Dieu et la patrie, après avoir tué ses ennemis et arrêté une invasion par le sacrifice de sa vie... Le mythe du dernier des Samouraïs sera prisé par toute l’extrême droite militante. A chaque guerre, ses militants se feront tuer en nombre exagéré, en prenant les risques les plus fous, en acceptant les missions les plus périlleuses

Un simple exemple : A la Belle Epoque, le sport de combat à la mode chez les sympathisants de l’Action Française était la Savate. Sur les quinze mille licenciés en 1914, il n’en restait que quelques centaines en 1918. La droite préférera toujours le héros qui réussit à dominer tout seul l’adversité, comme Tintin, Bayard ou Bécassine, au chercheur qui remet en question ses croyances et ses traditions. Elle aura tendance à refuser de considérer le progrès comme une priorité. Elle aura le culte du souvenir, le rêve d’un passé idéalisé de notre civilisation. Du coup, elle se proclamera non matérialiste. Sa préférence ira au paysan conservateur de bonne mentalité plutôt qu’à l’intellectuel libéral et ouvert sur le monde : La terre seule ne ment pas. Elle favorisera la petite boutique de commerçants plutôt que les négoces internationaux. Elle optera pour la méthode du coup de poing dans la gueule de préférence à la technique de la négociation sophistiquée.

L’Europe des patries.

Le sentiment bourgeois du XIX° siècle ne pouvait aller qu’avec l’unification d’une patrie au détriment des différents pays de France de l’Ancien régime, toujours influencés par une aristocratie terrienne qui les avait dirigés durant plus de vingt siècles... Lidée de nation, qui vantera, en apparence, le terroir et la paysannerie, servira à préparer l’urbanisation de nos sociétés. Elle créera, dans toute l’Europe, un déséquilibre humain extrêmement profond. Comment le paysan de Silésie pouvait-il être heureux dans une banlieue anonyme de Berlin ? Comment un Provençal pouvait-il ne pas regretter son Midi, une fois qu’il se trouvait à Paris, dans un petit appartement sans lumière ?

Ce déracinement favorisera bientôt les votes en faveur des extrêmes. Maurice Barrès écrira Les Déracinés, Sartre L’enfance d’un chef. Ils montreront la montée en puissance des sentiments d’extrême droite chez de jeunes bourgeois, perdus dans la grande capitale, parce qu’ils se rendent compte que les schémas mentaux de leur Province ne sont que les derniers restes d’une société de l’Ancien Régime.

Théorie du complot et théorie des races.

De l’angoisse du déracinement à celle du complot monté par les apatrides, il n’y a qu’un pas. La droite allait tomber sous l’influence d’écrivains qui allaient avoir la manie de l’abbé Barruel : Celle de voir des complots partout. On ne peut avoir un noyau philosophique opérationnel si l’on se fonde en priorité sur le fait que, dans le reste du monde, il y a des gens qui vous veulent du mal, et sur le soupçon qu’ils complotent perpétuellement contre vous avec des traîtres de votre entourage.
Le complot des fameux Illuminati détaillé par l’abbé Barruel ne tenait pas la route avec le temps... Personne ne connaissait d’Illuminati au dix-neuvième siècle, il fallait trouver d’autres comploteurs... On passa directement au complot des Francs-maçons. Il y avait, en effet, des médecins, des avocats, des hommes politiques qui étaient connus, à qui l’on pouvait serrer la main, et qui étaient francs-maçons : C’était sûr... ils faisaient partie d’un complot. On ne put sortir cette nouvelle thèse que lorsque les derniers princes francs-maçons qui avaient dirigé la France disparurent. La mort de Napoléon III en 1876 laissait les coudées franches aux anti-comploteurs. En revanche, leurs thèses ne purent jamais être crédibles en Angleterre, puisque le monarque était, par tradition, le souverain grand-maître de la principale obédience de Londres. Certains en conclurent que c’était l’Angleterre qui était le chef d’orchestre du complot pour dominer le monde. Des campagnes anti-maçonniques allaient être initiées par des journalistes à scandale. Il y eut des campagnes de caricatures dans la presse. Des brochures furent diffusées par les réseaux de colporteurs dans les campagnes. La rumeur publique fut renforcée par les recommandations de nombreux prêtres qui se contentaient de reprendre la bulle de Clément XII Eminenti Apostolatus Specula condamnant la Franc-maçonnerie.

Ces attaques contre la Franc-maçonnerie montraient surtout le désarroi d’un monde traditionnel et profondément religieux devant la montée en puissance du monde moderne. Les nouvelles théories scientifiques relativisaient les thèses admises jusqu’alors par les religions monothéistes.

La volonté des pensées scientifiques.

On était, en ce dix-neuvième siècle, en pleine évolution de la connaissance médicale. Les notions de biologie, de cellules vivantes, de génétique commençaient à prendre leur importance. Y avait-il une seule espèce humaine, ainsi que le suggérait Kant, ou bien y en avait-il plusieurs qui expliqueraient les différences morphologiques et culturelles ? La grande espérance, c’était la foi dans le progrès. Elle avait son antithèse : Le risque de régression. La science du dix-neuvième siècle allait alors lier la question de la dégénéres­cence à celle du métissage.

C’était toujours la même fascination pour le sang noble, le sang bleu, sang impur chanté dans notre Marseillaise nationale. Ce sang, c’est celui des ennemis de la patrie, des aristocrates et des royalistes dont on souhaite abreuver nos sillons... en le faisant couler. Les jeunesses hitlériennes auront une chanson aux paroles similaires, adaptées à leur environnement industriel : Nous essuierons le sang des Juifs sur nos couteaux contre le bord des trottoirs.

C’était aussi la fin de la prépondérance espagnole, la diminu­tion du monde latin face à l’Europe du Nord où se développait l’essentiel de la Révolution industrielle. On allait voir réappa­raître dans l’imagerie populaire la notion de métèque, qui était défini comme un personnage jugé trouble, brun aux yeux noirs, supposé habile en tout et productif en rien. Il fallait lui refuser les droits de la Cité, selon les règles de la Grèce Antique. Parce que, par le fait même de sa nature, il voudrait la corrompre.

La linguistique et l’histoire établirent une séparation entre les cultures sémites et indo-européennes. On était, en ce XIX° siècle, en train d’apprendre à vivre entre Protestants et Catholiques. Certains en conclurent que la vraie différence se situait entre Juifs et Chrétiens. Pourtant, qui ne voit pas la simi­litude linguistique entre les alphabets grecs et hébraïques ? La notion de race, et de race aryenne, apparaissent dans des écrits scientifiques, de Jones en 1788, puis de Young en 1813. Ces deux Anglais s’intéressaient à la linguistique. Ils trouvèrent les ramifications entre les langues, germaniques, romanes, celtes, grecques, et le sanskrit. Ils débouchèrent sur la notion de langue indo-européenne. On comprit qu’il avait existé, avant nous, des civilisations anciennes et oubliées, qui nous ressemblaient, qui étaient celles de nos ancêtres. L’éternité avançait peut-être à reculons... Il fallait retrouver les Européens originels.
Vinrent la diffusion des travaux de Buffon, de l’abbé Mendel sur l’hérédité, de Lamarck et de Darwin. A partir des classifications des espèces d’animaux, on en arrivait à classer les humains. L’influence de mouvements gnostiques se faisait sentir : On liait la notion de prédestination à celle de race supérieure pour les prédestinés...

Vinrent ensuite les écrits de Gobineau et de Chamberlain...

Gobineau était un bourgeois bordelais. Il avait accroché une particule et un titre de comte à son nom. Il avait la morphologie d’un méridional. Sa mère était une aventurière. Son père un capitaine d’infanterie qui n’avait pas brillé durant les vingt-cinq ans de guerre qu’il avait connus. Cela n’empêchait pas son fils de se croire la réincarnation d’un prince allemand. Un mage le lui avait dit... et il avait ressenti des choses... comme des reflets de vie antérieure...Il aura une théorie curieuse sur les elfes, farfadets et autres gnomes que l’on rencontre dans nos vieilles légendes populaires. Il s’agirait, selon lui, de vieux habitants de race finnoise, nains, imberbes et chauves. Ils auraient occupé l’Europe avant l’arrivée des Aryens.

Cela sera toujours l’énorme faille intellectuelle du racisme : Reposer sur des sentiments, des sensations sur lesquels on calque des raisonnements que l’on espère scientifiques. Sans se rendre compte que la science évolue à chaque instant. Ce qui est jugé comme vrai un jour, sera considéré comme dépassé le lendemain. Toute théorie de la race est vouée à son échec philosophique parce que la science évoluera et lui sera un autre jour contradictoire.

Un auteur latin évoque les hurlements que l’on entendait dans la campagne romaine, lorsque les matrones délaissées par leurs maris flagellaient les jeunes esclaves, furieuses de ne pouvoir coucher avec eux, à cause des interdits moraux. Parce que si la femme n’a pas le droit de coucher avec l’homme esclave, le maître pourra se permettre toutes les privautés. En Allemagne nazie, le métissage fut aussi interdit. On exposa des chrétiennes avec des petits panneaux accrochés à leur cou sur lesquels il y avait écrit : J’ai souillé la race allemande, j’ai couché avec un Juif. On ne connaît pas de photos analogues où des Germains furent exposés parce qu’ils avaient séduit une jeune et jolie juive. C’est bien la preuve que l’humiliation et le racisme reposent toujours sur les mêmes règles. Cette humiliation raciale ne peut fonctionner que sur le viol de la femme et la castration réelle ou mentale de l’homme transformé en esclave, qui n’a plus le droit à la fonction hétérosexuelle, sauf si ses bourreaux veulent le reproduire comme un bétail, pour augmenter le cheptel à leur disposition. Leur raisonnement est une tautologie : Voici un être inférieur parce que je l’humilie. Et si je l’humilie c’est parce qu’il est inférieur.

Le temps des antisémites.

L’idéologie de l’extrême gauche s’était fondée sur la haine lamentable du noble et du bourgeois qu’il fallait éliminer parce qu’ils affamaient et asservissaient le peuple. Ils représentaient le parti de l’étranger d’où étaient venues les grandes invasions. Quelques années après la guerre de 1870, l’extrême droite allait procéder du même raisonnement avec les Juifs.
L’antisémitisme, jusque là, était d’essence religieuse. On repro­chait aux Juifs d’être le peuple qui avait tué le Christ et ne l’avait pas reconnu envoyé de Dieu. Désormais, on allait leur reprocher d’être de tous les complots, et bien sûr, de vouloir asservir et affamer les populations chrétiennes, au profit des puissances étrangères. Les théories du complot allaient trouver leur point culminant avec les nouvelles théories de la race qui seront récurrentes jusqu’en 1945. Elles peuvent se résumer ainsi :Le Juif est un traître parce que c’est sa nature d’être fourbe et cosmopolite.

Cette thématique se développera aussi dans les empires autrichien, russe et allemand. Chacune des extrêmes droites accusant les Juifs de vouloir trahir leur patrie au profit de leurs voisins...On refusait de voir que, même nouvellement arrivés, ils étaient en train de s’assimiler, et qu’ils étaient tout aussi nationalistes que les Français, malgré leurs éventuels cousins à Londres ou à Francfort...On refusait d’admettre que l’aristocratie française était depuis longtemps cosmopolite, ainsi que la bourgeoisie chrétienne. Il n’avait pas été rare de voir, sous l’Ancien Régime, des officiers ou des sous-officiers aller proposer leur épée à des puissances rivales de la France. Faut-il rappeler que ce fut le cas de Kléber, d’Augereau, et de Bernadotte, qui n’hésita pas à conseiller le Tsar sur la stratégie à employer contre Napoléon, lorsque celui-ci envahit la Russie en 1812 ?

Il n’était surtout pas question d’évoquer ces exemples... L’extrême droite voulait ses têtes. Elle avait trouvé son mouton noir, et elle ne voulait pas le quitter. C’était le judaïsme et le cosmopolitisme... Puisqu’il y avait des Juifs allemands, c’est qu’ils étaient complices du Kaiser avec les Juifs français...En France, la droite allait se ridiculiser avec l’affaire Dreyfus... Quelques journalistes, comme Drumont, se firent manipuler par le commandant Esterhazy, un officier français qui était un faux noble hongrois. Il participait à la vente de documents militaires, plus ou moins faux, aux services de renseignements allemands, avec la complicité de quelques attachés militaires étrangers en poste à Paris

L’extrême droite catholique allait encore plus se ridiculiser lorsqu’elle accusa Georges Clemenceau, situé alors dans la gauche anticléricale et maçonnique, d’être vendu à la reine Victoria d’Angleterre, dont il aurait été l’amant. L’affaire tourna en eau de boudin, il y eut quelques duels, Clemenceau fit éclater de rire les députés en montant à la tribune de la Chambre, en se retournant, en levant les basques de son habit, et en criant  : « Oui, Messieurs ! la reine d’Angleterre est amoureuse de ce popotin-là... » L’antisémitisme fut pourtant bien utile sur le court terme à l’ex­trême droite. Parce que cela lui permettait de mobiliser un élec­torat catholique. A cette époque, le christianisme était culturellement et malheureusement antisémite. Dans les caté­chismes, on n’hésitait pas de traiter le peuple juif de peuple déicide.

Dans cette ambiance politique, on vit apparaître un type d’homme politique qui allait devenir la bête noire du monde conservateur : L’avocat de gauche, franc-maçon, affilié à une loge radicale du Grand-Orient, ami des Juifs ou Juif lui-même, qui faisait sentir aux militaires des Etats-majors parisiens que c’était tout de même, eux qui avaient perdu l’Alsace et la Lorraine, par une suite de batailles désastreuses en 1870,cathédrale de la de suite de batailles désastreuses en 1870 tout simplement parce qu’ils avaient utilisé une stratégie militaire qui les aurait fait battre même au temps des guerres de Néandertal. Le modernisme de la pensée de la gauche républicaine commençait à aller de pair avec le mépris de tout ce qui se référait à la pensée de l’Ancien régime et au métier des armes. Il en restera des traces jusqu’en mai 68.

Plutôt que de se reprocher l’incompétence de leurs généraux en 1870, les Français de l’extrême droite chrétienne avaient préféré s’en prendre aux Juifs français, et tout spécialement aux militaires juifs qui étaient d’esprit nationaliste et voulaient perpétuer, eux aussi les traditions aristocratiques de l’Ancien régime. Avant son arrestation, le capitaine Dreyfus aimait, le soir, lire à son épouse, des pages entières de Barrès. Cette charmante jeune femme sera bien sûr effondrée, quelques mois plus tard, de voir que son auteur préféré était devenu un des plus féroces anti-dreyfusards et un antisémite acharné.

On retrouvait là, en Barrès, en Drumont, en Maurras, toute la haine des bourgeois, qui ne voulaient pas que la bourgeoisie juive puisse jouir de cet acquis social. A titre d’exemple, nombre de livres sur la noblesse et les châteaux, allaient avoir la manie de citer les noms juifs des épouses ou des mères de certains aristocrates. Ce qu’ils ne faisaient pas lorsque le même type d’alliance avait lieu avec des filles de la bourgeoisie chrétienne. Après l’échec de l’affaire Dreyfus, Maurras allait entreprendre une définition entre bon juif et mauvais juif, sans réaliser que cela prouvait bien que l’antisémitisme n’était fondé sur aucune base sérieuse. On voyait bien, désormais, à quoi se réduisait cette expression d’ordre naturel. Elle aurait pu vouloir dire tant de choses. Les penseurs de l’extrême droite la réduisirent au niveau d’une analyse superficielle de la race... Dans la grande querelle reli­gieuse entre catholiques et laïcs, qui aboutit à la loi de 1905, il y avait eu quelques ministres et hauts fonctionnaires qui étaient à la fois Juifs et laïcs. Il était facile de s’en prendre à eux, et de décréter que les hommes politiques d’origine chrétienne, favorables à la laïcité, étaient des pions manipulés par les rabbins et les vénérables des loges.

L’Allemagne connaîtra sa propre affaire Dreyfus, dans la petite ville de Konitz en 1900. Sans preuve, la rumeur publique accusera un jeune juif d’avoir assassiné un de ses amis chrétiens dans un meurtre rituel... Alors qu’il sera prouvé rapidement que c’était un autre chrétien qui avait commis le meurtre, à cause d’une jalousie amoureuse... Mais pour calmer les esprits et éviter un pogrom, il fallut faire appel à un régi­ment de Berlin qui resta plusieurs mois à protéger la commu­nauté juive de la ville. On passait très vite, ainsi, dans la thématique antisémite, de la notion de religion à celle d’espionnage, puis à celle de crimes rituels, puis à celle de race inférieure ou dangereuse.

On retrouvait à nouveau le fameux « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ».

Il y avait aussi cette croyance au mal, à la mauvaise religion, au mauvais choix qui met en contact avec le diable. On retrouvait là tout le vieux passé de l’Europe inquisitoriale et monothéiste, qui pensait être soumise aux forces du mal, aux forces obscures des mages et des dragons. La haine contre le judaïsme restait en grande partie un combat occultiste, mené de façon plus ou moins consciente. Il correspondait à cette imagerie populaire véhiculée dans les livres d’école, où les enfants voient les évangélisateurs du christianisme brûler les idoles païennes, et faire agenouiller les peuples barbares devant le nouveau symbole de la Croix. Les chamboulements induits par la Révolution industrielle avaient réveillé les vieilles angoisses des grandes invasions, les peurs venues d’un autre âge, avec le désir de trouver des ennemis occultes, des complots pervers, des crimes rituels, comme si Satan avait encore une représentation mentale dans le coeur des hommes modernes. L’extrême droite connut cette angoisse d’être vaincue par un complot mené par les forces étrangères, donc par les forces du mal... Elle n’en démordra pas...C’est sur ce sujet qu’elle allait se fractionner, et perdre le plus ce souffle mental de la cohérence qui inspire les grands mouvements vainqueurs, ceux qui façonnent les civilisations pour les siècles futurs.

Le grand débat philosophique ou la tentation de la Gnose.

La culture européenne était fière, au début du XIX° siècle, d’être au confluent de différents schémas de pensée : Le monde moderne et la science rationnelle, la religion et son mysticisme, la philosophie de l’Antiquité et de la vieille Egypte. La Gnose ravivait la doctrine non chrétienne, mais profondé­ment égyptienne, de la migration des âmes. Nos âmes vont, de corps en corps, au cours de réincarnations successives. Certaines sont prédestinées à vivre de façon supérieure. L’esclave est devenu lui aussi une autre âme, mais normalement moins développée que celle de ses maîtres. Son destin est de vivre, en tant qu’âme d’esclave, dans un corps d’esclave. Jusqu’à son amélioration éventuelle.

Ces doctrines ésotériques étaient celles du Siècle des Lumières et de toute une Franc-maçonnerie. Il s’agit peut-être là d’un vieux, très vieux lien, qui resurgit du fond de la civilisation, peut-être des vieilles religions qui étaient là avant Jupiter, Jéhovah, ou Bouddha. Ce n’est pas pour autant qu’elles constituaient un complot politique. Elles furent diffusées largement dans les cercles que fréquentaient les penseurs du XIX° siècle. Victor Hugo était passionné d’occultisme et de contact avec les morts. Balzac se spécialisait sur le comportement des individus en fonction de leurs traits de visage. Ils consacrèrent des livres à ces analyses de la matière qui touche les esprits et les corps. L’extrême droite, qui était sensible à ces grands écrivains, sera toujours fascinée par ces mondes à la fois visibles et invisibles. Ils semblent une justification des lumières ensanglantées qui se lèvent parfois dans les yeux des héros de l’Iliade.

La pensée d’extrême droite s’est confrontée à ce dilemme impossible : Faut-il être adepte de la Gnose, ou bien accepter les idées du concile de Nicée, présidé par l’empereur Constantin, qui condamna cet ensemble philosophique ? Cette théorie dite de la Gnose viendrait de l’Orient. Elle aurait été diffusée par des néo-platoniciens chrétiens et juifs dans les premiers siècles du Christianisme. On la retrouvera dans des évangiles apocryphes, dans la quête initiatique des chevaliers du Graal, dans les écrits de René Guénon, d’Abelio et d’Himmler, dans ceux des moines du Tibet, etc. On la retrouve, de façon plus ou moins édulcorée, plus ou moins humaniste, dans la plupart des cercles ésotériques.

Le grand secret de Platon, c’est la migration des âmes, c’est la vie après la vie, ce sont les enseignements initiatiques des prêtres égyptiens. C’est aussi la grande théorie des mondes perdus, de l’Atlantide, des civilisations supérieures détruites par un déluge, à la fin de l’âge d’or. Le secret, ce serait qu’il y a des êtres aux talents supérieurs, ceux qui sont appelés Élohim dans la Bible, héros dans les légendes grecques, le surhomme dans Nietzsche. Ce sont eux qui arrivent à cet homme total dont parlent tant de doctrines politiques ou ésotériques. Platon pensait que les humains de la terre peuvent atteindre ce niveau mental grâce à la dialectique et l’étude des sciences. Il donnait là, en pleine période d’angoisses et de superstitions, une dignité fabuleuse à l’homme : Il lui affirmait que par l’effort de son intelligence, il pouvait être l’égal de ces personnages proches des Dieux. N’importe qui ne peut pas devenir un de ces hommes supérieurs ou les approcher en tant qu’homme libre. C’est quelque chose de réservé aux initiés. Qui ne sont eux-mêmes pas n’importe qui. Ce sont des privilégiés. Des prédestinés. Des hommes à qui l’on peut confier les mots perdus, ceux qui ouvrent la voie à la perfection.
Ces prédestinés formeraient une élite d’hommes libres, autrement dit la vraie race de seigneurs.

Telles étaient les doctrines ésotériques de l’Europe chrétienne de la fin du XIX° siècle. Elles étaient appelées à jouer un grand rôle dans l’Histoire moderne. A l’opposé de cette vision platonicienne, néo-platonicienne, ou gnostique, il y a la vision de l’autre grand philosophe de la Grèce antique, Aristote. C’est lui qui inspirera Saint-Thomas d’Aquin, un solide gaillard qui aspirait à un peu de rationalité dans un monde de brutes et de fous. Les Thomistes-Aristotéliens veulent partir du réel. Ils ne croient pas à ces théories non prouvées des anciennes civilisations, à ces êtres qui se réincarnent en cadre commercial après avoir été gardes du corps de Cléopâtre. Ils y voient une vaste fumisterie issue des vieilles croyances primitives qui permettent aux dits primitifs de rêver être ce qu’ils ne sont pas. Ils veulent donc partir du réel. Ce réel, c’est, ainsi que le faisait Aristote, la bonne vieille méthode de classification des objets, la bonne vieille expérimentation des théories pour voir si elles supportent le choc de l’analyse.

Il faut partir à l’assaut de la connaissance avec la mentalité d’un solide ingénieur qui construit des aqueducs et des systèmes de production au lieu de fouiller son âme, ses vies antérieures, ses états de songe éveillé, de catalepsie, de transe en contact avec les derniers habitants de l’Atlantide qui continueraient à donner des ordres à des supers initiés. Il faut donc s’en tenir au Concile de Nicée, à la doctrine du christianisme la plus stricte, à la réalité telle qu’on la voit. S’il y a des secrets, ils sont du ressort de l’évêché. Ce n’est pas au pékin moyen de s’en occuper. La seule préoccupation spirituelle de celui-ci doit être d’aller à la messe et suivre les conseils du curé de sa paroisse. Ainsi que le prescrivait le marquis de Bonald.

Tous les courants politiques, toutes les mouvances de l’ex­trême droite à l’extrême gauche en passant par le centre, se sont partagés entre ces deux philosophies de la connaissance fondamentale : D’un côté Platon et la Gnose, de l’autre Aristote et le refus de la Gnose. Il y aura une extrême droite gnostique et une autre extrême droit, anti-gnostique. On trouvera l’extrême droite gnostique dans de nombreuses sectes, dans les mouvements nazis, dans la partie réactionnaire ultra capitaliste du New Age.

Barrès définira dans ses oeuvres les liens gnostiques entre la volonté humaine, le sang et le sol. La colline inspirée commence par cette remarquable phrase : Il y a des lieux où souffle l’esprit. Il y montre la révolte gnostique d’un prêtre attaché à sa terre, et se retrouvant, malgré sa foi et sa morale, en lutte contre Rome. Il y aura bien sûr des interférences entre ces deux pôles de la pensée ésotérique. Certains auteurs ou mouvements seront alternativement considérés comme gnostiques ou anti-gnostiques.

C’est l’extrême droite qui subira, seule de tous les mouvements politiques, les conséquences de cette grande querelle théologique et fondamentale. Parce qu’elle était d’origine profondément chrétienne, et qu’elle cherchait un absolu qui ne serait pas le fruit d’une composition, pas plus entre différentes tendances politiques que philosophiques.

Le débat entre gnostiques et anti-gnostiques commençait à peine de se profiler dans toute son ampleur, lorsque la Première guerre mondiale éclata. Il sera laissé en plan durant les années du conflit... C’était l’Union sacrée... Il allait reprendre dès la montée en puissance du fascisme et du nazisme.

La fin des hommes de bonne volonté

Nul ne sait pourquoi cette Première guerre mondiale a été déclarée. Toutes les raisons avancées sont absurdes. Qui peut croire que c’est pour quelques milliers d’hectares de plaines pauvres et de collines arides autour d’une frontière de la Mittle Europa ? Ou bien pour libérer les Alsaciens devenus Allemands et qui avaient l’air de pas mal s’en porter. Ceux qui ne voulaient pas de l’autorité du Kaiser étaient partis s’installer en France quarante ans plus tôt, et ne songeaient même plus à s’en retourner. Nul ne peut croire, aussi, à la thèse d’un complot fomenté par Londres, pour empêcher les impétueux navires de commerce allemands de concurrencer les redoutables négociants en denrées alimentaires des compagnies des Indes. Personne n’avait, non plus, réellement envie de venger un prince et sa femme, assassinés par des autonomistes proches des Carpates, farouches idéalistes des montagnes, à la langue et à l’accent aussi peu compréhensibles que du Turc ou de l’Araméen.

Quant aux Français, radicaux et socialistes qui dirigeaient le pays, sous la présidence du sage Raymond Poincaré venu des mathématiques et de la droite chrétienne, ils s’affichaient, à chaque consultation électorale, comme des pacifistes acharnés, simplement soucieux d’avoir une armée solide et bien entraînée pour se conformer au proverbe latin qu’ils avaient tous traduit en classe de sixième : Si vis pacem, parabellum.non plus, n’était pas prête. De toute façon, elle n’avait jamais été prête à mener correctement une guerre depuis la chute de Napoléon Bonaparte. Quant à l’armée autrichienne, tout le monde savait qu’elle avait des difficultés d’homogénéisation, ainsi que l’armée italienne.

Il restait l’armée de terre allemande, toujours aussi bien organisée depuis qu’elle s’était reprise en main après le désastre de 1808. Mais elle se trouvait mise échec et mat : L’alliance entre l’Angleterre, la France et la Russie l’obligeait, en cas de conflit, à se battre sur deux fronts à la fois. Elle avait quelques semaines pour écraser très vite un de ses adversaires et passer au second. Sinon, c’était l’asphyxie économique, et la défaite assurée. La stratégie allemande allait être simple et toujours la même : Taper à l’Ouest, vaincre à l’Est, et puis s’occuper à nouveau des Français et des Anglais... Le problème, c’était qu’une magnifique armée tsariste tenait solidement les frontières de l’Empire.

Entre l’impréparation, les sentiments de paix, les désirs de confort de tous, et la nécessité des équilibres politiques à respecter, toute guerre semblait impossible. C’était la Belle Époque. On était heureux, on croyait au bonheur, à l’enrichissement des économies, à l’ouverture des mentalités, à la diminution des haines politiques. Les scandales du procès Dreyfus, suivis de l’affaire des fiches et de la confiscation des biens du clergé commençaient à s’estomper...

Il y avait bien, dans chacun des pays, une droite et une gauche qui semblaient s’opposer. Avec une extrême droite et une extrême gauche virulentes. Mais ce n’étaient là que des cris de colère... rien que des cris...Parce que toutes les forces du monde semblaient avoir trouvé leurs points d’équilibre respectifs. On ne voulait plus de violence, on ne voulait plus tuer des nobles ou des révolutionnaires. On ne voulait plus condamner des Juifs par erreur. On estimait que tous ces gens cherchaient, eux aussi, un monde meilleur. Les trains allaient de plus en plus vite, et les idées politiques étaient de plus en plus tolérantes. Tout au moins celles qui étaient largement diffusées. L’ouralo-altaïque Lénine était un illustre inconnu comparé au syndicaliste juif Lassale qui s’était entendu avec Bismarck pour créer les bases actuelles de la social-démocratie allemande.

Ce fut d’un seul coup l’hécatombe sanglante pour des raisons qui n’existaient pas : 20 millions de morts, en comptant la révolution russe et la grippe espagnole, 30 millions de personnes blessées, et tout le monde ruiné, y compris les Chinois, les Japonais et les Américains. Il faisait froid, d’un seul coup, sur l’ensemble de l’Europe. Des nuages gris, lourds, qui bouchaient la vue, et qui laissaient voir les ombres des soldats, des corps allongés sur le sol, lorsqu’ils étaient devenus des fantômes. Chaque jour, il y avait quelques milliers de fantômes de plus, dans des vieux uniformes à la couleur grise, qui étaient râpés comme les manteaux de clochards. Mais il n’y avait pas de clochards. Il n’y avait plus que des soldats, qui attendaient à leur tour la mort, ou bien le dernier combat...

Dans les tranchées, les rats étaient gros, ils avaient tué tous les chats des villages, ils avaient échappé aux bombes, aux sifflements des balles. On entendait parfois plusieurs nuits de suite, les hurlements des blessés, entre deux lignes qui semblaient comme les deux lèvres d’une même bouche, tordue dans une souffrance qui n’avait plus de visage, et presque plus de nom. La vieille Europe était en train de mourir.
Dans toutes ces plaines grises où s’affrontaient les soldats de la Première guerre mondiale, on voyait encore des oiseaux, au-dessus des messieurs en chapeau avec des regards tristes et pesants, des raisonnements qui étaient désormais emplis de doute, et qui visitaient les lignes du front, complètement perturbés, parce qu’ils n’avaient pas voulu, au moment de pousser à la guerre, que quatre ans plus tard, les orphelins et les veuves se comptent par millions. Il n’y avait pas de solution pour la paix, à moins de tout abandonner... Tandis que les oiseaux cherchaient des arbres pour se poser, des endroits pour se cacher, avant d’aller dévorer les yeux des morts qui n’étaient pas tous enterrés.

Personne ne se rendait compte, ni les ministres, ni les oiseaux, que c’était un autre monde qui se lèverait du brouillard ; et que toutes ces carcasses qui pourrissaient, tous ces corps de vivants, qui puaient au fond de leurs tranchées, ne servaient plus à rien. Ils avaient accompli leur mission fatidique et inconsciente, la vieille Europe était morte, la Belle Époque était terminée, l’aristocratie était décimée, les enfants de bourgeois et des nobles étaient allongés dans les prés, souvent recouverts de terre, au milieu de leurs soldats qu’ils avaient menés au massacre... Les masses populaires survivantes commençaient à se révolter devant un tel carnage.

Que restait-il à un ouvrier de Moscou, lorsque son fils était mort à la guerre ? Que restait-il à une femme de petit-bourgeois de Berlin, lorsqu’elle n’arrivait plus à nourrir ses enfants, parce que le pain était trop cher, et que son mari était parti au front pour une solde de misère ? Les ingénieurs avaient inventé des armes qui tuaient comme jamais on n’avait tué. Les généraux chrétiens ne savaient pas faire la guerre avec ces armes sans faire étriper leurs meilleures troupes. Quelques invalides étaient pourtant revenus, dans les grandes villes aux maisons ruinées. Rien que leur vue donnait envie de vomir, de se révolter... Les seuls jeunes hommes intacts qui restaient, c’étaient les plus dangereux, les ouvriers mobilisés au chaud dans les usines, tous écoeurés de tant de misères. Ils avaient été affectés à la production industrielle tellement nécessaire. Ils se considéraient comme les seuls survivants, les seuls producteurs. Ils souhaitaient que leurs frères et leurs fils reviennent, ils en voulaient beaucoup à leurs chefs, à leurs nobles et à leurs bourgeois.

Les premières émeutes de 1917 en Russie ne furent pas le fruit d’un complot. Elles éclatèrent d’un seul coup. Dans les villes. Elles gagnèrent les campagnes. Souvent, ouvriers et moujiks étaient de fervents chrétiens. Ils étaient des anciens serfs d’une époque à peine révolue. Les Juifs, dans les ghettos, dans les villages, tenaient les petits commerces, ils voyageaient jusqu’aux villes importantes. Lorsque la révolution commença à prendre de l’importance, c’est souvent parmi eux que des chefs allaient être désignés.

La révolution partit des villes russes et gagna les campagnes. Les moujiks se révoltèrent contre des vieillards, des planqués et des femmes qui avaient remplacé les hommes à poigne qui auraient dû tenir normalement le pays. Un bataillon de jeunes filles protégeait le palais du Tsar, à Saint-Pétersbourg. La vraie garde impériale, composée de costauds aguerris, se trouvait à quelques centaines de kilomètres de là, en train de bloquer l’avance allemande, sur une ligne de front qui n’en finissait pas d’enterrer ses morts. Contre le peuple, on ne peut rien quand il a faim et qu’il est furieux. Au front, ce sont des régiments entiers qui se posent des questions, ce sont des gradés qui ne croient plus à l’intelligence de cette guerre et de ce régime qui a accepté de la déclarer. Dans la rue, il y a toutes ces femmes qui sont sans hommes. Les femmes pauvres qui sont folles de rage, dont les corps sont en manque sexuel, en révolte permanente. Certes, les bourgeoises et les aristocrates ont les mêmes problèmes, mais cela se voit moins. Parce qu’elles mangent à leur faim. Elles ont de l’éducation. Elles dénotent dans toute cette misère. Ce seront les premières violées. Parce que ce sont des proies faciles. Elles excitent la haine et le désir, comme dans toutes les révolutions.

La foule se rua sur le palais du Tsar. Les émeutes prirent dans toutes les villes. Les soldats refusèrent de tirer. Les officiers ne donnèrent plus les ordres. Les généraux attendaient que le Tsar prenne quelques décisions rapides. Comme dans toutes les révolutions, le pouvoir suprême ne sut pas réagir assez rapidement. La révolution commençait. C’était une sorte de mai 68 avec des milliers de morts et des milliers de torturés dès les premiers mois. Parce qu’ils représentaient le monde des officiers, de la bonne société chrétienne, leurs martyrs allaient appeler à la vengeance tous ceux qui s’estimaient en faveur de l’ordre et contre les perversions.
A la Douma, on discutait ferme. Un petit groupe de révolutionnaires internationaux avait déjà sa stratégie pour prendre le pouvoir. Lénine, Trotsky, Staline, un trio, une bande de camarades extrêmement intelligents et volontaires, profondément cruels et sans scrupules. Des dogmatiques, qui formaient une véritable secte. Ils se rendaient compte qu’ils pouvaient façonner le monde moderne à l’image de leur secte. Ils se fondaient sur des analyses qui avaient été lancées par deux hommes remarquables d’intelligence, morts depuis trente ans, et qui étaient considérés comme les visionnaires de l’économie moderne : Marx et Engels.

Ils s’étaient trompés en grande partie dans leurs analyses. Cela n’était pas très important. Leurs idées tenaient la route pour faire tuer du monde et faire croire à un nouvel ordre mondial. Il y avait la grande révolution, en superstructure mentale. Celle annoncée par Robespierre et Marat, par les Illuministes et autres anarchistes, par les prophéties des moines fous qui partaient de village en village dans toute la Russie, et qui racontaient les temps nouveaux. Les autres pays européens étaient parfaitement renseignés sur tous ces révolutionnaires, sur ces groupes qui voulaient chambouler le monde. Les polices et les services de renseignement de la Belle Époque étaient efficaces. Ce fut même la seule organisation qui resta intacte, dans toute l’hécatombe de la guerre.

L’armée française surveillait de près l’évolution, catastrophique pour elle, de la Révolution russe. Les fonds secrets allemands, par le biais des banques américaines, avaient financé les révo­lutionnaires bolcheviques russes. Lénine et ses camarades d’exil traversèrent l’Allemagne en train spécial pour venir organiser la révolution contre le Tsar. Le renseignement mili­taire français avait compris cette gigantesque manipulation. Cela sera d’ailleurs une autre preuve que la Révolution russe n’était pas le fruit d’une conspiration juive, mais d’une mani­pulation allemande jouant sur un désastre russe, en se servant de banques américaines.. Les régiments français commencè­rent à montrer des signes de révolte, à la fin 1917. On avait repéré les meneurs. Un tiers des hommes dans un tiers des bataillons français d’infanterie allait participer au vaste mouve­ment de mutinerie. Même les régiments russes, en poste en France, se révoltèrent. Sur ces derniers, on tira tout de suite à coups de canon. Personne à gauche, même de nos jours, n’est allé vraiment se plaindre du massacre des bolcheviques du camp de la Courtine, en 1917.

Heureusement pour la France, les artilleurs et les cavaliers restèrent fidèles au drapeau. Ce furent eux qui matèrent les fameux mutinés de 1917, avec des gendarmes et de bons officiers qui surent tenir leurs troupes et les ramener au calme. Officiellement, il y eut quelques milliers d’arrestations, et quelques centaines de fusillés pour l’exemple. Dans les faits, on s’arrangea pour affecter à des endroits dangereux du front les hommes sur lesquels on avait des doutes. Ceux qui avaient été condamnés à des peines dites de travaux publics furent condamnés à être envoyés dans les redoutables bagnes militaires de l’Afrique du Nord. La plupart, qui étaient des braves, acceptèrent de se racheter, en reprenant leurs places dans les tranchées, ils furent mis eux aussi dans les endroits les plus exposés. Leurs chairs et leurs os rejoignirent bientôt ceux de leurs camarades qui ne s’étaient pas révoltés.

Certains, parmi les plus dangereux des meneurs, disparurent tout simplement... Occis. Morts officiellement pour la France.

Après la Révolution avortée en France, réussie en Russie, il allait y avoir une autre grande révolte, une année plus tard... Celle qui suivit la défaite germanique de 1918. Elle fut matée dans toute la Mittle Europa, par une guerre civile qui n’eut jamais de nom. C’est à ce moment qu’allait naître la véritable extrême droite, celle qui allait donner naissance au national-bolchevisme, qui allait bientôt s’appeler national-socialisme.

Les Réprouvés de 1918

Novembre 1918, au palais impérial de Berlin : Le général Stroessner reste immobile comme une statue de commandeur. La veille, il avait dit à peu près ces mots au Kaiser : « Majesté, prenez le commandement de votre garde, avec le Konprinz, et attaquez sur le premier point de la ligne de front que vous trouverez. Les soldats sont prêts à mourir avec vous. Par ce sacrifice, ils savent qu’ils sauveront l’Empire ». Le Konprinz, de l’autre côté de la table, se taisait. Ce fut son père qui se mit à parler. Il dit que ni lui, ni son fils, ne partiraient mourir avec leur garde impériale.Les généraux ne prirent même pas la peine de discuter pour convaincre une nouvelle fois leur monarque. La monarchie allemande venait de s’éteindre. Avec elle, l’ordre impérial et aristocratique qui avait tenu les populations germaniques depuis l’Antiquité.

Désormais, le pouvoir était au peuple. La grande lutte allait se passer entre le monde roturier de droite et le monde roturier de gauche. Les généraux allemands allaient tenter de contrôler, malgré tout, le jeu politique. En Russie, nombre d’officiers du Tsar allaient rejoindre le bolchevisme. Larmée rouge allait les accueillir à bras ouverts, et ils gagneront la guerre contre leurs anciens camarades appelés les Russes blancs. En Italie, l’armée sera incapable d’imposer un ordre au désordre résultant d’une guerre même victorieuse. Cela sera la chance du fascisme, avec Mussolini qui était tellement admiré par Lénine. Celui-ci avait dit en 1918 aux bolcheviques italiens venus le voir : Avez-vous Mussolini avec vous ? Sinon vous êtes perdus...

En France, les généraux vainqueurs se contenteront de donner des conseils et ils se feront vite rabrouer par le pouvoir politique qui voulait reprendre toutes ses prérogatives, maintenant que la paix était revenue.

C’était l’armistice. Les troupes françaises d’occupation défilaient dans des rues froides et grises, éclairées par un faible soleil qui attendait de renaître, au loin, dans la course des planètes. Alors il embraserait à nouveau le sol et le sang de ceux qui ne s’estimaient toujours pas vaincus... Il y avait encore cette masse de soldats aux vêtements gris des tranchées, à la boue et aux blessures qui étaient encore ouvertes, et qui étaient prêts à reprendre le combat, sous un drapeau quelconque.. Les premiers soviets de soldats venaient d’apparaître. Les Allemands avaient faim. Ils étaient maigres comme des clous. Dans la rue, on voyait des gens chanceler, d’un seul coup, et puis ils tombaient de fatigue et de froid, parfois ils étaient déjà morts, quand on s’approchait d’eux. Toute l’industrie avait été tournée sur l’effort de guerre... Puisqu’il n’y avait plus la guerre, il n’y avait plus de travail, car il n’y avait plus d’argent, les caisses de l’État étaient vides.

Les premiers Corps francs allemands se constituaient pour aller se battre contre les communistes. Le général Groener sut les coordonner dans une association secrète, en liaison avec les dirigeants des partis socialistes et sociaux-démocrates allemands. Eux non plus ne voulaient pas connaître le triste et ridicule sort des socialistes russes devant Lénine. On appellera cette organisation secrète La Sainte Vehelme, on n’a jamais su son vrai nom.

Les marins révoltés de la Baltique composaient le noyau dur de cette Révolution bolchevique de 1918. Contrairement à l’armée de terre, ils n’avaient pas développé de forte kamaradshaft avec leurs officiers. C’étaient de vrais rouges, en faveur de la grande révolution internationale. Ils restaient tout de même de mentalité allemande : Quand ils occupaient un palais, ils installaient bien sûr leurs mitrailleuses lourdes aux fenêtres, mais ils mettaient des papiers sur le sol, afin de ne pas salir le parquet. A côté de ces délicates attentions, il leur arrivait de pratiquer la terreur, l’exécution des sociaux-traîtres, ainsi que le viol en série de toute jolie femme qui semblait être une ennemie de classe. Ils avaient promu officiers les meilleurs d’entre eux. Ils avaient aussi leurs commissaires politiques, et certains d’entre eux étaient juifs. La majorité des bolcheviques était pourtant d’origine chrétienne. On allait commencer, cependant, à parler des forces judéo‑bolcheviques. Bien des libéraux, bien des socialistes avaient été francs-maçons, comme Kerenski et certainement Trotski. Du coup, les cercles pangermanistes se mobilisèrent. On commença à oublier les dizaines de milliers de Juifs allemands qui venaient de donner leur sang pour la patrie, qui s’étaient battus courageusement dans les tranchées, à côté de leurs frères d’armes chrétiens, tel le père de la pauvre Anne Frank.

Mais ce n’était là, dira-t-on, que la preuve de leur ruse. C’était sûr, il y avait une entente des fils d’Israël et certains fils de la Veuve, pour vendre les fils de l’Allemagne à ces démocrates de Français, d’Anglais et d’Américains, qui d’ailleurs étaient eux-mêmes tous francs-maçons.

Même les cercles francs-maçons de la droite allemande devinrent antisémites. Le général Groener, pendant ce temps, continuait son nouveau travail qui était de mater la Révolution allemande. Il faisait infiltrer les réseaux politiques de la gauche révolutionnaire. Parmi les soldats désignés à cette tâche, on trouva un jeune caporal décoré de la croix de fer, qui avait fait des études artis­tiques avant de mener une guerre courageuse. Il semblait avoir une bonne culture générale et être inventif : C’est ainsi qu’Adolf Hitler, se retrouva bombardé officier de renseigne­ment dans son régiment. Il était chargé de surveiller quelques comités de soldats et quelques réseaux socialistes. Parmi les groupuscules dont il avait à s’occuper, il sympathisa avec quel­ques durs revenus du front, qui venaient de créer une sorte de groupuscule qui se voulait à la fois patriote et socialiste, le N.S.D.A.P.

Les vieux chants allemands retentissaient à nouveau dans les rues de Berlin et de Munich. Des groupes d’anciens soldats partirent organiser la résistance dans la Sarre occupée par l’armée française. D’autres allèrent dans la nouvelle Pologne, pour tenir avec quelques canons et mitrailleuses des lignes de front. Ils faisaient le coup de main, à la fois contre les Bolcheviques, et contre les Polonais d’extrême droite, qui avaient désormais une nouvelle patrie, inspirée du Vatican romain et du fascisme italien.

Des bruits commençaient à circuler. Des soldats français avaient malmené des Allemandes. On accusait les troupes colo­niales. Des officiers français avaient arrêté dans la Sarre des membres des Corps francs venus clandestinement lancer des mouvements de grève. Ils les avaient passés au fouet. On savait aussi que sur les marches de l’Est, dans ces frontières encore incertaines de la Pologne, les rouges avaient emprisonné des notables, des prêtres, et les avaient atrocement suppliciés. Ils avaient arraché les épaulettes des officiers, parfois, comme en Russie, ils avaient cloué celles-ci sur leurs épaules.

A quelques heures de là, dans les grandes villes d’Allemagne, c’était le règne des spéculateurs, des négociants qui tenaient le marché noir, et qui menaient la belle vie. Les boîtes de nuit fleurissaient, les fonctionnaires voyaient disparaître leurs économies, leurs traitements ne représentaient même pas la valeur d’un pain, tandis que le moindre petit commerçant multipliait chaque jour le prix de ses marchandises par dix. Lui-même était peut-être ruiné par l’inflation, mais toute une Allemagne ne voyait plus qu’une chose... ce commerçant était certainement juif... Berlin sentait la foire et le vomi, tandis que des soldats blessés à la guerre n’avaient même pas de quoi s’acheter une prothèse et dépendaient de la charité publique. Les immeubles s’étaient détériorés. Dans les quartiers populaires, ils étaient devenus insalubres.

 Il y avait des rats dans les toilettes à l’étage, des enfants de 5 ans avaient déjà la syphilis, la tuberculose se développait. Quant aux moeurs, il n’y a plus de moeurs, c’est la crise monétaire et financière terrible. Les indemnités demandées par les Français étaient énormes. l’Allemagne était programmée pour payer un lourd tribut de vaincu jusqu’en 1970... C’était une absurdité... Seul l’économiste John Maynard Keynes avait osé le dire...

Les troupes de l’extrême droite allemande comptaient de plus en plus de partisans. Ils allaient lancer les bases philosophiques, et militaires d’une nouvelle Allemagne qui deviendra nazie. Avec quelques mitrailleuses, ils vaincront les Bolcheviques en quelques mois. Avec une année à peine reconstituée, ils iront quelques années plus tard jusqu’à Hendaye et aux portes de Moscou. Les communistes allemands continuaient, eux aussi, à défiler en rangs, pour séduire les masses populaires. Ils avaient d’ailleurs de très belles autres chansons, reprises souvent des vieilles musiques de la guerre de Trente ans. Des mélomanes de gauche s’émouvaient devant une telle musicalité venue du peuple. Il suffira de modifier les paroles, certaines de ces chansons deviendront des futurs chants S.S.

La méthode des troupes réactionnaires pour reprendre en main les masses populaires était efficace : Il fallait mener contre les bolcheviques la guerre la plus violente possible, tuer les meneurs, et refondre complètement l’idéologie pangermaniste en partant sur de nouvelles bases qui ne seraient plus conservatrices ni bourgeoises. Le capitalisme avait échoué. Le nouveau modèle serait national et révolutionnaire. Il devait créer l’unité des classes prolétaires avec cette nouvelle aristocratie qui s’était constituée sur le front, avec ces nouveaux chefs de guerre venus du peuple, qui avaient connu les sensations fortes du commandement et de la mort. Nos camarades, penseront les futurs idéologues de l’Allemagne nazie, ne sont pas morts au front pour que notre vie repose sur le confort petit bourgeois donné par la démocratie.

A chaque affrontement violent entre démocrates et commu­nistes, les réprouvés d’extrême droite vinrent prêter main forte contre les communistes, à la demande des démocrates : l’alliance des libéraux et de l’extrême droite fut donc toujours flagrante. Dans une dialectique qui n’était pas de mauvaise foi, les communistes allaient dénoncer l’alliance des démocrates, amis des libertés formelles, avec les fascistes, amis de l’État absolutiste.

L’extrême droite chez les vainqueurs

La République française avait fort honorablement gagné la guerre. Ses généraux étaient vénérés. Aucun ne se sentait dans la peau d’un Ludendorff, et encore moins dans celle d’un Mussolini. L’Action Française comptait ses morts au champ d’honneur. La Cagoule, qui sera une de ses dissidences armées, avec un encadrement militaire et des structures de commandos, ne servira à rien d’important au niveau politique, si ce n’est de tremplin à quelques futurs hommes politiques de la Quatrième et Cinquième République. Elle aura un rôle relativement plus important dans les services de renseignement, qui lui « laisseront » faire quelques attentats. Les autres mouvements d’extrême droite, socialistes de Marcel Déat, franquistes de Marcel Bucard, doriotistes du Parti Populaire Français, n’avaient pas réussi à prendre le pouvoir lors du scandale Stavisky en février 1934, ni à entraver le Front populaire élu en 1936. Simplement parce qu’ils étaient trop divisés.L’échec politique de l’extrême droite française était donc certain. Elle représentait une sensibilité identitaire en voie d’essoufflement plutôt qu’un vaste mouvement politique.

La tentation petite bourgeoise du chef suprême

Il serait pourtant injuste de ne vouloir résumer les thématiques philosophiques de l’extrême droite qu’en une sorte de paranoïa aiguë qui débouchera sur le système concentrationnaire hitlérien. L’extrême droite a toujours eu de grands savants, des chercheurs à la réputation internationale, tel Alexis Carrel, de grands philosophes, tel Heidegger, de redoutables théoriciens et hommes de lettres de grand talent, tels Maurras, Drieu La Rochelle ou Louis Ferdinand Céline. Elle est cortiquée. L’échec philosophique de son modèle tiendra plus aux contradictions internes de ses modèles dualistes, gnose, anti-gnose. Ils auront, en conséquence, du mal à trouver une cohérence globale entre le réel et la fiction, entre le présent et le passé, entre la générosité et la dureté. A l’extrême droite, on verra s’opposer, parfois durement, les partisans platoniciens d’Abelio et de René Guénon, contre les partisans catholiques et traditionalistes de Saint Irénée et de Saint Thomas.

D’un côté, pourrait-on dire, ceux qui acceptent l’idée de surhomme, et de l’autre côté, ceux qui partent de l’idée que le surhomme, c’est le diable. Nietzsche n’est-il pas d’ailleurs mort de folie, comme beaucoup de gens qui ont affronté le diable dans leur quête d’absolu ?

Bien sûr les partisans de Nietzsche et ceux qui ne l’aimaient pas se trouvaient dans les mêmes organisations. Les théoriciens modernes auxquels ils se référaient avaient souvent emprunté des idées à chacune de ces deux grandes faces de la théologie, afin de construire leurs propres raisonnements. Ce qui ajoutera à la confusion. Dans les rangs des anti-gnostiques, on s’accusera les uns les autres d’être des partisans cachés de la Gnose, d’avoir une faiblesse pour Barrès et sa colline inspirée, d’avoir des sympathies pour la Franc-maçonnerie.

C’est ainsi que derrière ces querelles que l’on pourrait croire enterrées depuis la grande contradiction d’Arius sous le règne de l’empereur Constantin en 343, on retrouvait des discussions qui n’avaient presque pas changé, et qui continuent encore de nos jours dans les débats intellectuels de l’extrême droite... Et tout ce monde se mettait furieusement en colère... En Allemagne nazie, les partisans de la S.S. de Himmler, et les partisans de la Wechmacht se détestaient. Cela sera aussi le cas, entre les partisans du maréchal Pétain, sous l’occupation, et ceux partisans, comme Alphonse de Chateaubriand et Rebatet, d’un nazisme à la Française. Cela avait déjà été une des raisons pour lesquelles le Vatican, durant les années trente, avait excommunié l’Action Française, soupçonnée de dérive gnostique dangereuse pour le dogme de l’Eglise.

On peut établir par ce dualisme, la séparation entre d’un côté, ceux que l’on appelle « les cathos fachos », hérités de ce que l’on appelait depuis la Belle Époque, « l’alliance du sabre et du goupillon », et de l’autre côté, ceux que l’on appelle les nazis, les néo-nazis, les nazillons, etc. D’un côté la messe chantée en latin, de l’autre côté les opéras de Wagner. D’un côté Savonarole, de l’autre côté les services culturels de la Gestapo. D’un côté, la tentation de l’analyse aristotélicienne, revue par Saint-Thomas d’Aquin, avec une rigueur et une définition exacte et scientifique des choses. Ce sera la méthode de raisonnement fasciste. De l’autre côté, la méthode platonicienne, fondée sur un monde des apparences à transcender, pour arriver à des vérités bien plus occultes... Cela sera la méthode de raisonnement nazie.

Alors, l’extrême droite se réfugiera souvent derrière la notion de leader, de chef charismatique, de Conducator, de Führer, de Caudillo... Parce que ses militants et ses théoriciens, pour trouver leur unité idéologique, seront obligés de passer par le culte du chef. Ce principe de l’autorité magnifiée permettait d’oublier que les différentes doctrines auxquelles se réfèrent l’extrême droite sont théologiquement contradictoires. Il peut paraître paradoxal de faire remonter les contradictions internes de l’extrême droite à un sujet de théologie datant de l’Empire romain. Mais un simple fait va en faveur de cette affir­mation : l’extrême droite adopte, dans les pays où elle a le pouvoir, les efficaces méthodes du capitalisme américain, et arrive à bien plus de résultats économiques. Pinochet, Franco, Salazar, Mussolini et Hitler ne sont pas passés pour des mauvais gestionnaires. Cela prouve bien que ses contradic­tions et ses failles ne sont donc pas d’ordre organisationnel, mais d’ordre philosophique.

 L’extrême droite n’a donc pas de philosophie du droit bien définie. Cela se voit particulièrement en ce qui concerne les libertés publiques. Elle peut déraper facilement dans la dictature la plus dure lorsqu’elle arrive au pouvoir. Il n’y a rien dans ses principes de fond pour la retenir. L’extermination des Juifs et des Tsiganes sera faite sans qu’un mécanisme de contrepouvoir puisse fonctionner. Cela explique aussi pourquoi tant de victimes comprirent trop tard ce qui allait se passer. Parce que le système aurait pu fonctionner autrement, sans les persécutions raciales, comme en Espagne ou au Portugal : Il était imprévisible. Exactement comme le stalinisme.

Cette dualité des pensées à l’extrême droite, entraîne tant de flou sur ses objectifs que l’on s’y perd facilement, et que ses propres doctrinaires n’y gagnent pas en cohérence. Sauf à mettre en avant cette règle commune à toute l’extrême droite, à la droite, et même, parfois, jusqu’à la gauche modérée : La préservation de l’ordre naturel. Y a-t-il une définition précise de cet ordre naturel ? La réponse est simple : Non. En revanche, cette approche de l’ordre naturel crée une ambiance particulière, bourgeoise, traditionnelle... C’est l’ambiance même qui est tant caractéristique de la droite...On la retrouvera à l’identique dans les régimes de type fasciste ou de type nazi, dans toutes les ambiances de fachos, au détour d’une phrase, dans le discours anodin prononcé par le plus discret des militants... Sans s’y tromper, on repèrera le discours ultra conservateur, intrinsèquement différent du discours marxiste ou même libéral.

L’ordre naturel, c’est devenu finalement comme une fiction, où l’on confond l’ordre naturel et sa préservation, où l’histoire s’arrête d’exister, parce qu’elle se fige dans un souvenir que l’on croit beau et à qui l’on prête une dimension religieuse qu’elle n’a peut-être pas. Un des principaux drames de l’extrême droite est bien là : Croire que le sentiment religieux se trouve dans un ordre naturel des choses. Comme si la religion ne devait pas concerner ce qui doit bouger. Comme si Dieu n’était pas dans l’évolution des choses.

L’erreur de l’extrême droite, cela sera bien de croire que le temps pouvait être arrêté, qu’une race pouvait être définie, une fois pour toutes, qu’un peuple pouvait être vainqueur, éternellement, qu’une civilisation pouvait vivre par elle-même, de ses forces endogènes, en refusant le choc des autres mondes extérieurs... C’est refuser les terribles lois de Clausius, le père de la cybernétique, qui affirmait que tout système fermé est condamné à mourir... D’ailleurs, pour les antisémites d’extrême droite, les sciences économiques, qui sont fondées sur les principes de la cybernétique, représentent le type même de la science juive et décadente, faite pour détruire les vraies valeurs de l’Europe. .. Et c’est là où l’extrême droite se trompe le plus, parce que c’est la culture européenne qui a permis à Clausius de trouver ces lois du monde moderne. Depuis, personne n’a réussi à trouver des lois qui iraient en sens inverse.

La tentation génocidaire.

L’extrême droite portera après 1945 une autre lourde marque, celle du gigantesque échec et drame humain que fut le nazisme, qui tua et tortura tant de monde, tant de Juifs, tant de Tsiganes, tant de Slaves, tant de Chrétiens ; tant de populations, pour arriver à ce que Berlin connaisse le sort des villes maudites, avec leurs populations massacrées, leurs enfants affamés, et des vainqueurs qui se partagent la ville en disant aux survivants qu’ils sont coupables. C’est là toute la conséquence et l’infamie, quasiment surnaturelle, de l’extrême droite raciste : Parce qu’elle repose sur une détermina­tion de l’humain qui est pyrami­dale et qu’elle veut immuable, parce qu’elle croit que cela doit être ainsi que fonctionne l’ordre aristocratique créé par l’ordre naturel. Dans un système pyramidal, nul n’est parfait, et nul ne peut prétendre à quel degré de l’échelle il va monter, ou à quel degré il va être mis, à moins d’être le pharaon parfait. Un Israélite raconte dans son livre de souvenirs sur sa déportation comment les Allemands avaient mené dans une petite ville polonaise des prisonniers israélites afin que la population chrétienne vienne les insulter. Et puis, les Allemands, d’un seul coup, avaient arrêté tous les mâles polonais en bonne forme : Ils avaient besoin d’esclaves, cette fois-ci des Slaves costauds, non encore affaiblis, pour des travaux de force.

Paradoxe supplémentaire, les idéologues d’une race supérieure ne plaident pas en faveur de leur propre type. Hitler, Rosenberg, Goebbels, n’étaient pas de type foncièrement nordique. Heydrich était accusé par Himmler d’être demi-juif, Himmler lui-même ne correspond pas du tout aux canons esthétiques d’Arno Brecker. Il se vantait parfois, lorsqu’il était de bonne humeur, de son sang mongol. Alors que durant ces mêmes années, des médecins de la Gestapo débattaient, parait-il, pour savoir si telle ou telle tribu de la Russie asiatique devait être exterminée comme juive ou incorporée dans le III° Reich.

La notion d’extermination n’était pas l’apanage des seuls dirigeants nazis. On peut évoquer les dizaines de millions de morts, de torturés et de déportés du marxisme. On peut aussi parler des bagnes français de Cayenne, et de Poulo Condor, en Indochine, qui étaient de véritables camps de concentration, fonctionnant en plein Front Populaire. On peut aussi parler des premiers camps de concentration du XX° siècle, qui furent réservés par les Anglais aux femmes et enfants des Boers rebelles. Il ne s’agit pas là de dire que tout est dans tout pour diminuer la faute du nazisme, mais de bien cerner pourquoi les camps ont pu exister dans un modèle de civilisation élaborée, et comment la théorie de la race a pris le relais du christianisme pour lutter contre le judaïsme.

Les théoriciens nazis allaient être partagés sur ce dernier point :

- Soit il fallait reconnaître la validité de Jésus en tant que prophète. Les nazis de tendance chrétienne et anti-gnostique avaient tendance à le considérer comme un Germain, sous prétexte qu’il était de Nazareth, donc de clans adversaires des Juifs de Jérusalem...Des prêtres chrétiens s’inscrivirent au parti nazi. Ils commencèrent à organiser une nouvelle religion chrétienne qui intégrerait les idées nazies, et où Hitler jouait le rôle d’un nouveau Constantin.
- Soit il fallait créer une nouvelle religion païenne qui sera inspirée par la Gnose. C’est dans ce dessein que les nazis menèrent des expéditions chez les moines d’Asie, afin de trouver les sources originelles de la future croyance qu’ils voulaient mettre en place.

Cette idée allemande, affirmant sans preuve les origines germaniques de la famille de Jésus, rejoint cette autre théorie qui soutient que les pyramides et le sphinx de Gizeh ont été construits par des Aryens extra-terrestres, venus du pôle Nord ou du pôle Sud, en tout cas d’un endroit où il ferait très froid. Cela permettait à certains nazis d’affirmer les origines extra terrestres de la race nordique, lorsque des géants blonds hommes-dieux seraient venus copuler avec des petites terrestres moins intelligentes, plus animales, pas encore tout à fait humaines.
Rien ne dit que des civilisations oubliées par nous n’ont pas existé sur la terre. Rien ne dit qu’il n’y a pas eu des formes plus avancées de la vie sur la terre. Mais rien ne prouve qu’il y a un lien de sang entre les nationaux-socialistes et ces anciens habitants de mondes que l’on ne connaît pas.

Pour tenter de trouver ce lien, entre les supérieurs inconnus et les Allemands, il ne restait plus qu’une seule méthode aux théoriciens nazis : Celle de l’occultisme, de la magie, de la recherche d’explications par des récits racontés sous hypnose, lors de l’évocation de grands mythes fondateurs.

Il paraît que des sommes équivalentes à celles de la recherche militaire furent employées par Himmler et les services de la Gestapo pour tenter de telles expériences. Il paraît qu’il y eut un camp de concentration spécialisé dans l’internement des occultistes raflés dans toute l’Europe et l’Afrique du Nord. Afin de pouvoir arriver à retrouver ces contacts avec des êtres surnaturels, capables de transformer la vie humaine en une vie surhumaine. Une sorte de Graal était ainsi cherché par les nazis. Ce Graal devait déboucher sur une nouvelle religion, faite pour un nouveau peuple, où la sélection raciale aurait été poussée à l’extrême. Hitler le disait à certains de ses amis : Les Allemands n’avaient nulle idée des causes pour lesquelles ils étaient en train de combattre. L’homme nouveau, tel qu’il le voyait, tel qu’il le décrivait dans certains de ses discours, lui faisait peur, à lui-même, tellement il était cruel. Il ne ressemblait même pas à un Germain.

Dans une telle atmos­phère de schizophré­nie, on voyait bien que la discrimination raciale était le moteur de toute action poli­tique ou militaire. Parce que l’on pensait que l’humanité, y compris le peuple allemand, était un cheptel humain que l’on allait transformer par le progrès de la science.
 (*)*ce livre était interdit de traduction par Hitler.
Prussiennes. Hitler avait aussi une théorie étonnante sur les Français qu’il considérait comme un peuple à moitié dégé­néré : Le port du béret donnait chaud à la tête et ramollissait le cerveau, puisque, dans sa logique nazie, c’était le froid qui rendait intelligent, et le chaud qui rendait stupide. On le voit, le soupçon était partout. Nul n’aurait été à l’abri dans une Europe nazie, y compris les miliciens français, adeptes du port du béret des chasseurs alpins. En bout de compte, le curseur de sélection raciale était variable et dépendait des services administratifs de la Gestapo, où quelques intellectuels et savants psychopathes auraient décidé qui devait survivre, qui devait procréer, afin d’améliorer régulièrement la race nordique, afin de la rendre plus forte.

Les guerres voulues par Hitler.

Le bouleversement de la défaite, la création du régime de Vichy conjointement au gouvernement de Londres, allaient créer un chassé-croisé entre les militants des partis politiques. Toute une gauche pacifiste allait passer à la collaboration, et épouser une idéologie à connotation de plus en plus d’extrême droite. Toute une extrême droite allait rejoindre les premiers réseaux de la Résistance et ne plus pouvoir être considérée comme d’extrême droite, parce que cette dénomination allait s’appliquer désormais à tous les mouvements collaborateurs, puisque les occupants étaient d’extrême droite.

Le monde de la collaboration, qui parlait tant d’unité nationale, fut plus divisé que n’importe quelle assemblée du parti radical socialiste, lors de l’élection de son bureau politique. Déjà, il y avait le clan de Paris, proche de Laval, et le clan de Vichy, proche du maréchal. Avec des sous-chapelles, des variantes et des interférences. Le clan de Paris Maréchal Pétain se divisait en trois grandes tendances : Celle de Doriot, celle de Déat, et celle, plus petite, de Bucard. Sans compter d’autres fractions qui comptaient chacune quelques centaines, voire quelques dizaines de militants. La mouvance de Paris ira même jusqu’à insulter Laval, considéré comme bien trop mou dans sa collaboration avec l’Allemagne.

La seule unité de ton de la collaboration allait finalement se trouver dans un antisémitisme qui donne de nos jours, à ceux qui lisent ces textes, un sentiment de tristesse infini, comme si l’on voyait passer devant ses yeux des visions de douleurs et de cendres sur ces pauvres gens.« Le lycée Fénelon est toujours fort peuplé de juives, petites et grandes qui se croient toujours filles de Français et de Françaises à perpétuité, dévorées par une véritable épidémie de « resquille » à voir papa et maman écouter la radio anglaise dans leur W.C. » L’appel II décembre 1941.
Chassez le juif, l’Arménien revient au galop ! L’Appel 12 février 1942.

L’Appel était dirigé par Pierre Costantini, un héros de l’aviation française de la Première guerre mondiale. Un des fondateurs de la L.V.E, la légion des volontaires français, dont les soldats se battront avec courage sur le front de l’Est sous l’uniforme allemand... Il fera sept ans de prison à la Libération. Parmi les journalistes de l’Appel, il y aura Paul Riche qui sera accusé, lors de son procès, d’être un agent de la Gestapo. Il s’était fait une spécialité dans la théorie du complot maçonnique, alors qu’il avait été lui-même vénérable de loge avant la guerre. C’est lui qui réalisa le film Forces occultes durant l’occupation. Il sera fusillé en 1949.
« Va-t-on enterrer la question juive ? Un seul remède décidément pour guérir les juifs : la corde ! » Le Franciste - 26 juillet 1941.

Le Franciste est le journal de Marcel Bucard, créateur du mouvement franciste, héros lui aussi de la Première guerre... il sera fusillé en 1946.

« Les Chinois sont les juifs de l’Extrême-Orient ». La Révolution nationale - ler mars 1942.

Révolution nationale sera créé par Eugène Deloncle, le chef de la Cagoule. Parmi ses journalistes, il y aura Drieu la Rochelle et Robert Brasillach. Eugène Deloncle sera tué par la Gestapo. Plusieurs hommes politiques de premier plan de l’après guerre viendront des réseaux secrets de la Cagoule, à laquelle ils devront leurs brillantes carrières politiques. « Nous ne pousserons pas la cruauté jusqu’à vouloir que les enfants juifs croupissent dans l’ignorance. Nous demandons qu’ils soient instruits aux frais de la colonie juive, bien entendu, dans des écoles à eux réservées, où des maîtres juifs auront toute latitude de leur apprendre le Talmud, l’histoire d’Israël ainsi que l’art et la manière d’exploiter et de dépouiller les goys.
Car il est bien entendu, n’est-ce pas, que les juifs, parents et enfants, seront expédiés vers d’autres cieux après le grand règlement de comptes... » L’Appel - 22 octobre 1942.. Ainsi, peu à peu, pourraient-ils nous rendre quelques petits services. Mais j’en doute fort. » Le cri du peuple - 13 avril 1944.

Le Cri du peuple était le quotidien de Doriot, financé lors de son lancement par le maréchal Pétain, et dont la rubrique de politique intérieure était tenue par Lucien Rebatet. Le juif Nahhache a souillé l’eau de la Seine... trouva-t-on écrit dans la presse collaborationniste... Nakkache, juif tunisien, champion olympique de natation à Berlin en 1936, malheureu­sement résident en France au moment de l’invasion, sera envoyé avec sa famille en camp de concentration. Sa petite fille y mourra. Comme il avait été champion olympique en Allemagne, ses gardiens l’obligèrent à plonger dans un réservoir d’eau pour ramener avec les dents des objets qu’ils y jetaient...

Après la guerre, dans le Sud-Ouest, où il était revenu, un de ses amis le trouva en larmes... Il lui tendit un papier administratif qu’il venait de recevoir... On lui confirmait, en quelques mots, sèchement, comme si c’était un simple acte d’état civil, la confirmation de la mort de sa petite fille en camp de concentration. Un autre soir, il était dans la rue avec d’autres amis, lorsqu’une voiture de touristes allemands s’arrêta à côté de lui. Il leur donna gentiment des explications, sans aucune arrière-pensée, et puis, son tatouage sur son bras apparût, en s’accoudant à la portière de la voiture... Les Allemands devinrent pâles comme la mort, complètement effondrés.

De tout cet antisémitisme, l’extrême droite française ne s’en est pas encore remise. D’autant plus qu’une partie d’entre elle va partir, après guerre, dans la voie stupéfiante de contester la réalité des camps et des chambres à gaz. A l’encontre de tous les témoignages, de tous les crimes commis et prouvés, de tous les écrits...Une question importante a été posée au procès Papon : Les Français collaborateurs avaient-ils connaissance de l’horreur qui se passait dans ces camps et de la Shoah ? Cela sera toujours une lourde interrogation qui divisera les deux camps, celui qui met dans le même sac tous les collaborateurs, et celui qui établit des différences fondamentales.

Sans le savoir exactement, quand on fait partir des enfants dans des wagons à bestiaux, et que l’on voit un de leurs gardes français taper à coups de crosse sur leurs doigts lorsqu’ils s’accrochent à la porte du wagon, comment ceux qui voyaient ou organisaient de telles choses ne pouvaient-ils pas imaginer le pire, même s’ils n’avaient jamais visité un camp de concentration ?

Il suffisait de traiter des informations par recoupement. Et d’accepter de réaliser que le régime nazi était d’une philosophie cruelle, qui mettait sa justification dans la cruauté, avec une idéologie qui était appelée celle du surhomme. Dans le nazisme et le communisme, la norme n’était pas l’homme, mais le peuple, l’idée que l’on se faisait du peuple et de ce qu’il devait faire. La seule différence entre ces deux régimes était la haine des Juifs, haine irraisonnée du nazisme qui prônait l’identité de l’Allemagne et du Nord, contre un autre peuple aux structures fortement identitaires. A cette hystérie antisémite allait s’ajouter un autre drame tout aussi meurtrier : La violence comme un état habituel de vie et d’affirmation de son idéal, la torture comme une méthode habituelle d’enquête, la suspicion comme une façon de raisonner.

La terrible guerre civile de l’extrême droite française contre le reste des Français était lancée, par sa simple logique de collaboration avec les Allemands. L’armée nazie agissait comme une troupe d’occupation en terrain hostile. Cela sera un immense gouffre pour les militants d’extrême droite qui allaient le payer très cher à la Libération.

Torture du gendarme Fragu Lucien de Saint­Cirgues-en-Mon tagne.

« Le 23 juin 1944, le chef départemental de la Milice du Puy m’a fait sortir de ma cellule. Il était accompagné de deux ou trois individus... Il m’a frappé à grands coups de cravaches et à coups de poings sur tout le corps en me disant de parler. Finalement, je tombais tout meurtri et
sans connaissance... j’ai été conduit au premier étage de la villa, on m’a demandé le nom des chefs de maquis et l’emplacement des groupes de Résistance. A grands coups de cravache, j’ai été à nouveau frappé par deux agents de la Gestapo...Dans ma cellule a été amené un officier de la Garde, le capitaine Morand, qui était à la direction générale de la Garde à Vichy. Il a eu la mâchoire cassée à coups de poings... Je signale en outre qu’à la cellule n° 49 de la prison militaire de Clermont-Ferrand un secrétaire de la Direction Générale de la Garde Mobile de Vichy est mort des tortures qui lui ont été infligées... ».

Un gendarme, un capitaine de la garde du maréchal Pétain, un secrétaire de la Direction Générale de la G.M.R.... C’étaient ceux-là qui étaient devenus les ennemis à torturer pour les militants d’extrême droite, pour les fidèles du Maréchal... A partir du moment où l’on entre dans une logique de guerre, qui plus est, de guerre civile, l’ordre en lui-même n’a donc plus de limite. Il faut être en guerre permanente, même contre ses sympathisants, même contre d’autres partisans de l’ordre, jugés simplement plus modérés.

Cela sera le drame historique de tout extrémisme politique, qu’il soit de gauche ou de droite : L’immense paranoïa à défendre des valeurs, à sévir contre ceux que l’on soupçonne, à les brimer s’ils semblent ne pas rentrer dans le moule qui est censé être le leur au départ. C’est Mussolini faisant fusiller son gendre Ciano, grand dignitaire du fascisme italien, c’est Hitler assassinant Rhoem et son état-major de S.A., c’est Eugène Deloncle assassiné par la Gestapo, c’est l’O.A.S. déchirée par des méfiances internes, on a dit même des assassinats, entre membres chrétiens et nostalgiques des runes et de la croix gammée... C’est aussi la délation... Dans un article publié en pleine occupation, Maurras accusera le journaliste nazi Lucien Rebatet d’avoir épousé une juive. Rebatet accusera lui-même dans ses livres un autre dirigeant de l’Action française d’avoir marié son fils à une juive, et il répondra à Maurras que sa femme est de l’antisémitisme le plus farouche... Il dénoncera aussi, en pleine occupation, les officiers des derniers régiments français de l’armée de Weygand, qui préparaient de nouveaux combats contre l’Allemagne, sous couvert de l’armistice...

Le Temps des marginaux.

Sans limite, sans autre possibilité que le recours à la force par temps de crise, l’extrême droite ce trouvait ainsi honnie, dès que le temps revint à la normale, dès que les choses recommencèrent à se rééquilibrer. Parce qu’à ce jeu de balancier, elle était la grande vaincue politique et métaphysique. A la différence de la gauche, elle ne repose ni sur une Bible, ni sur un chemin prophétique annonciateur de temps nouveaux où l’on sera heureux. Pour le militant d’extrême droite, il n’y a ni futur paradisiaque, ni apaisement. Puisque toute vie est lutte, et que c’est dans cet esprit de lutte perpétuelle que les militants d’extrême droite doivent s’affirmer pour la préservation de ce fameux ordre naturel qui n’est jamais clairement défini.

Les desperados d’après 1945.

La défaite de l’Allemagne allait mener près de quinze mille militants de l’extrême droite française à connaître la mort dans les derniers combats du Reich, quinze mille autres connaîtront la prison, des milliers d’autres la fuite en Amérique du Sud, pour l’essentiel, avant le retour à l’anonymat, et souvent la misère.Un certain nombre de survivants emprisonnés allait s’engager dans le conflit en Indochine où ils se firent tuer très courageusement. On ne peut plus parler d’une extrême droite organisée après la Seconde guerre mondiale. Le ressort était cassé. Les Renseignements Généraux avaient d’excellents dossiers sur ceux qui avaient été compromis dans la collaboration. Chaque fois que l’un d’entre eux était tenté de repartir dans l’activisme, il se faisait rapidement ramener à la raison. Seuls existaient des groupuscules, des amicales d’anciens Waffen S.S. ou d’anciens miliciens, des réunions entre intimes. Chaque année, par exemple, à l’anniversaire de la mort de Hitler, des anciens nazis se retrouvaient dans une grande brasserie parisienne. Le putsch d’avril 1961, pour sauver l’Algérie Française, sera organisé par des officiers, anciens résistants, partisans de la démocratie, de la liberté, et dont certains avaient payé d’un voyage en camp de concentration leur lutte contre le nazisme. Dès le dernier soir du putsch, l’extrême droite fait pourtant sa modeste et utile réapparition à l’intérieur de ces réseaux : Parmi ceux qui cachèrent les premiers soldats en fuite, les réseaux pieds-noirs les plus efficaces furent ceux de l’ancienne Cagoule d’Alger. Qui étaient souvent, constitués d’anciens résistants.

Le putsch, puis l’O.A.S. allaient faire passer à l’extrême droite des hommes qui venaient de la gauche et de la France libre ou de la Résistance.

La fin de l’O.A.S. sonne de nouveau le glas pour les réseaux d’une extrême droite qui avait hâtivement reconstitué son encadrement militant avec les derniers soldats perdus et des Pieds-noirs tout aussi désespérés. Les militants d’extrême droite, au milieu des années 1960, se comptaient par dizaines à Paris, et se comptaient sur les doigts de la main dans les grandes villes de Province comme Aix-en-Provence. Les autres étaient en prison ou en fuite. Ensuite, durant vingt ans, jusqu’en 1981, l’extrême droite allait continuer à vivre son chemin de l’échec politique. Ce fut une obscurité presque totale. Toute une génération de Français allait ignorer ses thèses, son existence, le nom de ses chefs, et aller, au contraire, se diriger vers les idéologies adverses. L’ennemi de classe reconnu, pour ces masses de gauche, ce n’était pas le fasciste, mais c’était ... de Gaulle, l’ancien chef de la France libre.

C’était un peu normal... Le vrai combat de la droite, ou de l’extrême droite, celui contre le communisme, c’était le général de Gaulle qui le menait désormais en France, en pleine guerre froide, avec ses anciens résistants et ses militaires qui n’avaient pas fait l’O.A.S. Personne ne s’y trompait. L’extrême droite n’existait presque plus. Elle n’avait plus de raison d’être. De Gaulle et les Américains faisaient son travail à sa place.

Même face au raz de marée gauchiste des années 68, l’extrême droite ne put quasiment rien faire si ce n’est se rallier au réseaux du pouvoir. Elle n’eut quasiment pas de militants, pas de sympathisants. En dehors de quelques journaux, elle n’eut pas de moyens de faire diffuser ses idées. Les rares militants d’extrême droite essayèrent après 1968 de s’organiser pour lutter contre le gauchisme, encore plus que contre le communisme. Ils n’arrivèrent pas à s’implanter, en dehors de quelques lieux circonscrits et bourgeois, comme la faculté d’Assas, qui était en plein quartier chic de Paris. Ailleurs, il ne s’agissait que de combats aux rapports de force disproportionnés, malgré tous les efforts de ses militants, qui avaient créé divers mouvements, souvent ennemis les uns des autres, et dont certains eurent leur heure de célébrité, tel Ordre Nouveau qui fut rapidement dissous.

Pour résumer cette période, on peut dire que l’essentiel de l’extrême droite et de ses militants ne servira que de forces d’appoint à des groupes politiques proches du gaullisme ou du giscardisme. On retrouva une grosse partie de ses quelques 500 militants, environ, dans les services d’ordre des mouvements de la droite modérée. Le reste ne fut que l’histoire de groupes marginalisés, puissamment infiltrés et surveillés par les services de renseignement. Tel mouvement de la droite révolutionnaire comptait plus d’agents qui le surveillaient que de militants voués à sa cause... Les militants d’extrême droite existaient, certes. Ils ne pouvaient rien contre l’engouement pour les idées de gauche, ni contre l’admiration que la droite avait pour les idées gaullistes. Beaucoup partirent dans des aventures à l’étranger. Beaucoup y laissèrent leur vie, sans que cela se sache.

Les tentatives d’affirmation.

Deux mouvements vont essayer sous le gaullisme de recréer une idéologie d’extrême droite. Tous les deux vont échouer. Le premier sera chrétien et dénommé intégriste. Le second sera anti-chrétien et appelé Nouvelle Droite. La tentative intégriste partira d’une révolte contre les nouveaux rituels de messe mis en place par Vatican II. Elle réussira à rassembler un certain nombre de prêtres, elle occupera quelques rares églises, mais elle commencera à rentrer dans le giron de l’Eglise avec l’arrivée sur le trône de Saint-Pierre du très charismatique Jean-Paul II et le succès mondial des J.M.J.

La tentative païenne allait faire long feu, elle aussi... Entre 1962 et 1965, de jeunes militants d’extrême droite, pour la plupart étudiants, se retrouvaient derrière les murs de la Santé pour cause d’Algérie Française. Certains allaient ainsi faire plus de quatre ans de prison. Ils eurent tout le temps de réfléchir à l’avenir de leurs idées. Le résultat de leur réflexion fut qu’ils avaient manqué de vision à long terme parce qu’ils n’avaient pas plus de réflexion réelle sur leur passé, que sur l’avenir de la France ou de l’Occident. Ils essayèrent de rénover leur stratégie politique qui s’était révélée être une catastrophe face à un général de Gaulle qui savait, lui, parfaitement où il allait depuis la bataille de Montcornet. Il fallait arriver à faire la synthèse identitaire entre les idées de la collaboration, de la résistance, de l’O.A.S., des comités Tixier, de la Cagoule. Personne n’avait réussi à mener une telle réflexion depuis Maurras qui avait surtout procédé par exclusions successives, ce qui n’était pas la preuve d’une grande réussite.

Le premier colloque de cette Nouvelle Droite allait se tenir quelques semaines avant le début de mai 68. Partant sur le principe d’une identité européenne bien antérieure au christianisme, donc païenne, toute une cosmogonie politique allait être recréée, avec centre de réflexion, école des cadres, ramifications dans la haute administration par la création de clubs de hauts fonctionnaires, et ramification dans le monde du travail, avec d’autres clubs et organisations. Des revues intellectuelles remettront par exemple à la mode les écrits philosophiques de l’Allemand nazi Heidegger. Il fait maintenant partie des incontournables de la philosophie internationale.

Ce fut aussitôt une véritable levée de boucliers. Une alerte brune fut lancée parmi tous les démocrates, tous les gens de gauche ou de droite modérée. De peur de perdre ses appuis publicitaires, le principal groupe de presse qui avait lancé l’opération licencia en pagaille les journalistes appartenant à cette Nouvelle Droite qui perdit ainsi toute sa puissance. Les milieux catholiques de l’extrême droite triomphèrent de cette victoire somme toute facile contre le retour du paganisme d’extrême droite. Saint Irénée semblait avoir définitivement gagné contre la Gnose.

La montée en puissance de l’Islamisme allait ensuite scinder une nouvelle fois l’extrême droite française, qu’elle soit catho­lique ou païenne. Une partie de chaque fraction sera favorable à l’alliance avec les intégristes musulmans. L’autre fraction sera pour s’allier avec Israël, en estimant que ce peuple est en train de mener un combat en faveur de l’Occident. Certains, de caractère plus indépendant, proclameront haut et fort leur neutralité.

Aller dans la grotte ou passer à la télévision.

Deux grandes notions allaient dominer le discours de l’extrême droite, chrétienne ou païenne, à partir des années 1980 :
a) Une théorie que l’on peut appeler de la grotte, où le militant d’extrême droite doit attendre, ne pas extérioriser ni vulgariser ses idées. Tout doit rester dans l’ombre, parce que l’Histoire rattrapera l’actualité et prouvera que les théories de gauche ou du centre ne sont que des illusions de vérités fondamentales. Alors, les démocraties s’écrouleront, abandonnées par leurs propres électeurs qui iront chercher à nouveau la protection de régimes forts et populistes.
b) Une théorie dite de la médiatisation, qui veut au contraire s’occuper tout de suite des choses de la cité, afin d’arriver à convaincre les électeurs, dans le cadre d’une action politique qui s’appliquera à respecter le jeu légal des élections démocratiques... On infiltrera alors les autres partis de droite et de gauche.

La tentation christique.

Les extrémistes de droite ont toujours espéré et espèrent toujours des heures de nouvelles gloires. Comme les révolutionnaires de gauche, ils ont toujours misé sur la fin du monde moderne, démocratique, capitaliste, libéral, consommateur, discuteur, matérialiste. Leur vision profonde ne les a jamais quittés. Elle était la raison même de leur vie.

Ils participaient d’un autre monde, où le monde réel était déjà mort. No futur, mais attention... ils avaient un passé, et c’est toute cette volonté qui resurgit dans ces simples mots, c’est le cri de la mangouste, au fond de la mer, qui annonce les fonds sous-marins où se sont enfouies toutes les vieilles civilisations. C’est pour cette raison que l’on verra très peu de couleur dans les costumes et les décors d’extrême droite, et encore moins après 1945. Parce que c’est un monde où la lumière n’a plus besoin d’être captée. Il est déjà près des anciennes légions qui sont parties dans l’oubli. Ce n’est pas du nihilisme. C’est bien pire. Ce sont des vieilles sociétés qui parlent, des morts qui reviennent, peut-être spiritualisés par leur voyage dans l’au-delà, mais ils sont morts, et ils viennent pour lancer des messages de vie avec les mots des morts.
Le message du Christ annonçait la décadence de l’empire romain et conjointement de la principauté d’Israël. Il prônait un ordre nouveau, mais il précisait que son royaume serait autre, dans un autre monde.

L’extrême droite procéda, à partir de 1918, de la même analyse. Parce qu’elle a cru, elle aussi à ces royaumes diffus, que l’on voit à peine, et qui sont dans les ombres, et qui sont peut-être ceux dont parlait Jésus et qu’elle a peut-être perçus autrement. Mais là s’arrête le point commun. Parce qu’aucun membre d’extrême droite ne se donnera comme référence de tendre une joue lorsqu’on le frappe. Le choix en ce domaine est binaire pour un militant d’extrême droite. Soit au nom du monde invisible, on pardonne, et on se laisse humilier ou tuer, ou rendre esclave, parce que l’on pense que la grande victoire est là, en aimant son bourreau, en le sauvant malgré lui, par une puissance qui est merveilleuse.

Ou bien, il y a l’autre choix, lugubre ; et le militant d’extrême droite en est tout à fait conscient, on découpe son ennemi en morceaux, tout en sachant que chacun des morceaux restera vivant, et sera une plaie sanglante, inhumaine, dans un humain profondément végétal, qui emmagasine les plaies et les souffrances pour créer l’art complexe et le raisonnement de l’ordre nouveau voulu par l’extrême droite.

Face à cette mystique de la croix, où c’est au héros du Parti de planter lui-même les clous dans les mains du Christ, la révélation de la grâce ne se fait pas avec l’indifférence, mais dans la plainte de souffrance inhumaine que lance alors le Christ, redevenu homme, puisqu’il souffre comme un homme. Gardant en même temps son image de Dieu, vivant, mais condamné à mort, sa souffrance est belle, et convainc le soldat d’extrême droite que Jésus est respectable. On lui donne alors à boire, et on lui perce le flanc d’un coup de lance, pour abréger ses souffrances. On ne fait pas souffrir quelqu’un que l’on aime bien.

Marqué par cette image, en lutte perpétuelle contre le diable qu’il a rencontré dans des livres, dans des gens, et dans toutes les autres faiblesses qui ne sont pas belles, l’homme d’extrême droite sera alors dans un songe éveillé : On ne lui a pas donné de doctrine fixe, il participe à la mort du Christ, il accepte d’être un de ses bourreaux, même s’il l’aime. Parce qu’il a décidé de replonger dans les vieilles civilisations, celles qui n’ont pas de souvenirs probants, dans notre monde de vivants. Il sort une vieille lance de son âme, il sait qu’il part au loin, et qu’il se sépare du monde. Par cette sensation, il va pouvoir commencer à bâtir sa doctrine, parce que ni sa lance, ni son casque ne sont de ce monde, et n’ont de vertus dans ce monde. Il pourra alors, pense-t-il, juger enfin de la valeur des choses. Toutes les valeurs de la société dans laquelle il fait semblant de vivre seront examinées à cette mesure qui lui semble la juste mesure. Mort sorti parmi les morts des charniers du monde, il n’aura que faire de ce qui ne sera pas dans cette mesure gigantesque, où l’art s’appelle musique militaire, où la vie s’appelle agonie, où le sacré s’appelle fidélité.

Cette fidélité est un mot trompeur pour l’extérieur. Elle ne veut pas tellement dire fidélité par rapport à sa doctrine, puisque la doctrine, elle-même, est infidèle et dualiste, tel Janus. Elle veut dire fidélité au souvenir de la maison enfouie, à la maison brûlée, dont tous les occupants sont morts, sans que l’on sache si cette violence est celle du diable ou de Dieu. Peu importe, puisque l’important, c’est d’être présent, auprès de cette maison, lorsqu’elle est en flamme.

Aussi verra-t-on tout le temps des gens d’extrême droite apparaître dans les temps troubles, ils ne sont pas là pour gagner, mais pour annoncer, comme des anges exterminateurs, même s’ils ne sont pas coupables. Mais leurs souvenirs de leurs histoires antérieures sont trop forts, il faut qu’ils aillent plus loin, qu’ils continuent le chemin de cette transcendance algébrique, où les nombres sont remplacés par des marques de sang, où les signes sont effacés parce qu’à leur place on a mis des hurlements... Et dans ces cris, ces hurlements et ces tâches de sang, l’extrême droite se déplace, toujours à l’aise, parce qu’elle retrouve son domaine de vie, à travers la mort de ce qu’elle a regardé comme un spectacle, et qui est le monde humain, celui qui a fait le choix de tendre la joue, et de refuser les vieilles civilisations.

L’extrême droite se reconstitue de cette façon une mémoire collective dans ces incendies qu’elle évoque dans le moindre de ses discours, c’est son devoir de mémoire à elle, et qui fait peur aux autres, parce que cela respire la souffrance des autres et le sang des autres. Comme une petite fille qui joue avec ses poupées, l’extrême droite joue avec les humains, parce qu’elle a réussi. Chaque fois qu’il y a des flammes et de la souffrance, à montrer qu’il y a un autre univers qui existe, et qui ne repose pas sur des définitions exactes, mais sur des souvenirs, qui revien­nent par fragments, qui poussent des soupirs, qui sont à la fois les ombres des fleurs et le reflet du sang versé sur les fleurs. On peut alors commencer à compter. Un, deux, trois, tous ces nombres qui cherchaient à définir la matière par une sinistre quantification qui se voulait exhaustive. Ils ne servent plus à rien dans la matière, ils font partie d’un autre monde, où le mouvement reprend, il ne s’arrête plus, c’est celui des astres et des désastres, c’est celui des forces de la vie et de la mort qui reprennent leur souffle, et qui permettent à tous les endormis de reformer une sorte de ballet, que l’on appelle un défilé.

Mais ces défilés, pour l’instant, n’ont pas encore recommencé. Peut-être qu’ils sont éteints à jamais. Peut-être qu’ils refleuriront, parce que telle est la volonté des hommes ou de leurs Dieux.

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